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CHAPITRE IX

Prouesses guerrières de Richelieu : attaque et prise de Port-Mahon. — Origine d’une sauce célèbre. — Campagne de Hanovre. — Le Père la Maraude. — Perte de la fuveur. — Entrée triomphale à Bordeaux. — Mot de Richelieu sur les Bordelais. — Une veuve qui sort du couvent. — Le placet ou l’ empressement dangereux. — Le dîner des vingtneuf maîtresses. — Mésaventure du cardinal de Bordeaux.

Au moment de s’y perdre, Richelieu cesse d’attaquer la favorite, qui reste en crédit. Il se retire dans son gouvernement, où il voit avec amertume l’âge approcher et les chances de gloire décroître. Puis n’y tenant plus, rongé par l’espérance il revient à Versailles, dissimule ses rancœurs sous un masque affable. Avec la fièvre des vieillards talonnés par le temps, il rôde dans ces lieux, où d’autres commandent; il essaie de se croire ainsi plus près du ministère; il sait que la Pompadour le hait, le redoute trop pour lui accorder cette influence suprême; il se redit les paroles que Louis XIV lui adressait jadis; il voit avec des yeux durs, quand l’heure en est passée et que

la majeure partie de sa vie s’étend déjà derrière lui, qu’il a accumulé les demis-succès et les satisfactions d’amour-propre, sans dépasser la seconde place, et que, faute d’une véritable persévérance, il a laissé le rang suprême à des hommes dépourvus de ses dons, mais préservés de ses faiblesses brillantes et de ses tares.

Frédéric II tenait sur Mine de Pompadour des propos grossiers; Marie-Thércse flattait la favorite; notre alliée la Prusse fut vile remplacée par l’Autriche. Louis XV ne savait pas encore où il ouvrirait les hostilités, quand Richelieu lui prouva dans un long mémoire qu’il fallait commencer par s’emparer de Mahon. Il démontra que l’Ile de Minorque commanderait les communications de l’Angleterre avec le Levant et l’Italie.

La duchesse de Lauraguais, qui réunissait fréquemment les ministres dans des souliers, soutint de toutes ses forces le maréchal. Richelieu l’avait séduite. Il avait révélé l’amour à cette femme mûrissante. Elle se demandait avec stupeur comment elle avait pu passer des années sans l’aimer.

Louis XV parle de l’expédition au prince de Conti qui demande d’abord 50.000 hommes et ne répond pas du succès.

A un souper de ministres chez la duchesse de Lauraguais, Richelieu remet la question sur le tapis et ajoute d’un air négligent qu’avec 30.000 hommes il se fait fort d’enlever

la place. On rapporte le propos au Roi, qui réplique avec sa finesse coutumière:

« — IJ est assez présomptueux pour l’avoir dit et assez brave pour ne point manquer à sa parole. Il commandera. »

Richelieu est nommé commandant général sur les côtes françaises de la Méditerranée. Outrée de cette faveur, la Pompadour publia partout qu’il ne s’agissait que d’une fanfaronnade, et que le duc parlait avec autant de légèreté de prendre une ville qu’une femme. Son visage se rasséréna lorsqu’on lui eut assuré que Port-Mahon était aussi imprenable que Gibraltar et que le maréchal y briserait sa carrière.

Quand Richelieu parvint à Toulon le 1er avril 1756 pour y joindre l’armée qu’on lui avait promise, il y trouva seulement quelques hommes épars; la Pompadour, aidée de Belle-Isle, avait savamment donné des ordres contraires, résolue à désorganiser l’armée pour satisfaire sa rancune. Mais le maréchal, de qui l’expérience militaire et les dons de commander étaient réels, rétablit tout avec une éclatante rapidité, et le 3 avril, aidé de son second, le comte de Maillebois, s’embarqua avec toutes ses troupes sur les vaisseaux de M. de la Galissonnière. Le 18, au sortir d’une tempê'e, ils débarquent à Minorque, que les Anglais avaient évacuée pour se retrancher dans l’imprenable fort Saint-Philippe. La situation était grave : une citadelle défendue

j par des rochers abrupts et puissamment munie de canons, une garnison prête à tout et d’ailleurs pourvue de vivres; au large, l’escadre anglaise de l’amiral Bing prête à couper toute retraite. Versailles chansonnait déjà la folle aventure de M. de Richelieu. Des attaques échouaient; le maréchal tombait malade; la peau de son visage se détachait; il se soignait à l’aide de tranches saignantes de veau.

