‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Depuis l'arrivée du P. Jean à Dijon en

juillet 1848,

jusqu'à son départ pour Marseille le 5 mars 1850.

I. Arrivée à Dijon. Secrétaire de Mgr Rivet. — II. Ses répugnances pour cette position. — III. M. Galais. — IV. Désirs de vie monastique. — V. Aumônerie de l'hospice des aliénés. — VI. Première vocation de Victime. — VII. Obstacles. — VIII. Lutte et victoire. — IX. Départ pour Marseille.

onsieur d'Aréaumont, nous l'avons 6vu, partit pour Dijon dans l'intention , bien expresse de se mettre avec un abandon absolu à la disposition de son évêque ; mais la divine Providence avait d'autres desseins. Il n'y arien d'admirable et d'incompréhensible comme la grâce de la vocation. Dieu, dit S. Paul, appelle lui-même ceux qu'il a choisis et ceux-là il les sanctifie pour les rendre conformes à l'image de son divin Fils (1). Quelquefois la vocation est un appel direct de Dieu, comme nous le voyons dans celle de S. Paul, de S. Augustin et de tant d'autres saints, vocations relativement rares, bien moins cependant qu'on ne pourrait le croire. Le plus souvent, c'est un attrait persévérant, le désir d'une âme que rien ne peut satisfaire, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le lieu de son repos. D'autres fois, ce sont les

(1) Rom., vm, 50.

circonstances qui déterminent le choix sans que la réflexion et la volonté y aient aucune part. Mais toujours c'est Dieu qui arrange les événements de manière à conduire comme par la main et malgré toutes les oppositions humaines, les âmes d'élite qu'il s'est choisies de toute éternité. Chose plus étonnante encore ! parfois elles sont appelées à une vocation qui ne doit pas aboutir. Dieu se contente de la bonne volonté qu'il leur avait inspirée lui-même: leur vocation était de se sanctifier dans les épreuves, de sanctifier avec elles et par elles un grand nombre de personnes ; arrivées comme Moïse en face de la terre promise, il ne leur est pas donné d'y entrer. Mystère que les hommes ne peuvent comprendre, parce qu'ils n'en peuvent suivre la trame, si ce n'est après le fait accompli. Aujourd'hui, la vocation extraordinaire du P. Jean n'a plus de mystère , mais alors que d'obscurités ! Dieu l'avait choisi pour être l'apôtre de grandes foules attirées par les dehors éclatants de sa sainteté ; il devait être le directeur d'un grand nombre d'âmes d'élite ; il devait former une communauté de vierges aussi humbles que ferventes qui le vénèrent comme leur vrai fondateur ; mais il devait être ce que nous oserons appeler le grand pénitent de notre siècle, égalant ce que l'histoire nous a conservé des pénitents les plus austères, les dépassant quelquefois par des excès que nous oserons à peine raconter. Si M. d'Arbaumont eût suivi la carrière ordinaire, il fut devenu grand-vicaire, comme ses plus illustres amis, il fut probablement arrivé à l'épiscopat ; son rôle eût été plus éclatant ; qui oserait dire qu'il eût été plus} fructueux et qu'il eût laissé des fruits plus durables?

Pendant son séjour au séminaire, l'abbé d'Arbaumont avait demandé à Notre-Seigneur de vivre dans un ministère bien caché et bien ignoré : « J'aimerai la vie cachée, écrivait-il, non par paresse et lâcheté, mais en recherchant les travaux obscurs. Ce sont les plus méprisés, les plus pénibles, les plus sanctifiants, les moins dangereux, les plus utiles. Ne jamais m'ingérer dans une fonction qui ait le moindre éclat, mais ne pas en trembler quand j'y suis appelé par la Providence ; alors remettre à Dieu la garde de l'humilité, en suivant sa voie avec simplicité. » C'est précisément cette dernière voie que Dieu lui réservait par la volonté de ses supérieurs, se contentant de sa bonne volonté pour celle qu'il eût préférée.

Il était en vacances à Chevigny, dans sa famille, depuis un mois, quand son évêque, Msr Rivet, lui demanda d'accepter les fonctions de secrétaire particulier ; c'était le renversement de toutes ses espérances. Il avait rêvé un vicariat dans une paroisse obscure, mais où il aurait pu exercer le ministère des âmes ; il lui fallait s'enfermer dans des fonctions purement administratives qui peuvent flatter l'ambition en mettant sur la voie des honneurs, mais qui ne sauraient contenter le cœur que si, en aimant tendrement son évêque, on le sert par pur dévouement : et il le connaissait encore à peine. Cependant, il n'hésita pas un moment et son acceptation fut immédiate, sans se donner le temps de réfléchir ; il n'en avait pas besoin, son parti était pris depuis longtemps, obéir et toujours obéir. Son évêque fut ravi de la promptitude de sa réponse et il se hâta de le lui écrire. Nous donnons cette lettre, parce qu'elle est comme le programme de sa nouvelle situation.

Dijon le 15 août 1841.

M. l'abbé, je vous remercie de votre acquiescement à mes désirs. J'aime à penser que vous n'aurez point à vous en repentir et que, de mon côté, je m'applaudirai tous les jours davantage du choix que depuis longtemps j'ai fait de vous. D'ailleurs, je me hâte de vous le dire, si ce genre de vie vous déplaisait un jour, vous serez libre de rentrer dans la vie commune, je trouverais bien le moyen de vous placer selon vos besoins et mon affection. Voici mes conditions : le logement, la table, l'éclairage, le chauffage, blanchissage, fournitures de bureau et six cents francs de traitement; ce qui, avec les honoraires des messes, vous donne plus de neuf cents francs bien assurés. Je regrette de ne pouvoir vous offrir un traitement plus considérable, mais, outre que mon budget ne me le permet pas, je vous ferai observer que ni vicaires, ni desservant, n'en n'ont autant de reste, leurs dépenses payées. Les obligations sont d'être mon sosie, l'homme de mes secrets, le confident discret de mes pensées, ma compagnie la plus habituelle dans mes quelques promenades, dans mes récréations après le dîner, dans mes visites de bienséance ou d'obligation, quand M. le vicairegénéral se trouve empêché. C'est de se conformer pour les repas aux heures du palais épiscopal, et de me seconder dans ma correspondance privée, publique ou administrative. Votre appartement se compose d'une antichambre, d'une chambre à coucher.de deux cabinets et d'une garde-robe, le tout meublé. Je le fais mettre à neuf dans ce moment.

Je suis heureux de me rendre aux désirs de votre bonne et digne mère ; restez auprès d'elle jusqu'au mois d'octobre, remettez-vous bien. Je veux qu'elle soit assurée que nous aurons bien soin de vous et que votre évêque vous laissera bien faire quelquefois une pointe jusqu'à Chevigny. Que Notre-Seigneur vous bénisse, assurez-vous bien que je suis votre bien affectionné

f François, évoque de Dijon.

Ce digne prélat, que Dieu réservait pour une extrême vieillesse, ne pouvait choisir un meilleur

secrétaire. Gracieux dans tout son extérieur, très bien élevé et de manières fort distinguées, le jeune gentilhomme devait lui faire honneur dans une ville de vieille aristocratie. Son ancienne position dans le monde le posait très bien auprès des gens instruits. Il n'avait qu'un défaut pour un secrétaire, une déplorable écriture, si ce n'est quand il s'appliquait beaucoup, ce qui était rare, comme chez presque tous les gens d'étude, plus soigneux du fond que de la forme. Du reste, il avait une facilité prodigieuse pour écrire, comme le prouvent ses innombrables manuscrits.

De son côté, la position, peu attrayante par ellemême, acceptée, M. d'Arbaumont ne pouvait mieux rencontrer. M?r Rivet, disait-il jusqu'à sa mort, était un saint évêque, d'une bonté et d'une douceur qui le faisait ressembler à S. François de Sales, son patron. Fort gallican, il avait eu le malheur plus tard de se trouver parmi les opposants du concile du Vatican, mais avec une bonne. foi qui explique sa prompte adhésion aux décisions de cette assemblée. C'était le fruit de l'éducation de sa jeunesse, alors semblable dans tous les séminaires. Bientôt M. d'Arbaumont s'attacha à lui comme à un père et jamais cette affection ne se démentit au milieu des plus cruelles épreuves que nous dirons bientôt.

