CHAPITRE V
Vue générale du xvme siècle. — Ses dehors charmants. — Son esprit véritable. — Citations de Voltaire. — Religion. — Attachement au Roi. — La vie d’un grand seigneur. — L’aristocratie et le peuple. — Fautes de la bourgeoisie.
Portrait de Richelieu. — Puissance de son visage. — Comment il parle aux femmes. — L’art de rompre. — Un amant que l’amour ne fatigue pas. — Faiblesses de son caractère. — Jugements sévères des contemporains. — Indulgence des auteurs.
Qu’est-ce que c’est que le xviii0 siècle? Des boiseries gris de lin ou bleu lavé, des rinceaux légers, des moulures enrubannées pourvues d’attributs tels que : flèches, carquois, coquilles, lyres, musettes; des meubles fragiles, en palissandre ou en bois de rose : tables à jeu, chaises volantes, chiffonniers, secrétaires passés au vernis Martin; des tableaux avec des divinités faciles, fêtes galantes de Wattcau, Fragonard, Lancret, Pater, et toute la mythologie voluptueuse qui s’envole du pinceau de Boucher? Une éternelle estampe tirée des cartons des Goncourt : la femme à la perruque poudrée, une mouche à la joue et des lèvres éclatantes, qui, vêtue d’une robe à paniers, se glisse hors de sa chaise à porteurs, court vers
la fête où l’attend un souper secret, tandis que le petit laquais la contemple en riant.
Oui, mais c’est en même temps l’offensive des encyclopédistes contre l’esprit chrétien, et la haine contre tout ce qui proscrit ces charmantes jouissances. Le ciel est trop loin; on redescend sur terre. Le surnaturel déroute la raison on le chasse. Il reste un Dieu qui a créé le monde : on l’exile assez loin pour l’empêcher de nuire. Comment croiriez-vous encore à une révélation, dit Voltaire, c’est absurde ou odieux :
« Dieu lui-même étant descendu du ciel, étant mort pour racheter tous les hommes, pour extirper à jamais le péché sur la face de la terre, a cependant laissé la plus grande partie du genre humain en proie à l’erreur, au crime et au diable. Cela parait une fatale contradiction à nos faibles esprits, mais ce n’est pas à nous d’interroger la Providence, nous ne devons que nous anéantir devant elle (1). »
Que l’homme se délivre des explications divines; qu’il regarde en lui-même; il y verra naître et se former tous les sentiments dont il reportait l’origine au ciel; il n’y a d’autres puissances que les puissances naturelles et la raison les éclaire toutes.
(1) Voltaire. Dictionnaire philosophique. Article : Christianisme.
« Il est très sûr, dit encore Voltaire, que dans les massacres de la St-Barthélemy et dans les auto-da-fé, dans les saints actes de foi de l’Inquisition, nulle conscience de meurtrier ne se reprocha jamais d’avoir massacré hommes, femmes, enfants; d’avoir fait crier, évanouir, mourir dans les tortures des malheureux qui n’avaient d’autres crimes que de faire la pâque différemment des inquisiteurs.
Il résulte de tout cela que nous n’avons point d’autre conscience que celle qui nous est inspirée par le temps, par l’ exemple, par notre tempérament, par nos réflexions (1). »
Qu’enfin délivré des craintes de l’au-delà, des respects d’ici-bas, l’homme dépense sa force dans les travaux et les plaisirs, qu’il sorte des entraves séculaires, qu’il comprenne tout — qu’il nie le reste.
Le oui ou le non. Pas de place pour le scepticisme. Mais souvent des contradictions : les cœurs gardent la foi, les esprits se nourrissent d’idées hardies. Le même individu, plein de bonne volonté, tient en même temps à ce qui soutient la foi et à ce qui la détruit. Versailles se ferme aux incroyants et les mémoires secrets blâment les profanations. Tous dévorent les feuillets de l’Encyclopédie.
Rien de plus vivace que rattachement au
(1) Voltaire. Dictionaire philosophique. Article : Conseienoe.