— Vieux bouquin relié en veau, disait son fils, le duc de Fronsac, qui l’accompagnait tout en le haïssant.

Le 19 mai, la Galissonnière ayant dispersé l’escadre anglaise, Richelieu sent venu le temps des efforts décisifs. Afin d’avoir bien en mains et dispos ses soldats qui buvaient avec excès du vin de Minorque il employa un argument qui fait autant d’honneur au chef qu’à l'armée.

— Soldats, grenadiers, proclama-t-il, je déclare que ceux d’entre vous qui s’enivreront davantage n’auront pas l’honneur de monter à l’assaut que je vais livrer. »

Plus un homme ne but.

La Cour suivait de loin ses efforts avec un mélange d’ironie et d’admiration. Mme de Pompadour elle-même, le 28 mai, adressa un billet aimable au maréchal :

« On nous a mandé de Toulon les plus jolies choses du monde : je les aimerais mieux de vos pattes de chat. Bonsoir, Monsieur le Minorquin; j’espère bien fort que vous êtes actuellement en pleine possession. Je rouvre

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ma lettre pour vous complimenter sur la bonne opération de M. de la Galissonnière. Nous attendons la nouvelle d’un second combat. »

Les escarmouches continuaient. Les troupes montraient la meilleure volonté du monde. Les dégâts causés par les batteries de l’ennemi étaient réparés avec entrain.

Le 27 juin 1756, il donne de nuit l’assaut à la place.

— « C’était, écrit Voltaire, partout un roc uni, des fossés profonds de vingt pieds et en quelques endroits de trente, taillés dans le roc; c’étaient 80 mines dans ces ouvrages devant lesquels il était impossible d’ouvrir la tranchée, tout était impénétrable au canon, et la citadelle était entourée partout de ces fortifications extérieures, taillées dans le roc vif. Le maréchal de Richelieu tenta une entreprise plus hardie que n’avait été la prise de Bergop-Zoom; ce fut de donner à la fois un assaut à tous les ouvrages que défendaient le corps de la place. On descendit dans les fossés malgré le feu de l’artillerie anglaise; on planta des échelles hautes de treize pieds; les officiers et les soldats, parvenus au dernier échelon, s’élancèrent sur le roc en montant sur les épaules les uns des autres; c’est par cette audace difficile à comprendre qu’ils se rendirent maîtres de tous les ouvrages extérieurs... »

Le lendemain, le général Blakeney et sa garnison se rendirent.

Le maréchal, en habile courtisan, dépêcha son fils Fronsac à Versailles, porteur du bulletin de victoire; il lui fut octroyé la croix de Saint-Louis et la survivance de sa charge de premier gentilhomme de la chambre; mais la Pompadour sut retenir Richelieu en Provence jusqu’en août sous prétexte d’inspection; il n’arriva à la Cour que couvert d’une gloire déjà éventée.

Son amie, Mme de Lauraguais, l’avait déjà prévenu des intrigues qui s’ourdissaient contre lui :

« Le comte d’Argenson, lui fait-elle savoir le 17 août 1756, tout en primant votre victoire, a bien soin d’ajouter que sans M. de la Galissonnière tout aurait échoué. Il fait entendre qu’il a fait plus que vous, comme si le concours des forces de terre et de mer n’avait pas été nécessaire pour cette expédition. Il prétend que vous avez agi en soldat plus qu’en général et que vous devez vos succès plus au hasard et à des circonstances heureuses qu’à vos talents. Jugez de ma colère quand on m’a rapporté ces propos. J’ai été chez le garde des sceaux qui pense toujours comme je vous l’ai mandé. Il m’a assuré que le Roi paraissait déjà moins satisfait qu’il l’avait été; il va se laisser gagner et vous perdrez peutêtre tout le mérite d’une superbe expédition.