Dès le 9 octobre, il prêta serment, entre les mains de son évêque, de garder le secret sur les affaires que sa position allait lui faire connaître, et il entra tout de suite en fonctions. Il fit immédiatement paraître sa grande prudence : « Je m'enfermai dans mes fonctions de secrétaire, disait-il, prenant des notes, rédigeant les procès-verbaux, mais jamais une seule fois je ne suis intervenu dans les discussions, jamais je ne donnai mon avis, je laissai le secrétaire gêné-

rai et les grands vicaires régler toutes choses avec l'évêque. »

II. — En donnant sa confiance à son jeune secrétaire, MsT Rivet lui donna aussi son cœur ; il en fit l'homme de sa droite, son compagnon de tous les instants, son hôte de jour et de nuit. De son côté, M. d'Arbaumont trouvait mille sujets de consolation auprès de son évêque et, par dessus tout, le modèle accompli d'une vie vraiment ecclésiastique. C'était donc pour lui une existence tout de rose, où rien ne manquait de ce qui peut faire le bonheur d'un prêtre ordinaire. Mais il n'était pas un prêtre ordinaire, l'ambition n'avait aucune prise sur son àme ; la vie commode, facile, honorée, ne pouvait remplir son cœur. Dès le premier moment de sa conversion, la vue des misères morales de ses camarades lui avait inspiré la plus grande compassion et le plus vif désir de convertir ces pauvres âmes. L'amour de Notre-Seigneur grandissait en son cœur, l'amour du prochain grandissait pareillement. Il avait soif de dévouement, et ses fonctions de secrétaire étouffaient ses aspirations les plus ardentes. Alors lui revinrent ses idées de vie religieuse qui avaient si souvent traversé son esprit ; la vie monastique se présentait sans cesse à lui. Dès 1836, il y avait cinq ans, étant encore jeune et brillant ingénieur, il travaillait à la route de la Grande-Chartreuse ; il était près de Crest en Dauphiné, où les capucins ont un couvent : un des Pères vint à passer sur la route qu'il étudiait ; il n'avait jamais vu de religieux ; on sait qu'ils étaient encore fort rares en France, où en effet l'habit monastique était à peu près inconnu. Les capucins avaient arboré

les premiers la livrée de S. François vers 1829, Béranger les avait persiflés dans ses chansons ; un procès célèbre devant la Cour d'Aix, pour port d'habit illégal, leur avait donné la renommée, mais leur exemple courageux n'avait pas été suivi ; le P. Lacordaire n'avait pas encore porté dans la chaire de Notre-Dame la blanche bure des Dominicains, qui devait d'abord exciter tant de surprise et bientôt tant d'enthousiasme. M. d'Arbaumont, étonné à cette vue, suivit longtemps le religieux du regard ; cet habit si pauvre, cette barbe, cette tête nue et rasée, ces pieds nus, le port majestueux du personnage, lui firent la plus vive impression, et bien que cette impression s'effaça au milieu des préoccupations de son nouveau genre de vie, elle demeura comme enfouie, mais toujours existante, dans un coin de son âme. Au séminaire, il ne songea plus qu'au ministère des âmes dans une vocation ordinaire, ou, si tout autre idée lui revenait parfois, une secrète appréhension d'imposer un trop lourd sacrifice à ses bons parents, déjà si éprouvés par sa rupture avec le monde, l'empêchait de s'y arrêter. Le moment de Dieu n'était pas encore venu. Cependant, croyant plaisanter, au séminaire , il parlait souvent des moines. M. l'abbé Besson, son meilleur ami, lui disait aussi en riant , mais avec un pressentiment sérieux : « Vous serez un jour moine mendiant ; » et plus tard, peu avant sa mort, il lui écrivait : « Dès lors, au séminaire, je me disais que Dieu avait sur vous des desseins très inconnus aux hommes. » M. l'abbé Ferret, de passage à Saint-Sulpice et plus tard supérieur du grand séminaire de Nantes , fort homme de Dieu, avait également pressenti quelque chose de semblable, car, lui donnant les

lettres du P. Roy, jésuite de Dijon, mort en Chine, il lui dit ex abrupto et sans préparation au moment de son départ du séminaire : « Vous apprendrez comment on quitte ses parents pour Dieu sans se brouiller avec eux, par un sacrifice plus beau, en un sens, que celui de S. François-Xavier. » M. d'Arbaumont, étonné de cette sortie d'un homme si prudent d'ordinaire, lut ce livre qui devait bien lui servir plus tard. Ainsi se posaient les bases de si future vocation dont il avait une vue très confuse et très indéterminée, laquelle devait s'éclaircir peu à peu et bien lentement, car il mit neuf ans à se décider. Sa mère elle-même ne prévoyait que trop ce qui la menaçait, dès le premier jour de son retour de Paris, en retrouvant son fils si saint, déjà si héroïque dans ses sacrifices : « Je ne voulais faire aucune fête pour la première messe que je célébrerais dans la paroisse où résidaient mes parents. En arrivant à Beaune, j'avais prévenu ma mère que je célébrerais aussitôt la messe dans le couvent des Carmélites et que je la verrais seulement après mon action de grâces. Je n'avais d'autre idée que de donner àNotre- Seigneur l'occasion de bénir plus solennellement, en quelque sorte, cette tendre mère, en lui faisant revoir son fils à l'autel après un an d'absence, tenant entre ses mains la victime sainte ; je pensais même la réjouir par l'exécution de cette pensée que j~ trouvais belle et pieuse. Mais elle était encore trop mère pour goûter ce qu'elle comprendrait aujourd'hui et son cœur de chair sentit instinctivement ce dont cet arrangement était peut-être l'annonce. C'était le glaive de douleur qui s'était déjà fait sentira son âme, en attendant d'autres douleurs d'un plus parfait et plus austère sacrifice ; sacrifice plus

dur pour elle que pour moi et qu'avec un peu plus d'expérience je ne lui eusse pas imposé; j'allais trop vite. »

Pendant ces vacances de juillet à octobre 1841, avant son entrée à l'évêché, M. d'Arbaumont visita la Grande-Chartreuse. Ce voyage lui fit une grande impression. La vue de ces anges terrestres, cachés dans une si profonde solitude, charma son âme et le pénétra de la plus respectueuse admiration. Admis dans la cellule d'un religieux, ancien militaire, il le força à le bénir et fut fort peiné qu'il ne lui permît pas de lui baiser les pieds. Il vit les lieux où s'étaient établis les premiers solitaires et s'informa avec soin de tous les usages monastiques. Tous ces détails sont consignés dans un écrit où il réunissait le butin qu'il faisait dans chaque communauté religieuse. « Ce voyage eut de l'influence sur moi ; il me confirma dans l'éloignement du monde , dans le désir de me donner tout à Dieu, dans l'amour de la pénitence, de l'abjection , et me porta beaucoup à la maxime : Aimez a être ignoré et compté pour rien ( 1 ) . J'y respirais d'un bout à l'autre un baume de piété à l'égard de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge, des saints et des choses religieuses. Il est probable que l'idée de la vie religieuse me vint, mais sans rien de précis. Je m'intéressais à chaque maison, comme si elle eût été la mienne. » Dieu, qui disposait insensiblement toute chose pour sa future vocation, le mit, comme par le fait du hasard, en communication avec d'autres communautés religieuses. M§r de Dijon le menait quelquefois chez les Carmélites de Beaune, quand il allait les visiter. La mère Jeanne, prieure, femme d'une grande valeur, l'eut

(1) (mit. Christî.

bien vite apprécié et toutes ses religieuses avec elle. La vue de ce prêtre si pieux, si grave, si discret, appela leur confiance : elles n'eurent plus de secrets pour lui, et lui parlaient à cœur ouvert. Il apprit ainsi beaucoup de détails sur la vie monastique et les austérités qui y sont en usage. Dieu s'en servit pour développer le vif attrait qu'il ressentait déjà pour les austérités de la pénitence. Il y fit sa première provision d'instruments de macération, recevant ces présents avec plus de joie que si on lui eût donné des joyaux précieux.

Il se trouva aussi fortuitement en rapports avec les Clarisses de Lyon, qui avaient pour abbesse la Mère Marie de l'Immaculée-Conception, professe d'avant la Révolution, ayant souffert pour la foi et portant allègrement les austérités de sa vie dure, malgré ses 80 ans. Elles complétèrent son petit trousseau d'instruments de pénitence, le laissant rempli d'édification, et, pour la première fois, il l'avoua plus tard, il sentit un goût ardent pour la nudité des pieds et les heureuses guenilles de la pauvreté. Il commença à faire de saintes folies sur l'article des pénitences corporelles ; nous n'en parlerons pas pour éviter les redites, voulant condenser dans un seul chapitre les merveilles d'expiation qu'il s'imposa successivement. Tous ceux qui le connaissaient le contrariaient dans cet attrait et lui prêchaient l'inutilité de tout cet attirail. Il consulta M. Galais : « Mon ami , lui répondit celui-ci, ce goût est une grâce insigne. » Cette décision tira son âme de l'angoisse et de l'anxiété, en le mettant dans la voie de l'obéissance et le laissa libre de suivre son penchant ; la suite de sa vie montra que c'était l'attrait d'un saint dont les divines flammes avaient besoin d'un continuel aliment.

III. — En racontant la vie de M. d'Arbaumont au séminaire Saint-Sulpice, nous nous sommes demandé quel avait été son directeur. Cette question est restée pour nous sans solution, alors qu'il nous aurait été si facile de le savoir de son vivant. Les notes que nous avons sous les yeux, le font confesser à M. Caduc, vénérable et saint prêtre, digne d'avoir un tel pénitent. MsT Nouvel, évêque de Quimper, l'ami intime du P. Jean, plus à même que personne de le savoir, ayant été son condisciple, assure que son directeur était le savant M. Carrière, plus tard supérieur général ; M. Icard, supérieur-général actuel, a la bonté de nous écrire que ce devait être M. Galais. Nous avions, en effet, nous-même cette conviction pendant la vie du P. Jean, et c'est ce qui nous a fait négliger de nous en informer. Quoi qu'il en soit, la suite de ce récit prouve l'influence considérable qu'eut M. Galais dans la direction de M. d'Arbaumont à cette époque de sa vie. Il convient donc de s'arrêter un instant sur cette grande figure, qui a laissé un impérissable souvenir dans le cœur de tous ses enfants.

