‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Religieuses Victimes du Sacré-Cœur de Jésus 1837-1830

I. La vraie vocation du P. Jean. — II. La famille de Gérin de Ricard. — III. Naissance et jeunesse d'Adèle. — IV. Ses bonnes œuvres à Marseille. — V. Sa vocation de Victime — VI. Commencement et épreuves. — VIL Fondation définitive.

>'est le moment de dire ce qu'étaient .ces Victimes du Sacré-Cœur chez qui )le P. Jean venait d'arriver après l'avoir tant désiré et sans encore les connaître, guidé par la bonne Providence qui s'était chargée de le conduire, comme par la main, au milieu d'obstacles en apparence insurmontables. Ce sera comme un arrêt dans ce récit, mais un arrêt indispensable pour bien comprendre la suite des événements.

Qu'on nous permette une remarque préjudicielle. Le P. Jean a toujours cherché à vivre inconnu et caché , et si les premières années de son ministère ont jeté quelque éclat, les infirmités l'ont bientôt plongé dans cette vie obscure, objet de tous ses vœux. Il s'ensuit que le monde — et nous parlons seulement du monde pieux — ne l'a pas connu, on ne l'a connu que de loin. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'il était Supérieur des Religieux Victimes du Sacré-Cœur de Jésus, où il était tout seul à former sa communauté ; toute sa vocation était

là. Aujourd'hui que sa vie nous est révélée dans tous ses détails, il est plus facile de comprendre sa vocation multiple. Il a échoué, il est vrai, dans sa fondation des Religieux Victimes; c'est que Dieu avait d'autres desseins , et ces desseins, nous les voyons désormais distinctement. Il l'a voulu d'abord un grand missionnaire ; simultanément un grand directeur des âmes, particulièrement des âmes plus élevées dans les voies de la perfection ; il en avait fait surtout le grand pénitent de notre siècle, aussi remarquable peut-être, dans cette vocation si rare et si sublime, que S. Benoit Labre dans la sienne; enfin, et c'était le côté le plus visible, le plus tangible de sa vocation, il s'en est servi pour consolider un institut de Religieuses Victimes ayant douze ans d'existence avant son arrivée, mais dont les règles et les constitutions n'étaient pas encore déterminées et qui lui durent de devenir ce qu'elles sont devenues sous son habile direction. On sait la défaveur qui s'attache toujours aux communautés nouvelles ; pour le monde, il n'y a que le succès qui justifie tout. Le P. Jean, par sa prudence, par sa sainteté, par cette confiance qu'il inspirait à ses supérieurs, aux prêtres , aux religieux des autres ordres, à tous ceux qui l'abordaient, a posé ses Victimes dans un rang, dans une réputation, qu'elles n'eussent jamais pu se faire, ensevelies au fond de leur cloître. Il leur a donné le succès devant Dieu et devant les hommes et a doté l'Eglise d'une communauté fervente dont le but principal est de se faire victime de propitiation en union avec le cœur de Jésus, pour les péchés des hommes : Una cum Christo hostia, comme le dit leur devise. Qu'on nous pardonne de raconter la fondation de cette commu-

nauté ; elle se confond avec l'histoire de la femme remarquable qui l'institua, comme elle se confondra bientôt avec la vie du R. P. Jean.

II. — M. de Ricard était, avant 1789, lieutenant-général de l'Amirauté. C'était une des premières charges de la ville, quelque chose d'analogue aux attributions de nos commissaires de la marine actuels ; elle rendait 30,000 livres de rente.

Son fils épousa Mlle Thérèse de Gérin , d'une ancienne famille de Marseille (1). M. de Gérin n'ayant que cette fille voulut substituer sa charge de magistrat à son gendre. Le Roi n'y consentit qu'à la condition qu'il substituerait aussi son nom, et cette famille s'appela dès lors et a continué de s'appeler depuis, de Gérin de Ricard ; nous abrégerons son nom en l'appelant seulement de Gérin, comme on le fait communément à Marseille.

Du mariage de M. de Ricard avec Mlle de Gérin, naquit M. Lazare de Gérin qui épousa Mlle Sophie Decray, fille d'un riche banquier.

Ils eurent trois fils et une fille, Mlle Adèle de Gérin, fondatrice des Victimes, après avoir été longtemps l'ange de la charité à Marseille. En 1 791 , M. de Gérin se vit enlever par la Révolution sa charge de lieutenant de l'Amirauté, son droit d'aînesse et la dot considérable de sa femme. M. de Gérin, son père, fut mis en prison, où il mourut par suite des mauvais traitements qu'il y subit, par ordre du tribunal révolutionnaire où siégeait son propre valet de chambre. M. de Gérin, son fils, père de

fi) Nous avons la généalogie des Gérin, une des plus remarquables qu'on puisse voir. Elle est inutile à ce récit, car M'ie Adèle a jeté plus d éclat sur sa famille que tous ses ancêtres,

Mlle Adèle, fut seulement exilé dans son château de Valdonne, seul débris de sa grande fortune. Ainsi ruiné, il congédia ses domestiques, se fit l'instituteur de ses enfants et son propre valet de chambre; il abandonna sa belle et vaste maison et ne garda que deux servantes fidèles, la cuisinière et la bonne de ses enfants.

III. — Adèle naquit à Marseille le 25 août 1793, à peu près le jour de l'arrivée du conventionnel Carteau,qui allait livrer la ville à la guillotine et à tous les crimes de la Terreur. On la baptisa la nuit suivante dans la sacristie de la paroisse Saint-Ferréol, qui ne fut détruite que plus tard. On la déclara fille de roturiers pour moins exposer ses parents, et elle reçut les noms d'Adèle-Julie. Si les temps étaient bien douloureux, ils étaient aussi bien propres à former de grandes âmes. Adèle leur dut sans doute sa mâle énergie, caractère distinctif de toute sa vie. Du reste, ses parents, parfaits chrétiens, l'élevèrent, au milieu de la corruption de l'époque, aussi religieusement que possible et de bonne heure elle prit goût aux choses de la piété. Les églises se rouvrant quand elle eut atteint le premier âge de la raison, rien ne la passionnait comme les offices liturgiques. Ayant entendu un sermon sur la pénitence et un autre sur l'aumône, elle commença à se livrer aux pratiques de la mortification, évitant de se couvrir l'hiver quand elle couchait encore dans son berceau, donnant aux pauvres tout ce dont elle pouvait disposer. Devenue plus grande, les études sérieuses furent sa passion ; ne jouant que pour faire plaisir à ses frères, elle eût préféré la lecture à tous les amusements,