« Mme de Pompadour qui paraît être maintenant exaltée sur votre compte peut changer demain. Je sais que d’Argenson a passé 'hier

quelque temps chez elle; et je crains qu'il ne jette son venin sur tout ce qu’il approche. Vous savez par expérience qu’elle vous aime selon l’occasion et qu’aujourd’hui votre amie, elle sera demain contre vous. Il se présente une foule d’aspirants pour commander et sûrement Soubise ne sera pas oublié.

« Je vois qu’en générai on est fâché de vous voir victorieux. Une bonne défaite les aurait tous rendus contents. Venez promptement; on doit toujours profiter du premier moment. Soyez ici pour dissiper au plus tôt cet essaim de reptiles qui s’assemblent contre vous dans cette pétaudière.

« Brûlez cette lettre. »

Quand il se présenta à la Cour, Louis XV le reçut avec un visage froid.

— Comment avez-vous trouvé les ligues de Minorque, Monsieur le maréchal dit-il seulement. On les dit fort bonnes.

La victoire de Port-Mahon chassait les Anglais de la Méditerranée. Ils y voyaient avec effroi l’annonce d’une descente dans leur île. Richelieu dévora sa rage, et se borna à faire savoir au Roi, qui était un gourmet, qu’en incorporant habilement de l’huile à des jaunes d’œufs, son cuisinier avait inventé aux îles Baléares une sauce délicieuse, nommée mahonnaise.

En janvier 1757, un soir que le Roi retourne avec le Dauphin à Trianon, il se dispose à monter dans son carrosse au milieu des

flambeaux et des lumières, quand un homme s’élance entre les gardes, frappe le Roi et disparaît.

— Duc d’Ayen, dit Louis XV, on vient de me donner un coup de poing.

Il porte la main à son côté et la retire ruisselante de sang.

On croit que le Roi vient d’être frappé à mort; on arrête le meurtrier, Damiens, un fou.

Sur l’heure même recommencent les scènes de Metz et les inquiétudes. Va-t-on chasser la favorite. Le Roi, alité, ne prononce pas son nom. Elle s’est cloîtrée dans ses appartements. Ses meilleurs amis lui conseillent de partir. Elle attend.

C’est alors que Richelieu, jouant sa dernière chance, monta en secret dans l’appartement de Mme de Pompadour découragée, et à l’instant où tous l’abandonnent, lui offre son appui et son dévoûinent. Mme de Pompadour n’en est pas dupe, mais elle ne pourra s’opposer à sa nomination, quand le Roi se décidera à lui confier une charge importante à l’armée.

Les deux adversaires montrèrent publiquement qu’ils s’étaient réconciliés; Louis XV témoignait à la favorite plus d’attachement que jamais.

« Il fut convenu qu’à Choisy, le moment où le Roi serait debout, environné de sa Cour, pendant le café, serait celui du raccommodement. Le maréchal de Richelieu, debout et dans le cercle, se présenterait alors vis-à-vis

de Mme de Pompadour. Stainville irait causer une minute avec elle et viendrait prendre par la main M. le Maréchal de Richelieu. Ce qui fut fait avec toute l’authenticité convenable. »

Toujours ébloui par les victoires, le peuple avait maintenu sa faveur à Richelieu. Le maréchal espérait que ces applaudissements et sa faveur nouvelle le désigneraient pour quelque haut grade, lors d’une prochaine campagne. On projetait une attaque contre le Hanovre, la possession la plus chère du roi d’Angleterre, mais le commandement en est confié à d’Estrées, qui, usant d’une tactique de marches et de contre-marches, 11e tarde pas à irriter Versailles et Paris par ses temporisations. Avec l’aide de la duchesse de Lauraguais, Richelieu monte une cabale et se fait nommer à sa place. Mais juste à ce moment, d’Estrées, averti par son beau-père, M. de Puisieux, du mécontentement qu’il soulève, se décide à agir et remporte la victoire d’Hastembuk. La foule oublieuse fait volte-face, ne voit plus que le vainqueur le plus récent, et après l’avoir porté aux nues, se déchaîne en railleries contre Richelieu :

Nous avons deux généraux,

Qui tous deux sont maréchaux,

Voilà la ressemblance;

L’un de Mars est le favori Et l’autre l’est de Louis,

Voilà la différence.

