‹ La vie du maréchal de RichelieuChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le ménage du Roi. — Piété de Marie Lecszinska. — Le choix d’une maîtresse. - — Etrange fortune de la famille de Nesle : Mmes de Mailly, de Vintimille et de Châteauroux. — Richelieu forme la favorite. — Un mot de la marquise de Saint-Pierre. ■ — Quelques chansons. — Richelieu part pour le Languedoc : un carrosse confortable. — La route du plaisir.

Quand Marie Leczinska se mit en route pour gagner Paris, il fallut bien instruire Louis XV des devoirs des gens mariés. Le cardinal Fleury lui avait inspiré un si grand respect pour les mœurs qu’à onze ans, à l’arrivée de l’infante d’Espagne, il avait fondu en larmes, craignant qu’il ne lui fallût coucher avec elle le soir même. Depuis ce temps-là il avait été surveillé la nuit par son valet de chambre Bachelier et le jour par des personnes d’âge; on savait seulement que de jeunes seigneurs le rejoignaient au moment de la garde-robe; mais ce n’était pas cette instruction qui pouvait suffire, et quand il eut quinze ans, le cardinal dut* songer à lutter contre une vertu dont il était responsable.

Fleury et Bachelier lui mirent sous les yeux des peintures lascives. Espérant que ses yeux curieux s5y porteraient souvent, ils ornèrent une salle de tableaux qui représentaient les amours des patriarches. Il y en avait douze. Le premier commençait par montrer un berger et une bergère dans une attitude innocente; dans le second, la passion commençait à naître; au troisième ils se faisaient des caresses, et ainsi de suite jusqu’au douzième où on les voyait de la façon la plus exacte se noyer dans les délices.

Le jeune Roi mena d’abord une existence simple aux côtés de Marie Leczinska; Fleury l’avait éloigné du faste dès l’enfance; il avait eu des premières années mélancoliques, et il en gardait un penchant invincible pour la retraite, il passait son temps dans de longues rêveries. Peu à peu sa santé s’était affermie; vers sa dix-septième année, les formes de son corps étaient si parfaites et si accomplies qu’il passait pour le plus bel homme de la Cour. Il se mouvait avec une majesté juvénile entre les femmes qui l’admiraient, mais rien ne donnait à croire qu’il fût sensible à leurs oeillades. Il s’en tenait à la Reine, qu’il ne fréquentait d ailleurs qu’avec froideur et cérémonie; les valets racontaient que leurs entretiens intimes étaient presque aussi réservés que ceux qu’ils tenaient en public.

Cependant le Roi prenait goût aux plaisirs O ii corps, et il les exigeait de sa femme avec

une avidité toujours plus grande. Le jésuite confesseur de Marie Leczinska lui donnait des scrupules. Il dépeignait à la timide princesse un ciel toujours irrité « contre les détails des jouissances des gens mariés, à cause de la sainteté du sacrement » et lui rappelait que les anges ne quittent pas un lit nuptial tant qu’on y observe la chasteté. Cette princesse plus âgée que le Roi et dévote, qui avait exprimé en arrivant en France le souhait « qu’une couronne terrestre ne lui fît pas perdre celle du ciel », écouta les avis de son confesseur. Ce fut le Roi qu’elle perdit.

Pressentant qu’un jour ou l’autre Louis XV se détacherait d’une femme ennuyeuse, les courtisans de tous les sexes se disputaient le Roi. La Trémoille encore adolescent et Mlle de Charolais se déclarèrent la guerre et se la firent longtemps. Comme le Roi avait hésité plusieurs années entre ses camarades et la nature, le cardinal avait fait des exemples. Du Chauffour subit la peine de mort. La police fit proclamer le crime et la sentence dans les carrefours; les crieurs eurent même l’ordre de pénétrer dans la cour des hôtels des plus grandes familles; et là, d’une voix de stentor, ils criaient grossièrement tous les détails du méfait.

— On va punir des gens qui ont fait de la fausse monnaie, répondit la princesse de Gondé à ses enfants qui l’interrogeaient.

Mlle de Charolais prit assez vite l’avantage

sur la Trémoille. Un jour elle glissa des vers dans la poche du Roi :

Vous avez l’humeur sauvage Et le regard séduisant.

Se pourrait-il qu'à votre âge Vous fussiez indifférent?

Si l’amour veut vous instruire,

Cédez, ne disputez rien.

On a fondé votre empire Bien longfemps après le sien.

