CHAPITRE VIII
Mesquineries de la Pompa.dour. — Quelques couplets cruels. — Aventures de Richelieu. — Chez M. de la Popelinière ou le bonheur de Vaucanson. — La capricieuse de Gènes. — Séduction tardive de Mme de Lauraguais. — Mme de Pompadour veut marier Alexandrine. — Richelieu lui fait affront. — Leurs luttes. — Extraits des mémoires de fl’Argenson touchant la rivalité de la Pompadour et de Richelieu.
Faite marquise de Pompadour, Jeanne Poisson est la grande favorite du Roi. Les intrigues redoublent à la Cour, où s’affrontent ses partisans et le clan des dévots, auxquels se joignent quelques grands seigneurs outrés du crédit de cette parvenue. Bourgeoise, Mme de Pompadour l’est de naissance et de nature; la fréquentation de la Cour ne la décrasse pas. Incurablement commune, elle n’a pour intelligence que le sens finaud de ses intérêts; pour goût, qu’un penchant pour le mièvre et le joli. Une 'cupidité sans bornes; une vanité de servante devenue maîtresse et cette inquiétude susceptible des femmes surclassées; une sécheresse de cœur à toute épreuve; la prétention
de briller sur le trône quand elle n’était remarquable qu’au lit; le parti pris pour arriver à la gloire de sacrifier jusqu’à la nation. A vingt et un ans, gracieuse et sans aisance, elle a le charme trouble d’une courtisane des rues.
Les grands seigneurs s’avilissent,
Les financiers s’enrichissent,
Les Poissons s’agrandissent :
C’est le règne des vauriens,
On épuise la finance En bâtiments, en dépense;
L’Etat tombe en décadence
Le roi ne met ordre à rien, rien, rien, rien.
Une petite bourgeoise,
Elevée à la grivoise,
Mesurant tout à sa toise,
Fait de la cour un taudis Le roi malgré son scrupule,
Pour elle fortement brûle
Cette flamme ridicule
Excite dans tout Paris, ris, ris, ris.
Cette catin subalterne Insolemment le gouverne,
Et c’est elle qui décerne Les honneurs à prix d’argent.
Devant l’idole tout plie,
Le courtisan s’humilie;
Il subit cette infamie,
Et n’est que plus indigent, gent, gent, gent.
La contenance éventée,
La peau jaune et maltraitée.
Et chaque dent tachetée Les yeux froids et le cou long,
Sans esprit, sans caractère.
L’âme vile et mercenaire,
Le propos d'une commère,
Tout est bas chez la Poisson, son, son, son.
Si dans les beautés choisies Elle était des plus jolies,
On passerait les folies Quand l'objet est un bijou;
Mais pour si sotte créature,
Et pour si plate figure
Exciter tant de murmures
Chacun juge le roi fou, fou, fou, fou.
Ce n’est pas que pour lui plaire Le beau soit bien nécessaire :
Vintimille sut lui faire Trouver son minois joli.
On dit même que (l’Estrade,
Si vilaine et si maussade.
Aura bientôt la passade;
Elle en a l’air tout bouffi, fi, fi, fi.
La plus cruelle des insultes fut l’épitaphe qu’on lui composa vers la fin de sa carrière ;
Ci-git qui fut vingt ans pucelle,
Onze ans catin et sept ans maquerelle.
Elle avait quitté son mari qui l’adorait. Quand le Normand d’Etiole apprit son infortune « toute sa maison crut qu’il fallait enlever toutes ses armes, de crainte de quelque coup de désespoir. Dès ce moment, on ne cessa de l’observer; car tantôt il projetait d’aller chercher sa femme au château de Versailles, et tantôt il projetait d’autres expédients aussi difficiles à exécuter. Dans sa douleur extrême il composa une lettre d’amant et d’époux, qu’il chargea Tourneham, son oncle, de porter à son épouse, pour la rappeler à son devoir. La favorite la mit sous les j^eux du Roi qui ne put s’empêcher de lui dire avec son sang-froid ordinaire.
