CHAPITRE VII
Louis XV aux armées. — Un trait de M. de Beanfremont. — Le siège de Metz. — Comment la maladie du Roi menace la favorite et Richelieu. — Autour d’une confession. — Le mutisme d’un jésuite. — Confession et rétablissement de Louis XV. — Fuite de Mme de Châteauroux. — Regrets du Roi. — Un mot de Stanislas. — Passion et triomphe tardifs de Mme de Châteauroux. — - Mort de la favorite. — Richelieu perd une alliée.
Richelieu partageait son temps entre le Languedoc, la cour et les guerres. De loin ou de près, il gardait le plus grand empire sur Mme de la Tournelle. A l’armée du Rhin, lors de la malheureuse affaire de Dettingen, il se batlit courageusement. Son régiment avait été presque détruit au cours de la retraite; il soutint à peu près seul à l’arrière-garde le poids de tous les assauts; il passa le Rhin le
dernier. Plusieurs chevaux avaient été tués sous lui. Où qu’il se trouvât, il recevait par des messagers des lettres de Mme de la Tournelle et de Mme de Tencin qui le renseignaient sur l’état de ses affaires auprès du Roi et le met-
talent en garde contre les pièges que Maurepas ne cessait de lui tendre.
Au début de 1744, il accepta le titre de généralissime dans l’expédition qüi s’organisait contre la Grande-Bretagne. La France soutenait le prétendant Charles-Edouard; elle voulait débarquer sur les côtes de la Grande-Bretagne avec un corps d’armée de 71.000 hommes et une proclamation rédigée par Voltaire. Mais Richelieu qui ne menait pas les guerres plus discrètement que les amours se commanda des équipages, rassembla son étatmajor à grand fracas, réquisitionna tous les navires marchands de Normandie. Quand il arriva lui-même au port de Boulogne, il vit au large se balancer sur la houle une escadre de trente-cinq vaisseaux anglais contre lesquels il ne pouvait rien. Il proposa de changer de port d’embarquement, mais les ministres avaient déjà oublié tous leurs projets, il revint furieux.
Le 12 février 1744, il prêtait serment comme premier gentilhomme de la Chambre, et il remplit ses fonctions pendant quarante-quatre années, jusqu’à sa mort. Il était surtout chargé des fêtes et des spectacles; il réglait suivant la plus minutieuse . étiquette les cérémonies officielles. Pour le mariage du Dauphin il fit appel à son ami Voltaire, qui lui imposa la Princesse de Navarre. Il avait fait élever dans la salle du Manège un théâtre de cinquantesix pieds de profondeur, avec des loges super-
posées; et quoique tout cela ne fût disposé que pour un spectacle, il avait répandu partout des ornements somptueux. Même au plus fort de la campagne de Flandre, il restait en rapport avec Voltaire et avec Rameau qui faisait la musique, intervenait dans leurs différends et prenait tout très à cœur.
« Vous serez comme Paul Emile, lui écrivait Voltaire, qui après avoir vaincu Persée donna une fête charmante et dit à ceux qui s’étonnaient de la fête et du souper : Messieurs, c’est le même esprit qui a conduit la guerre et ordonné la fête. »
Rameau trouvait le livret fort mauvais; Richelieu qui l’approuvait s’en offusqua. Il lui fait écrire :
« ... pour tâcher à prévenir les démangeaisons qui pourraient prendre dorénavant au compositeur de faire agir cet esprit d’examen qui paraît l’avoir possédé et en même temps de communiquer les divertissements qui lui sont confiés. »
Richelieu avait entrepris une négociation délicate sur le succès de laquelle il comptait pour le mettre au rang des grands hommes d’Etat. Un envoyé du Roi de Prusse Frédéric II, le comte de Rottembourg, l'avait trouvé secrètement dans son hôtel de la place Royale. Il s’était efforcé d’abord de justifier la défection de la Prusse au commencement de la guerre de la succession d’Autriche; puis il faisait savoir que, pendant que les armées fran-
çaises envahissaient les Flandres, les Autrichiens pénétreraient en Alsace; pour parer ce coup, Frédéric proposait de faire une diversion en Bohême, si le Roi traitait avec lui de souverain à souverain, en dehors des ministres. Richelieu courut à Choisy. Mme de Châteauroux, le cardinal de Tencin et le comte d’Argenson qui étaient dans ses vues convainquirent le Roi; des pourparlers s’engagèrent.
Quand à la mort de l’empereur Charles VI Marie-Thérèse monta sur le trône de son père, toutes les puissances qui avaient adhéré à la Pragmatique Sanction reprirent leur parole et n’eurent plus d’autre but que de profiter de ce règne de femme pour assouvir leurs convoitises, Louis XV, jugeant que la Maison d’Autriche ne menaçait plus la France, s’était d’abord tenu sur la réserve. Mais quand il se fut assuré d’une alliance avec la Prusse et l’Espagne, le roi de France déclara, en avril 1744, la guerre à la « Reine de Hongrie », aux côtés de qui il affrontait l’Angleterre et les Pays-Bas.
Louis XV rendit publique sa résolution de commander lui-même ses armées. On ne sait si Maurepas ne lui souffla pas cette idée afin de l’éloigner de Mme de Châteauroux, qu’il poursuivait d’une haine tenace, ou si Mme de Châteauroux, sincèrement avide de gloire royale, ne l’y poussa pas d’elle-même. Maurepas dut s’en mêler : le Roi avertit la favorite
qu'il la laissait, soucieux de donner le bon exemple à ses troupes; mais Mme de Châteauroux obtint en échange que Maurepas resterait; secrétaire à la marine, il visiterait les ports de guerre durant les opérations.
Le Roi partit pour les Flandres le 3 mai 1744. Mme de Ghàteauroux restait sans angoisse avec sa sœur la duchesse de Lauraguais. Richelieu lui avait promis de l’introduire à l’armée malgré les ordres du Roi, persuadé que le plaisir effacerait la colère dans le cœur du monarque. Un mois après, Mme de Châteauroux et sa sœur se mirent en route la nuit. Louis XV n’eut pas le courage de renvoyer les audacieuses.