Mais Louis XV s’en tenait à des infidélités passagères, dont le public ne se doutait même pas. Il revenait toujours à la Reine, et c’est à elle seule qu’il demeurait attaché. Mlle de Charolais, la comtesse de Rohan, la comtesse de Toulouse et quelques autres qu’il connut une nuit ne purent le retenir.

En quelques années, le Roi changea; il prit l’habitude de soupers joyeux avec des jeunes courtisans. En 1737, il s’évade pour la première fois de Versailles et passe une nuit au bal de l’Opéra, où on lui attribue une intrigue secrète. Les valets et les courtisans, qui voyaient venir le moment, redoublaient d'intrigues pour présenter une dame au Roi et la faire agréer. Ils tenaient un registre exact des périodes de la reine et ces jours-là se tenaient tout prêts à produire une favorite.

C’est vers cette époque que Richelieu, qui attendait son heure, entra dans la familiarité du Roi. Fleury, qui lui devait sa voix lors de son élection au cardinalat, et qui le tenait pour

un fou sans danger, l’introduisit dans les soupers qui plaisaient si fort à Louis XV.

Si Fleury avait vu de Richelieu la vanité et les faiblesses, il n’avait pas soupçonné, dans cet étrange caractère, la sourde, l’ambitieuse ténacité que les circonstances et la vie y avaient fait naître. La mort de la duchesse de ***, la seule femme pour qui le duc eût éprouvé l’ombre d’un sentiment, le confirma dans sa sécheresse, dans sa fuite vers le succès. Il songe au poste de premier ministre. Cauteleux, souple, rompu aux intrigues dès l’enfance, il espère y parvenir par l’entremise des femmes.

Il sait s’attirer la confiance de Louis XV, pourtant si mélancolique et qui garde de son enfance malheureuse un goût invincible du repliement. Mais il n’use pas ouvertement de ce crédit : il choisit un détour sûr.

Louis XV, il le sent d’instinct, demandera bientôt à une favorite les plaisirs, les séductions qu’un homme dans l’éclat de l’âge attend cl’une femme; emporté par le sang, il se lassera de voir en Marie Leczinska les qualités de la sainte faire tort aux qualités de l’épouse. Richelieu songe à procurer au Roi une favorite dans ses intérêts. Il est trop versé dans la galanterie pour ne pas lier d’abord partie avec une femme habile, seule capable de glisser dans l’oreille d’une autre femme les conseils décisifs, et d’accomplir auprès de la candidate la tâche qu’il se charge de mener à bien au-

près du Roi. Il hésite entre les femmes d’âge qui n’ont plus d’influence et les jeunes qui désireront se mettre en avant elles-mêmes; il songe à la célèbre Mme de Tencin.

Ancienne religieuse, sans foi ni loi, Mme de Tencin a le génie de l’intrigue; elle sut se faire relever de ses vœux par Rome; elle rentra dans le monde, fit de son frère un cardinal; elle passait d’amants en amants; de l’un d’eux naquit un fils, qu’elle abandonna sur les marches d’une église, et qui fut d’Alembert. Sous la Régence, elle organisait les débauches nocturnes du duc d’Orléans. Cette femme d’aspect insignifiant connaissait les vices de chacun; elle en gardait une occulte et sombre puissance. Apres plusieurs entrevues, elle s’allia avec Richelieu. Une première tentative pour faire agréer au Roi les charmes de la présidente Portail échoua sans décourager leur bonne volonté.

Richelieu s’était lié avec une autre femme capable de le servir dans ses intrigues et dans ses manœuvres, la marquise du Châtelet, maîtresse de Voltaire. « Je m’applaudis d’aimer en vous l’ami de mon amant, lui disait Mme du Châtelet. » Car l’amitié qui unissait l’écrivain au grand seigneur était développée.

« Il y avait, écrit Sénac de Meilhan, dans les gestes et le ton de la voix, les plus grands rapports entre Voltaire et le maréchal de Richelieu; et ils étaient si frappants qu’on ne peut se refuser de croire qu’ils s’étaient réciproque-

ment imités. Le poète avait sans doute copié les manières de l’homme qui avait le plus d’éclat et de succès dans le monde; et l’homme de la Cour avait saisi quelques gestes expressifs d’un auteur célèbre qui réunissait les grâces de l’esprit et le ton du monde aux plus grands talents. »

Voltaire exploitait Richelieu; il joua de sa mauvaise santé pour lui placer en viager 40.000 livres à gros intérêts. Le duc paya les rentes quarante-cinq ans. En échange de quoi Voltaire en faisait un bienfaiteur de l’humanité, tout en craignant pour sa maîtresse :

Et s’il vous peut rester encore Quelque pitié pour le prochain,

Epargnez dans votre chemin La beauté que mon cœur adore.