Que pour eux dans les combats, La gloire est toujours d’appas, Voilà la ressemblance;

L’un contre les ennemis, L’autre contre les maris.

Voilà la différence.

Dans un beau champ de lauriers,

On aperçoit ces guerriers,

Voilà la ressemblance;

L’un a su les entasser,

L’autre vient les ramasser,

Voilà la différence.

Richelieu part pour les armées. Dès Strasbourg, il est accablé d’honneurs par la suite du général disgracié.

— C’est donc presque toujours aux places, ne peut-il s’empêcher de dire avec dédain, que nous devons les hommages qu’on nous rend.

En un mois, il accule l’armée du duc de Cumberland à la capitulation de Ciosterseven; mais il ne désarme pas les troupes ennemies, et, à la nouvelle de la défaite de Soubise à Rosbach, la lutte reprend; il avance jusqu’à Dresde, mais la saison est rigoureuse, il manque de tout; ayant reçu l’ordre de prendre ses quartiers d’hiver, il revient à Paris; il est remplacé par le comte de Clermont. Mme de Pompadour n’avait cessé de le rendre responsable de tous les désastres. Elle prétendait qu’il n’avait qu’un but, dévorer la gloire à Soubise.

« Trouvez bon. Monsieur l’ambassadeur, avait-elle écrit à Stainville, que je vous parle

très naturellement, et pour la dernière fois, de M. de R... Baillez-en tout ce qu’il vous plaira, il faut que je vous envoie de ce que je n’ai voulu dire à personne sinon j’en crèverai.

« Il est de fait : 1° Qu’il a mandé à Berclieny de se tenir prêt à marcher, mais d’attendre des ordres; des gens prétendent qu’il l’a fort malmené de s’être offert; je l’ignore, le temps nous l’apprendra. 2° Les troupes 1 étaient à 70 lieues, dit-il, quoique je me confesse très ignorante dans l’art militaire, il n’est pas difficile de savoir que l’on fait marche par échelons, de Cassel à Mülhausen, de Brunswick à Cassel, etc... Ne croyez pas que personne m’ait tenu ce propos, je me le suis dit sur ma carte. De plus les troupes que M. de R... a amenées à Halberstadt ont bien fait ce chemin énorme; il pouvait en faire un détachement pour M. de Soubise avant d’arriver avec toute son armée, chose qui a été fort critiquée; et, ce qui est trop plaisant, c’est que M. de R... a envoyé ici un mémoire de M. de Maillebois, qui a été lu au Conseil, dans lequel il est dit qu’il ne fallait envoyer à Halberstadt qu’un détachement de 20.000 hommes et que d’y avoir mené toute l’armée est une grande faute. 3° M. de R... prétend que les deux armées ne sont que de 80.000 hommes. J’ai toujours ouï-dire aux militaires que l’on comptait par bataillons ou escadrons.

Si cela est, les armées sont bien de 140.000 hommes, et d’autant mieux que M. de Soubise

me mande que, même aux troupes qui lui arrivent, les bataillons sont très forts, et les officiers revenus de l’armée disent qu’il n’y a eu de déserteurs chez nous que ceux qui étaient revenus de Gueldres. A l’égard du plaisir que M. de R... suppose à M. de Soubise de commander vingt bataillons de plus, il ne peut être que très médiocre; il n’a jamais demandé de renfort ici; il a exposé la situation avec la vérité et l’honnêteté que vous conaissez; il a parlé de l’offre de Bercheny qui, de son côté, a envoyé sa lettre; il n’a porté nulle plainte, quoiqu’il ait très bien connu l’horreur de la situation, sa tête s’est conservée froide et le Conseil et ceux qui sont instruits ont pris grande opinion de lui.