Roi. Tout le royaume répudie avec horreur l’attentat de Damiens. Mais les Français sont fiers d’applaudir les théories nouvelles sur l’injustice des classes, de vanter, depuis Locke, la souveraineté du peuple, d’assister au Mariage de Figaro. Ils seront un jour surpris d’avoir tué un Roi qu’ils aimaient, et tranché avec la royauté les racines les plus profondes de leur vie. ,
Libres de jouir, ils le font froidement. On parle beaucoup du cœur; les liaisons les plus illustres ne sont que des passions de tête, ou des ardeurs de sens. Voué au plaisir, l’homme devient cruel. Sade est un voluptueux logique. Mais la politesse couvre tout et protège tout. Elle monte la garde autour de nous et de nos secrets, plus invincible que tous les régiments de l’univers; avec sa sœur l’impertinence, elle défend l’âme. Les gens de cette époque ne recouraient pas encore au scandale pour se prouver leur liberté.
Détournée des destins de l’âme, la faim de connaître se reporte sur les sciences exactes; on s’adresse aux savants et aux Cagliostros. Sous la Régence, tout Paris court voir un rhinocéros. Les femmes du monde font de l’astronomie.
Quoiqu’il en rejetât l’héritage, le xvme siècle gardait des premiers siècles de la France les ressources et l’ardeur primordiales : tel ce mépris de la souffrance physique et de la mort, transmis intact du plus violent Moyen-Age. Tel par
contre ce dédain de la douleur humaine et de la vie d’autrui. L’homme n’est doux pour ses semblables qu’à l’heure où il est lâche pour lui-même.
Un homme de la classe de Richelieu faisait face à plus de tâches qu’on ne croit. Les grands seigneurs n’étaient pas oisifs. Les charges de ministres, de généraux, de gouverneurs qu’ils occupaient n’étaient pas des sinécures. Ils géraient leur fortune, grevée de redevances, de droits, soumise aux coutumes désordonnées du Moyen Age. Ainsi connaissaient-ils le peuple. Aristocratie et peuple ont toujours eu de profondes affinités. L’un et l’autre ont en dépôt la simplicité, la politesse naturelle; la bourgeoisie n’a que l’affectation. Ils mènent l’un et l’autre une vie hasardeuse : voués, s’ils sont humbles, aux misères des saisons; s’ils sont puissants, aux incertaines fortunes de cour. Les beaux jours des seigneurs sont passés. A son page Rochefort en larmes à son chevet : « Tu as bien raison, de t’affliger, mon enfant, disait Henri III à sa mort. J’aime et je soutiens ma noblesse. Les Bourbons, que vous allez avoir, n’aiment que les gens de petite race; ils les favorisent; ils vivront volontiers avec leurs valets. » En lui enlevant tous ses droits, la Révolution a délié la noblesse de ses devoirs. Elle se survit avec un vain éclat, comme une fleur coupée.
La bourgeoisie mourait d’envie et d’aigreur. Incapable de la fierté des grands et de la déli-
catesse des petits, elle s’enivrait d’un luxe récent. Par jalousie elle sapait le crédit des nobles, et suggérait la révolte aux simples par sottise. L’existence de l’inférieur est liée à celle du supérieur. Elle méconnut cette loi. Elle en reste la victime.
En 1720, le duc de Richelieu a trente-deux ans. Il est dans tout son éclat. Il ne le doit ni à sa prestance, comme le Roi, ni à l’harmonie de ses traits comme le duc de la Trémoille. Son rayonnement physique est d’une autre nature. Il n’est pour ainsi dire pas lié à la beauté. C’est quelque chose d’analogue au sortilège dur et secret des mauvais anges. On est d’abord attiré par l’eau sombre de ses yeux, où se meuvent des lueurs troubles et de soudains éclats. Nul regard moins limpide; des étincellements et du marécage; la victime entend de ces eaux phosphorescentes monter le chant de perdition; elle ne songe plus à fuir. Le front semblait d’abord froid et le menton brutal; mais à peine a-t-on contemplé cet ensemble qu’il s’anime, qu’on en saisit les raisons, et qu’on s’imagine par quels mouvements a passé le troupeau des femmes qu’il a réduites en servitude.
Voici dans ces yeux la langueur, la corruption, et soudain une lumière métallique qui semble promettre mieux qu’un fade séducteur,
qui va toucher jusqu’à l’âme, car l’âme aussi est avide d’être séduite et de se sentir dominée. Mais ce gage de maîtrise que les yeux offrent à l’âme, le front et le menton les donnent aussi aux sens; la puissance animale s’y révèle, et la femme atteinte, comme la perdrix blessée dans son vol, fuit, fuit et finit par s’abattre devant l’oiseau de proie. Alors la bouche entre en jeu. Elle est sinueuse, un peu mince, habile. La victime y sent une infinité d’intelligences et d’expériences, et c’est de nouveau, par un sentiment plus souterrain que l’appel physique, qu’elle se sent subjuguée; c’est quelque chose de l’âme qui vient souffler à l’âme la légitimité du plaisir, le ridicule des chaînes, qui balaie les scrupules — ce sont les arguments muets qui libèrent l’esprit et ne laissent debout d’autres évidences que celles de l’anéantissement et de la passion; et alors tout tournoie, tout se mêle, la bouche, la double promesse de domination du menton et du front, les yeux comme une eau calme traversée de mauvais courants, et il ne reste plus que le désir de se jeter dans l’abîme, et qu’un élan de tout l’être vers les bras tant souhaités qui sauront faire la nuit.