La solennelle et traînante guerre de sièges n’allait pas sans agréments. Des banquets se déroulaient sous des tentes somptueuses; puis les officiers conduisaient aux avant-postes les dames curieuses de sentir de près le vent d’un boulet ou d’une mousqueiade.
Souvent des aventures imprévues en relevaient l’ennui. C’est ainsi que M. de Beaufremont, tenant à donner toutes les preuves du courage et de virilité, s’élança au combat dans un appareil tel que tous les soldats purent contempler son ardeur, et que M. de Tressan en écrivit :
A Donavert ou a vu Beaufremont,
Tel que Priape avec sa tête altière,
En s’écriant : c’est ainsi qu’un dragon Des ennemis doit franchir la barrière.
Parfois aussi les échevins des villes offraient des réjouissances. Au cours d’un feu d’artifice à Laon, Richelieu et Mme de Chàteauroux s’avouèrent franchement leurs visées. Ils se dévoilèrent leurs préoccupations. La favorite confie à Richelieu l’intérêt naissant du Roi pour une petite bourgeoise qui, vêtue en chasseresse, suit de loin les battues, femme d’un Le Normand d’Eliole, fermier général; le duc cherche par quel détour ressusciter à son profit la charge de connétable.
Les officiers ne se cachaient pas de détester la favorite. Le Roi décida de la quitter quelque temps; depuis son voyage, on la nommait: la coureuse; on murmurait qu’elle était venue pour interrompre le cours des conquêtes du Roi; on savait que pendant ce temps la reine, qui avait demandé à Louis XV la grâce de l’accompagner sur les champs de bataille et se l’était vue refuser, vivait dans l’abandon à Versailles, où elle jouait mélancoliquement de la vielle; les Suisses, qui avaient le caractère fort indépendant, chansonnèrent la favorite; et tous reprenaient en chœur à côté de la tente royale :
Ah! madame Enroux Je deviendrai fou Si je ne vous baise,
Ah! madame Enroux J’en deviendrai fou.
Les favorites, Richelieu, le Roi lui-même furent effrayés. Ils cédèrent à l’orage. La
prince Charles avait passé le Rhin; il fallait défendre l’Alsace. En attendant d’aller rejoindre le Roi à Metz, où il se rendait d’abord, la duchesse de Châteauroux demeura quelques jours à Dunkerque. Richelieu fit un crochet par Paris; il y causa longuement avec le marquis d’Argenson de sa politique et de ses amours, et c’est après cette entrevue que ce dernier écrivit dans ses mémoires :
« Il croit plus à la puissance de la séduction qu’à celle de la vertu; il a assez d’expérience et de sagacité pour bien démêler les hommes; mais il en veut plus à leurs faibles qu’à leurs bonnes qualités. Il méprise les ministres, mais se garde de les blesser; son humeur satirique perce quand même. Il est craint et détesté. Son amour des voluptés aspire plus à l’ostentation qu’aux véritables délices. »
Mme de Châteauroux l’attendait à Dunkerque, pendant qu’il poussait une pointe à travers les Flandres, après la prise d’Ypres. Une armée autrichienne ayant envahi l’Alsace, le Roi se porta à Metz, où elle le suivit. Le Roi logeait près de sa maîtresse, à qui échut l’appartement du premier président, à l’abbaye de Saint-Arnould. Pour permettre aux amants de se rejoindre, on construisit une galerie de bois couverte, qui étouffait quatre avenues. On répandit le bruit que par cette galerie le Roi se rendait à l’église. Mais le peuple n’en fut pas dupe.
Le premier jour, on visita Metz en compagnie des dames. Le lendemain, 4 août 1744, le Roi souffrit d’une violente migraine et ne quitta pas la chambre. Un médecin de Metz, mandé en hâte,diagnostiqua un malaise grave, assura que le repos rétablirait le Roi. D’accord avec Mme de Châteauroux, Richelieu ferma les appartements; le malade fut réduit à ses domestiques intimes, aux sœurs Châteauroux et Lauraguais, à Richelieu qui le dirigeait.
Il fallait écarter leurs ennemis du lit royal : princes du sang, évêque de Metz et Fitz James aumônier du Roi, ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, Pérusseau, jésuite, confesseur du Roi. Le chirurgien la Peyronnie, du parti des princes, gardait l’accès : on ne pouvait l’éviter.
Les ombres tragiques soulevées par l’agonie des rois grandissaient soudain : en pleine force, le souverain est abattu par une crise que les médecins ne savent comment conjurer; ils nomment au hasard la fièvre maligne, l’irritation intestinale, l’insolation. Au chevet du lit, dans une alliance étroite, une maîtresse qui perdrait tout avec le Roi, un favori qui devrait renoncer à ses charges. De l’autre côté de la porte, un parti puissant, guettant l’occasion de leur arracher le pouvoir, la découvrant dans cette maladie. Qu’aux yeux du Roi, sujet aux impressions, aux remords, on fasse apparaître le spectre de sa fin, il se confessera. La
confession, espoir du parti Maurepas, ruine Richelieu et la favorite: c’est l’adultère duchesse de Chàteauroux renvoyée; Richelieu, pourvoyeur du caprice royal, disgracié, le Roi enfin rendu à Marie Leczinska, au parti dévot, que Maurepas commande; c’est un nouveau bouleversement de la Cour, des rancunes assouvies, des déplacements de charges, des lettres de cachet.
Soucieux de prévenir ces dangers, contraint de satisfaire aux convenances, Richelieu tolère les princes du sang et les évêques dans la chambre du Roi durant la messe du matin, puis condamne la porte jusqu’au lendemain. Pour surveiller le Roi, chaque jour plus faible, Mme de Chàteauroux couche à côté de la chambre, dans un cabinet de débarras. Richelieu y passe des heures; ils se concertent, à voix basse pour que le moribond 11e saisisse pas leurs propos.
Ils s’entretiennent avec le Père Pérusseau, de qui dépend le sort de tous. Mme de Châteauroux lui demande à brûle pourpoint si elle devra partir, au cas où le Roi voudrait se confesser. Le jésuite s’en tient à des phrases évasives.