Le 2 avril 1806, Adèle fit sa première communion avec son jeune frère Théodore de Gérin, dans l'église de Saint-Pierre , ancienne église des Augustins Réformés, appelée depuis Saint-Yincent-de-Paul, par M. Yerber, ancien lazariste, qui en fut le premier curé après le concordat. M. de Gérin aimait extrêmement sa fille et étant naturellement grave et sérieux, il disait avec fierté : Ma fille me ressemble. Sa mère l'aimait moins, ses péférences étaient pour les garçons ; et cependant Adèle était son bon ange, la soignant dans ses maladies fréquentes , tenant lieu de mère à ses frères et s'habituant dès lors au maniement des affaires où elle devait un jour exceller. Son père mourut en 18 15, après avoir partagé de son vivant son château et la terre de Yaldonne entre ses quatre enfants. Cette terre devait faire rentrer la fortune dans sa famille, lorsque plus tard on exploita les riches mines de charbon qui gisaient inconnues dans le sous-sol. Au moment de mourir, il bénit sa fille avec des paroles dignes des patriarches .- « O mon Dieu, s'écria-t-il, quelle fille vous m'avez donnée là! je vous en rends des milliers d'actions de grâces. Récompensez-la vous-même des soins assidus que son amitié me prodigue ; répandez sur elle vos plus abondantes bénédictions, comblez-la de vos plus insignes faveurs , je vous la recommande spécialement. » Les bénédictions d'un père, comme celles d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, portent bonheur : la suite de sa vie le fit bien voir. Quatre ans après, en 18 19, elle perdit sa mère qui mourut très-pieusement.

A 26 ans, Adèle resta seule pour administrer la fortune de sa maison ; ses deux frères aînés qui suivaient leur carrière dans l'armée lui donnaient

leur procuration ; Prosper, le plus jeune, quoique très-bien élevé, lui causait bien des soucis ; elle eut la douleur de le perdre bientôt, mais avec le bonheur de le voir mourir dans les meilleurs sentiments. Le monde plaignait cette jeune fille demeurée ainsi toute seule, mais Dieu travaillait son âme et perfectionnait ses grandes qualités. Elle se livra aux bonnes œuvres, étonnant par la largesse de ses libéralités envers les malheureux.

Il y a un côté dans la vie épiscopale de Msr de Mazenod que son premier historien n'a peut-être pas assez fait ressortir. Sous son impulsion et par toutes les facilités qu'il donnait aux œuvres, par ses sages conseils et sa sage direction, elles se multiplièrent à l'infini pendant son long épiscopat de 36 ans. Administrateur incomplet peut-être, la sanctification des âmes était le grand objectif de sa vie ; aussi accueillait-il avec bonheur tout ce qu'on lui proposait de bon et d'honnête, laissant à la Providence le soin de décider ce qui était ou n'était pas viable. Dire qu'il a créé lui-même toutes les œuvres serait une flatterie absurde dont sa mémoire n'a pas besoin ; mais il les a toutes favorisées, ce qui donnait un grand élan à tous les dévouements et les faisait naître à l'envi. Peu d'âmes ont assez d'énergie et sont assez sûres de leur vocation pour la suivre envers et contre tous ; le lierre a sa vie propre et distincte, mais il rampe inutilement s'il n'a pas un appui pour s'élever. Et, chose étonnante! sur un si grand nombre d'œuvres, bien peu n'ont pas réussi : les bénédictions de leur évêque ont presque à toutes porté bonheur. C'est que, sous son impulsion, Marseille avait alors une pléiade de saintes âmes ayant toutes soif de dévouement et de sacrifices. Nous parle-

rons bientôt des prêtres ; à côté d'eux et leur servant comme d'instruments, que de saintes filles, presque toutes dans des conditions sociales élevées, consacrant leur vie à faire du bien ! A leur tête, la plus distinguée, Mlle Lautard, dont on a écrit la belle vie, qui, voyant Pie IX gravement malade, offrit à Dieu son existence pour le salut du Pape et fut instantanément exaucée. Mlle Amélie Martin, l'amie de M"e de Gérin, riche, heureuse selon le monde ; Mlle Bousquet et Mlle Condamin et tant d'autres que nous oublions. Ces saintes filles, il faut l'avouer, n'avaient rien de mondain dans leur conduite; simplement vêtues, elles payaient de leur personne et de leurs bourses ; nulle d'elles n'aurait demandé aux plaisirs du monde un concours pour leur bienfaisance selon la méthode moderne, modestes, pieuses, vivant dans leur maison comme dans un couvent. Tel est le milieu dans lequel allait se mouvoir M1Ie Adèle de Gérin, dépassant bientôt toutes ses compagnes par la générosité et l'héroïsme de son sacrifice ; longtemps hésitante parce qu'elle n'avait pas encore trouvé son Ananie, accomplissant son œuvre quand Dieu le lui eut envoyé contre toute espérance.

IV. — Dans la même année où mourut son frère, elle perdit encore une tante paternelle que la Révolution avait jetée sur le pavé au nom de la liberté, après 48 ans de vie religieuse chez les Ursulines. Sa mort laissa libre le deuxième étage de la maison paternelle , rue Dauphine, aujourd'hui rue Nationale, n° 1 1 . Mlle de Gérin fut l'habiter : ce devait être le berceau de l'Œuvre des Victimes. Au troisième étage, demeurait une pauvre fille de condition bien

inférieure, mais douée d'un très noble caractère et d'une exquise sensibilité. Renommée jadis par ses espiègleries d'enfance, les malheurs l'avaient ramenée à Dieu avec toute l'ardeur qu'apportent ces grandes âmes à tout ce qu'elles font. Bientôt elle devint l'amie de Mlle de Gérin, lui confiant tous ses secrets, ses aspirations, ses désirs ; tendrement unies malgré la distance des conditions sociales, elles ne devaient jamais plus se séparer que pour se retrouver dans l'éternité. Adèle en fit sa confidente, son bras droit dans ses œuvres de charité et afin de l'avoir toujours près d'elle , elle la prit comme ouvrière à journée. Telle était sa discrétion et sa sagesse qu'elle fit même la conquête des Messieurs de Gérin. Le hasard n'avait pas réuni ces deux âmes, Dieu avait ses desseins encore cachés.

Pour le moment, la grande œuvre, l'œuvre par excellence de Mlle de Gérin, c'était la Maison dite des grandes orphelines ou des Orphelines de la Providence. Fondée en 17 14, par Msr de Belsunce et sur l'initiative de MM. Tardieu, vicaire des Accoules , Etienne, bourgeois de Marseille, et quelques autres dont on a perdu les noms ; la Révolution, qui détruisait tout, l'emporta avec le reste et pendant 30 ans les pauvres orphelines n'eurent plus d'asile au nom des immortels principes de 89.

