TA VIE DU
salon. Le mariage n'est plus qu’une alliance de fortunes. La société y gagne ce que les mœurs y perdent. Le désir de plaire pousse l'élégance à son point suprême. Les drames se dénouent en récits piquants.
A la fois corrompu et corrupteur, Richelieu se meut dans cet air avec une grande aisance. L'exemple du Régent l’incite à une hardiesse qu’il contenait encore sous Louis XIV. La mort de sa femme, Mlle de Noailles, lui rend toutes les libertés.
Mlle de Charolais, fille de Madame, se prend de passion pour lui. C’était, selon les « Mémoires secrets pour servir à l’histoire de ta Perse x> où elle apparaît sous le nom de Fathmé :
« Une princesse extrêmement belle, ni grande, ni petite, mais bien faite, ayant des grâces en tout, le port noble, l’esprit fin et délicat; d’un commerce aimable, bonne maîtresse, amie tendre et constante, extrêmement sensible aux procédés, insolente et vive, quelquefois capricieuse, jalouse de son rang, entière dans ses sentiments, aimant le plaisir; une verve endiablée, coquette et ayant l’expérience des hommes. »
Ses yeux, disait-on encore, jetaient tant de feux, qu’ils suffisaient dans les bals à la trahir sous son masque. Richelieu tombe amoureux d’une princesse qui joint à des charmes si divers l’attrait d’être du sang. Il réussit à s’introduire dans sa chambre la nuit et passe à ses côtés des heures heureuses. Madame,
ayant appris cette liaison, fait changer les serrures de la grille du jardin. La duchesse de Berry met à leur disposition le Luxembourg, où ils retrouvent la princesse de Conti avec son amant La Fare et font l’amour tous les quatre.
La duchesse de Berri, devenue veuve, passait d’amants en amants avec une ardeur effrénée. Parfois, au milieu des pires débauches, elle se sentait déchirée de remords, elle quittait le monde et allait s’ensevelir dans un couvent de Carmélites; elle jeûnait, priait, se relevait la nuit pour descendre à tâtons dans le chœur, se donnait la discipline; mais peu à peu le charme du couvent s’éventait; les anciennes images se présentaient de nouveau à ses yeux durant les longues nuits muettes, et un beau matin, laissant là ses rosaires et ses confesseurs, elle retournait à ses amants. L’un d’entre eux, le comte de Riom, avait le plus grand empire sur elle. Non qu’il fût beau; il était assez mal fait et avait le visage d’un Chinois; mais il savait se montrer robuste et brutal; il la fouettait à propos de tout, et bientôt la princesse lui sut tant de gré de ces humiliations et de ces violences qu’elle l’épousa secrètement.
— C’est le seul moyen de rendre une princesse du sang amoureuse, disait Riom, par ailleurs le plus doux des hommes.
Mais le bruit des parties du Luxembourg vient aux oreilles de Madame; elle va de nou-
veau s’interposer, quand Richelieu est victime d’une infidélité de la fortune.
Le comte de Gâcé, fils aîné du maréchal de Matignon, donnait des fêtes neeturnes où assistaient sa femme, Richelieu, des seigneurs de la Cour. Les jeunes hommes qui s’v rencontraient, pour se distraire quelques secondes du charme féminin, s’y livraient à des réjouissances d’une autre sorte. On en fit des failles. Comme on excluait par précaution les domestiques, Gâcé en conclut que seul un des convives avait pu être indiscret et à sa grande fureur le nom de Richelieu lui fut révélé. Au liai de l’Opéra de 1716, il le toisa de telle façon que le jeune duc le provoqua en duel. Ils se retrouvèrent rue Sain t-Thom as-dii-Louvre. Le combat fut très ardent. Gacé, qui avait l’avantage de la force et de l’âge, fut d’abord blessé, mais transperça son adversaire. La rencontre avait eu de nombreux témoins; le bruit én courut, s’amplifia, vint aux oreilles des Parlementaires.