M. J.-B. -Lucien Galais était né à Rouen, le 22 juin 1802. Après de brillantes études, il avait été ordonné prêtre en 1829 et s'était fait sulpicien. C'était le meilleur cœur qu'on pût voir, il s'attachait prodigieusement à ses pénitents qui le lui rendaient bien. Fort avec les forts, condescendant avec les faibles, sa direction était également paternelle et prudente pour tous. C'était un grand travailleur, sans cesse dans les in-folios malgré une santé déplorable qui influait peut-être sur son âme portée à la crainte, au scrupule même, ce qui lui donnait, c'est l'usage,

une grande grâce de consolation pour les âmes timorées. Pourquoi le cacherions-nous ? M. Galais était le plus grand, ou tout au moins le plus expansif des gallicans de Saint-Sulpice, mais il l'était avec une bonne foi, une conviction qui avait quelque chose de touchant. Etait-ce esprit d'opposition ? Oh ! on l'aimait trop. Etait-ce un nouveau courant qui avait envahi le séminaire? nous ne savons, mais les plus convaincus ultramontains étaient ses élèves. Sans cesse nous disputions avec lui, aux récréations, aux promenades, dans sa chambre ; ni sa science, ni ses convictions, ni l'amour que nous avions pour lui ne pouvaient nous gagner. Fâcheusement collaborateur du Droit Canon de M. Lequeux, mis depuis à l'index, dans les classes de droit, il renchérissait sur cet auteur. C'était sans inconvénient : le siège de ses élèves étant tout fait, nous faisions de ses objections nos thèses et de ses thèses nos objections. Un trait final, car ce fut le dernier de sa vie, prouvera la bonne foi de ses convictions. Il allait mourir, et, à la clarté si vive de ce dernier moment, il dit à son confesseur : « Dieu m'est témoin que j'étais de bonne foi ; mais j'ai pu me tromper, je ne voudrais pas être un objet de scandale pour mes enfants ; je vous prie de brûler tous mes écrits. » Pendant sa dernière maladie qui fut si douloureuse et si sanctifiante, il ne cessait de baiser une médaille du Pape, en disant à tout moment : Je crois, je crois. Mais, à part cette déviation bien excusable chez ceux qui avaient été élevés sous la Restauration, quelle sainteté complète chez cet homme ! quelle prodigieuse science des âmes ! quelle prudence consommée! Il mourut le 17 janvier 1854 après une longue maladie, seize ans avant la proclamation de l'infaillibilité pontificale, à la-

quelle il eût applaudi sans réserve, nous le jurerions, nous tous, ses enfants. Tel était celui que Dieu avait choisi pour diriger M. d'Arbaumont dans la plus incroyable des vocations.

IV. — La pensée de la vie monastique préoccupait toujours davantage le futur Père Victime du Sacré-Cœur et d'autant plus qu'il se voyait grandissant toujours de plus en plus dans l'estime de son évêque, ce qui resserrait les liens qu'il aurait voulu briser. Aussi, tout en remplissant avec la plusgrande exactitude ses devoirs de secrétaire, il se demandait sans cesse où il dirigerait ses pas. Sa pensée s'arrêta sur l'ordre le plus pauvre et le plus abject selon le monde, l'Institut séraphique des capucins. Le religieux qu'il avait vu en Dauphiné, il y avait huit ans, lui revenait à l'esprit avec ses pieds nus et ses livrées abjectes. La vie de S. François d'Assise acheva de le porter de ce côté, quand tout à coup la bonté de son évêque parut le rejeter dans la haute mer au moment ou il touchait au port:

Dijon, le 20 septembre 1842.

Mon cher Abbé,

Je veux resserrer en ce jour anniversaire de mon sacre les liens qui vous attachent près de moi. Recevez donc comme un gage de mon estime et de mon affection ces lettres de chanoine de mon Eglise Cathédrale.

f François, évêque de Dijon.

Ce n'était plus le moment de rompre avec son évêque, mais quoique fort touché de ses marques succesives de sa bonté, ne sentant aucun attrait pour les honneurs qu'il abhorrait même, il souffrait

de ne pouvoir se livrer au salut des âmes et d'être ainsi toujours plus renfermée dans les fonctions administratives.

V. — Cette souffrance était si visible queM§r Rivet, à son grand regret, consentit à se priver de sa commensalité, et, tout en lui conservant ses fonctions de secrétaire intime, le nomma à l'aumônerie de l'Hospice des aliénés dit de laChartreuse. Il espérait ainsi offrir un aliment à son zèle et d'ailleurs il lui fallait un homme de la prudence et de la valeur de M. d'Arbaumont pour faire face aux immenses difficultés qu'offrait alors cette aumônerie. Il obéissait surtout à une pensée secrète : ce saint évêque voulait tenir là son secrétaire comme en dépôt, en attendant le moment où il aurait la satisfaction de le faire son vicaire-général. Mais Dieu avait d'autres desseins.

Les difficultés de ce nouveau ministère étaient de deux sortes : une administration voltairienne, taquine , rendait la vie impossible à ces pauvres religieuses vouées aux plus ingrats et aux plus pénibles des travaux pour les aliénés. Cela alla si loin que, quelques années après, elles durent résigner ces fonctions et abandonner un poste où elles ne pouvaient plus trouver la liberté du bien. Mais, avant que cette séparation eut lieu, de grandes épreuves assaillirent la nombreuse société, dont quelques membres desservaient la Chartreuse. Touché du triste état de cet institut appelé à faire tant de bien et où le démon avait pris pied, il s'entendit avec la sainte Mère Bernard, bien capable aussi d'un pareil sacrifice, pour s'offrir à Dieu comme victimes, afin qu'il préservât cette grande famille reli-

gieuse des maux qui la menaçaient. Ils se donnèrent donc à Dieu pour recevoir toutes les souffrances qui pourraient les immoler pour le bien de cette congrégation. Ils en déposèrent l'expression dans un cœur d'argent qu'ils suspendirent à l'image de Notre- Dame de Bon-Secours, en l'église de Notre-Dame de Dijon. Ce fut sa première inspiration de s'offrir comme victime pour les péchés des autres; nous verrons que ce fut la vocation de toute sa vie. Dieu seul connaît quelles austérités effrayantes il s'imposa dans ce but ; nous les raconterons plus loin avec les actes héroïques d'humilité qu'il pratiquait dès lors. Cependant l'heure approchait où la bonté de Dieu allait préparer les voies pour l'accomplissement de ses désirs d'immolation. Il avait fait souffrir à son corps, pendant ces dernières années, tout ce que l'imagination peut concevoir de plus épouvantable; son âme allait traverser des épreuves, des déchirements bien plus grands pour un cœur comme le sien ; c'est ainsi préparée, purifiée, sanctifiée, par une suite de douleurs et de sacrifices, que Dieu acceptera la victime, pour l'achever jusqu'à la mort dans le creuset des infirmités et de la maladie, sans lui laisser uninstant de relâche.

VI. — Au mois d'octobre 1847, Mme d'Arbaumont, atteinte d'un .mal cruel dut subir à Lyon une première opération ; son fils l'accompagna et passa avec elle une semaine pour la soutenir et la consoler dans cette épreuve. Il y avait à Lyon, au couvent des Brotteaux, un de ses amis de Saint-Sulpice, le P. Louis de Lavagne, capucin. Ce bon Père lui demanda de s'intéresser à une famille aussi honorable que peu heureuse, la famille Dervieu, dont la.

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fille, MIle Emma, voulait se rendre au couvent des Victimes du Sacré-Cœur à Marseille, si elle pouvait trouver les frais de son voyage. Ce mot de Victime le frappa, il l'entendait pour la première fois. « Qu'est-ce que cela, s'écria-t-il ? ce sont des saintes ou des folles. » Ce mot de Victime ne sortit plus de son esprit. Mlle Dervieu entra effectivement dans ce couvent le 20 novembre suivant, et, trois ans après, le P. Jean devait y arriver à son tour, juste à temps pour l'administrer et recevoir son dernier soupir.

Rentré à Dijon et ne voyant plus aucun bien à faire dans un hospice gouverné par des démagogues , il fit soupçonner à son évêque son désir de changement. Mais arriva la Révolution de février 1848 et l'affaire fut oubliée au milieu de si graves préoccupations. On se souvient de l'effet de cette Révolution commencée en Suisse contre les catholiques , pour se poursuivre en Autriche, puis en Italie, dans tous les pays catholiques en un mot. Le Pape, renversé de son trône après l'assassinat de son ministre, obligé de fuir en exil, l'épouvante régnant partout, la guerre civile à Paris et ailleurs, l'Archevêque de Paris tué sur les barricades où plus de généraux trouvaient la mort que dans les plus sanglantes batailles de l'Empire. M. d'Ârbaumont , navré de tous ces malheurs , comme l'étaient alors tous les catholiques, mais résolu plus que jamais à détourner pour sa part les fléaux de la justice de Dieu, s'offrit une seconde fois comme Victime avec ce qu'il ajoutait d'austérités à ces sortes d'oblations propitiatoires. Le nom des Victimes de Marseille lui revint alors à l'esprit, et dans son humilité il voulut s'unir à ces pauvres recluses, afin que cette union donna plus de force et de valeur à sa

propre offrande. Il hésita cependant, son humilité s'estimant indigne d'une si grande grâce. Enfin il se décida et nous donnons sa lettre, malgré sa longueur, car elle est comme la préface de la nouvelle vie qu'il mènera pendant trente-deux ans de suite.