En 1820, à la suite de la célèbre mission prêchée par les missionnaires de France dont faisait partie M. de Forbin-Janson, plus tard évêque de Nancy et fondateur de la Sainte-Enfance, on résolut de perpétuer les fruits de cette mission en créant deux œuvres parallèles, qui seraient à la fois des asiles pour les malheureux et des associations pieuses pour ceux qui les dirigeraient. L'Association des hom-

mes de la Providence fonda un orphelinat pour les garçons, celle des demoiselles des meilleures familles de Marseille rétablit les Orphelines de Msr de Belsunce. Après 67 ans, ces œuvres sont toujours également florissantes. Les orphelines furent d'abord logées en petit nombre à la rue du Panier. Mlle de Gérin, une des premières, se donna à cette œuvre avec toute son ardeur et tout son dévouement, et, sur 400 associées, elle devint bientôt la Providence principale de cette maison. Dès 1821, elle fut nommée secrétaire; il y avait alors 80 orphelines. Quand elle abandonna cette œuvre, dont elle était présidente en 1839, il y avait 165 enfants, toutes privées de père et de mère. La Commune acheta, pour elles, le local actuel près de la gare, considérablement augmenté grâce au zèle de Mlle de Gérin, forçant tous les obstacles après le choléra de 1835 qui fit tant d'orphelins. Entr'autres largesses, elle donna 3,000 fr. pour l'autel de marbre de la chapelle. « Il serait difficile, lisons-nous dans une note, de dire tout ce que Mlle de Gérin a fait pour les orphelines ; son dévouement n'a jamais eu de limites. Son esprit juste et droit, son bon jugement ont été appréciés par tous ceux qui ont eu des rapports avec elle. La mère la plus tendre n'aurait pas eu plus d'affection. » Dieu qui ne se laisse jamais vaincre en générosité la comblait de ses grâces ; elle avouait que cet orphelinat avait produit en elle une transformation. En 1832, à la clôture de la retraite de l' Immaculée-Conception , elle eut le bonheur de se consacrer à Dieu par le vœu perpétuel de chasteté, faisant don en même temps de tout son être au divin Cœur de Jésus, avec toutes ses affections, tous ses mouvements et tous les mérites

qu'elle pourrait acquérir jusqu'à sa mort. Ce fut son premier pas dans la voie du sacrifice, elle ne devait plus s'arrêter jusqu'à ce qu'elle devint définitivement la vraie victime du Sacré-Cœur de Jésus. L'orphelinat ne suffisait pas à satisfaire sa passion de dévouement, elle assistait une multitude de pauvres, leur donnait tout son revenu, joignant l'aumône spirituelle à la charité corporelle, faisant tout par elle-même, ce qui rend l'aumône beaucoup plus fructueuse, ou la faisant par des personnes sûres, de son choix, comme sa bonne Pellegrine. Ce n'était pas encore assez : il y avait à Marseille deux Associations, l'une d'hommes, celle de Saint- Louis, une de femmes, celle de Sainte-Elisabeth, qui, un jour par semaine, allaient nettoyer les malades des hôpitaux , leur lavaient les mains, les pieds, le visage et, chose plus répugnante encore, les peignaient. Les malades reconnaissants écoutaient ensuite plus facilement les consolations de ces bons anges. Sur les conseils de Pellegrine, qui l'avait précédée dans cette belle œuvre, Mlle de Gérin s'y fit agréger en juillet 1825, elle avait alors 32 ans. A la première visite, elle se disait en route : « Es-tu folle ? Tu ne peux te tenir sur tes jambes et tu vas t'engager à faire ton service une fois par semaine ! Confiance ! Tu y trouveras peutêtre Jésus, à qui cette démarche sera agréable. » La première malade qui lui échut en partage avait la tête si bien garnie qu'à chaque instant Adèle était obligée de secouer son tablier de parchemin où la vermine tombait à flots comme des grains de riz. « O Mademoiselle, dit la pauvre soulagée, qu'autant d'insectes vous m'avez enlevés, autant d'anges vous accompagnent dans le Paradis. »

— Grand Dieu, quelle escorte! » s'écria Mlle de Gérin. C'est par ces actes héroïques que Dieu la préparait aux plus grands sacrifices qu'il allait lui demander: chaque jour marquait un pas nouveau. L'administration des hospices ayant résolu de séparer les filles perdues des autres malades, on les transporta rue Sainte-Françoise, dans l'ancien local des orphelines de Msr de Belsunce. Mlle de Gérin demanda comme une faveur d'exercer ses charitables fonctions dans ce nouvel établissement où les ordures morales dépassaient de beaucoup les infirmités physiques. Elle avouait que c'était l'œuvre qui lui avait le plus coûté. Ses compagnes étaient la sainte demoiselle Amélie Martin et toujours la bonne Pellegrine qui ne la quittait jamais. Dieu allait lui faire entrevoir une autre voie.

V. — Nous avons dit qu'à cette époque il y avait à Marseille un groupe de saints prêtres, zélés, fervents, consumés de la gloire de Dieu, faisant comme une couronne autour de leur vénérable évêque. Les nommer tous serait impossible, et d'ailleurs. Dieu seul les connaît tous. Nous les verrons successivement défiler dans ce livre. M. Chauvier, aumônier du couvent du Saint-Nom de Jésus, où il mourut en 1882 en odeur de sainteté, étant chanoine titulaire. M. Plumier, le saint aumônier des grandes Orphelines , assez excentrique , doué du meilleur jugement, mort dans son obscurité après avoir dirigé et formé à la perfection un grand nombre de prêtres : M. Payan-d'Augery , vicaire-général, a écrit son intéressante vie ; les disciples de M. Chauvier attendent encore la sienne, qui ne sera pas moins remarquable. M. Tassy, aumônier de la Providence

des garçons, homme très-intérieur comme M. Pin son successeur dans cette aumônerie, et auteur de la vie du P. de Condren. M. le chanoine Demore, longtemps directeur des pauvres Clarisses , auteur d'une vie de Ste Claire, le bon ange, pendant de longues années, de ces saintes religieuses. Enfin, M. Beaussier, élève de Saint-Sulpice, prêtre vénérable, mort chanoine titulaire de Marseille, qui va faire naître la vocation définitive de Mlle de Gérin : il était alors aumônier de ce nouvel établissement de filles perdues. Elle fut frappée de son air angélique et le choisit pour son confesseur. C'est là que Dieu l'attendait après l'avoir préparée par les sacrifices les plus durs à la nature. Elle était déjà depuis deux ans sous sa direction, quand, un jour, entrant au confessionnal, cet homme de Dieu lui tint ce langage, c'était le 12 février 1838, à l'époque à peu près où M. d'Arbaumont, renonçant au monde et à toutes ses espérances, venait d'entrer au séminaire de Saint-Sulpice :« Je crois, lui dit-il, qu'il est temps de vous faire connaître le pieux dessein qui va s'exécuter. Les âmes tombent en enfer comme la pluie sur la terre ; Dieu n'est plus connu ni aimé, la religion n'est plus qu'extérieure, il n'y a presque plus de vrais adorateurs du Tout-Puissant ; le cœur de Jésus est déchiré, son amour méprisé. Dieu demande des réparations pour tant d'outrages, le cœur de Jésus des consolations pour adoucir ses blessures. En dédommagement de tant de maux, on a formé le projet de satisfaire ce cœur outragé, en lui offrant des vierges Victimes que l'on réunirait en communauté sous des constitutions austères ; elles vivront pauvres, pénitentes, dépouillées d'elles-mêmes, et tellement séparées du monde que ses maximes ne