« Pour finir cette ennuyeuse plaidoirie, M. de R... est jaloux de M. de Soubise. H a été fâc'fjé de ne pas V avoir sous ses ordres; kl aurait voulu avoir les 140.000 hommes, et 500.000. s’ils existaient. Et ce qui l’aurait encore plus affligé, c’aurait été qu’il eût battu le Rloï de Prusse. Aussi y a-t-il mis bore ordre, ainsi qu’à la prise de Dresde. Voilà la Loi et les Prophètes; je n’en parlerai de ma vie, mais ce n’est que par ignorance, et je suis bien aise que vous le sachiez, dussiez-vous en avoir des vapeurs. »

Les bruits les plus outrageants courent sur le compte du maréchal. Il n’est question que de sa conduite inhumaine sur les terres enne-

mies. Le délabrement de sa fortune étant connu, on l’accuse d’avoir été acheté par l’or anglais, et surtout d’avoir acquis des sommes énormes par les moyens du pillage, des réquisitions et des taxes; ses soldats accréditent ce bruit en le nommant le Père la Maraude.

Le roi de Prusse a dû faire écrire cette lettre au maréchal par son frère le prince Henri :

« Monsieur,

« Après les horribles désordres, vexations et dépradations que les troupes françaises viennent commettre dans la dernière incursion qu’elles viennent de faire dans la principauté d’Halberstadt, j’ai ordre du roi de vous avertir qu’on agira avec la même inhumanité et barbarie dans les terres des alliés du roi de France, et que désormais on ressentira sur les officiers français prisonniers les indignes traitements que vos troupes ont exercés envers les sujets de Sa Majesté.

« C’est dans ces propres termes qu’elle a souhaité que je vous fasse connaître ses intentions.

« Je suis avec la plus parfaite estime et la plus grande considération, votre affectionné ami.

« Henri de Prusse. »

Il a l’impudence ou le dédain d’acheter à son retour l’hôtel d’Antin et son grand parc,

situé au carrefour des rues d’ Ail tin, Louisle-Grand, Neuve, Saint-Augustin et Gaillon(l), et d’y constuire au prix de 200.000 livres un élégant pavillon que tout Paris baptise sur-lechamp pavillon de Hanovre. La rumeur devient si violente que tous les courtisans lui font mauvaise figure. Il sent qu’il faut se faire oublier, et se résout à partir pour son gouvernement de Bordeaux. Il se sait si plein de ressources et de vie qu’il s’en va sans désespoir. Même il tient à honneur de donner à sa retraite les allures d’un triomphe.

Il fit son entrée à Bordeaux suivi de ses gens en des barques richement décorées.

Tous les bâtiments à l’ancre le saluèrent de leurs salves. Un arc-de-triomphe était dressé sur le passage du défilé, qui s’arrêtait de place en place pour écouter de longues harangues. Un Te Deum fut chanté à la cathédrale, où des gardes chamarrés faisaient la haie autour de son prie-Dieu. Il offrit un dîner de quatre cents couverts. On lui rendit bal et fêtes incessantes. Un masque mystérieux vint lui remettre un papier plié, sur lequel le maréchal déchiffra ces vers :

Quoique sous ce déguisement Tu peux me connaître aisément Aux seuls sentiments de mon âme,

Si je te crains, je suis Anglais.

Si je t’aime, je suis Français,

Si 'je t’adore, je suis femme.

(1) Aujourd’hui vers le iï6 de l’Avenue de l’Opéra.