« Vous avez. Madame, un mari bien honnête homme. »
A peine installée, Mme de Pompadour s’enquit des faveurs dont avaient joui les favorites des Rois. Elle se fit donner les mémoires de Dangeau, et n’eut de cesse de jouer le rôle que Mme de Maintenon jouait auprès de Louis XIV. Elle apprit que Mme de Maintenon, assise dans un fauteuil, se levait à peine quand Monseigneur ou Monsieur entraient chez elle et ne se dérangeait point pour les princes ou les princesses. Elle fit de même. Les princes du sang tolérèrent toutes ses impertinences, sauf le prince de Conti et le Dauphin.
Le 15 septembre 1745, elle se fit présenter officiellement.
« Toute la ville de Paris, qui était instruite d’avance de cette présentation, était dans une grande attente pour savoir quelles paroles la Reine lui adresserait. On avait arrêté d’avance qu’on ne parlerait chez cette princesse que des habits de Mme de Pompadour, objet ordinaire de l’entretien des femmes quand elles n’ont rien à dire; mais la Reine, instruite qu’on avait déjà arrangé sa conversation, eut la bonté de dire à Mme de Pompadour quelque chose de plus flatteur pour elle; et, comme c’était obliger la favorite que de lui parler de quelque dame distinguée de sa connaissance que Mme d’Etioles n’était pas censée connaître :
« Donnez-moi donc des nouvelles, lui dit
la bonne Reine, de Mme de Sansac, j’ai été bien aise de l’avoir vue quelquefois à Paris. »
Mme de Pompadour, qui avait appris par cœur quelques paroles, ne put les ajuster à cet empressement délicat de la Reine; elle balbutia et articula seulement ces paroles :
« J’ai, Madame, la plus grande passion de vous plaire. »
Elle cachait l’orgueil qu’elle tirait de sa subite élévation en parlant fort souvent des Poisson, au point de choquer le roi. Son langage trahissait la bassesse de son origine. Un jour qu’elle avait reçu un sien cousin de qui la mine gauche avait réjoui toute la Cour :
— Voilà un plaisant outil que ce cousin, s’écria-t-elle. Qu’on m’ôte cet engin de devant moi.
La duchesse de Lauraguais et Richelieu relevaient toutes ces bévues avec volupté.
Son désir effréné d’amasser des richesses lui fît demander au Roi le sacrifice du ministre Ovry, qu’il lui accorda; mais Louis XV lui refusa pourtant le choix du successeur et nomma lui-même Machault.
Six mois après son entrée en grâce, la favorite avait déjà 180.000 livres de rente; en 1746, le Roi lui donna 750.000 livres pour acquérir le château et la terre de Crécy; le 1er janvier de 1747, elle reçut de magnifiques tablettes garnies de diamants, à l’intérieur desquelles se dissimulait un billet de 150.000 livres payable au porteur; en 1749, elle eut un hôtel à
LA VIE nu
Fontainebleau, un château à Aulnay et 400.000 livres pour embellir Crécy; les châteaux et les rentes abondèrent au cours des années suivantes, sa fortune devint incalculable.
Elle s’entoura d’artistes pour décorer ses palais et acquérir la réputation qu’elle désirait par-dessus tout d’aimer et de protéger les arts. Elle payait tout à bas prix. Elle s’acquit un des plus beaux mobiliers d’Europe; puis elle se mit à recevoir, à donner la comédie et bientôt il ne se trouva plus un seigneur qui osât déchirer ses invitations.
Richelieu, tout en traitant d’abord avec une courtoisie hautaine cette femme de rien qui avait conquis la faveur sans son aide, songeait à se ménager une nouvelle illustration guerrière. Il préparait une nouvelle expédition contre l’Angleterre; mais quand il se trouva à Boulogne, il constata que d’Argenson avait négligé de lui fournir les vivres et les munitions nécessaires à son corps d’armée. Il envoya des dépêches amères à Versailles, où l’on ehansonna son repos forcé :
S’il fallait faire un sacrifice Pour vous rendre la mer propice.
Quand vous voguerez sur les eaux,
.Tctez-y pour première offrande Le plus fameux des maquereaux,
Son élément le redemande.
En février 1746, las d’attendre, il se dit malade et revint. Quoique son échec ne lui fut pas imputable, on redoubla les moqueries :
Quand je vis parti l'Excellence De Richelieu,
Je prévis sa mauvaise chance.