La nature avait pourvu Richelieu d’une voix assez aiguë, dont le timbre eût été facilement désagréable, mais il en savait user à merveille et ce qui menaçait d’être un désavantage se tournait en agrément. Il lui suffisait de paraître pour tout dissiper par son allure et par
sa grâce inimitables, et au besoin tout emporter par l’esprit d’enfer qu’il avait. Il jouait à merveille des contrastes que révélait son visage. Aussi conscient que possible de tous ses attraits, aussi habile qu’une courtisane à les mettre en valeur, il avait l’art suprême d’en user sans qu’on s’en doutât, avec une néglb gence si bien feinte qu’on pouvait croire à de l’ingénuité. Il possédait la puissance des puissances, celle de calculer ses moindres gestes et ses moindres attitudes, et de faire croire au spectateur que tout cela était naturel, qu’il était en dehors de son propre mystère et même qu’il ne le soupçonnait pas. Ses silences, ses paroles les plus méditées paraissaient un rayonnement tout ingénu et tout involontaire de lui-même. Il s’attachait ainsi les attentions les plus blasées. Un vicieux de grande envergure a toujours l’air candide.
Dès son entrée dans un salon, et dès le salut, un enveloppement mêlé de réserve laisse deviner une vie intense. Rien qu’à sa façon de lui parler, la femme croit soupçonner la place qu’il lui réserve dans son cœur, et rien ne la prévient mieux que la sorte de timidité dont il semble être frappé à son approche. Mais soudain, une parole dominatrice et d’apparence profonde que rien ne faisait prévoir la déconcerte, révèle des abîmes insoupçonnés, et, sans avoir paru procéder d’une intention, frappe juste au cœur. Ce soupçon de despotisme et de tyrannie vite éteint, la conversa-
lion reprend sur le mode le plus naturel, mais l’atmosphère a changé; l’ombre de la passion a surgi. Richelieu, après avoir touché en profondeur, veut éblouir; il fait appel à son esprit, à sa gaieté; il donne à l’entretien un ton plus intime; il approche son visage; la femme entend les paroles de cette bouche persuasive et dans ces yeux si attentifs voit passer tous les soleils et tous les orages de l’amour. Richelieu suit toutes les phases de son désarroi intérieur; la femme se met à parler, à répliquer et dès lors elle est perdue. Il réfute argument sur argument; il donne à l’entretien cette allure de plus en plus facile et galante à laquelle elle ne peut échapper.
Vers le temps de sa première jeunesse et de son inexpérience, s’il en eut, il avait recours à des phrases élevées qui faisaient de grandes et indestructibles passions. C’est ainsi qu’il s’attacha la duchesse de ***, Mlle de Charolais, la princesse de Soubise, Mme de Gontaut, « femme réfléchie et sensible ». Mais cette hauteur de ton rendait les ruptures difficiles et Richelieu, qui attache sans se lier, songe de plus en plus, dès le début d’une aventure, à la façon dont il se dégagera. Il se borne à exciter la griserie qui conduit à l’abandon, mais le laissera maître de se retirer à son gré. Quand il sent la femme éblouie, la pudeur chassée comme par une tornade, ne ressentant plus qu’une profonde angoisse et le besoin d’être protégée par lui, il part, la laisse éper-
duc, envoie un billet anodin auquel elle répond presque infailliblement par une demande de rendez-vous, où elle vient en tremblant, vaincue d’avance. C’est le grand principe de l’attaque brusquée dans laquelle Richelieu est maître, et dont la plupart des seigneurs se servent avec plus ou moins de bonheur à son imitation. Quand l’heure de la rupture a sonné, si c’est une femme de rien ou sans crédit à Versailles, il lui enjoint brutalement de se retirer; si c’est une femme bien en cour, princesse du sang ou maîtresse de ministre, il la trompe d’abord en secret, s’arrange peu à peu pour qu’elle sache ses infidélités, mais doucement, avec art, en lui faisant croire que c’est elle qu’il préfère toujours, de telle sorte que presque toutes considèrent ce partage comme une sorte de victoire et d’honneur, et lui restent attachées et utiles toute leur vie.