Le Parlement se trouvait en opposition avec le Régent et en état d’hostilité contre les Pairs. Des questions de préséance formaient le fond du litige. Les Pairs donneraient-ils, au cours des délibérations, leur avis chapeau sur tête? Paris suivait le débat. Le Parlement jetait en pâture à la malignité publique un mémoire où selon lui, les ducs de Crussol sortaient d’un apothicaire ennobli en 1304; les La Rochefoucauld, d’un Jean le Vert, boucher; les
Aoailles, d’un valet du vicomte de Turerhie; les d’Iiarcouri, du bâtard d’un évêque de Baÿëüx; les Vignerot, enfin, d’un domestique .joueur de luth chez le cardinal de Richelieu. Le duel étant survenu durant ce débat, le Parlement fut tropj heureux Id’arracher du Régent un arrêt d’embastillement contre un Richelieu.
Ayant retrouvé la Bastille pour la seconde mais non pour la dernière fois, le jeune duc attendit de longs jours les résultats de l’enquête. Averti que des médecins l'examineraient, afin de relever sur son corps les tracés des blessures, il les fit recouvrir de taffetas, qu’on peignit couleur chair. Achetée par Mlle de Charolais, plus amoureuse que jamais, la Faculté attesta n’avoir rien vu, et signa un rapport favorable. Entre tant, Mlle de Charolais, habillée en servante, l’y venait rejoindre, ajTant corrompu lés,, geôliers, et par la fréquence de ses visites, le sauvait de l’ennui. Durant les heures de promenade, du haut des terrasses, Richelieu contemplait avec orgueil fine longue file de carrosses, où des dames venues pour le voir l’admiraient en levant leurs lorgnettes, et faisaient à l’aide du mouchoir des signes d’amitié auxquels il répondait par de grands saluts du chapeau. Au bout de cinq mois, le Régent, ayant appris le mariage de Mlle de Charolais et redoutant le scandale des princes du sang, décida de le libérer. Richelieu sortit plein de ranéune.
Le Régent avait trois filles : la duchesse de Berry, Mlle de Valois, Mlle d’Orléans. Richelieu n’avait eu avec la duchesse de Berry qu’une aventure très rapide. Mais l’autre fille du duc d’Orléans, Mlle de Valois, devenait à son tour sensible aux charmes du jeune duc.
« Lorsqu’elle était toute jeune, écrit de sa petite-fille la Palatine, j’avais espoir qu’elle serait fort belle, mais j’ai été bien déçue; il lui est venu un grand nez aquilin qui a tout gâté; elle avait auparavant le plus joli petit nez du monde. »
« Mlle de Valois, écrit en 1718 la terrible grand’-mère, est brune, elle a de fort beaux yeux. Selon moi elle n’est pas belle. Il y a pourtant des jours où elle n’est pas laide, car elle a de belles couleurs et une belle peau; lorsqu’elle rit, une grande dent qu’elle a à la mâchoire d’en haut fait un vilain effet. Sa taille est courte et laide, sa tête enfoncée dans les épaules; et ce qu’elle a de pire, à mon avis, c’est la mauvaise grâce qu’elle met en tout ce qu’elle fait; elle va comme une femme de quatre-vingts ans. »
Le Régent donnait alors au Palais-Royal de grandes fêtes en l’honneur de sa sœur la duchesse de Lorraine venue à Paris en compagnie de son mari, de son amant et de la maîtresse de son mari. Au cours de ces fêtes, Mlle de Valois laissa éclater sa passion pour Richelieu. A l’abri de la table de jeu, Riche-
lieu avait coutume de poser légèrement son pied sur celui de Mlle de Valois. Mais un jour qu’ils avaient Mlle de Charolais pour partenaire, il se trompa. Plus d’une heure Mlle de Charolais endura cette méprise; puis, feignant un malaise, elle se leva les yeux étincelants et ne dissimula plus sa fureur. Mlle de Valois, à qui ce dépit révélait mieux que tous les aveux le commerce de son nouvel amant avec sa cousine, entra dans un égal courroux. Mais telle était la puissance de Richelieu que ni l’une ni l’autre ne songèrent à s’en prendre à l’infidèle. Elles firent publier des vers affreux l’une sur l’autre.