Mme de Tencin lui conciliant les gens de plaisir et Mme du Châtelet les philosophes, Richelieu, fort de sa situation, poursuivit ses projets.

La marquise de Nesle qui s’était battue en duel avec Mme de Polignac était morte en 1729, laissant cinq filles : Louise-Julie, comtesse de Mailly; Pauline-Félicité, duchesse de Vintimille, enlevée prématurément en 1741; Diane-Adélaïde, duchesse de Lauraguais; Hortense-Félicité, marquise de Flavacourt; Marie- Anne, marquise de la Tournelle, plus tard duchesse de Châteauroux, qui exercèrent toutes un empire sur le cœur de Louis XV. Encou-

ragé en sous-main par Fleurj% habilement persuadé par Mme de Tencin, tandis que Richelieu se tenait à l’écart, le Roi, reprenant en cela la coutume de son aïeul Louis XIV, déclara favorite la première des demoiselles de Nesle, comtesse de Mailly.

On chercha des prétextes pour justifier la déclaration. La Cour de France rendait encore quelque honneur aux vertus conjugales et Fleury voulait pour ainsi dire rendre la Reine responsable de l’infidélité de son mari. Elle avait un tempérament froid. Des couches difficiles lui avaient laissé des incommodités. Bachelier la prévint un soir que son mari allait arriver chez elle; elle lui fit répondre qu’elle ne pouvait recevoir Sa Majesté. Le Roi lui renvoya Bachelier porteur d’un second message. Elle refusa encore. Une troisième demande ne fut pas mieux reçue. Irrité, le Roi déclara à son valet de chambre qu’il abandonnait la Reine et qu’il ne lui demanderait plus le devoir. Le lendemain, on feignit une imprudence. Mme de Mailly se laissa reconnaître par deux dames en se rendant chez le Roi.

Mme de Mailly était dévouée, d’un caractère égal. Elle cachait ses seins qui n’étaient pas beaux. Elle aimait secrètement le Roi depuis des années; l’amour et le plaisir lui suffisaient; elle ne demanda jamais rien pour ses parents ni ses amis et se contentait de présents fort modestes. Comme elle se refusait à jouer un rôle dans l’Etat et qu’elle n’intervenait pas

dans l’octroi des faveurs, la Cour résolut de la perdre.

Du fond de son couvent, une sœur de la favorite, Mlle de Nesle, avait formé le projet de plaire au Roi, de supplanter sa sœur, de chasser tous les ministres, Fleury en tête, et de dominer la France. Elle disait à une chanoinesse de ses amies :

« J’écrirai lettres sur lettres à ma sœur Maillv, elle est bonne; elle m’appellera près d’elle; je me ferai aimer du Roi et je gouvernerai la France ». A défaut de beauté, elle comptait sur son esprit et son éclat.

Mme de Mailly pardonna si bien à Louis XV cette infidélité imprévue qu’elle lui offrit son appartement pour cacher ses amours; le Roi s’amusa en secret durant plusieurs semaines avec l’une et avec l’autre; mais Mlle de Nesle fut assez adroite pour lui faire avouer devant quelques courtisans, qu’il l’aimait comme sa sœur; c’était l’apprendre à toute la France. Une sorte de souper officiel eut lieu à la Muette le 7 juin 1739; la plupart des grandes dames s’y rendirent. Seule Mme de Luynes refusa.

Pour rendre moins scandaleuses ses amours, le Roi voulut marier Mlle de Nesle. Il s’en ouvrit à l’archevêque de Paris, qui voulait devenir cardinal, et offrit deux cent mille livres à son petit-neveu, un logement à Versailles, et des avantages. Le duc de Vintimille accepta. L’archevêque bénit le mariage. Comme Louis XV ne voulait pas abandonner Mme de

Vintimille à son nouvel époux, et que l’archevêque à cause des dévots hésitait à leur prêter son palais, Mademoiselle leur laissa son appartement, pour qu’ils eussent l’air de consommer le mariage. Le Roi lui-même fit à Vintimille l’honneur de lui passer la chemise; mais quand les témoins se furent tous retirés, le ’ duc s’éclipsa et le Roi prit sa place.