— Parlez donc, Père Pérusseau, lui dit avec insistance Mme de Chàteauroux. Ne permettez pas que je sois renvoyée avec scandale; la réputation du Roi sera moins compromise si je pars en secret.
Pérusseau, persuadé que s’il chassait la favo-
rite et que si le Roi guérissait il devrait à son tour quitter la place, tenait à ne point s’engager.
— Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé. ,
Mme de CMteauroux qui voyait clair dans son jeu.
— Il le sera, répliqua-t-elle, car le Roi a de la religion; j’en ai aussi; je serai la première à l’exhorter à se confesser pour le bon exemple; mais je veux éviter un scandale; serai-je renvoyée; diles-le moi.
Pérusseau, pour s’échapper, répondit qu’il n’avait aucune mauvaise opinion des rapports de la duchesse et du Roi.
Mais Mme de Châteauroux, au comble de l’impatience et de l’angoisse :
— S’il ne faut que des aveux, s’écria-t-elle, je vous confesse, Père Pérusseau, que j’ai péché avec le Roi tant que nous l’avons voulu, et avec habitude. Est-ce le cas de me faire renvoyer parce qu’il est mourant? N’y a-t-il pas quelque exception pour un Roi?
Pérusseau, obstinément silencieux, se glissait vers la porte sans répondre; Richelieu qui avait écouté toute cette scène d’un air sombre, le repoussa au milieu de la chambre, où Mme de Châteauroux essaya de l’amadouer. Elle lui promit, s’il évitait un éclat, de se retirer, de ne reparaître à la Cour qu’en amie; elle se convertirait, le prendrait pour
confesseur. Le Père Pérusseau ne dit pas une parole.
Le parti des princes força les portes, envoya le comte de Clermont. Le Roi estimait sa franchise. Il le retint à causer avec lui. Enhardis, les princes préparèrent la confession. La maladie plus violente les y aidait. Le Roi commençait à délirer. Un malin avant la messe, M. de Fitz-James entretint le Roi de l’urgence de se confesser. Mais Mme de Châteauroux, qui l’avait précédé, avait convaincu le Roi qu’il était moins atteint qu’on se plaisait à dire. Louis XV, usant de ses fauxfuyants coutumiers, renvoya M. de Fitz-James.
— J’ai un trop grand mal de tête, et trop de choses à retrouver et à dire pour me confesser à présent.
Tremblant de cette alerte, Richelieu alla jusqu’à annoncer à haute voix que le Roi ne recevrait plus.
Le lendemain 12, le roi est couvert de sueur, hagard, à l’agonie. Le médecin insiste auprès de lui sur la confession. Le moribond peut à peine répéter la leçon de Mme de Châteauroux, affirmer qu’il n’est pas temps encore : il est pris de défaillance, s’évanouit. Il était six heures du matin. Ayant repris ses sens, le Roi entretint rapidement la Peyronnie. Vers sept heures, il fit à Mme de Châteauroux et à Richelieu l’accueil habituel. Mais au bout de quelques minutes, ayant sous un prétexte fait passer la favorite dans la chambre voisine, il
commanda avec vivacité en regardant fixement Richelieu :
— Faites entrer pour la messe.
Et désignant la chambre voisine où Mme de Châteauroux lui préparait un remède :
— Emmenez-la chez elle, termina- t-il.
La partie était perdue.
Triomphant, M. de Fitz-James apporta tout l’appareil de la messe. Il poussa jusqu’au bout ses avantages. Il déclara que Sa Majesté ne serait point administrée avant que les concubines, ainsi nommait-il les sœurs Châteauroux et Lauraguais, n’aient franchi l’enceinte •de la cité; — « les lois de l’Eglise et nos saints canons, répétait-il à tout venant, nous interdisent d’apporter le viatique lorsque la concubine est encore dans la ville. » Louis XV épouvanté, ne doutant plus de la mort, donna de nouveaux ordres pour qu’on les éloignât; on lui fit en outre arracher à Mme de Châteauroux la surintendance de la maison de Mme la Dauphine, décréter que la favorite vivrait au moins à cinquante lieues de la Cour; la lettre d’exil fut établie par le comte d’Argenson qui ne sachant qui vit ni qui meurt eut l’adresse de ne pas l’envoyer; on prescrivit enfin que Richelieu partirait sans délai pour les armées, et qu’en réparation de ses péchés, le Roi s’astreindrait à une confession publique.
Notre maître va donner à présent son royaume à M. de Fitz-James, s’il le lui deman-
de pour sou salut, murmura un valet, qui fut chassé.
Fitz-James se présenta avec tout l’attirail de î’Extrême-Onction ; il affecta de tout étaler aux yeux du monarque. Celui-ci était livide. Avant d’appliquer les saintes huiles, l’évêque dit devant tous :
— Messieurs les princes du sang, et vous, grands du royaume, le Roi nous charge, Monseigneur l’Evêque de Metz et moi, de vous faire part de son repentir sincère du scandale qu’il a causé dans son royaume en vivant comme il l’a fait avec Mme de Châteauroux. Il en demande pardon à Dieu. Il a appris qu’elle n’est qu'à trois lieues d’ici et il lui ordonne de ne point approcher plus près de la cour que de cinquante lieues, et Sa Majesté lui ôte sa charge dans la maison de la Dauphine.
- — Et à sa sœur aussi, articula le moribond qui n’en pouvait plus de peur et qui avait approuvé d’un signe de tête chaque phrase de son aumônier.
Après la confession publique, la maladie reprit avec violence. Le 15, le Roi entra en agonie de six heures à midi. M. de Fitz-James, les princes récitaient à son chevet les prières des agonisants. A deux heures, le jugeant perdu sans remèdes, les médecins se retirèrent, l'abandonnant aux soins des empiriques. Avides de tenter la fortune, les guérisseurs vantaient leurs recettes à la porte. L’un d’eux fit avaler au Roi de l’émétique; les humeurs
s’évacuèrent; les couleurs revinrent; le Roi était sauvé.