Mlle de Valois n’aspirait qu’à l’instant où elle accorderait à Richelieu les dernières faveurs, mais elle avait plus de bonne volonté que d’invention. Gardée par une duègne au fond du Palais-Royal, elle se consumait dans l’attente. Richelieu gagna la femme de chambre Angélique, qui aidait Mlle de Valois à se déshabiller. Vêtu en femme, il prit sa place. Tout le monde y fut trompé, sauf Mlle de Valois, qui se mit au lit. Elle informa par précaution la duègne, Mme Desroches, assise durant sa toilette dans le salon voisin, qu’elle écrivait quelques lettres avant de se coucher. Le temps passait. Les lettres semblaient démesurément longues. Mme Desroches, accablée de sommeil, disait d’instant en instant :
— Couchez-vous donc, princesse, vous achèverez demain.
A quoi la princesse répondait en caressant son amant :
— Cela ne se peut, ma bonne. Encore quelques minutes et je crois que j’aurai fini.
Cette équipée ne pouvait se renouveler.
Richelieu acheta la maison voisine, fit percer le mur mitoyen et ouvrir une porte dans le placard aux confitures. Mlle de Charolais, qui soupçonnait cette intrigue, fit des scènes violentes à Richelieu, d’autant plus qu’il la trompait avec un Suisse fort beau qu’elle avait à son service. Le duc préférait Mlle de Valois, mais voulait garder Mlle de Charolais et le suisse. Il se prétendit malade, « victime d’une jouissance indiscrète », et se fit conduire chez Mlle de Charolais. Là, il lui jura qu’il ne voyait Mlle de Valois que pour assurer son crédit auprès du Régent, que son malaise le condamnait à la chasteté, et qu’il ne passait en sa compagnie que des minutes utiles et pures. Cependant, Mlle de Charolais, obstinée dans son désir, obtint de nouveau satisfaction. Une nuit que souffrant de la tête, après un rendez-vous, elle voulait rentrer à pied.
« Nous étions sur le Pont-Neuf, raconte Richelieu. A l’entrée de la rue Dauphine, un homme assez mal mis, une espèce de marchand, vint près de nous, et, après avoir considéré la taille de Mlle de Charolais, dont le visage était en partie caché, il s’écria : « — C’est elle, je la retrouve! » Cette exclamation effraya la princesse, qui me supplia
d aller plus vite. Mais notre homme ne nous abandonna pas, et eut l’insolénce de vouloir lever sa coiffe pour la voir mieux encore. Elle jeta un cri. Un coup de poing bien appliqué au milieu du visage fut son salaire et le fit reculer de quelques pas. Le sang coula du nez. Il fit un bruit épouvantable, en hurlant :
Au voleur, au meurtre, c’est ma femme qu’on enlève.
« Nous précipitions notre marche. Je vis bien que cette scène allait devenir désagréable, je rassurai la princesse. Je la conjurai de n’avoir pas peur et de ne point parler... »
« La foule s’amassa. Le guet conduisit tout le monde chez le commissaire.
« L’état de la princesse était affreux; elle tremblait d’être reconnue et elle maudissait sa funeste envie d’aller à pied. Nous arrivâmes chez le commissaire de la rue de Ja Comédie-Française. Notre homme, ou plutôt notre diable, recommença ses plaintes devant lui, et prétendit plus affirmativement que jamais que la princesse était sa femme. C’était un parfumeur de la rue de Bussi, dont la compagne était disparue depuis deux ans, et qu’il croyait enlevée. Je vis que le commissaire se disposait à instrumenter. L’homme avait déjà demandé que la princesse se découvrit tout à fait; il s’était approché d’elle, en parlant avec menace du couvent, de punition. Toute ma crainte et la sienne étaient qu’on ne la recon-
fit
nût. Je m’approchai du commissaire, eu lui disant bas :
— Prenez garde à vous. Je suis le duc de Richelieu. Je ne veux pas être nommé.
« Cette déclaration changea le visage du bonhomme, qui fronçait déjà le sourcil en nous regardant, tant il était porté pour le plaignant...