Quoiqu’elles fussent pauvres, ses maîtresses ne lui coûtaient pas cher. En 1739, Louis XV ne dépensa que 55.000 livres d'extraordinaire. * Mme de Mailly avançait en âge. Mme de Vintimille, en prodiguant les agaceries qui étaient si fort du goût du Roi, lui dissimula que son cou était trop long; qu’elle marchait comme un grenadier et que sa sueur dégageait une odeur fétide.

Mme de Vintimille devint grosse; une fièvre se déclara. On la soigna. Toute la Cour se transporta à Choisy pour prendre de ses nou- ) velles. Un matin, elle accoucha d’un beau garçon que le Roi reçut dans ses bras; il le déposa sur un coussin de velours cramoisi et ne ^ se lassa pas de le considérer avec tendresse; ■ l’après-midi, l’archevêque de Paris et le père putatif vinrent reconnaître l’enfant; mais l’état : de Mme de Vintimille empira; elle mourut \ presque subitement le 9 septembre 1741. Le Roi montra une douleur extrême; Mme de Mailly alla souvent pleurer sur le tombeau de sa sœur.

Une aventure étrange mit sous les yeux du

Roi frappé de douleur la troisième Nesle, la marquise de la Tournelle.

A la mort de la vieille duchesse de Mazarin. son héritier Maurepas prétendit chasser de l’hôtel familial les deux petites tilles de la duchesse, Mme de Flavacourt, de qui le mari était à l’armée, et Mme de la Tournelle, veuve. Mme de Flavacourt se fit mener en chaise à Versailles, au beau milieu de la cour des ministres.

« Placée au milieu de cette cour, entre le ciel et la terre, elle fit ôter les brancards, renvoya ses porteurs et attendit les influences du ciel. Les indifférents passaient leur chemin, sans trop s’informer d’une statue aussi singulière; mais le duc de Gesvres passa, ouvrit la portière et s’écria tout émerveillé : « Ah! Madame de Flavacourt, par quelle aventure vous trouvez-vous là? Savez-vous bien que Madame votre grand’mère vient de mourir?»

— Comment je me trouve ici? répond la facétieuse dame. Eh! savez-vous bien aussi que M. Maurepas et sa femme nous ont expulsées, ma sœur La Tournelle et moi, comme des aventurières? Ils craignaient sans doute que nous ne fussions à leur charge chez elle. Ma sœur La Tournelle est allée je ne sais où; quant à moi, me voilà entre les mains de la Providence. »

Le duc de Gesvres encore plus émerveillé de la belle découverte, la priant d’attendre quelques moments avec patience, vole chez le

Roi, le conduit à la fenêtre, lui montre cette chaise solitaire qui figurait singulièrement au centre de cette cour et lu dit : « Votre Majesté voit sans doute là-bas cette chaise? Eh bien! elle renferme depuis deux heures Mme de Flavacourt. »

Le Roi, aussi étonné que l’était le duc de Gesvres, lui réplique : « Mais qui l’a donc placée là?

— C’est l’ouvrage, dit le duc, de son esprit ingénieux. Elle a été renvoyée par Mme de Maurepas, et elle a cru devoir se mettre à la garde de Dieu...

— Allez donc vite la chercher, répliqua le Roi ému; qu’on lui donne un logement et qu’on aille aussi à la recherche de sa sœur La Tournelle. »

Belle, majestueuse, éclairant son visage d’un œil doux et plein de finesse, d’un sourire presque enfantin, Mme de la Tournelle plut au Roi. Il prit pour confident de son inclination Richelieu, le seul seigneur de la Cour qu’il traitât en égal. Richelieu plein d’espoir se piqua d’obtenir de Mme de la Tournelle le crédit qu’il n’avait pu obtenir de sa sœur Mailly. Assidu chez le Roi, il se dépensait également en visites chez Mme de la Tournelle. Lorsque chez le Roi l’occasion s’offrait de vanter les charmes de Mme de la Tournelle, il ne la laissait pas échapper, et prenait soin de faire entendre au Roi que Mme de la Tournelle n’était point sans éprouver un penchant

secret pour Sa Majesté. Chez Mme de la Tournelle, il répétait soigneusement les paroles flatteuses que le Roi avait dites d’elle. Ces menées furent poursuivies dans une habile pénombre; le Roi pria enfin Richelieu de faire part à Mme de la Tournelle du désir qu’il avait d’en faire sa maîtresse; à cet ambassadeur de la faveur royale, elle eut assez de pénétration pour répondre en souriant :

— Je me suis aperçue, par ce que vous m’annoncez, que vous avez autant de part au goût que Sa Majesté marque pour moi que mes charmes; je vous cacherais inutilement que je ne suis pas indifférente aux nouvelles que vous m’apprenez; mais comme dans une occasion aussi délicate on ne saurait être trop bien conseillée, je ne veux d’autre guide que vous. »

Après une longue conférence, ils décidèrent qu’elle exigerait au moins le renvoi de sa sœur Mailly, l’honneur d’être maîtresse déclarée, le titre de duchesse avec une terre et des pensions. Mme de la Tournelle n’avait conclu le marché que par ambition; son cœur restait à un neveu de Richelieu, le comte d’Agénois. qui l’aimait avec passion.