Les cloches sonnèrent à toute volée dans toutes les églises de France; le bon peuple donna le nom de Bien-Aimé à son souverain; Mmes de Châteauroux et de Lauraguais s’en allèrent en disgrâce. Richelieu joua le tout pour le tout : il couvrit la retraite de la favorite. Il lui devait les plus hautes charges de la Cour. Mais par un de ces mouvements d’honneur et de chevalerie qui éclataient chez lui au moment où l’on s’y attendait le moins, il offrit ouvertement son aide aux deux femmes en proie à l’hostilité de tous et aux sarcasmes non dissimulés. M. de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet, fut son seul compagnon.
Les stores du carrosse baissés, tremblantes de peur, les deux sœurs franchirent les portes de Metz, où la population les guettait pour les lapider. Au rclai de La Ferté-sous-Jouarre, reconnues, elles faillirent périr sous les pierres des Champenois. Elles arrivèrent épuisées à Paris, où elles se cachèrent.
Le Roi guérissait.
Marie Leezinska, qui avait été plongée dans une désolation extrême et qui avait supplié le ciel de garder son époux à la France, était autorisée à le rejoindre à Lunéville; elle partit à l’instant et courut de poste en poste sans un moment de répit. Quand elle retrouva le roi, il dormait; elle se pencha sur son chevet et le contempla avec des larmes; on ne savait
si c’était la pitié, la douleur, ou l’ombre de l’amour. Le roi, comme devinant sa présence, s’éveilla en sursaut.
— Madame, lui dit-il d’une voix entrecoupée, en lui prenant la main, je vous demande pardon du scandale que je vous ai donné, des peines et des chagrins dont j’ai été la cause.
La reine, émue, ne savait que répondre.
— Me pardonnez-vous, Madame?
Elle éclata en sanglots, elle se jeta à son cou et Le tint embrassé interminablement.
Le roi fit approcher son confesseur, pour qu’il fût témoin de cette réconciliation.
Le lendemain, à la première heure, il envoya chez la reine Mme de Villars, pour savoir si vraiment elle lui avait pardonné ses infidélités passées, tant il avait peine à le croire, et tant les courtisans lui avait persuadé que Marie le haïssait.
Réconcilié avec la Reine, ;ii poursuit au milieu de sa famille une convalescence exemplaire. La première impression cju retour à la vie lui rend une humeur enjouée; mais il retombe bientôt dans la distraction, dans la tristesse. Ses familiers craignent les rêves qui peuplent son silence. Ou bien il sort de prostration, en proie à des fureurs subites, en particulier contre M. de Fitz-James. Il s’éloigne peu à peu de la reine, se montre à peine aimable pour son beau-père le roi de Pologne lors de son passage à Lujiéville.
Cette cour pittoresque ne le déride pas.
« — Nous regrettons tous, disait dans ses mémoires inédits le président Hénault, de n’avoir pas vu le règne de Henri IV, mais on n’a qu’à aller à Lunéville, à Sariile, à la Malgrange, et on l’y trouvera. Stanislas est d’une conversation gaie; il dit les choses les plus plaisantes; il raconte juste; il voit bien; il a l’imagination féconde et agréable, comme on peut juger en voyant ses maisons et les singularités de la Malgrange, qui ne finissent point... Dernièrement, un seigneur étranger fort connu vint se présenter à Stanislas pour avoir un emploi à sa cour, équivalent à celui qu’il avait eu à la cour de Lorraine.
— Quelle charge aviez-vous? lui dit Stanislas.
— Sire, j’étais grand maître des cérémonies.
— Fi, Monsieur, répartit le roi de Pologne, je ne permets pas même que l’on en fasse la révérence.
Au vrai le Roi s’ennuyait partout, et son caractère déroutait jusqu’à ses familiers. Aussi bien la postérité porte-t-elle encore sur lui les jugements les plus divers. Jeune, il avait reçu une instruction négligée; son précepteur et ses gouverneurs, Villeroy et Charost, auraient été bien embarrassés pour lui donner sur le droit public, les sciences ou l'histoire des notions qu’eux-mêmes ne possédaient pas. Ils l’envoyaient planter des laitues
qu’il regardait pousser dans un coin de jardin, et ce n’est que plus tard qu’il acquit quelques connaissances au hasard des livres. On s’en était tenu à l’étiquette et à la religion; mais on ne lui avait révélé que les minuties de l’étiquette et les petits côtés de religion. On ne lui inspirait que la crainte du diable et de l’enfer. Il ne connaissait du dogme que ce qui provoque les tourments, non ce qui fortifie et nourrit l’espérance. Le jeune roi avait bien le sentiment intérieur de sa puissance, mais Fleury qui voulait tout le pouvoir l’écartait des affaires et du faste, et il traînait à travers les chasses, son seul divertissement, la double idée de sa grandeur et de sa solitude. Privé de tendresse, toujours surveillé, il se réfugia dans une politesse froide, s’interdit tout mouvement inconsidéré; dans le silence, il développait ses dons d’observateur; il jugeait et mesurait les hommes et sentait le mépris grandir en lui. C’est seulement dans quelques répliques au cours de sa vie qu’il laissa percer sa lucidité et révéla tout le dédain qui s’était amassé dans son cœur.
Peut-être dissimulait-il une sensibilité vive sous ce voile de cynisme. Souvent le cœur le plus tendre, s’il est abandonné ou déçu, prend toutes les apparences d’un cœur froid, et ce n’est qu’au bout de longues et secrètes souffrances qu’il devient froid en réalité. Louis XV était d’ailleurs fort absolu, lent à se livrer,
établissant peu de communications avec les êtres, les coupant pour jamais s’il croyait sa confiance trahie. On ne peut savoir si cette façon de faire .révèle de la sécheresse ou du repliement.
Il lui plut de rester toute sa vie impénétrable, quand il était résolu à accorder une faveur ou une grâce, il laissait auparavant dans l’incertitude.
Ce fut son premier malheur de roi de se placer trop en dehors des choses et de les juger avec trop d’in différence. Les comédies de la politique, la bassesse des hommes, l’inutilité des efforts ne doivent pas apparaître trop nettement à celui dont le rôle est de tout diriger. Quand il s’y attachait, il avait des vues fort justes; mais le reste du temps, retenu par un dédain qu’on prit souvent pour de la veulerie, il laissait aller les choses. L’extrême lucidité et l’abêtissement peuvent conduire à la même inaction.