« L’homme voulait toujours prendre la princesse par le bras. Un second coup de poing le punit de sa ténacité. Le commissaire, haussant la voix, lui dit qu’il lui manquait, qu’il voyait bien que sa plainte était sans fondement et que, pour le punir d’avoir fait arrêter des personnes respectables, et d’oublier le respect dû à la justice, il le condamnait à aller coucher au Châtelet. Ce furent des cris, des jurements qui hâtèrent encore sa punition, et le lendemain, d’Argenson donna ordre de le faire transporter à Bicêtre, où il resta six mois pour lui apprendre à être plus circonspect. »
Cependant Richelieu poursuit ses conquêtes et avec fatuité les publie :
« Deux jeunes duchesses, écrit Madame, ne pouvaient voir d’assez près leurs amants; et elles se sont avisées d’un tour original. Ce sont deux sœurs; et elles ont été élevées dans un couvent à quelques heures de Paris. Une religieuse vint à mourir dans ce couvent. Les dames prétendirent qu’elles étaient très affligées et qu’elles avaient eu beaucoup d’atta-
chement pour la défunte; elles demandèrent la permission de lui rendre les derniers honneurs et d’assister à ses funérailles, ce qui leur fut accordé avec de grands éloges pour leur bon naturel.
« Lorsqu’elles vinrent au couvent, il se trouva pour la cérémonie funèbre deux prêtres étrangers que personne ne connaissait. On leur demanda qui ils étaient; ils répondirent qu’ils étaient de pauvres ecclésiastiques qui avaient besoin de protection, et comme ils savaient que deux duchesses devaient venir à l’occasion de l’enterrement, ils s’égaient rendus afin de solliciter leur patronage. Les duchesses dirent qu’elles voulaient les interroger et qu’ils pouvaient, après la cérémonie, venir les trouver dans leur chambre. Les jeunes prêtres s’y rendirent et ils restèrent avec les dames jusqu’au soir. L’abbesse trouva l’audience trop longue, et fit dire aux jeunes prêtres de s’en aller; l’un résista et se mit en colère, l’autre ne fit qu’en rire. Ce dernier était le duc de Richelieu, l’autre le chevalier de Guéménée, fils cadet du duc de ce nom. Ce sont les cavaliers qui ont eux-mêmes raconté l’aventure. »
Le testament cassé de Louis XV avait jeté dans le désespoir et l’intrigue la petite cour de Sceaux : le duc du Maine, fils légitimé du grand roi, et sa femme Louise de Condé, ambitieuse et naine. Pour faire passer la Régence au roi d’Espagne, on trama un complot, daas
lequel se lança Richelieu qui voyait une occasion d’emmener Mlle de Gharolais en pays étranger.
« Les défenses menaçantes que le duc de Bourbon avait faites à Mlle de Gharolais, sa sœur, de voir le duc de Richelieu, non plus que les affronts sanglants qu’il avait fait faire à Richelieu, même pour le détourner de son amour pour sa sœur, bien loin de désunir ces deux tendres cœurs, n’avaient fait que resserrer les doux liens qui les enchaînaient.
« On employa des moyens plus efficaces, on prit des mesures pour leur ôter les occasions de se voir. La princesse ne pouvant renfermer en soi la tristesse que lui causait la privation de son amant cherchait à se soulager par ses larmes. Le duc, son frère, l’ayant trouvée un jour fondant en pleurs, crut, non sans raisons sans doute, qu’elle était grosse et lui dit qu’on aurait soin d’envoyer chercher une sage-femme pour l’accoucher. Ces discours, joints aux autres duretés qu’on lui témoignait, la poussèrent à consentir à la proposition que lui fit son amant de la faire enlever pour la conduire en Espagne où il méditait de se retirer.
« Les choses ainsi arrangées du côté de l’amour, le duc de Richelieu s’adressa au cardinal Alberoni qui pour lors, comme on sait, régentait la Monarchie et la famille royale d’Espagne. Il lui offrit de faire passer son régiment qui était sur les frontières, au service du roi d’Espague, et l’assura que
Saillant, son ami, en ferait de même, moyennant que son Eminence voulut envoyer de l’argent à ce dernier, pour redresser ses affaires qui étaient fort dérangées. »
Car Richelieu qui exerçait sur les femmes une si éclatante fascination se plaisait quelquefois à éprouver son pouvoir sur les hommes. Il ne dissimula pas à Alberoni que du Saillant était son très intime ami, et que s’il résistait d’abord à ses arguments, il finirait bien par céder à ses charmes.