- i39 puissent les atteindre. Elles seront unies intimement à Notre-Seigneur par une oraison perpétuelle. On choisira, dans toutes les constitutions et les règles de communautés de filles, ce qu'il y aura de meilleur, et on rejettera avec grand soin tout ce qui s'y serait introduit de l'esprit et de l'influence du monde par routine ou par relâchement. On y recevra les filles qui n'auraient pas de dot, mais très-dévouées. Nous sommes quatre prêtres unis par les mêmes sentiments — MM. Plumier, Chauvier et Tassy — pour soutenir cette maison. Je crois que Dieu vous destine à en faire partie, pensez-y avec calme. Nous tâcherons d'y établir tout ce qu'il y aura de plus parfait. Nous enfermerons bien les portes et les fenêtres, afin que la poussière du monde ne puisse y pénétrer. » C'était tout un programme, nous avons souligné à dessein la dernière phrase.

Mlle de Gérin écouta cet exposé en silence, mais elle en tressaillit de joie. Il y avait quatorze ans qu'elle désirait la vie religieuse, mais elle s'était effrayée en considérant sa santé si délabrée , et quoiqu'elle revint souvent sur cette idée, jamais elle ne s'était présentée à son esprit sous une forme ainsi déterminée. En 1823, retenue à son château de Valdonne par des réparations, on nomma pour curé de la paroisse de Peypin un ancien Père Gris, chassé par la révolution, le P. Eugène, très-saint homme, qu'elle prit pour son confesseur. Il avait conservé toute l'austérité de son premier état et, sans meubles, sans ressources, sans provisions, il préparait un grand nombre d'enfants, dans son pauvre presbytère, pour l'état ecclésiastique. « Nos bois, racontait Mlle de Gérin, fournissaient à sa cheminée et lorsqu'il me parlait de ses pauvres il me donnait

toujours le désir de les soulager. » Elle avait déjà consulté plusieurs directeurs sur son attrait pour la vie religieuse, mais, voyant de combien de bonnes œuvres elle était le soutien, que ses frères ne pouvaient se passer d'elle, aucun n'osait trancher la question et la pousser à laisser le certain pour l'incertain. Un jour, c'était encore en 1823, disant au P. Eugène son désir de se faire Visitandine, celui-ci lui répondit : « C'est un ordre bien doux, » et l'affaire en resta là. Dix ans après, voyant sa persistance à désirer la vie religieuse, elle avait alors 40 ans, son confesseur l'adressa à un saint vieillard le P. Royer, jésuite, grand serviteur de Dieu, très-versé dans les voies spirituelles, qui l'assura que Dieu ne la voulait pas actuellement dans la vie religieuse, mais que, s'il le voulait, il le lui ferait connaître plus tard.

C'est dans ces circonstances, alors que ce désir persistait dans son âme, sans qu'elle eût jamais entrevu la possibilité de l'accomplir, qu'elle reçut de M. Beaussier , la confidence qui répondait si bien à son attrait d'immolation pour Dieu et pour le prochain. Mais, si la partie supérieure de son âme en reçut une grande consolation, 1a nature bientôt essaya de reprendre ses droits et il faut convenir qu'ils étaient nombreux. Ecoutons-la raconter ses premiers combats. « Dieu seul peut savoir tout ce que ma nature eut à soutenir, contre toutes les puissances ennemies, contre mon cœur de chair, mes passions, mes - habitudes, et contre ma conscience elle-même , qui me faisait appréhender d'abandonner, pour ce nouveau projet, des œuvres agréables au Seigneur. Néanmoins, l'onction du Saint-Esprit sur mon cœur était si puissante que je ne disais jamais : non ; il s'emparait de ma volonté

et même, au plus fort de mes combats, il me disposait à dire : oui. Durant ces affections et ces souffrances, le bon Jésus gravait cette œuvre en mon âme en traits ineffaçables, il m'en faisait goûter les motifs, la foi et la dévotion, de telle façon que trois grandes années d'épreuves ne purent en altérer aucun trait, et la longueur du temps, qui efface ordinairement les impressions les plus fortes, ayant respecté celles-ci, prouve qu'elles étaient l'œuvre de Dieu. Je ne sais si c'est mon œuvre qui est dans mon âme, ou mon âme qui est dans l'œuvre, mais cela ne fait qu'un tout en moi. »

M. Beaussier et ses trois confrères ne cessaient de prier Dieu de leur faire connaître sa sainte volonté. Une religieuse hospitalière de l'hospice de la Charité, qui n'avait pris cette vocation qu'à défaut de toute autre, haletante d'une vie plus parfaite, avec la permission de ses supérieurs qui favorisaient son attrait , demandait son admission. C'était une précieuse recrue qu'une religieuse déjà toute formée, ayant les habitudes de la vie du cloître. Mais le pieux prêtre, très-indécis de sa nature, ne se pressait pas de commencer l'œuvre malgré les plus vives instances. Il temporisait moins par prudence que par cette indécision de caractère. Dieu nous garde de classer les prêtres dont nous venons de parler selon leur sainteté ; lui seul la connaît et de fait tous les quatre étaient bien saints et avaient un type commun, leur profonde humilité. Sous le rapport de la direction, du jugement, du bon sens, M. Plumier nous semble mériter le premier rang ; c'était plus tard l'opinion du P. Jean lui-même qui le connaissait à fond, l'ayant pris pour son directeur jusqu'à sa mort. M. Beaussier, son égal, sinon

son supérieur en humilité, en amour de la vie cachée, était un esprit étroit, méticuleux, changeant de plan avec une prodigieuse facilité. Dieu l'avait suscité pour donner l'idée de l'œuvre, il devait bientôt en devenir le principal obstacle jusqu'à ce qu'il comprit que, choisi comme Moïse pour conduire ces saintes filles jusqu'à l'entrée de la terre promise, il ne devait pas y entrer lui-même. Tous les genres de difficultés caractérisaient donc , comme toujours, cette œuvre de Dieu. Après avoir voulu une communauté si cloîtrée que la poussière du monde ne pût pas y entrer même par les fenêtres, le saint prêtre ne voulait plus qu'une association pieuse chargée de toutes les bonnes œuvres qui se présenteraient : orphelines, malades, accompagnement du saint-viatique, etc ; car, sa prodigieuse imagination embrassant tout en gros, les détails lui échappaient. Il ne voulait plus de vœux, ni de clôture, ni de costume. Mlle de Gérin, forte tête, aussi habituée au maniement des affaires que M. Beaussier l'était peu, après avoir embrassé une idée, n'en revenait plus. Ce n'est qu'avec cette ténacité énergique qu'on fait quelque chose ; elle n'en souffrait pas moins cruellement, car, soumise entièrement à son directeur, elle voulait lui obéir jusqu'au bout, laissant à la Providence le soin de tout faire aboutir selon la volonté et sans aucune attache à la sienne propre.