Les soucis de son gouvernemen l ne l’absorbaient pas au point qu’il ne sentît, tout actif qu’il était resté, des heures vides. La galanterie les occupa. Quoiqu’il fût âgé de soixantedeux ans, sa réputation de séducteur et la résistance de son tempérament lui conféraient aux yeux des provinciales une jeunesse et un prestige nouveaux. L’âge aidant, il perdra bientôt toute retenue, et sans qu’on ait pu dire à quel moment la transformation s’est accomplie, l’habile Chérubin fera place à un vieillard, dont les mains têtues se tendent vers les jeunes seins avec un tremblement.

Il n’admit d’abord dans son hôtel que des femmes de la noblesse, d’épée ou de robe, se montra discret, et l’on peut tout au plus chuchoter sans preuves qu’il y choisissait ses maîtresses. Puis il afficha ses caprices et l’on se mit à jaser. Ce qui porta le dernier coup à sa réputation, c’est qu’il invita ouvertement des filles des rues. Plus d’une honnête femme refusa dès lors les dîners du maréchal. Les Bordelaises se sentirent offensées par une de ses boutades. Comme on lui demandait de réprimer l’audace des filles en en enfermant quelques-unes.

— * Il est vrai, répondit-il, toutes méritent une égale punition : il suffit de fermer les portes de la ville.

Il fit de nouveau permettre les jeux d’argent; son hôtel devint un tripot.

Richelieu tenu par sa situation d’assister à

la messe y rencontre une jeune veuve comme jadis il avait rencontré Jeanne Michelin. Elle est la nièce du grand vicaire et habite avec son oncle au couvent des capucins, dans une retraite absolue. Le maréchal fait une visite à l’oncle, qui l’accueille courtoisement, mais lui donne à entendre qu’il devine le but de sa visite et que le maréchal peut lui en épargner une seconde. Richelieu écrit pour la millième fois une de ces savantes lettres de passion qui ont ébranlé tant de coeurs, et s’avise pour la faire parvenir d’une ruse qu’il choisit pour son absurdité même. Un de ses valets jouera le rôle d’un domestique repentant qui, ayant été au service de la veuve, lui a volé des vêtements et veut les restituer. Feignant des remords, le valet se confesse au père capucin qui dirige la veuve. Le Père, ému de cette confession sacrilège, promet de transmettre à la dame les vêtements rendus et d’obtenir son pardon. La jeune veuve, après avoir d’abord assuré que rien ne lui a été dérobé, résiste mal à la curiosité, ouvre le ballot que le saint vieillard lui a remis, et, dans un flot de dentelles et de rubans, découvre la lettre du maréchal. Elle se tait, dit au Père, non sans rougeur, qu’effectivement elle retrouve des colifichets qu’elle n’avait pas vu disparaître, et toute la journée, elle se perd involontairement dans de brûlantes rêveries.

Quand elle revoit le maréchal à la messe, elle dissimule mal son trouble. Richelieu sent qu’il

faut brusquer les choses. Il demande à Lunede ses anciennes maîtresses qui l’aime toujours de lui prêter sa chambre pour y recevoir cette jeune veuve dont elle est l’amie; peu de temps après, la jeune femme s’y trouve à l’improviste en tête à tête avec le maréchal, qui, tout en lui affirmant la pureté de son amitié la prend. Ayant hésité entre le dépit et l’amour, elle choisit l’amour. Richelieu lui bâtit une villa dans le duché de Fronsac avec une vue admirable sur Libourne. Mais au bout de peu de mois, il la trompe, l’abandonne; après cette échappée voluptueuse dans le monde, la veuve retourne au couvent, où les remords et les regrets la consument jusqu’à la fin de ses jours.

Toutes ces aventures n’allaient pas sans les inconvénients d’usage. Un jour est introduite dans le palais du gouverneur une fille charmante porteuse d’un placet. Richelieu, sans vouloir l’écouter commence par la faire asseoir sur un canapé, la cajole et peu à peu en arrive aux dernières caresses. Après quoi il déplie le placet et y lit la requête de la demoiselle contre un médecin, coupable de l’avoir mal soignée dans la plus grave des maladies qu’on risque aux jeux de l’amour. Par bonheur pour ses maîtresses, Richelieu en fut quitte pour prendre, selon l’expression du temps, des précautions.