Hélas, mon Dieu!
Ce pilote ignore les vents De l’Angleterre;
Il ne sait qu’embarquer les gens Pour Pile de Cythère.
Il faut pourtant payer la peine De ce marin.
Il n’est pas juste qu’il revienne.
Et qu’il n’ait rien.
Nous lui donnerons pour pension Le sein des Hiles,
Un bourdon sera son bâton,
Ses lauriers des coquilles
Mme de Pompadour et Richelieu s’observaient. La favorite ne s’opposa que, vers la fin de 1746, à sa nomination d’ambassadeur extraordinaire à Dresde, auprès du Roi de Saxe. Louis XY demandait pour son fils la main de la princesse Maric-Joscphe. Le Roi de Saxe craignait que l’arrivée de cet ambassadeur fastueux ne l’engageât dans de grandes , dépenses.
— Je ne prétends rien, affirma Richelieu; je désire plaire au Roi, à M. le comte de Brühl, à toute la Cour, et voilà tout. Je ne resterai que le temps qu’il faudra pour amener cette princesse tant désirée, avec la dignité et les respects que je dois à Leurs Majestés et au Roi mon maître.
Le Roi de Saxe désira également qu’il vînt sans passer par Berlin; à propos de quoi Frédéric II, piqué, écrivit à Voltaire :
« Il a la réputation de réunir mieux qu’homme de France les talents de l’esprit et de l’érudition aux charmes et à l’illusion de la politique. C’est le modèle le plus avantageux à la nation française que son maître ait pu choisir à cette ambassade : un homme de tout pays, citoyen de tous les lieux, et qui aura dans tous les siècles les mêmes suffrages que lui accorde la France et l’Europe tout entière. Je suis accoutumé à me passer de bien des agréments dans la vie : j’en supporterai plus facilement la privation de la bonne compagnie dont les gazettes nous avaient annoncé la venue. » Richelieu est enchanté de la Dauphine.
« Le Roi et la Reine de Pologne, écrit-il, ont exigé que je n’en dise pas trop; mais j’ai beaucoup de peine à leur obéir, et je crois devoir vous dire que je l’ai trouvée réellement charmante. Ce n’est point du tout cependant une beauté, mais c’est toutes les grâces imaginables, un gros nez, de grosses lèvres fraîches, les yeux du monde les plus vifs et les plus spirituels; et enfin je vous assure que s’il y avait de pareilles à l’Opéra, il y aurait presse à y mettre l’enchère. »
S'étant acquitté de cette mission et de tâches politiques plus obscures pour la diplomatie secrète du Roi, il reprit, au printemps de 1747, sa place dans la guerre de la succession d’Au-
triche. Un ordre de Louis XV l’envoya sans délai en Italie.
Il succédait au maréchal de Boufflers, qui venait de délivrer Gênes assiégée par les Piémontais. Il obtint l’un des plus grands succès de sa carrière, l’un de ceux qui le mirent presque au rang des grands généraux qu’il brûlait d’égaler. Il délogea l’ennemi de toutes ses positions, et garda le pays en son pouvoir jusqu’au traité d’Aix-la-Chapelle.
A cinquante-deux ans., cet homme qui avait fait preuve de tant de négligence et de tant de dons, obtint enfin le grade suprême. Le 11 octobre 1748 il fut nommé maréchal de France.
A cette distinction que lui conférait le Roi s’ajoutèrent tous les honneurs que lui rendit la République de Gênes. Il fut lui et ses descendants, doté de la noblesse génoise, inscrit avec tous ses titres sur le Livre d’Or, tandis que sa statue de marbre, due au ciseau de Scafîni, était érigée dans le palais du Gouvernement.
Mais son caractère frivole et tenace ne changeait pas, et au moment même où l’on rendait hommage à son autorité de chef, il retournait aux aventures.
Il avait rencontré à Gênes une femme brune et bien faite, d’un visage agréable, portée au plaisir, nommée Pelinetta Brignolet, sœur du doge de Venise. Le maréchal lui fît d’abord la cour avec vivacité et enjouement, mais