VI. — Par le conseil de son Directeur, elle commença à réunir ses premières compagnes tous les vendredis et tous les troisièmes dimanches du mois, à la rue Dauphine, n° i r , dans la maison paternelle. M. Beaussier leur donnait par écrit chaque fois le sujet de leurs entretiens, de leurs méditations et de

- H3 leur examen. Elles étaient douze, mais quatre seulement suivaient exactement les assemblées du vendredi. Bientôt on s'aperçut qu'il y avait trop d'étrangers, trop de locataires à la rue Dauphine, pour le mystère dont on voulait s'entourer. M. Rocca, riche négociant , au courant du projet , mit à leur disposition un appartement complet à la rue Paradis. Il y avait une petite chapelle bien commode pour leurs réunions. Ce fut dans ces assemblées qu'en causant entr'elles, elles jetèrent, presque sans s'en douter, les bases de leur futur Institut : la pauvreté la plus parfaite, le maigre perpétuel, le coucher sur un mince matelas de paille et sur des planches, le costume grossier, le jeûne une grande partie de l'année et les autres jours le déjeûner au pain et à l'eau. -Elles décidèrent aussi de s'appeler les Victimes du Sacré-Cœur de Jésus ; elles allaient le devenir en effet par anticipation, tant elles eurent de lourdes croix à porter jusqu'à leur établissement définitif encore éloigné. Elles avaient décidé de ne rien faire, sans avoir l'assentiment de leur évêque; c'était sage et prudent, il n'y a pas de vie religieuse possible sans l'approbation des supérieurs donnés par Dieu. Ce ne fut pas l'avis de M. Beaussier qui avait conçu d'autres plans, nous l'avons vu ; et cependant cela se fit et par son conseil à propos d'une circonstance fortuite. Il voulait dire la sainte Messe et garder la sainte Réserve dans la chapelle de M. Rocca. Mlle de Gérin fut députée chez Msr de Mazenod qui refusa la permission , peu convenable en effet dans une maison habitée dans les étages de dessus et de dessous ; mais ce fut une occasion de lui parler du projet. « Très-bien, répondit Monseigneur » et il déplora,

comme elle, les innombrables péchés qui inondaient la terre sans qu'il pût s'y opposer, autrement qu'en priant pour les coupables. « Je serais heureux qu'une œuvre m'aidât à obtenir le pardon. C'est donc avec toute l'effusion de mon âme que j'autoriserais une maison qui se fonderait pour expier les péchés et que je favoriserais la dévotion au Sacré-Cœur pour laquelle j'ai une prédilection. » M&r de Mazenod était un prélat rempli de foi et de la plus haute intelligence. Son jugement lui faisait vite saisir les choses ; pas du tout formaliste, sa foi l'éclairait immédiatement de toutes ses lumières ; combien de fondations sont ainsi sorties de ce pauvre et modeste cabinet où on allait le voir! Mais, s'il embrassait du coup un projet, il ne s'arrêtait pas à la surface, il allait au fond. « Quels seront vos moyens d'existence ?» lui dit-il. jyjiie de Qérin \u\ montra ses ressources personnelles. « C'est bien, c'est déjà un jet. Ferez-vous des vœux? » Cette demande la mit dans un grand embarras. Elle et toutes ses compagnes le désiraient ardemment , mais M. Beaussier , leur directeur , n'en voulait plus. Elle s'en tira en femme d'esprit : « Si Votre Grandeur le permet, M. Beaussier qui nous dirige s'entendra dans son temps avec vous. » — C'est bien, répliqua l'évêque, faites un aperçu de ce que vous voulez être, nous l'examinerons et vous pourriez commencer. » En face des oppositions du saint prêtre, un doute restait encore à Mlle de Gérin. Elle demanda au prélat si elle et ses compagnes pouvaient se nourrir dès ce moment de la pensée de cette œuvre et s'y dévouer. « Certainement, répondit l'évêque, elle est trop conforme aux sentiments de mon cœur. » Mlle de Gérin

- i45 ~ surabondait de joie en voyant l'heureuse issue, si peu prévue, de cette visite. M. Beaussier ne partagea pas sa joie, il le lui fit même sentir par d'amers reproches. Elle n'avait songé qu'à cette œuvre, tandis qu'il en avait en mains plusieurs autres aussi importantes que celle dont elle avait exclusivement parlé à Monseigneur; quant au plan demandé, il ne se sentait pas inspiré de le faire et s'en sentait incapable. Toutes les associées résolurent donc d'attendre avec patience le moment de Dieu, afin de ne pas contrister celui qu'elles regardaient comme leur fondateur et leur père.

Cependant, pour adoucir l'amertume de ces premiers reproches, M. Beaussier, qui revenait facilement sur ses idées, leur permit, le jour de l'Immaculée- Conception de cette année 1838, de faire promesse de fidélité, d'obéissance et d'amour à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elles le firent dans leur petite chapelle, la main étendue sur le livre des Evangiles, avec d'immenses consolations. Elles étaient alors douze, six seulement devaient persévérer ; elles sont toutes aujourd'hui dans la bienheureuse éternité.