Tout Bordeaux parlait à mi-voix et avec horreur de ses fameux dîners. Il avait cou-

tume d’y convier vingt-neuf femmes, toutes jeunes et jolies; il en était le seul homme; il saisissait habilement son heure pour en choisir une sans que les autres s’en doutassent. Un soir, il eut la fantaisie d’inviter vingt-neuf femmes qui eussent été ses maîtresses, mais aucune ne savait que ses voisines l’avaient été. Le dîner fut étincelant. Richelieu faisait à la cantonnade des allusions que chaque femme prenait pour elle et toute la table répondait par des sourires entendus. Puis, usant d’un détour :

— J’ai fait cette nuit, dit-il, le plus agréable rêve. J’étais à table, comme je me trouve, avec vingt-neuf femmes sur la beauté et le mérite desquelles il était difficile de se prononcer. Toutes n’avaient eu besoin d’aucun art pour me plaire, et j’avais été assez heureux pour fixer un moment leur choix. J’étais enivré du bonheur de les réunir, et, ne pouvant le renfermer dans mon cœur, je ne pus résister au plaisir de leur faire entendre combien j’avais été heureux par leur possession. Je ne voulais pas que mon indiscrétion pût blesser aucune d’elles; cependant j’étais bien aise qu’elles connlussent toutes leur mérite particulier, et l’étendue des faveurs qui m’avaient été prodiguées. Admettez pour un instant que ce soit vous, Mesdames, et je vais dire à chacune de vous ce que j’adressai à ces femmes que me donnait si généreusement mon rêve.

Puis sans omettre le moindre détail, il rappela à chacune devant toutes les plus délicats souvenirs des joies passées. Les vingtneuf femmes s’entre-regardèrent d’abord non sans honte ni férocité; quelques yeux fâchés se baissèrent; des bouches hardies se mirent à rire; des seins imitèrent à ravir les palpitations de la pudeur; un murmure de colombes effarouchées parcourut la table fleurie.

— Que pensez-vous de ce songe demanda Richelieu en les interrogeant toutes.

— Je pense, dit sa voisine en lui donnant un léger coup de son éventail, que vous étiez un grand impertinent, et que ces vingt-neuf femmes avaient été encore plus folles que vous n’étiez indiscret.

Cette réplique fit régner une meilleure humeur. En quittant la salle à manger, les invitées faisaient assaut de politesses narquoises; aucune d’elles ne voulait sortir la première; toutes se défendaient en riant: l’honneur est dû à l’ancienne.

Vers cette époque, par les soins de Richelieu, le cardinal de Bordeaux fut l’objet d’une aventure qui tourna à la farce. Au cours d’une absence du maréchal, une Américaine fort jolie que Richelieu avait depuis plusieurs mois pour maîtresse s’était laissé consoler par l’archevêque. Informé par ses espions, Richelieu trouva mauvais que le prélat jouît des mêmes droits que lui. Ayant appris que Monseigneur doit passer la nuit chez son infidèle,

il envoie son carrosse et ses gens attendre à la porte; quand au petit jour, le prélat, enveloppé d’un grand manteau, sort avec mystère, tous les laquais l’entourent bruyamment à grand renfort de saluts.

— Vous n’irez point à pied, Monseigneur, clament-ils, montez dans la voiture de notre maître; ce sera lui faire plaisir.

Mais déjà les boutiquiers ouvraient leurs auvents, les gens du peuple partaient pour leurs travaux. Tous s’attroupent; et le gens de Richelieu assiègent de respects l’archevêque, furieux d’être exposé en costume de galant aux commentaires de ses ouailles.

Le même jour Richelieu rendit visite à l’Américaine, qui s’excusa de n’avoir pu le recevoir la veille ayant été gravement indisposée, Richelieu lui fit entendre qu’il connaissait la nature de cette maladie. Il vint à elle pour l’embrasser, et sans redouter les pires plaisanteries :

— Je viens gagner des indulgences en m’approchant d’un lieu sacré, ajouta-t-il.

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