Il n’appartenait qu’à Richelieu de supprimer cette cause de trouble. Il fît venir une dame du Languedoc qu’il avait aimée durant les Etats précédents, et, l’ayant instruite de la flamme du Roi pour Mme de la Tournelle, lui montra la nécessité d’attirer à elle d’Agenois,

pour tirer le souverain de souci. La dame, émerveillée d’être ainsi appelée à la Cour se dévoua aux intérêts du duc. Elle était belle, d’une province où les femmes sont nées pour l’amour, et Richelieu l’avait instruite. D’Agenois, éloigné de Mme de la Tournelle, fut le premier à l’attaquer quand ils se rencontrèrent; elle se laissa prendre volontiers. D’Agenois se crut coupable d’une infidélité qu’il cacba soigneusement à Richelieu. La dame lui écrit des lettres brûlantes. Au début il est encore gêné par le souvenir de Mme de la Tournelle et ses réponses n’expriment qu’une passion contenue; mais peu à peu il s’enhardit et se laisse entraîner à écrire à la belle languedocienne les phrases les plus énergiques et les plus précises. Richelieu interceptait les lettres et les remettait au Roi, qui les lisait avec soulagement et un beau jour les mit toutes sous les yeux de Mme de la Tournelle; outrée, elle consomma de son propre mouvement la rupture désirée.

R ne restait plus à Mme de la Tournelle qu’à se débarrasser de sa sœur Mailly.

Mme de Mailly, qui l’avait présentée à la Cour et qui adorait encore le Roi, voyait avec désespoir son influence décroître chaque jour. Conseillée par la Tencin et par Richelieu, sa sœur ne cessait de l’humilier. Elle finit par se plaindre au Roi, qui la reçut avec froideur, et lui dit nettement qu’il ne l’aimait pas. Elle se jeta à ses pieds et sanglota. Il lui répliqua

qu’elle n’avait qu’à prendre son parti comme il avait pris le sien. Elle gémit qu’elle tolérait tout, pourvu qu’il lui fût permis de rester.

— Il faut partir aujourd’hui-même, conclut

le Roi.

Elle monta dans un carrosse qui l’attendait à la porte, sans qu’on eût songé à lui préparer le moindre asile, car elle ne pouvait retourner chez un mari qu’elle avait quitté pour le roi. La comtesse de Toulouse eut pitié d’elle et lui offrit une chambre. Elle s’y enferma, refusa toute visite; elle pleurait et appelait sans cesse à haute voix Louis XV.

Le Roi ne pouvait plus depuis longtemps se passer des histoires de son favori.

« Le duc de Richelieu, raconte Maurepas, a donné au roi la liste de toutes les dames qui ont voulu voir le géant qui arriva de Suède, il y a deux ans. Il nous a montré les vers suivants qu’il a sortis de sa cassette et nous a nommé la dame favorisée. Ils sont singuliers, ces vers et caractérisent très bien l’esprit et le cœur du duc de Richelieu et nous apprennent ce qu’il inculque dans l’esprit du roi qui n’a que vingt-huit ans :

Dame qui donnait dans le grand,

Croyant faire chose admirable,

Leva les yeux sur ce géant.

Mais loin de le trouver sortable.

Elle dit, voyant le vilain :

— Pauvre géant, tu n’es qu’un nain! »

Richelieu n’eut, qu’à se louer de ses calculs.

Si Mme de Mailly avait été la La Vallière de Louis XV, Mme de la Tournelle montrait l’étoffe d’une Montespan. Hautaine, désintéressée pour elle-même, il lui plaisait de répandre les faveurs à pleines mains. Richelieu, qui avait obtenu dès 1738, malgré les efforts de Mlle de Charolais, la lieutenance générale du Languedoc, se propose d’obtenir la charge de premier gentilhomme de la Chambre et d’avoir l’honneur de présenter la chemise au Roi.