Le démon furieux de ces heureux commencements, après s'être attaqué à chacune de ces filles individuellement, voyant que leur défection n'empêchait pas l'œuvre, Il fit dénigrer auprès de Msr l'Évêque. Mlle de Gérin, par discrétion, ne nous a pas laissé les détails de cette machination. Elle a seulement écrit que les ruses de Satan furent heureusement déjouées dans ce même beau jour de P Immaculée-Conception et le cœur du Prélat leur revint plus que jamais. D'autres épreuves plus cruelles l'attendaient, elle devait les traverser avant d'arriver au terme de ses désirs. Il fallait avant

tout rompre définitivement avec le monde et c'était d'autant plus difficile que Mlle de Gérin appartenait au monde religieux, où quelques-uns peut-être ne comprendraient pas cette rupture. « Le démon, ditelle, rôdait autour de moi comme un lion furieux, il épiait toutes mes faiblesses pour s'insinuer dans mon imagination et me faire horriblement souffrir. A la vérité, les clameurs du monde qui s'élevaient contre moi et le blâme de chacun me touchaient peu, parce que Dieu et ses intérêts occupaient fortement mon âme. Mais ces innocentes orphelines à délaisser, mes frères et leurs familles à abandonner, et toutes les suites qui se présentaient à mes tristes regards, affligeaient déjà mon cœur à leur seule pensée. Mais, lorsqu'il me fallut soutenir les assauts de mes associées de la Providence, de mes amis, de mes frères désolés, mon cœur se déchira de toute part. Gloire à la bonté de mon Dieu, qui fortifia si merveilleusement ma volonté que non-seulement elle resta inébranlable, mais s'enracina encore plus dans ses résolutions au milieu des combats. »

Le 10 décembre 1838, à l'assemblée générale annuelle de l'œuvre des Orphelines, Mlle de Gérin donna sa démission de présidente et de membre de l'œuvre. Ce fut un cri général de réprobation, on la traita d'insensée et plusieurs crurent réellement qu'elle était devenue folle. On vit l'œuvre perdue par la retraite de sa véritable mère, comme si les œuvres de Dieu tiennent à une personne et les plus violentes instances furent faites pour la faire revenir sur sa décision. Depuis quelque temps déjà, Mlle de Gérin désirant rompre avec le monde avait résolu de ne plus recevoir de visites. Mlle Amélie Martin, forçant la consigne, s'introduisit dans son apparte-

ment et lui dit sans autre précaution oratoire tout ce qu'elle pensait d'elle en cette circonstance. « Ma chère amie, vous êtes dans l'illusion la plus complète ; c'est une chose très-sûre, vous avez la tête montée, exaltée, vous agissez très-mal, je crois devoir vous le dire. Vous avez fait une bien grande sottise en vous retirant de cette œuvre, vous vous en repentirez. Toutes ces demoiselles veulent s'en démettre et, si votre exemple est suivi, la maison va crouler ; ainsi vous démolissez pour bâtir. Vous n'étiez pas à vous, vous ne pouviez en disposer, vous étiez à ces enfants. Tout le monde s'est emparé de cette affaire, on crie, on dit des hérésies, et c'est vous qui faites blâmer la religion. Vous agissez en égoïste, vous ne songez qu'à vous, le travail vous fait peur. Vous aimez le commandement. Quelque jour, vous y verrez clair et vous direz : Amélie avait raison. » Cette bonne demoiselle, pleine de son sujet, parla ainsi pendant une heure sur le même ton. Mlle de Gérin ne l'interrompit pas et quand elle eut fini elle lui exposa avec calme toutes les raisons qui lui faisaient croire que Notre-Seigneur voulait d'elle ce très-pénible sacrifice. L'œuvre de la Providence, elle en était sûre, gagnerait au lieu d'y perdre, parce que Dieu ferait tomber sur elle le mérite de son sacrifice. Personne n'est nécessaire en ce monde, et, puisque Dieu l'en retirait, il saurait bien la remplacer. Elle l'assurait avec une grande conviction, en appelant à son propre témoignage par le passé, lui montrant qu'elle faisait tort à Dieu en supposant qu'un autre que lui fût indispensable à cette œuvre née et entretenue par sa protection continuelle.

Après ces dames, ce furent ses frères qui crièrent plus fort, comme de raison. Celui qui était au ser-

vice, en Afrique, lui écrivait les lettres les plus émouvantes ; celui qui était à Marseille l'accablait de ses plus affectueux reproches. Le premier s'adressa à Msr Dupuch, évêque d'Alger, qui écrivit à Mlle de Gérin une lettre de complaisance qui ne pouvait pas avoir grand résultat; le second s'adressa à Msr de Mazenod qui le reçut très-bien, le consola, mais refusa d'intervenir auprès de sa sœur. La grâce la soutenait, qu'aurait-elle pu sans cela, mais elle n'en souffrait pas moins cruellement. Et cependant, que ces oppositions étaient injustes! A son âge on ne lui reconnaissait pas la liberté de faire ce qu'elle voulait. Elle eût pu se marier, dévorer peut-être sa fortune, changer de pays, voyager, vivre en châtelaine à Valdonne, le monde n'aurait pas songé à faire la moindre opposition. Mais tout sacrifier pour Dieu, quel scandale! il fallait déchirer son cœur pour l'en empêcher. C'était par ces tribulations et bien d'autres que la bonté divine préparait sa servante à cette vocation de Victime de son Cœur ; elle voulait qu'elle le fût déjà avant d'en prendre le nom et la livrée. Après les épreuves intérieures, les oppositions de son directeur, de ses amis, de ses parents, elle eut encore à subir celles de ses sœurs actuelles. Sur douze, toutes n'étaient pas appelées à la suivre jusqu'au terme ; ces dernières n'avaient ni conformité de vues, ni attraits pour marcher dans la voie de leur Mère et de ses compagnes ; n'ayant pas les mêmes lumières elles contrôlaient leurs paroles, blâmaient leur conduite et les peignaient sous un faux jour à leur directeur. Le bon prêtre, ainsi mis au courant de ce qui se passait dans les réunions et n'étant pas lui-même destiné à poursuivre l'œuvre, ne pouvait que rester en

suspens entre ces diverses manières de voir, d'autant plus que les autres ne se plaignaient jamais. Il les grondait, les mortifiait en secret et en public, mais Dieu les consolait lui-même, et M. Beaussier, par un de ses retours fréquents, touché de leurs vertus et de leurs souffrances, leur écrivait pour les consoler. Un jour entr'autres, se déjugeant, il disait à Mlle de Gérin : « Ne savez-vous pas que vous êtes une des pierres fondamentales ? Voulez-vous donc abandonner votre couronne ? Oui, je veux que ce soit votre œuvre et non la mienne ; je veux que, n'étant pas libre comme moi, ne pouvant faire comme moi d'autres bonnnes œuvres, vous pleuriez, de peur d'être rejetée. Je veux enfin que vous me pressiez et que jamais vous ne puissiez me reprocher d'avoir influencé votre vocation. Je -veux qu'au milieu des croix et des afflictions vous puissiez vous réjouir et dire : Je fais mon œuvre, celle de Dieu et non celle d'un prêtre trop zélé et enthousiaste. Voilà mon désir, mais toujours liberté. » On le voit, ce saint M. Beaussier, inspiré de Dieu pour donner la première idée de l'œuvre, n'était pas destiné à en poursuivre l'exécution. Dieu, dans ses desseins impénétrables, en avait choisi un autre aux extrémités de la France, qui ne soupçonnait pas plus alors sa vocation qu'on ne le connaissait à Marseille. En attendant, la pauvre fondatrice traversait tous les genres d'épreuves ; elle pouvait dire comme S. Paul : « Au dehors les combats, au dedans les craintes, » jusqu'à ce qu'elle pût ajouter comme lui : « Mais Dieu qui console les faibles, nous a consolé par l'arrivée de Tite : Foris pugnœ intus timorés, sed qui consolatur humiles, consolatus est nos Deus in adventu Titi (i). »

(i) II Cor. vin, 6.