Une lettre de remerciement d’Alberoni fut interceptée par la police du Régent. Le 29 mars 1719, le lieutenant de la prévôté se présenta le matin chez le duc qui était encore couché. Richelieu fait bon visage, dissimule quelque pâleur, car il cache sous son traversin une lettre encore plus compromettante. Grâce à une distraction du lieutenant, il s’en saisit, l’avale en hâte, et se laisse embastiller pour la troisième fois.
Jeté d’abord dans un cachot octogone, nu, obscur, humide, il est trois jours après transféré dans une cellule claire. On lui accorde un valet de chambre. Il reçoit des livres, un trictrac, une basse de viole. Les femmes qui l’aiment l’ont une fois de plus tiré d’affaire.
Son emprisonnement avait consterné Mlle de Charolais, Mlle de Valois, et toutes les maîtresses du Régent. Mais lorsque ce dernier déclare en public que les documents amassés sur le coupable suffiraient à lui faire trancher
quatre têtes, s’il en avait quatre, le chagrin se transforme en épouvante. L’appréhension commune réconcilie les rivales. Mlle de Charolais et Mlle de Valois font alliance. Mlle de Charolais passe outre à toute diplomatie, et dans une longue scène devant toute la cour, où elle emploie les pleurs, les hurlements, les menaces, demande la grâce de Richelieu au Régent qui reste impassible.
« Ce duc, écrit alors la Palatine, fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames sont amoureuses de lui, je ne comprends pas pourquoi, car c’est un petit crapaud en qui je ne trouve rien d’agréable; il a encore moins de courage; il est impertinent, infidèle, indiscret; il dit du mal de toutes ses maîtresses; et cependant une princesse du sang royal est tellement éprise de lui, que, lorsqu’il devint veuf, elle voulait absolument l’épouser; sa grand’-mère et son frère s’y sont formellement opposés, et avec beaucoup de raison, car indépendamment de la mésalliance, elle aurait été toute sa vie très malheureuse. » « Ce duc impertinent et hardi se moque de tout. Il fait le fier à cause de la bonté du Régent pour lui. Châtié comme il le mérite, il mourrait sous les verges... Je ne suis pas cruelle de ma nature; mais ce polisson-là, je le verrais pendre sans verser une larme. » « Le Régent est trop bon pour ce petit duc de Richelieu, qu’il a remis en liberté, parce qu’il le persuada qu’il a tout voulu lui révéler.
« Sa maîtresse, Mlle de Charolais, n’a eu de cesse que le Régent lui accordât sa liberté; quelle horreur qu’une princesse du sang aille se déclarer devant l’univers entier amoureuse comme une chatte et d’un individu inférieur comme rang, infidèle, car il a une demi-douzaine de maîtresses! Quand on le lui dit : Bah! répond-elle, c’est pour me les sacrifier; et il me raconte tout ce qui se passe entre eux. »
Quant à Mlle de Valois, elle se glisse de nuit à la Bastille, dans le plus grand silence, à la lueur des bougies. Là, ayant soudoyé les gardiens à l’aide de 200.000 livres, elle dicte en hâte au prisonnier les réponses qui lui permettront le lendemain de triompher des enquêteurs. Dans la journée, elle s’efforce de gagner au duc les gens importants; l’archevêque de Paris va jusqu’à intercéder en personne auprès du Régent.
La grâce est enfin emportée par Mlle de Valois elle-même, au prix du sacrifice le plus cruel. Son aventure avec Richelieu avait fait jaser toute l’Europe. Aucun prince ne voulait d’elle. Pressenti, le roi de Sardaigne avait rompu les négociations. Seul le duc de Modène, pauvre et sans scrupules, osait se présenter. Désireux de marier sa fille au plus vite, avec qui que ce fût, le Régent décida le mariage avec le duc de Modène. Au cours d’une scène terrible, Mlle de Valois, saisie d’une inspiration, accepta cette union odieuse, pour peu que la vie de Richelieu en fût le salaire. Elle
lutta des heures avec une opiniâtreté sublime, oublieuse de son sort, préoccupée seulement d’obtenir la libération et la rentrée en grâce du duc. Elle répétait au milieu de ses sanglots qu’elle n’aimait que lui au monde, et elle demandait pour unique consolation de le savoir à l’abri de tout malheur, puisqu’elle ne devait jamais plus le revoir.