Tout entier à son ambition, il avait cessé d’entourer ses bonnes fortunes de l’éclat qui l’enchantait au temps de sa jeunesse. Ses succès n’ont diminué ni en qualité ni en nombre.

Son ami le duc de Durfort se croit l’unique amant d’une femme très courtisée, Mme de la Martellière; mais celle-ci s’était donnée à Richelieu qui d’ailleurs ne l’aimait pas. Un soir qu’elle devait souper avec Durfort, Richelieu prend sa place et le lendemain rencontre son ami les traits tirés.

— Qu’as-tu, demanda Richelieu.

— Je ne sais quel contre-temps a empêché Mme de la Martellière de me recevoir cette nuit.

— C’est moi qui couchais avec elle, dit Richelieu en éclatant de rire.

Durfort en doute; Richelieu offre de lui en donner la preuve.

Un soir qu’il se trouve au lit avec Mme de la Martellière, Durfort entre; la femme se

cache sous les couvertures, mais d’un revers de main Richelieu découvre le lit. Durfort furieux reconnaît sa maîtresse et la gifle.

En 1734, heureux de s’allier à une illustre famille, il avait épousé Mlle de Guise, de fortune médiocre. Mlle de Guise était de haute taille, d’un visage charpiant, quoiqu’elle eût la bouche grande et mal meublée. Il eut pour sa femme des attentions et des prévenances. Il lui fut fidèle six mois; il eut ensuite la discrétion de lui cacher ses aventures. L’alliance avec la famille de Lorraine n’était pas allée sans difficulté. En 1734, au siège de Philippsbourg, il devait souper en compagnie du prince de Lixin, de Lorraine, chez le prince de Conti; Lixin, en voyant entrer couvert de sueur le duc qui avait été porter un ordre :

— Essuyez-vous donc, lui dit-il, il est étonnant que vous ne fussiez pas entièrement décrassé, après l’avoir été en entrant dans ma famille. On se battit. Lixin fut tué. Sa veuve épousa le comte de Mirepoix, qui grossit le parti des ennemis du duc.

Cependant la faveur de Mme de la Tournelle grandissait. Elle aspirait à un duché. Le Roi s’était pris de passion pour sa sœur Montcarvel; Mme de la Tournelle la fit marier richement. Le Roi chargea Richelieu de négocier l’affaire. Le duc de Lauraguais se laissa faire sans défiance.

Mme de Mailly poursuivait loin de la cour et des maisons royales sa douloureuse exis-

tence. Sur les instances de Mme de la Tournelle, qui sans déshonneur ne pouvait entièrement l’abandonner, elle reçut du Roi une pension de trente mille livres. Elle habitait un petit appartement dont le salon restait fort sombre. Elle demanda au Roi une glace du garde-meuble pour sa cheminée. Ce cadeau lui fut refusé. Le Roi lui écrivit : « Il paraît, madame, que l’appétit vous vient en mangeant. »

Louis XV oubliait tous les attachements et tous les amours. Il n’avait plus de pensée que pour Mme de la Tournelle. Un jour il reçut du directeur de la poste une lettre qu’on lui dit avoir été trouvée dans le décachetage et dont Maurepas était sans doute l’inspirateur.

« Le Roi n’est plus aimé comme auparavant , des Parisiens. On désapprouve hautement le renvoi de Mme de Mailly et le choix d’une : troisième sœur pour maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera mépriser. La troisième n’est pas plus estimée que la seconde. »

— Je m’en f..., déclara Louis XV.

Richelieu poursuivait sa carrière.

Chamfort rapporte l’aveu ingénu que fit la marquise de St-Pierre vers cette époque. Elle se trouvait dans une société où, la conversation étant tombée sur Richelieu, on disait qu’il avait eu beaucoup de femmes sans en avoir aimé une.

— Sans aimer, c’est bientôt dit, interrompt

Mme de Saint-Pierre. Moi je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cent lieues. Elle se met à conter l’histoire à la troisième personne, puis, emportée par le feu de sa narration, conclut :

« Il la porta sur le lit avec une violence incroyable et nous y sommes restés trois jours... »

A la cour, il voyait quotidiennement Mme de la Tournelle; à l’armée, il recevait d’elle de longues lettres, où elle l’appelait : « mon oncle » le renseignait sur la cour et sollicitait des avis. Le Roi lui-même, durant ses séjours à l’armée ou à Montpellier, lui racontait de la vie intime des courtisanes les plus délicates conjonctures. Cette faveur irritait Versailles, qui le surnommait le président de la Tournelle. On le chansonna.