Cependant M§T de Mazenod attendait toujours l'exposé du plan qu'il avait demandé cinq mois auparavant dans l'entrevue du 10 novembre 1838. M. Beaussier qui avait changé d'idée depuis qu'il en avait si magnifiquement tracé les premières lignes, se déclarait incapable de faire ce travail. Il en chargea M.. Tassy, son ami, très-versé dans l'étude des constitutions de divers ordres , à condition que Mlle de Gérin lui donnerait un aperçu général de ce qu'elle voulait faire. C'était absurde à tous les points de vue : un prêtre, quelque habile qu'il soit, n'a pas la grâce qu'a le fondateur choisi de Dieu pour établir une société religieuse ; et le fondateur lui-même n'a ordinairement qu'une idée générale de son but, au temps et aux circonstances de fixer les détails. S. Vincent-de-Paul attendit 40 ans (1) pour donner des constitutions à ses Lazaristes, il n'eut plus qu'à coucher sur le papier ce que l'usage avait déjà prescrit à tous. Quelques autres, il est vrai, ont d'abord écrit leurs règles, mais c'étaient des saints que Dieu inspirait lui-même et à qui il dictait quelquefois ces saintes constitutions. S. Joseph Calasanct assurait les avoir reçues de la sainte Vierge et bien d'autres comme lui. Mais confier à un étranger un pareil ouvrage, c'était l'empêcher d'aboutir. En effet, M. Tassy s'étant enfermé dans un lieu solitaire se mit à travailler consciencieusement. Il fit un gros volume qui ne put servir à rien, ce ne devaient pas être les constitutions de la future société.

Néanmoins, la petite communauté faisait tout d'un coup un grand pas. M. Beaussier, qui chan-

(1) Le P. Jean se trompe de quelques années ; voici le texte de S. Vincent-de-Paul : Anni guident circiter triginta très a prima ipsius congre gationis institutione effluxere.

- i5i geait souvent d'idée, revenait aussi parfois à son idée première. Un jour, pendant son action de grâces, il s'était senti fortement inspiré de bénir les appartements où se réunissaient les sœurs à la rue Dauphine, et de les transformer en couvent, ce qu'il exécuta le 24 novembre 1839. Depuis un mois déjà, elles étaient retournées à la rue Dauphine, travaillaient ensemble et vivaient en commun. Mais rien n'avait été enlevé de ce qui ornait les appartements. Voyant arriver M. Beaussier avec un clerc, la Vénérable Mère s'empressa de faire disparaître ce qui était trop mondain pour le remplacer par des statues de saints. Un grand christ prit la place d'une glace, et les images de la sainte Vierge et de saint Joseph celle d'un magnifique trumeau que le saint abbé aurait volontiers mis en morceaux pour s'en débarrasser plus tôt. La plus grande pièce, qui était la chambre de Mlle de Gérin, devint la salle de prière et de travail ; la salle à manger servit de dortoir, et la cuisine, restant cuisine, servit aussi de réfectoire. Un très-petit cabinet fut réservé pour les visites. Les sœurs n'étaient d'abord que quatre, bientôt elles furent sept. Plusieurs autres assistaient seulement aux réunions du troisième dimanche et du vendredi. La place manquait, ce second étage de la rue Dauphine avec ses quatre croisées de façade ne permettait aucun accroissement. Mlle de Gérin chercha un autre local.

VII. — Précisément à ce moment, elle perdit une de ses tantes qui habitait la Maguelone, jolie campagne, alors très-isolée sur la paroisse Saint-Charles, au quartier de la Belle de Mai. Elle héritait d'une partie de cette campagne, il lui fut facile

- i52 d'acheter les droits de ses co-héritiers. Msr de Mazenod permit à la nouvelle communauté de s'y établir et, le 13 juillet 1840, les sœurs y transportèrent leur ménage. Le 14, M. Beaussier vint la bénir, et le 15, veille de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, la petite troupe angélique y coucha pour la première fois. Le 8 décembre, Msr l'Evêque permit d'y conserver la sainte réserve et les nouvelles épouses de Jésus-Christ passèrent toute la nuit en prière pour attendre l'arrivée de leur divin époux. Jusqueslà, elles allaient tous les matins à la messe à la paroisse et le dimanche aux vêpres. M. Beaussier arriva à 5 heures du matin, bénit la chapelle, l'autel et les linges, puis célébra la sainte messe et Notre-Seigneur, depuis ce moment et pour toujours il faut l'espérer, demeura au milieu de ses filles. C'était un grand pas de fait, mais ce n'était pas encore le pas définitif.

Le surlendemain, 10 décembre, la vénérée fondatrice fut remercier Monseigneur. « Nous avons tout quitté pour Jésus-Christ, dit-elle, nous le possédons par la libéralité de Votre Grandeur, nous sommes au comble de nos désirs, je ne saurais vous exprimer notre joie et notre reconnaissance. » Le bon Prélat se montra satisfait de leur bonheur; il autorisa M. Beaussier à les confesser et à prêcher dans leur chapelle, agréa M. Sigalon pour aumônier et les dispensa d'aller à la paroisse, ce qui était comme l'annonce de leur prochaine clôture. Monseigneur y mit cependant une restriction ; c'est que cette chapelle ne serait que pour elles, à l'exclusion des voisins. Grand fut l'embarras de Mlle de Gérin ; elle ne voulait pas trahir son directeur en avouant qu'il amenait beaucoup de personnes dans cette

chapelle, ce qui dérangeait et troublait beaucoup les sœurs. « Je n'étais point choisie pour cela, » ditelle, et, en effet, Monseigneur autorisa l'admission des personnes qu'amènerait M. Beaussier, ce qui pendant assez longtemps retarda la clôture définitive. M§r l'Evêque lui donna les meilleurs conseils pour la conduite de ses sœurs, penchant vers la vie austère qui devait être leur but. Il demanda encore si l'on ferait des vœux, quelle serait la nourriture. Il était facile de répondre à la seconde question : Des œufs, des légumes, de la morue, avec quelques jours gras dans la semaine, jusqu'en février 1841 , où on adopta le maigre perpétuel. La première question mit la Mère dans un plus grand embarras : M. Beaussier, comme nous l'avons dit, ne leur permettait ni vœux, ni costume, ni clôture, ce qui était l'objet de leurs désirs. Elle se contenta donc de répondre : « Nous ferons des vœux, quand on nous le permettra. »

Il ne semblait pas possible que Mlle de Gérin pût supporter un pareil genre de vie. D'une santé trèsdélicate, l'abstinence d'aliments gras lui était fort pénible ; à peine pouvait-elle la supporter les vendredis et samedis ; jamais elle n'avait pu jeûner. Elle se fortifia dans ce nouveau genre de vie et Monseigneur en fit lui-même la remarque. Plus tard elle put faire le maigre perpétuel, jeûner une partie de l'année, déjeûner les autres jours au pain et à l'eau, sans que sa santé en fut altérée, tant Dieu lui donnait des forces pour suivre sa vocation !