Dijon, le 4 mars li

Ma Révérende Mère,

Au mois d'octobre dernier, j'eus occasion de voir un digne religieux de mes amis, le R. P. Louis, capucin, qui me parla d'une personne qui a pris depuis, chez vous, le saint habit. J'eus par ce moyen connaissance du but de votre pieux institut. Dès lors j'eus la pensée de m'unir à vous pour m'offrir à Notre-Seigneur. J'hésitai d'abord, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous. Cependant je me décidai, il y a six semaines environ, à demander au P. Louis votre adresse exacte. II eut la bonté de me l'envoyer ainsi que celle de votre directeur, m'invitant à me mettre en rapport avec vous, par la personne dont je lui parlais, car je m'étais désigné à ce cher Père sous le nom d'un tiers.

J'hésitais encore à'vous écrire, parce, que malgré les permissions que j'ai eues plusieurs fois de m'offrir à Dieu comme Victime pour divers motifs, particulièrement pour la sanctification d'une congrégation et pour la réparation des blasphèmes et de la violation du dimanche, comme aussi pour quelques âmes, j'ai toujours été inquiété par la crainte d'être dans l'illusion et de me laisser jouer par la présomption. Aujourd'hui, je n'hésite pas à le faire en présence de tout ce qui est arrivé ; tous les intérêts de Notre-Seigneur sont trop engagés pour que je résiste au désir de faire accepter mon offrande à ce divin Maître. Il y a beaucoup de personnes qui ont à la fois les plus grandes craintes et les plus grandes espérances pour l'Eglise et pour les âmes, à l'occasion de ce qui arrive à Rome et en France. Enfin je suis fortement pressé de m'offrir à cette intention. J'y mets toutes les réserves pour le cas où je serais mû par l'amourpropre, et pour avoir toutes les grâces qui me sont nécessaires si j'étais accepté.

Je viens donc, ma Révérende Mère, vous prier très humblement de vouloir bien m'associer à vos dévotions, de m'offrir pour victime à Notre-Seigneur pour souffrir, pour être mis sur la croix. Je crois avoir bien compris que c'est là votre esprit, je comprends aussi ce que veut dire ce mot de Victime : que Notre-Seigneur peut bien accepter l'offrande ; qu'il faut demander, désirer l'acceptation, que tout cela doit être rapporté au Cœur adorable de Jésus. Il resterait que votre charité me mît au courant de l'esprit et des pratiques convenables. Ne craignez pas, on a de la force et Notre-Seigneur donnera du courage ; comme aussi qu'elle me permît de m'unir à vos offrandes et qu'elle demandât que les miennes fussent acceptées.

Puissions-nous obtenir le salut de la France et pour plusieurs âmes. J'avais l'intention de vous demander ce qui fait l'objet de cette lettre comme au nom d'une tierce personne ; mais vu les circonstances je me désigne moi-même en toute humiliation ; afin que cette union que vous accepterez, j'espère, puisse, si besoin est, être renouvelée dans la suite, quelque disposition que prenne à notre égard la divine Providence. Je suis profondément humilié de vous écrire un désir qui est très ardent et assez ancien chez moi, mais qui pourrait faire penser de moi beaucoup mieux que je ne mérite. Vous aurez, je l'espère, la bonté de me répondre le plus promptement possible.

Cette lettre était adressée à la Mère Marie, victime de Jésus crucifié, grande âme à qui Dieu avait prodigué tous les dons de la nature et de la grâce, qui font les vraies fondatrices. Elle était capable de comprendre ce langage et d'y répondre ; elle le fit immédiatement. Un pressentiment déjà ancien l'avait avertie qu'elle ne ferait que l'ébauche de son institut, et qu'un saint prêtre serait appelé à l'achever. Elle crut le reconnaître dans M. d'Arbaumont et lui répondit le 10 mars par une lettre remplie de la plus profonde humilité, lui exposant le but de leur Institut qui était de s'offrir au Cœur de Notre-

Seigneur pour les péchés du monde, se mettant à ses pieds pour qu'il daignât faire d'elles, tout ce qu'il lui plairait, par la souffrance surtout. « Dieu seul sait, ajoutait-elle, si votre humble demande n'est pas comme le grain de sénevé, qui deviendra une grande chose. » Elle résumait ensuite l'esprit de leurs constitutions avec le plus grand abandon. Nous y reviendrons en parlant dans un chapitre spécial de cette communauté des Victimes du Sacré-Cœur pour éviter les longueurs et les redites.

M. d'Arbaumont fut prodigieusement édifié de cette réponse. Il s'attendait tout au plus à recevoir une lettre d'agrégation manuscrite ou imprimée ; cette digne Mère lui ouvrait, avec son cœur, tous les secrets les plus intimes de son institut. Dès lors s'établit entre ces deux âmes, si bien faites pour s'apprécier et se comprendre, une correspondance que la mort seule put interrompre. Elle nous a été grandement utile pour constituer la trame de ces événements. Une sorte de tiers-ordre de Victimes s'établit alors. Chaque membre prononçait une formule de consécration au Sacré-Cœur le jour de sa réception, il recevait un nom de religion et la désignation du jour où il devait s'offrir en victime en union avec Notre-Seigneur, passant ce jour d'une manière spéciale en prières et en pénitence, selon la dévotion de chacun. Le saint M. Galais, alors supérieur de la. maison d'Issy, sans les conseils duquel M. d'Arbaumont ne faisait rien, non-seulement approuva ce projet, mais demanda humblement son admission, à titre, disait-il, de gibier a miséricorde . La correspondance de la Révérende Mère de Gérin l'édifia beaucoup, il lui trouvait comme un air de parenté avec 5le Thérèse. Il se mit à faire la propagande

parmi les séminaristes les plus pieux de cette maison si pieuse d'Issy et ne cessa plus jusqu'à sa mort arrivée trop tôt. Sept victimes de diverses positions et en divers lieux se consacrèrent ainsi le vendredisaint , 21 avril 1848, en pleine Révolution de février, à la veille des sanglantes émeutes de juin, sans contracter aucune nouvelle obligation extérieure qui fût en opposition avec leurs divers états, la vocation de victime, comme nous le dirons plus tard, étant une disposition plutôt qu'un acte.

Ils furent comme le noyau d'une association qui devait s'accroître et se peupler de noms illustres dans l'Eglise. Chaque jour de la semaine avait ainsi sa victime du Sacré-Cœur, implorant sa miséricorde au moment d'une terrible Révolution. Qui sait s'il ne faut pas attribuer à cette expiation, jointe à celle de tant d'autres saintes âmes, l'avortement momentané de cette Révolution, et la restauration du Saint- Père dans ses Etats, qui eut lieu l'année suivante.

Les projets de la Révérende Mère Prieure, successivement développés dans sa correspondance, frappèrent vivement le P. Jean, car désormais nous lui donnerons ce nom. Mais il était lent à se décider, comme le sont ces grandes âmes qui, ne reculant jamais dans leur voie, laissent au temps et aux circonstances le soin de leur tracer cette voie. « Pourtant, écrivait-il, avec ce style original qui ne le quittait jamais, puisque ce projet n'est rien, je ne risque pas grand'chose d'en être le Prieur. » Et pendant longtemps il se plut à s'appeler lui-même et à signer : Prieur de rien.

La Mère Marie, victime de Jésus crucifié, n'avait pas moins de ténacité, elle suivait son idée, sûre de la voir aboutir en son temps. Elle envoya aux sept

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associés, pour porter sous leurs vêtements, une image du Sacré-Cœur de Jésus en drap rouge, telle qu'elles le portaient elles-mêmes sur leur robe et leur scapulaire, une croix suspendue à une petite corde à nœuds, comme les leurs, et une croix en bois blanc pour mettre à côté de leur lit. Ce furent les signes distinctifs de tous les associés. Elle joignit pour le P. Jean une petite poupée revêtue du costume de leur ordre et une copie des règles telles qu'elles étaient alors, car elle n'abandonnait pas cette idée que le P. Jean était celui que Dieu lui avait fait espérer pour coordonner, corriger et rédiger définitivement ces règles encore à l'état d'ébauche.

Quand nous disons que ces images du Sacré- Cœur étaient en drap rouge, tel que nous l'avons vu sur la poitrine du P. Jean pendant 30 ans, nous avons anticipé de quelques jours sur les événements. En recevant ces cœurs en belle batiste blanche, avec une couronne d'épines brodée en soie, il la trouva peu conforme à la pauvreté et à l'austérité de leur vie. C'était Msr de Mazenod, évêque de Marseille, qui l'avait ainsi voulu, alors que les sœurs préféraient le cœur rouge. Encouragées par les observations du P. Jean, elles firent une nouvelle tentative. « A notre première entrevue avec Monseigneur, racontait la digne fondatrice, nous lui dîmes que nous étions sorties des langes de l'enfance et que, devenant plus ferventes, nous désirions prendre une couleur analogue, indiquant mieux notre état de victime. » M§r de Mazenod, qui avait oublié ses premières objections, le leur permit très gracieusement. Ce fut le premier des innombrables services que devait leur rendre le P. Jean, et le cœur en batiste blanche fut échangé contre un cœur en

drap rouge grossier, avec la couronne d'épines couleur marron, telle qu'elles le portent encore aujourd'hui. En même temps, le P. Jean augmentait le nombre des associés victimes. La Révérende Mère Louise-Marie du Saint-Enfant Jésus, prieure des Carmélites de Beaune, et toute sa fervente communauté, se firent agréger en cette année 1848 et se divisèrent les jours de la semaine, ainsi qu'un grand nombre de séculiers dont nous passons les noms.