Le Régent fit durer six mois ce supplice, au bout desquels l’intérêt et la clémence remportèrent.
Mais un ordre du Roi, contre-signé par le duc d’Orléans, l’envoyait dans son domaine de Richelieu. Il séjourna d’abord quelque temps à Conflans, chez son oncle le cardinal de Noailles, et il y revit Mlle de Charolais. Puis il partit pour la province. Sa fortune était en fort mauvais état; il avait signé la reconnaissance des dettes paternelles et il était prodigue; en vue de la guerre d’Espagne, il avait commandé quatre-vingts chevaux, trente mulets, et un grand nombre de charriots. Ses trois cent mille livres de rente n’y pouvaient suffire; il avait déjà dû vendre sa terre de Ruel. Il se mit au vert.
A Richelieu, il reçut la visite de Voltaire.
« Je suis actuellement, écrivait ce dernier, dans le plus beau château de France. Il n’y a point de prince en Europe qui ait de si belles statues antiques et en si grand nombre. Tout se ressent ici de la grandeur du cardinal de Richelieu. La ville est bâtie comme la place
Royale. Le château est immense; mais ce qui m’en plaît davantage, c’est M. le duc de Richelieu que j’aime avec une tendresse infinie. »
Mais quelque charmant que fût le commerce de Voltaire, le duc s’ennuyait; il fit agir tous ses amis et en décembre obtint l’autorisation de rentrer à Paris. A peine de retour, il se plongea dans de nouvelles débauches.
Puis il osa se montrer au mariage de Mlle de Valois, qui avait l’air d’une victime. 11 parlait constamment à l’oreille de Mlle de Charolais, et c’est en mesurant toute l’inutilité de son sacrifice que Mlle de Valois s’exila dans une obscure cour étrangère, avec une réputation ternie.
Les courtisans firent dire à la victime :
J’épouse un des plus petits princes,
Maitre de très petits Etats;
Quatre desquels ne vaudraient pas Une de mes moindres provinces.
Nul jeu, finance très petite;
Quelle différence, grand Dieu,
Entre ce pauvre et triste lieu.
Et le riche lieu que je quitte.
On soutint longtemps que Richelieu, tourmenté par le souvenir de la duchesse de Modène, aurait traversé l’Italie, déguisé en porteur de libelles. A la sortie de la messe, il aurait proposé ses pamphlets à la duchesse qui l’aurait reconnu et prié de porter ces brochures au palais. Là, elle l’aurait payé de son voyage et de ses peines. On ajouta que le d.uc
de Modène, entré brusquement dans la chambre, aurait dévisagé lé colporteur sans le reconnaître et l’aurait fait en curieux bavarder sur les intrigues de la cour de France et les exploits de Richelieu.
— Il est donc bien séduisant et bien adroit, demande le duc de Modène.
— Au point, Monseigneur, répond Richelieu en souriant, que s’il avait tenté de pénétrer dans votre palais pour quelque aventure, je serais de la moitié du pari.
— Quant à cela, s’exclame le duc qui ne se tient plus de rire et prend sa femme à témoin, ce serait trop fort, et je le défie de me jouer un tour pareil.
Les aventures éclatantes de ses filles déplaisaient au Régent, mais il ne les en mêlait pas moins à la pire société. Il poursuivait ses orgies au Palais-Royal ou à Saint-Cloud. Là, il invitait avec sa famille et ses roués des filles d’Opéra, des comédiens et des personnages sans naissance. II suffisait pour être admis d’avoir un esprit brillant et léger ou de prouver des dispositions particulières pour le plaisir. L’entretien commençait devant une table servie d’avance, d’où tous les serviteurs étaient exclus; on se moquait des vieux principes et de la vieille cour; puis la conversation s’animait, on finissait par éteindre les bougies, et l’on avait l’agrément de prendre son plaisir au hasard. Une nuit, le duc d’Orléans qui avait disposé des flambeaux dans une grande
armoire, en ouvrit par plaisanterie les deux ' battants, alors que tous les hôtes agissaient déjà comme s’ils eussent dû jouir d’une longue obscurité.