Le Ier février 1841 , la religieuse, dont nous avons parlé, arriva le visage voilé en signe de clôture , suivie de deux autres associées. La joie de la bonne Mère et de ses sœurs fut extrême : Nous voilà reli-

gieuses cloîtrées, s'écrièrent-elles. En effet, en favorisant la translation de cette religieuse d'une maison cloîtrée dans une autre, les supérieurs évidemment entendaient approuver cette clôture.

La mission du pieux M. Beaussier était terminée. Dieu l'avait suscité pour donner l'idée première de cet ordre, puis il s'en était servi pour les éprouver rudement par les contradictions ; lui-même devait mourir quinze ans après, ayant subi tous les genres d'épreuves; il remit donc la nouvelle communauté entre les mains de son supérieur légitime, M^l'Évêque, qui lui donna pour supérieur immédiat, le R. P. Tempier, prévôt du Chapitre, vicaire-général, supérieur du séminaire, assistant de la congrégation des Oblats , l'homme de la droite de Msr de Mazenod de 1 824 à 1 861 . Aucun choix ne pouvait être plus heureux pour nos religieuses. M. Tempier, que nous avons tous connu pendant de longues années, était un homme aussi remarquable par les qualités de l'esprit que du cœur. D'un extérieur peu brillant, pas du tout orateur, c'était le type du bon administrateur par la promptitude et la sûreté de son jugement, y joignant une bonté, une condescendance, une sollicitude pour les communautés religieuses, qui l'ont fait apprécier de toutes celles, et elles étaient nombreuses, dont il était le supérieur. Aussi, dès ce moment, 1841, toutes les pratiques, depuis en usage chez les Victimes, s'établirentelles avec son assentiment. Mais il leur manquait encore des constitutions. La Mère fondatrice sentait au fond de son âme comme une voix qui lui disait de prendre patience, que Dieu susciterait un prêtre de son choix pour les leur donner. C'est précisément en cette année 1841, que M. d'Arbaumont

était ordonné prêtre, nous l'avons déjà vu. Elles devaient encore l'attendre neuf ans, pour le garder ensuite pendant trente-deux années consécutives. Mais, en attendant que la Providence se déclara, M. Tempier pressa Mlle de Gérin d'écrire un plan provisoire, renfermant le but et les moyens qu'elles se proposaient. Elle écrivit ainsi une trentaine de pages que Msr de Mazenod approuva sans restrictions, fixant lui-même le jour où les premières Mères prendraient le saint habit et feraient leur vœux, spécifiant seulement que sa volonté était que Mlle de Gérin fut simultanément nommée supérieure.

Cette touchante cérémonie eut lieu en la Nativité de la très-sainte Vierge , 1841. « Comme nous voulions tout établir, dit la vénérable Mère, sur des bases de perfection, la plus grande simplicité fit toute la beauté de cette cérémonie. Nous l'avons fait précéder, la religieuse et moi qui devions faire nos vœux, du dépouillement de toutes nos hardes; nous reçûmes en aumône ce que la communauté voulut bien nous donner, et la dépense des habits ayant été prise dans la caisse du travail, je puis dire avoir accompli ce jour-là ma promesse à Dieu, que pas un fil ne m'appartiendrait, lorsqu'il me mettrait en pouvoir de me dépouiller. Notre supérieur y vint seul, notre confesseur et l'aumônier de la maison en furent les témoins et signèrent l'acte. »

Toute la communauté était réunie dans le salon, Mlle de Gérin s'agenouilla devant M. Tempier et d'une main, jetant au loin son bonnet, elle lui présenta, de l'autre , les ciseaux. Comme autrefois S. François à Ste Claire, M. Tempier voulut couper lui-même les cheveux de la nouvelle Fondatrice. <s Quelle suavité, lorsque je sentis le tranchant des

ciseaux me séparer de cette parure et faire mes adieux au monde et à ses frivolités, dit-elle. Je sens encore la satisfaction pieuse que j'en ressentis alors. » La religieuse hospitalière ayant déjà fait ce sacrifice, deux autres sœurs présentèrent aussi leur tête au dépouillement et toutes les quatre revêtirent le nouvel habit religieux derrière un paravent. Passant ensuite à la chapelle, après le chant du Vent Creator, M. Tempier leur adressa les questions d'usage avant la vêture, bénit les voiles blancs et les plaça sur la tête des quatre religieuses. Les deux novices s'étant retirées, il bénit les voiles noirs et les donna aux deux professes qui prononcèrent à la communion les quatre vœux d'obéissance, de chasteté, de pauvreté et de clôture. Le sage supérieur avait décidé que les longues épreuves, subies pendant tant d'années par la Mère de Gérin, lui tenaient lieu de noviciat, ainsi qu'à la religieuse hospitalière déjà suffisamment formée aux usages de la vie de communauté. Il leur imposa ensuite leur nom de religion qu'elles s'étaient déjà choisi , Mlle de Gérin- Ricard, la Révérende Mère Marie Victime de Jésus crucifié ; l'ancienne religieuse , Marie du Saint- Sépulcre ; Françoise Biaise, Marie du Sacré-Cœur ; Marie Pellegrine, Marie du Calvaire. Désormais nous ne leur donnerons plus d'autres noms, puisque ce sont les titres glorieux que leur a donnés l'Eglise. M. Tempier lut et fit signer le procès-verbal contenant la volonté expresse de l'évêque, que la Mère Marie Victime de Jésus crucifié fut nommée Prieure ; la sœur Marie du Saint-Sépulcre fut nommée assistante et Maîtresse des novices.

Ainsi fut définitivement fondé le nouvel Institut des religieuses Victimes du Sacré-Cœur de Jésus,

après mille péripéties, comme les traversent toutes les œuvres qui viennent de Dieu. Pendant neuf années encore, elles allaient vivre de leur première ferveur, sous l'impulsion de la grâce du Saint-Esprit. Mais ce n'était qu'un état transitoire, il leur fallait des règles et des constitutions sagement conçues et pouvant recevoir l'approbation canonique. Dieu leur réservait dans sa bonté le prêtre vénérable dont nous écrivons l'histoire et qui leur arriva en 1850, ainsi que nous l'avons dit. Désormais, la vie des Victimes et celle du Père Jean se confondront ensemble, comme nous allons le raconter.

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