Tant de grâces comblaient de joie les religieuses de Marseille ; Dieu les leur fit acheter par bien des croix, c'est la manière dont il procède toujours avec les âmes destinées aux grandes œuvres. Leur communauté se composait alors de 2 1 religieuses ; elles en perdirent deux et des meilleures, dans le cours de cette année 1848. Dans ce moment de Révolution, elles eurent aussi beaucoup à souffrir de gens mal intentionnés pour les choses de la religion. Elles supportèrent tout avec patience et résignation, convaincues que Dieu leur faisait acheter par là le saint prêtre qu'elles désiraient tant. Rien de pieusement intéressant comme la longue et fréquente correspondance de ces deux grandes âmes, la Prieure des victimes et le Prieur de rien.

« Il nous disait, écrit la Mère de Gérin, prendre au sérieux tout ce que nous lui disions de notre insuffisance, de notre pauvreté spirituelle, de nos misères et viletés, à condition que ce fût réciproque et que nous le missions nous-mêmes à la place qu'il méritait devant Dieu. Il nous offrirait au saint autel comme une poignée de chètives âmes, mais à condition que nous l'offririons au bon Dieu comme une victime très pauvre. Il nous écrivait : Je me réjouis d'être uni à la poignée des chètives âmes tirées de la

classe des pauvres, remplies de misères, de péchés et de corruption, afin que Dieu en soit glorifié. »

En effet, frappé de la nécessité de l'expiation dans ces jours mauvais où la main de Dieu semble s'étendre rigoureusement sur l'Église, où la Révolution semblait triompher dans tous les pays catholiques, le P. Jean était toujours intimement convaincu de la nécessité d'un ordre de Victimes pour obtenir miséricorde à la France et à l'Église, pour combattre le mal par l'expiation et obtenir le développement du faible germe de bien qu'on découvre dans beaucoup d'âmes. Mais il n'était pas homme à. rien précipiter ; la foi comprimait en lui l'imagination ; avant tout il voulait connaître la sainte volonté de Dieu, bien décidé à la suivre, coûte que coûte, mais seulement quand il la connaîtrait. Alors son parti serait irrévocable, mais il n'en était pas encore à ce point et ne devait pas y arriver sitôt. En attendant, il entretenait une correspondance suivie avec la Prieure, et ces deux grandes âmes apprenaient chaque jour davantage à se connaître et à s'apprécier. Elles se fondaient mutuellement dans les expressions de leur humilité. La Mère Prieure lui envoyant la liste de ses 21 Sœurs, avec la profession de chacune d'elles dans le monde, avait mis à la suite de son nom : Marchande de charbon. Le P. Jean fut quelque temps à deviner la ruse et crut de bonne foi qu'elle avait vendu du charbon. Il sut enfin que la famille de Gérin possédait une mine de charbon dans sa terre de Valdonne et que c'était la principale ressource de sa communauté. « Le bon Dieu fait tout bien rencontrer , lui répondit-il , un tailleur de pierres, s'alliera très bien avec une marchande de charbon, » faisant allusion à son ancienne profession d'ingénieur des ponts-et-chaussées.

Tout était encore en projet , et, déjà plongeant dans l'avenir , la Mère Marie, victime de Jésus crucifié, lui parlait des Religieux Victimes, complément nécessaire de son œuvre naissante. Un saint prêtre lui avait prédit, disait-elle, que l'établissement des religieuses précéderait de dix à quinze ans celui des religieux. Le moment lui semblait venu où la prophétie devait s'accomplir. Le P. Jean lui répondait, avec sa prudence ordinaire: « Laissons mûrir cette idée, nous verrons ce qu'elle deviendra. Voici pour le moment ce que j'en pense : si cette maison existait, j'irais y demander place, et le mieux pour moi serait d'y faire la cuisine et d'y nettoyer les souliers. Quant à créer l'œuvre, je dis avec Jérémie : a, a, a, Seigneur je ne sais pas parler, car je ne suis qu'un enfant ; et je n'entends pas Dieu me répondre : ne dites pas que vous êtes un enfant, car vous irez partout où je vous enverrai et vous direz tout ce que je vous commanderai ( i ) . L'orage actuel n'a pas l'air de tourner à la liberté religieuse; je ne rejette rien, mais prions. »

Cette sagesse de conduite ne l'empêchait pas de sentir un attrait toujours plus vif pour la vie religieuse, et c'est par là que Dieu l'attirait peu à peu vers lui. Il se demandait s'il ne devait pas sacrifier ses goûts de modestie, de vie cachée, pour entreprendre une œuvre toute à la gloire de Dieu et si bien appropriée aux besoins pressants des temps actuels. De son côté, sans l'avoir jamais vu, sans le connaître autrement que par sa correspondance, la Mère Fondatrice sentait une assurance intime que le serviteur de Dieu était choisi pour cette mission. « Lorsque nous regardions la petite maison de la

(i) Jérém. cl.

Maguelonne — nom de la campagne des de Gérin devenue le couvent des Victimes — qui est à l'extrémité de notre enclos, nous nous disions : Voilà où commencera l'œuvre des Prêtres-Victimes. Nous étions convaincues qu'un jour notre petite communauté serait étayée et nos règles rectifiées et fixées par lui. Nous espérions fermement que nos aumôniers n'étaient là qu'en attendant celui qui nous semblait destiné. »

VIL Cependant les obstacles grandissaient et semblaient enlever tout espoir. MsT Rivet s'attachait toujours plus à son secrétaire intime. En septembre 1848, il lui proposa la supériorité des Ursulines de Montigny, en remplacement du supérieur du grand séminaire, trop surchargé d'occupations. Le P. Jean lui fit observer qu'il ne pouvait que difficilement s'éloigner de son aumônerie des aliénés dite de la Chartreuse, et que cette charge l'obligeait à bien de voyages. La vraie raison qu'il n'osait dire, c'était son attrait toujours plus fort pour la vie religieuse, soit chez les Capucins, ou bien chez ce qu'il appellait le projet de Marseille ; mais ce qu'il n'avait pas le courage de dire à son évêque, il le dit à son grand-vicaire, M. Colet, homme très remarquable, son ami intime, plus tard évêque de Luçon, mort archevêque de Tours.

M. Colet, qui le connaissait à fond, convint qu'il était fait pour la vie religieuse, que le projet des Victimes, conforme au besoin du temps, exécuté par lui, n'avait rien d'absurde ; que le tout était de savoir si Dieu le voulait, et, en attendant, qu'il devait refuser la supériorité des Ursulines. « Le plus grand obstacle que vous rencontrerez, ajouta-t-il, sera Mon-

seigneur. Vous êtes le prêtre qu'il a le plus aimé, il fera jouer tous les ressorts sur votre cœur. Ne parlez pas surtout de votre projet de Marseillle. » Malgré cet avis si favorable, M. Colet le pressa peu après d'accepter la cure de Beaune, et la charge de vicaire-général. Confesseur de Mme d'Arbaumont, il prévoyait d'immenses obstacles de la part des parents, il s'effrayait à la pensée de les affronter.

Cependant les goûts monastiques croissaient toujours dans son âme. Il promettait, si Dieu faisait réussir ses projets, d'aller pieds nus, de porter l'habit pauvre, de pratiquer une vie excessivement austère. M. Galais goûtait cette ignominie monastique, et le P. Jean, appuyé sur son conseil, s'y tenait fortement attaché. La Mère Prieure n'y tenait pas moins et, pour faciliter toutes choses, elle lui proposa de devenir leur aumônier. Une fois à Marseille, il lui serait plus facile de se mettre en rapports fréquents avec les supérieurs ecclésiastiques et de traiter du projet des Prêtres-Victimes. L'aumônerie des sœurs était précisément vacante. M. Galais y vit une circonstance providentielle et approuva fort cet essai; ni l'un ni l'autre ne considéraient la chose qu'en elle-même, sans tenir compte des obstacles humainement insurmontables. Mais aussi l'un et l'autre ignoraient la puissance des moyens qu'employait ce saint P. Jean, pour emporter le cœur de Notre- Seigneur comme d'assaut. 11 se livrait, en effet, à des austérités dont les détails font frémir et qui n'ont peut-être jamais eu d'imitateurs dans notre siècle. Il se disposait ainsi au sacrifice bien plus douloureux de ses parents bien aimés et de son évêque si respecté ; nous ne parlerons pas du sacrifice de sa position si brillante selon le monde, elle ne pouvait

peser dans la balance d'un cœur si dévoué, mais ses parents ! il les avait habitués dès longtemps à tous les sacrifices, il comptait sur le bon Dieu pour les consoler. Mais son évêque ! outre le chagrin immense qu'il allait lui donner, son autorité sur lui était indiscutable ; comment surmonterait-il ce double obstacle de la tendresse s'appuyant sur l'autorité ? D'ailleurs, lui-même comprenant que Dieu lui demandait un grand sacrifice, un sacrifice héroïque et exceptionnel, ne savait pas encore au juste en quoi il consistait. La pente était pour les Victimes, mais comment son évêque, au moment où il voulait le faire son grand-vicaire, l'homme de sa droite, de son cœur, consentirait-il à son départ pour une œuvre problématique, qui n'était rien encore qu'un simple projet, . ou pour être aumônier d'un couvent de religieuses, alors qu'à Dijon il manquait de prêtres ! La raison, la tendresse, la reconnaissance, le droit épiscopal, tout était contre le P. Jean, il le comprenait bien avec son grand jugement ; mais qu'étaient tous ces obstacles si Dieu lui-même se chargeait de les aplanir ? Il y comptait et, au milieu de ses déchirements, son âme demeurait en paix, consolée par cette pensée. La lutte devait être longue.