Son second malheur est d’avoir été conduit à s’abandonner à un tempérament qu’il avait assez vif; mais les germes de crainte que Fleury avait jetés dans son âme produisaient leui's fruits; il ne pouvait plus se passer du plaisir, et à chaque péché se levait dans ses ombres intérieures une armée de désespoirs et de remords.
Ainsi poursuivait-il, mal jugé de tous, une vie peut-être plus simple qu’on ne l’aurait crue, surtout plus malheureuse et plus liu-
maine qu’on ne l’a dépeinte. Les gens aiment que l’on soit tout à fait bon ou tout à fait mauvais; ils lui en voulaient de découvrir en lui quelques mouvements sincères du cœur; ils comprenaient mal son amour pour ses enfants, qu’il poussa jusqu’à l’adoration, ils se demandaient quand il était lui-même. A vrai dire il ne se plaisait que dans la vie privée; là, il s’enhardissait à laisser tomber le masque quelques secondes et à dévoiler ses dons naturels. C’était un homme fin, destiné à souffrir dans quelque condition que le sort l’eût p’acé, et à qui la malchance imposa une couronne.
Louis XV, entièrement guéri, trouvait la vie conjugale de plus en plus ennuyeuse. Richelieu voulut en profiter pour rentrer à la Cour. Il écrivit au cardinal de Tencin, au maréchal de Noailles; en reçut des réponses qui lui apprirent qu’il se retrouvait au mieux dans l’esprit du Roi. Richelieu reprit les anciennes habitudes; il se remit, de loin, à faire par lettres des récits au roi, pour le distraire. Il joua le tout pour le tout, et sous un jour comique lui raconta l’histoire de sa maladie, tournant en ridicule tout le parti qui avait intrigué contre Mme de Châteauroux. Le roi ne put s’empêcher de rire, et de rougir ensuite de ce qu’il avait ordonné sur son lit de mourant. Richelieu lui fit entendre qu’il fallait rappeler les disgrâciées, et écarter les acteurs de cette ridicule comédie. Le roi hésitait, mais
•ses manières d'être indiquaient qu’il était prêt à le faire. Il redevint froid pour la reine. La veille du départ pour Strasbourg, la reine lui demanda, avec un embarras qui cachait mal ses craintes et son affection, si elle pourrait le suivre à Strasbourg.
— Ce n’est pas la peine, lui répondit le roi sans la regarder.
Peu à peu les favoris que les foudres de Fitz-James avaient dispersés se hasardaient à reparaître devant le roi.
A Saverne, Louis XV reçut de Mme de Châteauroux une lettre d’amour et une cocarde; sa passion se montra si visible que tous conclurent au prochain retour de la duchesse.
Richelieu revit enfin le Roi en Alsace. L’entrevue fut simple. On n’y fit aucune allusion au passé. Le duc demanda habilement l’autorisation de repartir pour Montpellier, afin d’y tenir les états du Languedoc. Le Roi la lui donna, mais, mis en éveil par le parti dévot, lui interdit de passer par Paris, craignant qu’il ne s’y concertât avec Mme de Châteauroux.
Louis XV fait le 8 novembre 1744 sa rentrée triomphale à Paris. Les Parisiens avaient eu tant de craintes qu’ils acclamèrent le roi victorieux; ils oubliaient le sérail de Choisy pour ne plus voir que la gloire et la paix. Depuis deux ans, les échecs avaient plu : Belle-Isle avait opéré sa retraite; Ségur, qui tenait la haute Autriche, l’avait évacuée; Broglie s’était
enfui de la Bavière sans livrer bataille; l’empereur que nous avions fait élire avait perdu ses Etats et toute l’Europe se moquait de lui; Egra, notre dernière place forte en Bohème, était tombée. Noaillcs avait vu tous ses espoirs échouer à la bataille d’Ettingen; les frontières avaient été menacées. Aussi les fenêtres des maisons regorgeaientelles de spectateurs enthousiastes; des grappes d’enfants joyeux pendaient aux arbres des promenades; en entendait les acclamations descendre des toits.
Toute la pompe royale fut offerte en spectacle au peuple qui pleurait de joie. On ressortit les carrosses du sacre, on jeta des pièces d’argent, le délire toucha à son comble quand le roi, encore dans tout l’éclat de la jeunesse et tout à fait remis de sa maladie, traversa les rangs de la foule, plus majestueux et plus beau que jamais.
Mme de Châteauroux avait couru hors de son hôtel et s’était glissée dans les rangs de la foule; elle fut émue par le triomphe de son amant, et à peine rentrée chez elle, elle écrivit à Richelieu qui se trouvait encore à Montpellier.
« Il est venu à Paris, et je ne puis vous rendre l’ivresse des bons Parisiens. Tout injustes qu’ils sont pour moi, je ne puis m’empêcher de les aimer à cause de leur amour pour le roi. Ils lui ont donné le nom de Bien- Aimé, et ce titre efface tous leurs torts envers
••• •. ..vit*--
moi. Mon tremblement et mon agitation ne peuvent se décrire. Je n5osais paraître. On est si cruel à mon égard que toute espèce de démarche aurait paru un crime. D’ailleurs je n’ai plus d’espérance, el loin de vouloir mettre des conditions à mon retour pour l’exil des uns ou des autres, je me sens assez de faiblesse pour me rendre à une simple demande du maître. Mais croyez-vous qu’il m’aime encore? Non; vous me faites assez entendre qu’il ne faut pas compter sur son retour. Il croit peut-être avoir trop de torts à effacer, et c’est ce qui l’empêche de revenir. Ah! il ne sait pas qu’ils sont tous oubliés... Je n’ai pu résister au désir de le voir. J’étais condamnée à la retraite et à la douleur pendant que tout le monde se livrait à la joie. J’ai voulu en voir au moins le spectacle; je me suis mise de manière à n’êlre pas reconnue, et avec Mlle Hébert j’ai été sur son passage.