Le Régent approchait de la cinquantaine, il n’était pas plus amusable que Louis XIY à soixante-dix ans. Ceux qui apportaient des plaisirs nouveaux étaient les bienvenus. Dubois lit appel à une religieuse sécularisée, Mme de Tencin, qui fort érudite, demanda des inspirations aux anciens; elle organisa d’abord des ballets où des garçons et des filles nus reproduisaient les poses de la statuaire amoureuse. Philippe s’en lassa vite. Elle s’inspira de la secte des flagellants et lui prépara des fêtes où tous étaient acteurs. Chaque roué fut pourvu d’une douzaine de fouets. Chacun d’eux essayait sur sa main l’effet de ces instruments. A des prostituées qu’on avait grassement payées pour s’offrir au fouet des convives, et qu’on avait amenées les yeux bandés, le Régent fit demander si elles avaient quelque soupçon du lieu de l’orgie.
— Non, Monseigneur, lui répondit-on, elles n’ont pu deviner où elles se trouvaient, mais toutes ont pensé qu’il n’y avait que Votre Altesse Royale et le cardinal Dubois pour imaginer de pareils divertissements.
Cependant Richelieu poursuivait sa carrière. Le marquis de Dangeau, doj^en de l’Académie, venait de mourir. On pressentit Richelieu, qui posa sa candidature et fut élu à l’unanimité. Il
avait vingt-kjuatre ans. Peu soucieux de composer lui-même son discours, il le fit écrire par Fontenelle, Destouches et Campistron. La réception fut brillante. Toutes ses maîtresses émues y assistaient. Une file de carrosses stationnait à la porte. Il fit un éloge solennel de Louis XIV, ce souverain « qui réunissait à la fierté la plus redoutable à ses ennemis la bonté d’un père de famille ».
Il courut le soir même à trois rendez-vous de Mesdames de Villeroy, de Duras et de Charolais et les étonna toutes trois par l’éclat de sa tendresse. Mme de Villeroy éprouvait pour Richelieu la plus grande passion. Elle se soumettait avec volupté à tous ses caprices. Mais il ne suffisait plus au jeune duc de conquérir des maîtresses, il voulait les avilir et leur imposer à jamais sa marque. Il n’était heureux qu’à partir de l’instant où il avait obtenu d’elles quelque preuve de servage qu’elles eussent refusé à tout autre. Après quoi il s’en désintéressait. C’est ainsi qu’un soir où il avait invité des amis à dîner, il contraignit Mme de Villeroy, révoltée et en larmes, à se déshabiller, et à rester nue toute la soirée sous les yeux brûlants des convives. Ensuite, il exigea 'd’elle qu’elle l’aidât à vaincre sa belle-sœur, la marquise d’Alincourt, qui passait pour vertueuse. Celle-ci feignit d’abord de ne pas entendre ses avances. Un jour qu’elle se promenait avec Mme de Villeroy dans des bosquets déserts de Versailles, Richelieu surgit d’une
fourré, accompagné du comte de Riom, et fondit sur elle. Mme de Villeroy, qui avait reçu les ordres de Richelieu, lui tint les mains; Riom l’immobilisa; et le duc jouit de sa victime sur l’herbe, devant sa maîtresse et son ami, avant que les cris de la malheureuse femme lui eussent attiré du secours.
A côté de ce menu fretin, Richelieu, qui ne lui pardonnait ni la Bastille ni le mariage de Mlle de Valois, enlevait méthodiquement, une. par une, toutes les maîtresses du Régent. Le duc d’Orléans était lui-même trop libertin pour se débarrasser par la violence d’un rival qu’il admirait en secret et ne pas maintenir cette lutte acharnée sur le terrain de l’amour.
Le Régent avait pour maîtresse une fille d’opéra nommé la Souris. Un soir, elle fut invitée par un de ses camarades, Thévenard, qui donnait un bal en son honneur, dans sa maison d’Auteuil. Le Régent l’y laissa s’y rendre sans méfiance. Mais Richelieu avait soudoyé Thévenard, et au milieu du bal, il enleva la Souris dans un phaëton et la conduisit à toutes brides vers son hôtel.
Quand le duc d’Orléans choisit Mme d’Averne, Richelieu lui fit condamner sa porte sous prétexte de migraine, et la porta triomphalement sur son lit tandis que le Régent remontait dans son carrosse, dévoré d’inquiétude.