Sur ces entrefaites, son digne directeur, M. Galais, allant à Plombières, se détourna pour venir le voir à Dijon. Mais, Dieu gardant son secret, il leur fut impossible de rien conclure. M. Galais se contenta de lui dire d'attendre et de prier sans renoncer à son projet, mais sans s'y attacher trop fortement. « Peut-être, ajouta-t-il, l'idée d'être aumônier de ces religieuses serait tout ce que Dieu veut pour un temps. Dans ce cas, il faudrait agir bien simplement

avec les deux évêques de Dijon et de Marseille. » Et le P. Jean, racontant cette entrevue à la Mère Prieure, lui écrivait : « M. Galais est frappé de la confiance que vous avez en moi. Il veut que je sois votre petit sénateur et secrétaire pour vos écrits et vos règles ; et, quoi qu'il résulte pour notre union, que je m'occupe sérieusement à rédiger vos essais de règles. En attendant, il est très content de ce qui existe, de votre esprit, de votre austérité, de votre pauvreté et surtout de prendre et préférer les pauvres, les infirmes qui pourraient suivre la règle. Il m'a dit à plusieurs reprises : C'est vraiment chrétien. Il a vu votre petite sœur la poupée et lui a souri. »

Les années 1848 et 1849 s'achevèrent sans apporter de changement dans sa position. Il redoublait de prières, d'humilités, de pénitences, sachant que tout vient à point à qui sait attendre, selon la maxime des saints : Bonum est prœstolari cuni silentw saintare Dei (1). Moins l'homme agit, plus Dieu fait son œuvre. C'était la méthode constante du saint M. Galais, c'était celle du P. Jean.

Cependant, devinant son attrait pour la vie de dévouement, chacun voulait sel'attacher pour divers projets. Le P. Louis de Lavagne, capucin, son ami," voulait l'envoyer aux missions du Canada. Le P. Jean aurait tout accepté, si telle eût été la volonté de Dieu. M. Galais consulté répondit par un non formel. Il le conjure alors de bien consulter Dieu pour son affaire, ajoutant « que pour lui il avait de la patience dans son sac. » Néanmoins, ces tiraillements prolongés le faisaient beaucoup souffrir. M. Galais le soutenait dans ces luttes pénibles. Le 13 janvier 1849

(1) Thren. ai, 26.

- H3 il lui écrivait : « Je vois mon cher ami que vous êtes toujours possédé de l'idée du rien, et en vérité je n'en suis pas éloigné moi-même. Quant à l'exécution, je vous avoue que je n'y vois goutte, et si notre divin amour veut la chose, il faut qu'il le déclare hautement et qu'il la crée, pour ainsi dire, par un fat spécial. Je jette les yeux autour de moi et je ne vois pas de compagnon à vous donner. Je doute même que, dans le cours ordinaire de la Providence, les bonnes et excellentes âmes, dont j'ai plusieurs sous la main, aient jamais des attraits analogues aux vôtres, en ce qu'ils ont de spécial à la vie de Victime. Néanmoins cela peut venir, car j'ai vu ici des gens de toutes sortes. Mais des Victimes puantes et saintes, comme disait M. Olier, disgraciées et joyeuses, ou au moins fortes et immolées, voilà ce que Notre-Seigneur ne nous envoie pas tous les jours. Si votre projet se réalise , Dieu seul se réserve la conduite de toute l'affaire. »

VIII. — Nous avons vu M. Galais conseiller à son disciple, de quelque manière que le projet dût se réaliser, d'agir franchement avec Nos Seigneurs de Marseille et de Dijon. La Mère de Gérin, suivant ce conseil, s'en ouvrit le 8 octobre 1849 au supérieur de sa Communauté, M. Tempier, prévôt du chapitre, vicaire-général, l'un des principaux fondateurs de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée. C'était un homme vénérable, cachant sous des formes un peu abruptes un des meilleurs cœurs qu'on pût rencontrer. Vicaire-général depuis le rétablissement du siège de Marseille en 1824, il avait concouru à toutes les œuvres qui ont immortalisé le long et fécond épiscopat de M?r de Mazenod, Habile admi-

nistrateur, type de la plus absolue fidélité à son évêque, c'était encore un éminent directeur de religieuses, plus capable que personne de comprendre le projet du P. Jean et de la Mère fondatrice. Impossible de dire combien de communautés lui doivent à Marseille leur fondation ou leur établissement. Il était le père de toutes, pliant avec une facilité merveilleuse son esprit à leur esprit, saisissant les côtés divers de chaque vocation, les approuvant toutes quand il y voyait le cachet de Dieu, admirant cette diversité, trop grand cœur pour donner ses préférences à aucune, trop grand esprit pour s'effrayer de cette multiplicité d'ordres religieux qui effraie les petits caractères sans portée. Puisque le démon multiplie les lieux de corruption, pourquoi les saintes âmes ne multiplieraient-elles pas les lieux de bénédictions? C'est avec de pareils principes, qui étaient aussi ceux de son évêque avec qui il ne faisait qu'un endroit et en fait, qu'ils ont entouré cette immense ville de Marseille, d'une ceinture de couvents, qui font plus pour la garde de la Cité en élevant vers Dieu nuit et jour leurs prières, que la force des baïonnettes ou les habiletés de la politique. Il était facile de s'entendre avec un pareil homme ; la Mère Prieure écrivait au P. Jean cette entrevue : M. Tempier l'écouta en silence avec cet air d'attention qu'il apportait dans toutes les circonstances importantes. Trouvant la chose très grave, quoique l'approuvant pour sa part, il l'engagea à en parler elle-même à Msr de Mazenod, alors absent pour un mois. Il insista particulièrement pour que le prêtre en question en parlât à son Evêque. C'était un premier pas en avant à Marseille, mais ce n'était pas un avancement des affaires à Dijon, où le

- n5 - P. Jean était plus à même de juger des immenses obstacles qui s'élevaient de tous côtés. Demander son exeat à son évêque pour être simplement aumônier de religieuses dans un autre diocèse, il n'y fallait pas songer; le lui demander pour aller fonder à Marseille une Communauté nouvelle de Religieux Victimes, ce n'était pas plus facile ; ces sortes de projets ne trouvent jamais de faveur, les évêques demandant avec raison des signes évidents de la volonté divine. S. Bernard, son compatriote, était parti dans des circonstances semblables avec trente compagnons, mais le P. Jean était seul et d'ailleurs, au temps de S. Bernard, la faveur était aux fondations monastiques si peu comprises dans notre siècle. Si Dieu voulait que ce dessein se réalisât, la première chose c'était d'y renoncer, afin de lui donner la réussite par la protection unique de sa bonté. Le P. Jean le comprit bien et sa pensée se retourna vers son idée première, les Capucins. M. Galais, suivant les règles ordinaires de la prudence, tout en regrettant l'affaire de Marseille, pensa qu'il pourrait satisfaire chez les Capucins son attrait de Victime et le faire partager à ces vénérables religieux. Tout ceci se passait le 15 janvier 1850; après neuf ans d'anxiétés , de souffrances morales , d'austérités effrayantes, la solution approchait, mais au prix de quelles dernières et cuisantes douleurs! Que ce bon Père dût souffrir et faire souffrir! Fils unique tendrement aimé, il était la seule consolation de ses parents ; il le savait, le sentait, il ne jugea donc pas à propos de risquer un choc direct où les émotions eussent été trop vives, et les entraves mises par ses parents trop fortes pour sa sensibilité. M. Colet, vicaire-général, son bon ami et le confesseur dç

Mme d'Arbaumont, se chargea de panser la plaie en les aidant à chercher en Dieu, la consolation dont il est seul la source. Mais il refusa d'aborder son évêque ; le P. Jean dut seul affronter le combat : il fut terrible et en rapport avec leur mutuel attachement. Le 8 février 1850, il ouvrit le feu, par une lettre aussi humble qu'explicite, et, ainsi précédé, il se présenta le lendemain à l'évêché. Msr Rivet avait eu le temps de préparer sa réponse, il refusa carrément son consentement. L'humble secrétaire lui allégua le droit que lui donnait l'Eglise d'entrer dans un état plus parfait ; le débat fut très long et très orageux, et cette journée, disait le P. Jean, « fut une des plus douloureuses de ma vie. » Monseigneur fit jouer tous les ressorts, il se montra tour à tour doux et sévère, triste et affectueux, il pria et menaça : en somme c'était l'affection qui dominait en lui ; rien n'aurait pu le séparer de ce prêtre de son cœur; il ne concevait pas que la séparation vînt de lui. Le P. Jean ne souffrait pas moins; il sortit de cette pénible et longue séance le cœur brisé, mais non atterré, décidé à aller jusqu'au bout. Chose étonnante, le nouveau cours des événements semblait briser à jamais le lien qui l'unissait aux Victimes de Marseille ; chacun allait marcher dans une voie diverse, tout projet d'aumônerie des Victimes ou de fondation d'un ordre d'hommes semblait abandonné, et cependant le P. Jean et la Mère Prieure conservaient une espérance invincible que ce dessein de Dieu s'accomplirait. Quand et comment ? c'était son secret ; en fait, le P. Jean, en faisant ce que S. Augustin appelle ma gni passus extra viam, se rapprochait au contraire du terme ; tout l'y conduisait contre toute prévision.