« Je l’ai vu! Il avait l’air joyeux et attendri. Il est donc capable d’un sentiment tendre! Je l’ai fixé longtemps, et, voyez ce que c’est que l’imagination, j’ai cru qu’il avait jeté les yeux sur moi et qu’il cherchait à me reconnaître. Sa voiture allait si lentement que j’eus le temps de l’examiner longtemps. Je ne puis vous exprimer ce qui se passa en moi. Je me trouvais dans la foule, très pressée, et je me reprochais quelquefois cette démarche, pour un homme par qui j’avais été traitée si inhumainement, mais entraînée par les éloge*
qu’on faisait de lui, par les cris que l’ivresse arrachait à tous les spectateurs, je n’avais plus la force de m’occuper de moi. Une seule voix, sortie près de moi, me rappela à mes malheurs en me nommant d’une manière bien injurieuse. »
Le 14 novembre, sans avoir de confidents, le Roi sort des Tuileries, passe le Pont-Royal, frappe à l’hôtel de Mme de Châteauroux rue du Bac. Conseillé par les lettres de Richelieu, elle l’accueille d’abord avec froideur. Repris par l’ancienne passion, il la supplie de revenir à la Cour. Elle lui répond qu’il en coûterait trop d’exils et de lettres de cachet. Le Roi lui demande de pardonner. Elle reste inflexible. Alors il s’engage dans un long marchandage, lui montrant qu’on ne peut rien contre les princes du sang, qu’il faut ménager les ecclésiastiques dans l’intérêt de la paix religieuse. Il fut enfin conclu que les ducs de La Rochefoucauld, de Bouillon, de Fleury, de Châtilîon, ainsi que M. de Fitz-James, partiraient pour l’exil. Maurepas, indispensable au travail du Roi et à son amusement, serait seulement humilié. Richelieu avait suggéré les démarches suivantes : le 27 novembre, Maurepas dut rendre visite à Mme de Châteauroux. Il la trouva au lit, enrhumée avec de la fièvre.
— Madame, dut-il articuler, le Roi m’envoie vous dire qu’il n’a aucune connaissance de ce qui s’est passé à votre égard pendant sa
maladie à Metz. Il a toujours eu pour vous la même estime, la même considération. Il vous prie de revenir à la Cour reprendre votre place, et Mme de Lauraguais la sienne.
A quoi la duchesse de Châteauroux répliqua :
— J’ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n’avait aucune part à ce qui s’est passé à mon égard. Aussi je n’ai jamais cessé d’avoir pour Sa Majesté le même esprit et le même attachement. Je suis fâchée de n'être pas en état d’aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai samedi prochain car je serai guérie.
Maurepas ne put se retirer sans lui avoir baisé la main.
Mais par un étrange retour, la maladie de Mme de Châteauroux, qui avait reconquis sa faveur et son rang, empira brusquement, comme celle de Louis XV à Metz. Le parti des princes espérait sa fin. Le Roi taisait prendre des nouvelles chaque jour. Elle ne cessait de passer de l’abattement au délire. Dans ses instants de lucidité, elle manifestait à son tour le désir de se confesser. Après une vie de faiblesse, on tenait encore à ce que la mort fût chrétienne. Mme de Châteauroux se réconcilia avec sa sœur Flavacourt; elle vit avec des larmes revenir à son chevet Mme de Mailly qu’elle avait fait chasser comme une fille, et qui, selon l’expression du temps, ayant quitté le rouge, menait la vie d’une sainte.
On saigna neuf fois Mme de Châteauroux sans dégager la tête. Le Père Ségard la confessa. Elle promit de faire pénitence. Au confesseur qui lui recommandait d’implorer la Sainte-Vierge.
— Dans toutes les situations de ma vie, répondit-elle, j’ai porté sa médaille et je lui ai demandé deux grâces : la première, de ne pas mourir sans sacrements; la seconde de mourir une de ses fêtes.
Grâces qui lui furent accordées : elle reçut le Saint-Viatique et mourut le 8 décembre, jour de l’immaculée Conception.
On accusa Maurepas de l'avoir fait périr.
— Lui, un empoisonneur, s’écria le comte de Caylus, il est encore plus incapable de crimes que de vertus.
Richelieu, qui avait suivi l’agonie du fond du Languedoc, fut atterré. Il craignait que le roi ne se fit apporter les portefeuilles de la favorite comme il l’avait fait pour Mme de Vintimille et ne découvrit les conseils qu’il n’avait cessé de lui donner. Le roi ne commit aucune indiscrétion, il se rassura.
— On me croit noyé, écrivit-il, et je n’ai pas l’eau jusqu’à la cheville.
Quand il reparut à Versailles, le roi le reçut avec les marques de la plus grande amitié. Le sang des Mailly exerçait sur le souverain un étrange attrait. Il ne restait qu’une sœur de ses favorites, la marquise de Flavacourt, avec «fui il n’ait pas eu de commerce. Il eut recoin»
à Richelieu, dont les bons offices l’avaient si bien servi dans les aventures précédentes. Mais le messager fut mal reçu. Mme de Flavacourt était peut-être la seule femme de la cour à préférer son mari et sa vertu à des honneurs honteux. Richelieu lui fit briller les richesses, le crédit, l’avancement qu’elle pourrait donner à sa famille. A tous ces arguments elle restait insensible. Elle se contentait de répondre en secouant la tête :
— J’aime mieux l’estime de mes contemporains.
Mme de Mailly pendant ce temps-là faisait pénitence. Elle ne demandait plus au roi que des secours pour les pauvres, qu’elle allait visiter dans les pires taudis. Elle allait secourir les criminels dans la prison. A peine gardait-elle pour elle le nécessaire. Elle mourut oubliée de tous et reçut selon son dernier vœu la sépulture la plus simple au cimetière des Saints-Innocents.
Richelieu s’acquittait avec bonheur et minutie des devoirs de sa charge de premier gentilhomme. II présida aux fêtes qui se déroulèrent à l’occasion du mariage du Dauphin et qu’il avait depuis si longtemps préparées.
Le 23 février 1745 fut représentée la Princesse de Navarre: puis l’opéra de Thésée, de Quinault et Luîîi; le ballet de Platée, mais la musique de Rameau fut jugée singulière et le divertissement «trop long et trop uniforme».
Les invi'ations envoyées aux dames étaient signées de Richelieu :
Madame,
M. le duc de Richelieu a reçu ordre du Roi de oous avertir de sa part qu’il y aura bal à Versailles, mercredi 24 février 1745, à 5 heures du soir.