S’il savait admirablement brusquer les préliminaires et réduire en quelques secondes ses victimes à sa merci, il ne les décevait en rien durant le temps généralement bref que durait son caprice. Une complexion à l’épreuve de toutes les fatigues lui permettait de contenter les plus fougueuses partenaires. Les corps les moins habitués au plaisir s’abattaient à sa discrétion; il jouait en virtuose des plus innocents et dans tous éveillait des ardeurs qu’on eût rougi d’imaginer. Il était au nombre de ces hommes qui conservent leur personnalité dans le plaisir physique; dans la grâce ou
dans l’emportement, il pliait les femmes à ses plus secrets caprices et les laissait flattées. Il savait que la femme adore d’être aimée beaucoup plus pour ce qu’elle voudrait être que pour ce qu’elle est. Il traitait les grandes dames en tilles et les catins en vertus farouches. Et toujours l’on ne sait quoi de féminin et de félin que décelaient ses traits délicats les amadoue; elles se sentent dans un certain sens en pays de connaissance et quand elles vont avoir peur, s imaginent jouer un jeu fraternel avec un animal de leur race.
Si l’on ajoute à ces avantages qui tenaient à sa personne 1 attrait qu’exerce sur les femmes 1 homme à la mode, on aura tous les éléments de sa prodigieuse carrière. Quant à dire qu’elle fut toujours désintéressée, non. A partir de l’instant où l’ambition est née en lui, il profite, avec égoïsme et sécheresse, de ces femmes qu’il domestique si bien. Il les met au service, d’un orgueil dont les ambitions, pour n’être jamais clairement connues, furent immenses.
A l’égard des hommes — sauf les aventures de pure sensualité qui s’échelonnent sur toute la première moitié de sa vie — il n’est pas aimable. Parfait courtisan, il flatte Louis XV, mais se fait craindre de ses égaux par ses traits satiriques. Pour ses inférieurs, il est despotique, lageur, impitoyable. Il est avare, et son avarice n’a d’égale que son ostentation. Il vit dans le plus grand luxe, passe pour le sei-
gneur le plus élégant de France, joue gros jeu, mais il ne paie pas le précepteur de son fils et ses secrétaires attendent leurs gages des années. A l’armée, il se montre d’une bravoure admirable, mais il pille les villes et ravage les campagnes. Il est comblé de louanges et n’a pas un seul ami. Les contemporains le jugent durement. On lit dans les mémoires :
« Un homme qui après une longue carrière n’a recueilli aucune lumière dans la traversée et arrive à la vieillesse avec toute la frivolité des goûts du premier âge... Sa légèreté despotique... La licence de ses mœurs... Peu scrupuleux en amour... Franc par étourderie, méfiant par mépris des hommes et par finesse, désobligeant par insensibilité et misanthrope... Vieux papillon, enfariné de politique; des traits, quelques saillies, un faux enthousiasme, de l’importance sans considération, une humeur satanique... »
Mais quoi, tout ce monde-là n’était-il pas jaloux de son succès unique? Et qui peut se vanter de connaître son âme? Est-elle tout à fait cynique et démoniaque, prend-elle tout son plaisir à dégrader, puis à quitter — ou n’appartient-elle qu’à un homme coupable de courir trop légèrement au plaisir — c’est une des grandes habiletés de Richelieu de nous maintenir dans l’incertitude. Il aura su prolonger son mystère. Certes, son intelligence aiguë.
son esprit, son ironie, l’empêcheront toujours de tomber au rang des séducteurs ordinaires. Mais sa légèreté, sa faculté d’oubli et de renouvellement, sa constante jeunesse empêchent de le classer sans recours parmi ces esprits sombres qui veulent continûment le mal qu’ils font. Il reste plus humain. Il est avec éclat ce que tant d’autres sont mesquinement : à demi-responsable des catastrophes qu’il déchaîne, à demi-conscient des puissances mauvaises qu’il soulève sur ses pas. Et lorsqu’on l’a d’abord condamné, non sans pharisaïsme, on se reprend, et, si l’on est sincère, on reconnaît qu’il n’est pas sans exciter dans le cœur une sympathie trouble et vaguement fraternelle.