Un travail difficile et important dont Msr Rivet l'avait chargé et qui exigeait de longues recherches, les occupations simultanées du saint ministère avaient empêché le P. Jean de travailler à la révision des règles des Victimes. M. Galais, qui s'intéressait grandement à ce travail, le regrettait beaucoup. Il fut donc convenu qu'avant d'entrer chez les Capucins, le P. Jean s'arrêterait quinze jours à l'aumônerie de la Maguelonne, pour faire cette œuvre. Ni l'un ni l'autre ne se rendait compte de ce qu'il fallait de temps pour connaître à fond cette communauté, son esprit, ses usages, ses besoins. C'était une affaire de plusieurs années, comment y suffire en deux semaines ? Msr Rivet avait demandé six jours pour donner sa réponse définitive. Le 14 février, le P. Jean se présenta de nouveau à l'évêché. Cette fois, l'assaut ne dura que trois quarts d'heure. « Mais , doux Jésus, écrivait le P. Jean, la force en remplaça la longueur. » Monseigneur insista surtout sur la blessure profonde qu'il allait faire à ses pauvres vieux parents et qu'il lui faisait à lui-même, précisément quand il comptait le plus sur lui. Cependant, comprenant bien que tout était irrévocablement fini, l'évêque souleva lui-même la question de l'époque du départ, en alléguant l'impossibilité de le remplacer pendant le carême. Le P. Jean offrit de partir après Pâques ; le Prélat voulait un plus long délai : le P. Jean comprit que cet ajournement de semaine en semaine mènerait à une époque indéterminée. Il laissa cependant l'orage se calmer et, le 21 février, à la suite d'une nouvelle visite et de nouvelles objections, Msr Rivet finit par céder et le départ fut fixé après Pâques. Tout étant ainsi réglé, la conversation devint plus amicale,

mais n'en fut que plus pénible, car alors l'un et l'autre sentirent la cruelle blessure de leur cœur : le Prélat perdait l'ami, le fils, qu'il aimait le plus; le P. Jean perdait un vrai père et sa douleur personnelle se joignait à une autre bien plus cuisante pour lui, la peine qu'il lui faisait. Aussi ne put-il plus retenir ses larmes qui remplissaient ses yeux, sa voix et son cœur, La grâce l'avait emporté sur la nature, mais la nature reprenait ses droits; le saint évêque n'était pas moins ému, c'était une scène déchirante ; le P. Jean sortit ou plutôt s'échappa, n'y pouvant plus tenir. Monseigneur lui avait dit qu'il porterait la question de l'époque de son départ à son conseil. Le lendemain, un billet bien sec du secrétaire-général lui annonçait que,« vu les motifs pour avancer son malheureux départ, il pourrait l'effectuer quand il voudrait. »

Vingt-sept ans après, en octobre 1877, passant à Dijon, nous fûmes saluer M§r Rivet sur le désir du P. Jean. La réception de ce saint Prélat fut aussi affectueuse que possible : il nous parla avec l'expression de la tendresse la plus vive de ce bon P . Jean, mais il nous fut facile de comprendre que les années n'avaient pas fermé la blessure et que son affection, toujours aussi vivace, n'avait pas encore pardonné son départ. Pourtant, plus tard, allant à Rome, il s'arrêta plusieurs fois à Marseille, dina chez le P. Jean, et l'accabla des marques de sa tendresse. Il ne lui pardonnait pas, parce qu'il l'aimait toujours.

IX. — La dernière semaine de février et les premiers jours de mars se passèrent littéralement sur la croix. Le Père avait fixé son départ au 7 mars ; une

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indiscrétion de sa cuisinière, qu'il avait dû mettre dans le secret, faillit tout découvrir et l'obligea de brusquer sa fuite le 5 mars. Nous disons sa fuite, car, se sentant incapable de supporter les scènes qui l'attendaient chez ses parents, il partit sans les prévenir. Ecoutons -le raconter lui-même ces derniers moments à la Mère fondatrice à qui il écrivait de Lyon, le 6 mars :

Que le royal Cœur de Jésus soit loué pour la force qu'il m'a donnée et qu'il ait pour agréable ce que nous essayons pour son amour. Après l'indiscrétion de ma sainte cuisinière, je passai la journée du 4 dans des appréhensions cruelles de me voir arriver ma mère. Je me hâtai d'achever mes derniers préparatifs ; j'employai la nuit entière à brûler des papiers, écrire et faire mon paquet. A 11 heures, je crus entendre le bruit d'une clef que l'on passe dans une serrure. Quel effroi ! je craignais d'avoir été trahi ; enfin jusqu'à l'embarcadère, j'ai craint de rencontrer ma pauvre mère. Il m'est impossible de vous donner une idée de la souffrance et des angoisses de cette nuit! Le 5 mars, mardi, à 5 heures du matin, le wagon m'emportait. En passant près de lamaison paternelle, j'y envoyais une bénédiction ; une heure après, je bénis le petit Carmel de Beaune. A 7 heures, j'étais à Châlons, à 8 heures dans le bateau et à 2 heures et demie à Lvon, où j'ai vu la sœur Rocoffort (sainte demoiselle de Marseille adonnée à toutes les bonnes œuvres). Ce matin, messe à la Visitation pour toutes les personnes que j'afflige. Je n'ai pas hésité une minute, ni bronché au milieu du plus amer des angoisses. La conscience m'a dit : Tu as bien fait. Je vous arriverai lundi. Je me réjouis de passer quelques jours dans votre solitude. J'ai des nouvelles de Dijon, les premiers assauts ont été terribles, mais cela va aussi bien que possible. Le P. Charles (M. Colet) a été d'un dévouement admirable ; le bon Dieu l'a fort assisté.

Dans cette nuit du 4 mars, le P. Jean avait écrit la lettre suivante à M. Colet. Elle est si belle, si

touchante que nous ne pouvons résister au bonheur de la copier. Nous pourrions l'analyser, mais, pour tant d'âmes obligées de passer à travers de pareilles épreuves, qui pourrait suppléer à ce langage de la sainteté, prise pour ainsi dire sur le fait, car le P. Jean ne pouvait alors prévoir ce que deviendrait cette lettre que nous avons le bonheur d'avoir, par un hasard providentiel.

Dijon, le 4 mars 1850.

Monsieur le Vicaire-Général,

Comment commencerai-je cette lettre ?... Je viens demander à votre charité et à votre amitié un service devant lequel je reculerais peut-être moi-même. Il y a 8 ans que je me crus appelé à entrer en religion; je. fis une tentative, mais mon projet était insuffisamment mûri alors. Depuis huit ans, je n'ai point passé un seul jour sans regretter de

l'avoir abandonné En vain, j'ai fait des efforts constants

pour éloigner de moi cette pensée qui était tout à la fois mon plus ardent désir et ma plus cruelle peine : le besoin de rentrer dans la carrière est revenu comme invincible. En présence d'un tel attrait, j'ai dû examiner quelle était vraiment la volonté de Dieu à mon égard. Après de longues réflexions , un combat de huit années et l'emploi de tous les moyens de prudence que la nature de cette détermination demandait, je me crois appelé à faire à Dieu le sacrifice de ce que j'ai de plus cher en ce monde pour servir le Seigneur dans la vie religieuse et travailler au salut des âmes. Oui, j'ai une conviction intime que Dieu m'appelle et que telle est sa volonté. Je n'ai d'autre voie à prendre que d'obéir.

Aucune peine, aucun désagrément, aucune déception, rien d'humain, je pense, ne me détermine. Monseigneur est plein de bonté pour moi, je pourrais travailler utilement comme prêtre, tout me sourit. Mais, dès le Séminaire, j'ai soupçonné que Dieu me voulait totalement à lui, et qu'il

avait dessein de me demander de grands sacrifices en retour de ses merveilleuses bontés pour moi.

J'ai trop tardé, je pense, j'ai résisté longtemps, non à cause de moi : car, quelle vocation plus heureuse et plus belle ! Si j'étais seul, ma joie irait jusqu'à l'excès d'avoir ce chemin à parcourir. — Mais vous sentez le côté terrible de cette affaire.