Sa Majesté compte que vous voudrez bien vous y trouver. Les dames qui dansent seront coiffées en grandes boucles.
Il n’y avait point de détail d’étiquette auquel Richelieu ne prît garde. L’infante Marie-Thérèse-Raphaële qui arrivait en France pour épouser le Dauphin, ignorait l’usage du fard. Elle désirait n’en pas user. Une longue délibération eut lieu dans le cabinet du Roi, à la suite de qupi Richelieu vint solennellement de la part de Leurs Majestés, lui accorder « la permission de mettre rouge ». Permission dont elle se résigna à user, quoique elle et le Dauphin eussent horreur du maquillage.
La guerre avait recommencé dans les Flandres. La Le Normant d’Etioles, qui prenait de l’empire sur le cœur du roi, l’envoya comme la duchesse de Châteauroux à la conquête de la gloire guerrière.
Les succès des Français dans les Pays-Bas n’avaient pas désarmé Marie-Thérèse. Nos troupes étaient commandées par Maurice de
Saxe, Après l’investissement de Tournay, et quoiqu’il se trouvât dans une situation désavantageuse, Maurice de Saxe accepta la bataille de Fontenoy.
Paris et la reine attendaient des nouvelles avec anxiété, quand le 12 au soir, un page arriva, porteur d’une double lettre annonçant la victoire, écrite par Louis XV et le Dauphin sur le champ de bataille.
Après le fameux « Messieurs les Anglais, tirez les premiers », la bataille tournait mal pour nous; la cavalerie pliait. Une colonne de 14.000 Anglo-Hanovriens s’avançait en rangs serrés contre nous. Le maréchal de Saxe considérait la victoire comme perdue. Il supplia Louis XV de donner l’ordre de la retraite. Le roi et son fils y répugnaient. On tint un dernier conseil, à cheval.
C’est alors que Richelieu intervint.
« Il se précipite, écrit Voltaire, hors d’haleine, l’épée à la main, couvert de poussière. »
— Quelle nouvelle apportez-vous, dit le maréchal de Noailles, et quel est votre avis?
— Ma nouvelle, dit le duc de Richelieu, est que la bataille est gagnée si on le veut; et mon avis est qu’on fasse avancer dans l’instant quatre canons contre le front de la colonne. Pendant que cette artillerie l’ébranlera, la maison du Roi et les autres troupes l’entoureront. Il faut tomber sur elle comme des fourrageurs.
Le Roi se rendit le premier à cette idée.
— Je n’oublierai jamais le service impor-
tant que vous m’avez rendu, dit-il h Richelieu après la victoire.
Le marquis d’Argenson écrivit à Voltaire :
« Votre ami, M. de Richelieu est un vrai Bayard. C’est lui qui a donné le conseil et qui l’a exécuté, de marcher à l’infanterie comme des chasseurs ou des fourrageurs, pêle-mêle, mains baissées, le bras raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tous ensemble. »
Le Dauphin lui-même, peu suspect de complaisance pour Richelieu, fit le plus grand éloge du rôle qu’il avait joué dans des lettres à la Dauphine.
Les admirateurs de Richelieu en firent de si grands éloges, eurent si vite l’air d’oublier la vaillance de Maurice de Saxe presque mourant, que par une réaction imprévue, on en vint à contester la valeur de son intervention. Richelieu envoya plus tard un Mémoire à Louis XVI, où il décrit ses services en ces termes :
« On fit la ponction le soir de la bataille au maréchal de Saxe, qui était hydropique; mais son courage, sa dureté pour lui-même et l’amour du commandement lui firent cacher l’excès du mal; et il partit pour se mettre à la tête de l'armée. Les ennemis s’étaient empressés d’assembler la leur. Le Roi. à la première nouvelle, partit; et le soir du jour de son départ, comme il s’allait coucher, il apprit que les ennemis marchaient à nous et nous atta-
queraient peut-être le lendemain. Le Roi, au lieu de se coucher, ordonna que M. le Dauphin, qui l’était déjà, ne fût point éveillé. Sa Majesté se mit en route sur-le-champ, et arriva à temps pour la bataille qui n’eut lieu que le lendemain, ce qui donna le temps à M. le Dauphin d’arriver. Le maréchal de Saxe, dans le plus cruel état, obligé de s’en rapporter à des officiers généraux qui avaient pris une très mauvaise position, n’eut pas le temps ni la force d’v rien changer, ni de faire ce qu’il aurait désiré si sa santé lui eût permis de se donner une position favorable à une aussi grande armée.
Il était fort près des ennemis, et, dans le moment où ils marchaient pour l’attaquer, les ennemis commencèrent par attaquer le poste où était le régiment des gardes, le culbutèrent et se trouvèrent au milieu de notre armée, sans que leur cavalerie eût pu passer dans cette position. Ils étaient, ainsi que nous, fort embarrassés. On ne pouvait les attaquer d’aucune part à cause de la difficulté du grand circuit qu'il aurait fallu faire et celle d’envoyer chacun dans son poste, pour donner ensemble au moment qui aurait été convenu; de sorte que nos troupes, qu’atteignait par pelotons cette masse énorme d’infanterie, étaient toujours repoussées, et pour cette raison rebutées d’aller se faire tuer en détail. Un grand nombre de lieutenants généraux, qui ne savaient que faire, vinrent prendre les ordres du Roi. et
lui dirent qu’il n’y avait aucun moyen d’entamer l’infanterie et qu’il fallait se retirer.
