LA VTE DU
qu’on F a urait fait payer aux barrières comme bête à cornes. On inventa un jouet : les cheminées à la Popelinière.
Et Mme de Pompadour empêcha de poursuivre ce libelle :
Messieurs vous êtes avertis Qu’on sait fabriquer dans Paris,
En perçant la maison voisine.
Fond de cheminé à ressorts Où l’amant peut passer le corps Sans que personne le devine.
On pourra voir cette machine Chez certain fermier général,
Chez Madame La Pouplinière Qui s’en est servi la première.
Richelieu se venge en s’opposant, au nom de l’étiquette, aux comédies que donnait chez elle la favorite, déjà malade, et réduite à retenir le Roi par d’autres plaisirs que ceux des sens. Mme de Pompadour gémit, se plaint au Roi.
— Combien de fois êtes-vous allé à la Bastille, monsieur le Maréchal? demande Louis XV exaspéré.
— Trois fois, Sire, répond Richelieu qui blêmit et perd l’avantage ce jour-là.
Il cesse la guerre ouverte. D’autant plus que la disgrâce foudroyante de Maurepas lui donne à réfléchir. Maurepas avait osé, à propos d’une gerbe de roses blanches que la favorite avait répandues sur le sol, composer cette épigramme :
Par vos façons nobles et franches,
Iris, vous enchantez nos cœurs Sur nos pas vous semez des fleurs,
Mais ce ne sont que des fleurs blanches
Richelieu fait patte de velours, mais malgré ses mines on se défie de lui, et les mois s’écoulent sans qu'il atteigne ce poste de premier ministre auquel il se croit destiné. Il retarde de jour en jour son départ pour les Etats du Languedoc. Il pressent que jamais il ne retrouvera une occasion aussi favorable; le 20 janvier 1750, le cœur gonflé de bile, se rendant compte de la vanité de son effort et persuadé qu’on s’est joué de lui, il s’en va. Mais il ne peut se résoudre à demeurer dans sa province. Au bout de trois mois, il se fait rappeler. Il se montre plus poli, moins hautain. II comprend que la chance a tourné. Il ne sait plus quelle tactique suivre et dès lors, aveuglé, il ruine lui-même ses dernières espérances. Après avoir boudé dans son château de Touraine, il regagne Versailles, s’v pose en frondeur. Il correspond plus fréquemment avec Voltaire, se disperse en une infinité de petites besognes, s’intéresse à toutes les scènes de Paris, fréquente l’Académie, y soulève des querelles, intrigue pour les élections, soutient ses favoris, prononce des exclusives, fait remanier les statuts. Il se livre à l’agiotage et spécule avec frénésie, s’engage dans d’interminables procès, patronne un canal qui doit
conduire à Marseille les eaux de la Durance.
Il ne quitte guère l’Opéra, où il rencontre Casanova :
« Comme j’étais enrhumé, je me mouchais souvent. Un cordon bleu me dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien feriyées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu’il se trompait, car mes fenêtres étaient cal [outré es. Aussitôt toute la loge part d’un éclat de rire et je demeurai confondu, parce que je sentis mon tort : j’aurais dû prononcer : calfeutrées. »
Richelieu avait cessé de croire qu’il l’emporterait sur Mme de Pompadour. Depuis qu’elle dominait la Cour, les grandes dames avaient cessé de plaire au Roi; Louis XV préférait les bourgeoises; mais chaque fois qu’il lui avait suscité des rivales de sa condition, Richelieu avait échoué. Il avait introduit à la Cour une jeune fille d’une éclatante beauté, Mlle Hélie, mais aussi vertueuse que belle; cette dernière, voyant le rôle qu’on lui proposait, avait couru s’enfermer dans un couvent. Quelque temps après, Le Bel avait réservé pour le Roi une charmante créature de seize ans, Mlle Murphy, et mis dans son jeu Richelieu et le duc d’Agen. La pe ite Murphy était la fille d’un savetier. Elle tint Mme de Pompadour en échec deux années durant. Elle suppliait le Roi de renvoyer « sa vieille marquise », mais Louis XV ne pouvait s’en passer;
quand elle eut un fils de lui, il la maria et revint à Mme de Pompadour.
La Pompadour avait eu de Le Normant d’Etioles une fille, Alexandrine, élevée à l’Assomption. Des seigneurs comme Coigny l’avaient recherchée en mariage. La favorite fit demander à Richelieu s’il consentirait à ce que Alexandrine épousât son fils, le duc de Fronsac. Le duc, malgré son ambition, était trop fier pour accepter un tel mariage. Comme la mère du jeune duc était princesse de Lorraine, il fit répondre qu’il n’était pas seul en jeu, mais qu’il en écrirait à l’impératrice reine à qui son fils avait l’honneur d’appartenir. La Pompadour n’osa pas pousser les choses plus avant.
Le journal de d’Argenson nous laisse le vivant souvenir de ces escarmouches qui mirent aux prises des années le duc et la favorite.
3 novembre 17^8. — Il y a un homme qui arrivera ici les premiers jours de janvier, M. de Richelieu, qui vient d’être fait maréchal de France, il sera d’année le premier gentilhomme de la Chambre. Tout le parti courtisan craint beaucoup son arrivée et véritablement il est capable de donner de bons coups de collier pour la gloire et la sûreté du royaume, pour chasser la maîtresse roturière et tyrannique de la Cour et pour donner une autre.