Ce mignon qu’Amour a sucé,

Ce légat de Cythère,

Prétend qu’il doit être placé Dans le haut ministère.

S’il arrivait jamais qu’il fût A l’Etat secourabîe Ce serait au cas qu’il fallût Avoir recours au diable.

Cette chanson, comme la plupart des bouts-rimés de l’époque, fut attribuée à l’irascible Maurepas qui, depuis qu’il avait jeté Mme de la Tournelle sur le pavé, se sentait perpétuellement menacé par le crédit de la favorite et de son parti. Il avait tenté, avant

même que La Tournelle fût la maîtresse du Roi. d’ameuter l’opinion en laissant soupçonner une grossesse:

L’on dit que son Excellence La sultane de Choisy,

Continue la contredance Avec notre grand Sophi.

Et l’on est dans l’espérance D’un petit mamamouchi.

Longtemps après avoir reçu Louis XV, Mme de la Tournelle resta attachée à d’Agenois. Au bout d’un an, elle apprit par hasard qu’il était grièvement blessé dans une attaque; elle s’évanouit, révélant qu’elle avait gardé l’autre amour dans son cœur.

Elle voulut être duchesse à tabouret. Le Roi lui acheta la terre de Châteauroux et malgré Maurepas envoya les lettres d’érection au Parlement. Il fît tenir dans une cassette à la nouvelle duchesse de Châteauroux le brevet de son titre, et l’assurance d’une rente de 80.000 livres. Selon le cérémonial elle fut présentée au Roi et à la Reine en qualité de duchesse par sa sœur Lauraguais. Là se trouvaient la maréchale de Duras, les duchesses d’Aiguillon et d’Agenois, assises, et debout, mesdames de Flavacourt, de Rubenpré et de Maurepas. La Reine était là sans mot dire.

Marie Leczinska avait d’abord beaucoup pleuré sur les premières infidélités du Roi; puis elle s’y était faite; elle passait tout son temps dans son cabinet à prophétiser des malheurs et à prier pour la conversion de son

mari. Elle ne se plaignait pas. A peine un mot révélait-il de temps en temps sa solitude. Mme de Mailly, qui appartenait à sa maison et qui lui demandait une permission relative à sa place.

— Comment, lui répondit-elle, oubliez-vous donc que vous êtes la maîtresse?

Elle avait pourtant été piquée de voir la vieille princesse de Conti favoriser les amours du Roi et de Mme de Mailly. Comme on parlait devant elle de cette vieille femme qui se mêlait encore des intrigues d’amour:

— Un vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet, s’écria-t-elle.

Mais elle n’avait guère d’autre souci que celui de plaire à Dieu. Elle rie voyait guère que Mmes de Fleury et d’Ancenis, et surtout Mme de Luynes. Elle vivait avec une sorte de simplicité voulue et non sans courage.

« J’ai été très malade hier, écrivait-elle à la duchesse de Luynes; j’ai eu des douleurs dans les entrailles et en conséquence des vapeurs terribles. Je suis mieux, mais point guérie. Je vois bien que le président Hénault ne me connaît pas encore; il faut que je sois à l’agonie pour avoir l’air triste avec des gens aimables; mais cela ne décide de rien pour ma santé, qui ne peut que leur inspirer de l’amour-propre, et ne m’est salutaire que pour le moment, car je passe souvent de mauvaises nuits, ayant eu l’air de me bien porter quand je suis chez vous. *

Elle élevait ses filles dans des pratiques constantes.

« J’ai été ce matin aux Carmélites, ma chère maman, lui écrivait Marie-Adélaïde; elles n’ont pas pu faire dire de messes comme vous me l’aviez ordonné, mais elle ont bien prié Dieu; aussi avez-vous eu beau temps. J’ai eu bien de l’inquiétude aujourd’hui que nous n’eussions du tonnerre, mais je ne l’ai pas entendu. Adieu, ma chère maman; je me flatte que vous ne doutez pas de ma tendresse, qui est au point que je ne puis vous dire. »

Louis XY vivait avec elle avec décence; mais il l’évitait ou ne lui témoignait que de la froideur. Il n’approchait jamais de la table de cavagnole où elle jouait. Il ne lui faisait grâce d’aucune des cérémonies qui l’humiliaient, comme cette présentation de la nouvelle duchesse de Châteauroux.

Pour Richelieu, il triomphait. Maurepas déversa sa bile dans des chansons :

Incestueuse la Tournelle Qui des trois êtes la plus belle,

Ce tabouret tant souhaité A de quoi vous rendre bien fière.