Le duc de Richelieu, aux premières charges qui avaient été faites, avait demandé au Roi la permission d’aller voir de près ce qui se passait et de lui en rendre compte. Il arriva au Doste qu’occupait la brigade du régiment des vaisseaux, commandée par M. de Guerchi. Comme elle était déjà ébranlée pour aller toute seule attaquer l’infanterie ennemie, le duc de Richelieu, qui s’était joint à cette brigade déjà en marche, chargea avec elle et vit de près le peu d’effet qu’elle produisait; aussi fut-elle repoussée et criblée. M. le duc de Richelieu vit M. de Guerchi culbuté et son cheval tué. Il examina la position de ce côté et revint en rendre compte au Roi. Il n’y eut aucun de ceux qui étaient avec Louis XV qui ne proposât la retraite et ne reconnût l’impossibilité d’une victoire avec des troupes aussi effarouchées que les nôtres; le duc de Richelieu osa seul être d’un avis contraire. Il observa qu’avec le système d’attaquer par pelotons l’infanterie ennemie il était impossible que nos troupes pussent avoir aucun succès. Il ajouta qu’il ne doutait pas qu’en canonnant cette colonne ennemie, qui était très pressée et sans cavalerie, on ne la mît dans un très grand désordre, qui rendrait le courage à nos troupes et les moyens d’attaquer de toute part et à la fois cette masse ennemie. Il observa que, si l’infanterie ennemie ne recevait pas
tranquillement les effets terribles que le canon pouvait faire et n’était point chassée ou détruite, on pourrait retirer nos troupes si on s’y voyait forcé, et que sans cela on ne pourrait le faire sans le plus grand danger. Quelqu’un répondit : « Où prendre le canon? — Tout près d’ici, reprit le duc de Richelieu, je viens d’en voir une batterie. » On répliqua que le Maréchal de Saxe avait défendu que cette batterie fût enlevée. Le duc de Richelieu, reprenant, observa que le maréchal de Saxe l’avait déjà ordonné avant ce qui s’était passé, mais que le Roi était fort au-dessus d’un général d’armée. Alors personne ne dit plus rien ; et le duc de Richelieu, demandant à Sa Majesté si elle voulait bien ordonner que l’on prît le canon de ladite batterie, le Roi, troublé, y consentit, après avoir hésité quelque temps. Le duc de Richelieu dit alors à un officier du régiment de Touraine, nommé Isnard, qu’il connaissait, de courir à l’endroit qu’il lui indiqua et d’amener le canon de la batterie au plus vite. Isnard obéit avec la plus grande diligence. II n’y eut pas un seul coup de canon qui ne produisît son effet. Un carnage affreux fut le résultat de cette nouvelle espèce d’attaque, et dès les deux premières décharges, les ennemis furent dans un si grand désordre qu’ils ne perdirent pas de temps pour se retirer. Alors on les chargea de tous côtés, et on parvint à les chasser complètement, ce qui donna un tel courage à nos troupes qu’il n’y
eut presque pas d’ordre à leur donner. Les ennemis ne songèrent qu’à se retirer en désordre, chargés de tous côtés. »
Richelieu traînait ses soucis de théâtre et de comédiens au plus fort de la guerre. Une nouvelle troupe, réunie par les soins de Berger, directeur de l’Opéra, faisait le plus grand tort aux comédiens français et italiens, dont Richelieu était le protecteur en vertu de sa charge. II entretint une longue et courtoise correspondance avec son ennemi Maurepas, qui était resté à Versailles, et finalement concluait :
« J’ai rapporté hier, Monsieur, l’affaire des comédiens. Les titres de l’Opéra paraissent balancer avec avantage ceux de la Comédie; mais on crut devoir s’arrêter particulièrement au fond de la question et avoir égard au tort que les comédiens prétendent que leur fait l’Opéra-Comique, et c’est ce qui a engagé à décider que les représentations de ce spectacle seraient sursises pendant trois ans, afin d’examiner si, en effet, les recettes des comédiens seront plus considérables. Il me semble qu’il dépendra beaucoup des soins qu’ils se donneront, pendant ce temps-là, de fixer en leur faveur, une décision qui leur est déjà si avantageuse, et je ne crois pas que vous veuilliez faire plus longtemps mystère au sieur Berger de la gratification que vous lui avez obtenue; il doit avoir besoin de consolation. »
Sur les lieux même de la guerre, il entra en
conllit avec le iparéchal de Saxe. Le maréchal avait permis à une petite troupe d’acteurs nomades de jouer l’opéra-comique à Gand, tandis que Richelieu avait autorisé une grande troupe à jouer de grandes pièces. Richelieu, à qui ses protégés vinrent se plaindre, ordonna à l’opéra-comique de déguerpir. Maurice de Saxe lui demanda avec rudesse de quel droit il les chassait.
— Du droit qui appartient au premier gentilhomme de la Chambre, dit Richelieu.
— A la Cour, peut-être, répliqua le maréchal, mais ici c’est moi qui commande.
Et il renvoya les comédiens de Richelieu.
Richelieu suivait avec une persévérance secrète ses autres intrigues. Il n’avait d’autre but que de se maintenir bien dans l’esprit du Roi; et d’accéder aux charges suprêmes grâce à une autre favorite qu’il lui trouverait.
Le souvenir de Mme de Châteauroux était resté vivant dans le cœur du Roi. La nuit de Noël qui suivit la mort de la duchesse, le Roi l’avait fait appeler par le marquis de Meuse. Il se rendit dans les petits appartements après la messe de minuit. Il y trouva Louis XV, ému, avide de s’épancher.
Richelieu s’était accoudé en silence à une cheminée. Le Roi parcourait la chambre avec agitation, se reprochait ses injustices vis-à-vis de Mme de Châteauroux. Il poursuivit une vraie confession, jusqu’à cinq heures du matin, avec des larmes sincères. Il avoua qu’il n’au-
rait jamais cru aimer si profondément la duchesse; que sa perte seule lui avait révélé, mais trop tard, la violence de son amour.
— Je lui marquais de l’impatience, s’écriat-il, quand je lui devais des remerciements.
Il saisit une cassette contenant les lettres de Mme de Cliâteauroux, les éparpilla sur la table, et, une à une, les relut.
— Voyez, comme elle me disait tous mes défauts, expliquait-il à Richelieu, et quelle perte j’ai faite.
Richelieu approuvait avec une compassion feinte. Il était heureux de ces confidences. Il songeait que ces douleurs du cœur s’effacent vite. Il calculait les avantages qu’il pourrait tirer d’une nouvelle passion du Roi. Au petit jour, il s’éclipsa plein d’espérance .
Louis XV rentra dans sa solitude. Il allait bientôt descendre à la bourgeoisie avec la Pompadour, au peuple avec la Du Barry.