Entre Dieu cependant qui m'appelle et les liens les plus

chers, je ne pouvais hésiter Mon parti est pris depuis

quelque temps, il fallait bien arriver à l'exécuter.

En parler à l'avance était impossible , j'eusse été mille fois plus cruel en annonçant moi-même un tel événement.

Je pars donc Mais, à qui confier ceux que je n'ai pas le

courage de nommer dans cette lettre ! Ils ne se doutent de rien, bien qu'il me soit difficile de comprendre comment ma contenance embarrassée et mon excessive réserve sur bien des points ne leur eût pas fait deviner depuis longtemps le dessein que je réalise aujourd'hui. Ah ! ce n'est pas défaut de tendresse ni sécheresse de cœur, mais la perspective d'un si grand sacrifice m'était une gêne perpétuelle et bien douloureuse, et quelque chose arrêtait malgré moi les effusions de tendresse qui n'auraient abouti qu'à rendre le déchirement plus redoutable.

C'est vous seul, Monsieur et vénérable Ami, qui pouvez me rendre ce pénible service. Il y a longtemps que je pense à vous pour le moment où je me trouve. Dieu, il me le semble, m'a inspiré de compter sur vous, et c'est lui qui me donne la hardiesse de vous demander de prévenir, de soutenir, de consoler ceux que je blesse si cruellement.

Il faut que j'aie la p'us profonde persuasion que votre charité est sans bornes, pour oser vous adresser cette lettre et vous donner une telle commission. Dieu seul pourra vous le rendre et il le fera avec surabondance.

Il y a dans le cœur de ma pauvre mère assez de religion pour porter ce coup, malgré son extrême sensibilité ; mon père est plus fort par lui-même, mais le secours d'une foi vive lui manque, hélas ! Cependant je sais de science certaine qu'il est assez sensible à la pensée de Dieu, pour que la religion lui aussi le console. Dites-leur bien que mon cœur leur reste ; que toute correspondance ne sera point

rompue, que je ne prends ce parti ni par découragement, ni par misanthropie, mais par une conviction inébranlable de la volonté divine qui me commande d'essayer, et dans l'espoir d'utiliser au profit de la religion à laquelle je suis tendrement dévoué, et pour le salut des âmes ignorantes et égarées, ce que Uieu m'a donné de forces. Il y aurait quelques chose de trop cruel en ce moment à leur dire que je suis heureux... à l'instant où je les afflige, convient-il que je parle de la joie qui, avec la douleur la plus vive se mélangent dans mon cœur ? Si cependant ce point ajoute à leur peine, veuillez leur dire qu'il n'y a de vrai bonheur qu'à suivre Dieu, à tout sacrifier, à tout donner pour travailler à sa gloire, que je n'ai qu'une seule peine (cruelle il est vrai), celle de blesser si profondément leur cœur. Ah ! s'il plaisait au Seigneur de leur donner, comme je l'en supplie, sa pleine lumière, ils envieraient mon sort. La vie est si courte, semée de tant de peines ; tout ce que nous y faisons a si peu d'importance vraie, que ce m'est un privilège d'être appelé au parti que je prends. Ils verraient aussi que la vie apostolique que j'embrasse est, je le crois, la plus propre à mes aptitudes et à mon caractère, que c'est là que je sauverai le plus d'âmes, et que, s'il y a quelque chose de grand à se dévouer pour acquérir aux yeux du monde la réputation et la fortune en remplissant des emplois honorables, il est bien plus noble de se consacrer à faire entrer des âmes dans l'heureuse éternité.

Je n'ose demander à Dieu une telle grâce, mais j'espère fermement qu'il fera à mes parents affligés celle de les soutenir et de les conserver ; et qu'il les dédommagera arrrplement du grand sacrifice qui leur est imposé.

Que d'exemples, que d'événements semblables et où Dieu a tout adouci d'une façon inespérée ! — Il est le maître des cœurs. C'est lui qui m'appelle, plus que je ne vais moimême. Oui, oui, il sera leur soutien et leur force.

Quant à moi, j'éprouve dans ce moment un rude combat, j'en suis épuisé; — mon pauvre cœur a reçu tant de coups, qu'il ne sent plus rien ; je suis plus mort que vif. Ah ! quel moment !... ah! Seigneur je vous donne tout. Je puis dire qu'à cette heure, malgré la satisfaction profonde que j'ai d'embrasser la vie où vous m'appelez, je me mets pour

vous dans la peine la plus vive. Non, mon Dieu, je ne vous refuse pas, il me semble. — Je vous conjure donc d'avoir égard à ma prière, et de soutenir mes parents bienaimés. — Rendez-leur tout en bénédictions et en grâces, et faites que nul ne manque à notre réunion dans le Ciel.

Veuillez, Monsieur et digne Ami, leur dire ces sentiments que j'éprouve en ce moment d'une manière si vive.

Ma reconnaissance sera sans bornes, mais, que vous rendrai-je ? — Dieu seul, Dieu seul paiera ma dette.

Je mets toute cette affaire aux pieds de la Croix et dans le Cœur de Jésus-Christ qui est le vrai et unique consolateur ; je la recommande à la très-sainte Vierge et à tous mes saints patrons et anges gardiens. Je suis

P. -S. — J'écrirai très prochainement à mon père et à ma mère, aujourd'hui ce n'est pas à propos, et je ne m'en sens pas la force.

A cette lettre admirable de cœur, comme on en fait quand on sent comme le P. Jean, M. le grandvicaire répondit le lendemain :

Mon bien cher Ami,

J'ai passé ce matin une heure avec Madame votre Mère que j'ai pu voir seule. La première explosion de douleur a été violente. Je l'ai dissuadée d'abord de partir pour Lyon, lui faisant prévoir qu'il y aurait danger, en agissant ainsi, de vous faire partir pour l'étranger. Peu à peu la foi et la raison ont pris le dessus.

Le soir du même jour, 6 mars, il lui écrivait de nouveau :

Madame votre Mère est mieux, quoique fort affligée encore. Ce matin il y avait beaucoup d'exaltation, ce soir elle est plus calme, elle m'a même dit en présence de Monsieur votre Père, que si vous leur aviez fait la demande d'entrer en religion, ils n'auraient pas eu le courage de vous refuser leur consentement. Monsieur votre Père ne s'est pas irrité, il a même été fort affectueux pour moi. Je lui ai beaucoup parlé de vos talents, de vos qualités ; je ne l'ai

aucunement contredit quand il a fait le procès de votre caractère, mais je lui ai montré dans l'histoire beaucoup de grands hommes qui ne se sont grandis que par leur dévouement et leur abnégation. Enfin, nous en sommes venus à parler de dévouement à Dieu et à l'Église, et il m'a paru comprendre qu'il y avait là quelque chose de solide et de sérieux. Notre conversation, qui a été fort longue et où je me suis associé à tous ses regrets, m'a paru lui faire du bien. Ils doivent venir ce soir ensemble visiter Monseigneur. On sait que vous êtes parti pour Marseille, car François, votre domestique, a lu votre adresse sur la caisse de vos livres. Adieu! que le Seigneur soit avec vous.

Colet, vicaire-général.

Le P. Jean écrivit bientôt lui-même à ses parents. Il le fit avec cet esprit de foi, cette tendresse, cette noblesse de sentiments qui brillent dans tous ses écrits, mais aussi, nous devons le dire, avec cette abondance qui rend la reproduction de ces pages impossible dans un livre où il faut se borner. C'est un vrai traité sur le mépris des choses de la terre et sur le bonheur de se donner tout à Dieu. Sur ce thème, il leur prodigue les consolations les plus tendres, les plus affectueuses que peut exprimer son cœur si bon.

Quelque dure que fut cette épreuve, elle eut été inévitable dans quelque position qu'eût eue leur fils. Ingénieur, il eut toujours été éloigné de ses parents; prêtre, il n'était plus avec eux depuis huit ans ; s'il se fut marié, il aurait formé une nouvelle famille qui l'eut probablement séparé des siens. M. d'Arbaumont le comprenait mieux, mais sa femme plus sensible etplusexaltée ne regardait que la perte présente qui, en effet, était bien grande et dont la douleur lui resta jusqu'à la mort.

C'est ainsi que le P. Jean accomplit son héroï-

- i25 que sacrifice de Victime ; vraie victime en effet, qui, après s'être immolé pendant plus de huit ans par les austérités de la pénitence, en donnant son corps à Dieu, lui donna tout son être par ce dernier triomphe de la grâce sur la nature.

Nous n'écrivons pas pour les gens du monde, nous l'avons déjà dit, incapables de comprendre cette doctrine si chrétienne du sacrifice, de l'expiation et de l'immolation, mais les âmes pieuses la comprendront et beaucoup sans doute admireront ce qu'ils n'auraient pas le courage de faire ; et c'est ainsi que les enseignements de l'Evangile conserveront toute leur vie jusqu'à la fin des temps, par l'application qu'en feront toujours quelques vrais disciples de Jésus-Christ, même dans les époques qui semblent livrées, comme la nôtre, à tous les égoïsmes du sensualisme le plus effréné. Ah ! que le monde serait moins malade, si ce saint religieux avait des millions d'imitateurs ! Cette dernière réflexion, nous le croyons, arrêtera le blâme sur les lèvres des censeurs.

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