Votre devant, en vérité,

Sert bien votre gentil derrière.

Sûr de son pouvoir sur la favorite et par son entremise de son crédit sur le Roi, Richelieu partit le cœur tranquille pour sa lieutenance du Languedoc. Il quittait Paris veuf pour la seconde fois. Mlle de Guise mourut en

1740, après lui avoir donné un fils Fronsac, et une fille qui fut Mlle d’Egmont. A son lit de mort, confessée par le Père Ségand, comme Richelieu lui demandait si elle en était contente :

— Oh oui, mon ami s’écria-t-elle, il ne m’a pas défendu de vous aimer.

Prête à rendre le souffle, elle rassemblait ses forces pour se hausser jusqu’à ses bras; elle lui répétait en pleurant qu’elle n’avait jamais désiré rien de mieux que de mourir ainsi dans ses bras. Richelieu éprouva une douleur vive. Elle dura un mois.

Le duc de Richelieu fit commodément le voyage de Languedoc. Il avait dressé les plans d’une voiture qu’il nommait sa dormeuse. Elle abritait un lit, qu’on bassinait par les temps froids; des volets ôtaient et redonnaient le jour au gré du voyageur; le lit était suspendu de façon que les cahots le berçassent; un fourneau de cuisine, logé sous la caisse du carrosse, permettait de mijoter doucement des viandes à l’aide de briques rouges.

Dans sa lieutenance, Richelieu fit preuve de despotisme et d’autorité, d’injustice et de bienveillance. Le grand nombre de protestants qui la peuplaient rendaient celte province difficile à gouverner. Occupé à réprimer des troubles religieux toujours prêts à renaître. Richelieu s’acquitta de ses fonctions avec tolérance. Ignorant, mais appartenant à la classe des maîtres, il savait d’instinct diriger. On n’avait

soupçonné ni sa force ni sa sûreté de main. Les sots nient seuls les avantages de la naissance.

Richelieu se moque dans son for intérieur de la religion; de la morale et de la vertu, mais en homme intelligent il leur rend hommage dans ses fonctions publiques. Il a le plus grand respect pour ses fonctions et même pour ses privilèges; il est attaché aux moindres détails de l’étiquette; et il a raison; car il agit ainsi beaucoup moins par intérêt personnel que poussé par l’obscure conscience que toutes ces charges et ces coutumes sont des émanations de l’autorité royale; il a trop le sens du réel pour savoir que, malgré ses erreurs ou ses crimes, si l’on désire la bonne marche du monde, c’est la seule chose qui doive rester intangible et incontestée.

Pour immense qu’elle fût, la fortune de Richelieu s’était embarrassée. Durant les Etats de Montpellier, il loue son hôtel de Paris au comte de Centro Piagio, ambassadeur de Naples. Les appartements sont tellement empestés d’ambre que pour rendre l’air respirable, l’ambassadeur y parque plusieurs jours un troupeau de moutons. Vers cette époque son beau-frère Guise se tue par distraction pendant qu’on fait sa toilette, il met en riant un pistolet dans sa bouche, demande si c’est ainsi qu’on se tue, croit l’arme déchargée, se fait sauter la cervelle; il laisse à Richelieu une fortune de trois millions.

L’intérêt, l’ambition ne le détournent pas des aventures. A Montpellier, il engrosse une Mme Capon, dont il eut une fille, qu’il aurait prise plus tard pour maîtresse. Pour l’agrément de ses voyages, il commandait des femmes aux relais.

A plus de quarante ans, Richelieu était condamné à suivre la route de sa jeunesse, ou plutôt à la recommencer toujours. L’amour n’impose pas de parcourir deux fois le même chemin; le plaisir reporte toujours au même point de départ, il assujettit sans trêve aux mêmes recommencements; chaque progrès de l’âge, chaque aventure limitent plus strictement sa carrière. La secrète et triste fièvre des ambitions se trouvait satisfaite : Richelieu pouvait prétendre au maréchalat, au ministère; l’ambassade d’Espagne, la Toison d’Or, lui étaient promises; il se voyait au midi de sa vie entouré d’une demi-gloire et d’un reflet de grandeur; mais ces bénéfices et ces succès ne le tiraient pas d’un esclavage des sens chaque jour plus impérieux; seules la parfaite politesse qu’il ne quittait pas et l’ombre de dignité qu’elle confère retardaient la minute où les plus indulgents avoueraient qu’il n’était plus en proie qu’à une manie.

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