15 novembre 17k8. — M. de Richelieu, l’ennemi de Mme de Pompadour, puissant ennem*
mi LA VIE DU
en paroles et en œuvres, habile aux intrigues de femmes, tant pour les séduire que pour les faire valoir à un maître, M. de Richelieu, disje, va arriver à la fin de décembre pour faire son service de premier gentilhomme de la Chambre. Il arrive couvert de gloire et de la réputation de prudence qu’il a acquise à défendre Gènes; il en a reçu récompense et illustration par le bâton de maréchal de France et par des statues qu’on lui élève à Gênes. Voilà de quoi faire trembler Mme de Poinpadour.
25 décembre 1748 . — Le duc de Richelieu est arrivé très matin à Versailles; cela a fait, dit-on, un ébranlement à la Cour et l’on s’attend à des événements.
7 janvier 1749. — Le maréchal de Richelieu, en arrivant à Versailles, a pris le plus grand ton, ce qui promet davantage pour les suites; il se fait craindre de la Cour et aimer du maître...
... Il ne se fait point une affaire de crosser la petite Pompadour et de la traiter comme une fille de l’Opéra, ayant grande expérience de cette sorte de femme et de toute femme. Toute maîtresse qu’elle est de son Roi, toute dominante à la Cour, il la tourmentera, il l’excédera...
10 janvier 1749. — Le Roi étant allé passer deux jours à la Celle qu’on appelle le Petit-
Château, Mme de Pompadour a demandé en grâce que le maréchal duc de Richelieu ne fût pas de la partie, quoique il soit premier gentilhomme d’armée. Le Roi lui a répondu : «Vous ne connaissez pas M. de Richelieu; si vous le chassez par la porte il rentrera par la cheminée. »
11 janvier 1749. — Un courtisan qui arrive de la Cour m’écrit que la brouillerie entre le duc de Richelieu et la marquise de Pompadour était montée à un point extrême et que cela ne pouvait durer absolument sans que l’un culbutât l’autre... La marquise maigrit et devient à rien; enfin l’on voit dans cette manière de combat à mort, que toute la raison est du côté de Richelieu, et toute la mauvaise cause du côté de la dame et de son parti.
19 janvier 1749. — J’ai été hier à Versailles et j’ai appris plusieurs choses des intrigues de la Cour... On dit que ses affaires (du duc de Richelieu) commencent à mal aller; on dit qu’il s’est conduit comme un fol, il est trop déclaré contre la maîtresse, et celle-ci reprend le dessus... Ainsi donc, c’est regimber contre l’éperon que de se révolter aucunement contre elle. M. de Richelieu l’éprouve... Il a du dessous à chaque pas...
Le Roi demanda l’autre jour à M. de Richelieu, à son débotté, combien il avait été de fois à la Bastille : « Trois fois », dit le maréchal. Sur cela, Sa Majesté en discuta les trois
causes. On dit que cette question est de très mauvais augure.
26 janvier 1749. — Le duc de Richelieu et son crédit sont absolument coulés à fond on ne l’écoute plus sur rien au monde, et, son ton continuant d être elevé avec la marquise, il a d’autant moins de crédit auprès du Roi..’
Î5 mars 1749. Deux dames, grandes amies u maréchal duc de Richelieu, m’ont parlé de son crédit, comme ne doutant nullement qu’il dût tout emporter. Qui se vante tant à peu de chose; j’apprends en effet de la Cour que ce Cl édit naisse chaque jour dans les grandes comme dans les petites choses; la marquise de Pompadour ne lui laisse que ce qu’elle veut
bien pour qu’il ne se déclare pas son ennemi formel...
1" mai 1749. ...la réconciliation du favo¬
ri avec la favorite est entière, cordiale édifiante...
décembre 1749. — La marquise se montre profonde et discrète..., elle fait bon visage à ceux qu elle doit ménager, comme M. de Richelieu.
S décemfcre 17i9. - J'apprends que le ma rechal de Richelieu est tout à fait coulé ; tond; il va en Languedoc et de là à Richeliei pour un an, dit-on, avec un décri universel su
la prudence et la sagesse, mais au contraire taxé de légèreté et d'étourderie.
15 mai 1750. — Le maréchal de Richelieu a, dit-on, l’air plus poli que ci-devant et montre peu de hauteur, ce qui marque qu’il n’a pas le vent pour lui.
25 juin 1752. — Le maréchal de Richelieu se tient à l’écart plus que jamais et attend des moments plus favorables pour jouer un rôle...
Avec des armes et des races diverses, Richelieu et Mme de Pompadour passaient pour les plus habiles jouteurs de la Cour. Eux seuls étaient capables de se déclarer la guerre et de se la faire. On n’en pouvait prévoir l’issue. Il semblait improbable que l’un d’eux manœuvrât assez mal pour rouler jusqu’à une disgrâce complète. La Cour et la Ville suivaient avec passion cette lutte qui se livrait dans les ombres de la caverne et où les voleurs n’étaient que deux.