LA VIE DE
ayant appris qu’elle était aussi dévote il changea son jeu et contrefit le grave. Un billet lui donne rendez-vous pour la nuit; elle le reçoit dans l’obscurité. Richelieu caresse dans l’ombre son corps qui était fort déshabillé, et peu à peu la conduit aux dernières jouissances sans en tirer autre chose que les soupirs étouffés du plaisir. Le lendemain il saisit dans l’antichambre un flambeau, l’éclaire, se trouve en face d'une Mme de Valgo rouge et quinquagénaire que la capricieuse Pelinctta lui avait jetée dans les bras. Richelieu furieux se retira, ne la revit plus qu’en des rencontres officielles. On ne sait par quel étrange mouvement de l’âme féminine Pelinctta lui avait inspiré cette épreuve, car longtemps après, à l’instant de son départ, elle lui avoua son amour avec un regard câlin.
A son retour à Paris, fort de sa gloire, il comptait bien imposer au Roi une favorite digne, de lui et entrer enfin dans le Conseil. Le 2 janvier 1749, Louis XV le reçut avec les marques de la plus grande affection, et après le souper, s’enferma avec lui jusqu’à deux heures du matin. On n’osait plus assigner de bornes à sa fortune. Le marquis d’Argenson prophétisait :
« Ce sera avec la Cour le fameux duc d’Epernon et avec le Roi le cardinal de Richelieu : certes le cardinal de Richelieu n’avait pas le courage de cœur qu’a son neveu; aussi n’était-il qu’un prêtre. »
Prêt à toutes les audaces, Richelieu commence par attaquer le duc de la Vallière, favori de Mme de Pompadour, puis il s’attache la plupart des ministres; il s’allie avec le maréchal de Belle-Isle et le cardinal de Tencin. Mme de Pompadour se défendait pied à pied. Elle essayait de détacher le Roi du maréchal. Un jour que Louis XV devait aller passer deux jours au château de la Celle, elle avait supplié le souverain d’écarter Richelieu, quoique sa charge lui donnât le droit d’être là.
— Vous ne le connaissez pas, répliqua le Roi; si vous le chassez par la porte, il rentrera par la cheminée.
Ce mot faisait allusion à un nouveau scandale que le maréchal quinquagénaire venait de soulever.
M. de la Popelinière, riche fermier général, avide de jouer les Mécènes, toujours entouré d’artistes médiocres et flatteurs, avait épousé, après une longue liaison, une demoiselle Deshayes, petite-fille de l’auteur Dancourt. Elle avait réussi par sa beauté et par sa grâce à s’introduire dans la société; elle intéressa Richelieu. Un mari jaloux, un portier incorruptible, un hôtel surveillé ajoutaient à cette intrigue le piment de la difficulté. Fidèle au stratagème qui dans sa jeunesse lui avait valu Mlle de Valois, il loua la maison voisine; on perça la cheminée du boudoir chez Mme de la Popelinière; on y assujettit une plaque aux gonds invisibles qui correspondait à une ar-
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moire dans la maison de Richelieu. Le maréchal frappait plusieurs coups avant d’ouvrir. Si un importun se trouvait là, Mme de la Popelinière répondait par des coups de pincettes. Un soir cpie la Popelinière s’attarde dans le boudoir de sa femme, Richelieu gratte à la cheminée. Mme de la Popelinière cache sa crainte sous de l’humeur; le bruit redoublant, elle se plaint que les voisins l’incommodent. feint la colère, prétend leur rendre la pareille, se rend avec furie à la cheminée où elle frappe deux coups, signal de danger. Le mari ne se doute de rien.
Une femme de chambre qui était dans le secret écrivit des lettres anonymes au mari, l’informant que sa femme recevait chaque jour le maréchal. M. de la Popelinière résolut de visiter l’appartement de fond en comble. Un jour qu’elle assistait à une revue de troupes que le maréchal de Saxe passait à la plaine des Sablons, il manda Vaucanson, célèbre par ses mécaniques, son avocat Balot, et tous trois se mirent en devoir de chercher par quel artifice un homme pouvait pénétrer dans l’hôtel.
L’avocat remarqua que dans le cabinet du clavecin, la cheminée demeurait sans bois ni cendres, quoique la saison fût avancée et qu’on fît du feu partout. Vaucanson s’approcha de la plaque, s’aperçut qu’elle était montée à charnières, parfaitement unie au revêtement des côtés. Vaucanson, distrait et sim-
pîe dans la vie, oublia ce que cette découverte avait d’outrageant pour M. de la Popelinière.
— Ah! le bel ouvrage que je vois là, lui dit-il avec enthousiasme, et l’excellent ouvrier que celui qui l’a fait. La charnière est d’une telle délicatesse. Il n’y a pas de tabatière mieux travaillée.
— Vous êtes sûr que cette plaque s’ouvre, répétait M. de la Popelinière en blêmissant.
— Vraiment oui, reprit Vaucanson éclatant d’admira'.ion et d’aise, et rien n’est plus merveilleux.
— Eh! que me fait votre merveille, gronda M. de la Popelinière en se contenant à peine, il s’agit bien d’admirer.
— Ah! Monsieur, poursuivit Vaucanson, de tels ouvriers sont fort rares. Dieu sait que j’en ai de bons, mais je n’en ai pas un qui...
— Laissons là vos ouvriers, cria M. de la Popelinière. Qu’on en amène plutôt pour faire sauter cette plaque.
— C’est bien dommage de malmener un tel chef-d’œuvre, soupirait Vaucanson en secouant la tête.
Constat fut dressé. A son retour, Mme de la Popelinière nia tout contre l’évidence. Son ma i congestionné et grossier la chassa. Elle se réfugia chez sa mère rue Ventadour; elle y mourut pauvre d’un cancer au sein. Richelieu, lié par le bruit, lui versa une pension. Paris tourna l’aventure en plaisanterie. On félicita La Popelinière d’être fermier général, parce