LA SCIENCE DU LANGAGE — MÉTHODES
qu'une empreinte de pas. Les matériaux de l'archéologie sont plus physiques encore que ceux de la linguistique et, cependant, on n'a jamais songé à appeler Tarchéologie une science naturelle.
Comme la linguistique est une science historique, ses preuves et ses méthodes de probation sont historiques aussi. Elles ne se démontrent point d'une façon absolue ; et elle» se composent de probabilités comme celles des autres branches de Thisloire. Il n'y a point là de règles par l'application stricte desquelles on soit sûr d'arriver à d'infaillibles résultats. Il n'existe aucun moyen de se dispenser de chercher de tous côtés des témoignages, de les arranger, de les comparer et de juger entre eux quand ils sont contradictoires. Il faut savoir tirer des conclusions, mais se garder de les pousser trop loin ; il faut savoir aussi se tenir sur la réserve et ne point conclure, dans cette partie comme dans les autres de l'investigation historique.
Le procédé des recherches linguistiques repose sur l'étude des étymologies , et sur l'histoire individuelle des mots et de leurs éléments. Des mots, on s'élève aux classes de mots; puis, aux parties du discours; puis, aux langues tout entières. C'est donc de Texactitude des recherches étymologiques que dépend le succès général, et le perfectionnement de la méthode appliquée à cette étude distingue le linguiste moderne de ses devanciers. Le linguiste d'autrefois prenait bien le même point de départ : la ressemblance ou l'analogie de forme ou de sens qui se trouve entre les mots; mais son travail était irrémédiablement superficiel, c'est qu'il était guidé par des similitudes qui n'existaient qu'à la surface ; qu'il ne tenait point compte de la diversité essentielle, cachée sous ces apparentes ressemblances et qu'il faisait comme le naturahste qui comparerait et classerait ensemble les feuilles vertes, le papier vert, les ailes vertes des insectes et les minéraux verts. Il ne prenait point garde aux sources d'où provenaient ses matériaux ; en un mot il ne possédait point son sujet assez bien pour avoir une méthode. Une connaissance plus étendue des faits et, par conséquent, une perception plus claire de leurs rapports, a changé tout cela. Surtout la séparation des langues en fa-
milles avec divisionâ et subdivisions, non-parenté» parenté, et. degrés de parenté, a causé une révolution^ en établissait un critérium pour juger de la valeur des analogies s^pftrentes. On a compris que là où il y avait parenté entre deus. langues la ressemblance entre deux mots constituait une probabilité en faveur de leur identité étymologique ; que là où il n'y avait point parenté, la probabilité était en sens contraire, et que pour réussir dans ses efforts,.le chercheur d'analogies de mots devait être guidé par les affinités démontrées des langues entre elles. Jusqu'à ce que ces affinités soient établies, les comparaisons ne peuvent être que des. tâtonnements, des essais faits avec prudence dans toutesr les directions et dont il faudrait se garder d'exagérer les résultats. Mais quand on est parvenu à constituer une famille comme la famille indo-européenne, avec ses: branches, ses. rameaux et ses dialectes, tous reconnus sur un vaste, eitsemble de témoignages et après un examen approfondi ; qu'on voit à côté d'elle une autre famille comme la famille scythique ; et à côté d'elle encore, une autre, famille comme k famille sémitique ; alors, il y a lieu de subordonner la. comrparaison de détails entre les branches, à la comparaison des branches et des familles entre elles. Sans doute la question reste ouverte, de savoir si toutes les familles ne sont point, en dernier ressort, parentes les unes des autres ; mais elle est, comme nous l'avons dit dans les chapitres précédents,, extrêmement difficile à résoudre et ce n'est que lorsqu'on aura compris à fond la structure de chaque famille que l'on pourra attribuer quelque valeur aux ressemblances apparentes de mots qui peuvent se trouver entre elles. Il ne suffit pas que l'œuvre ait été faite sur un point et qu'on ait analysé la structure d'une famille. Il faut qu'on ait réduit à l'analyse complète chacun des termes de la comparaison pour que le sujet puisse être regardé comme commensurable.
Enfin, il y a deux règles fondamentales dont on ne doit. jamais s'écarter dans l'étude comparée des langues : 1° tenir compte des classifijcations génétiques établies; 2? se rendre complètement maître des deux langues que Ton veut com?* parar. Faute d'y être fidèle, on fait encore tous les jours paraître des volumes remplis de décombres linguistiques