CHAPITRE V
Depuis l'arrivée du P. Jean à Marseille jusqu'à l'époque de ses missions, 18 50-1851.
I. Arrivée à Marseille. — II. Les Capucins. — III. Graves oppositions à Marseille. — IV. Graves oppositions à Dijon. — V. Les obstacles sont aplanis. — VI. La Vêture.
près mille péripéties, Dieu venait donc ;de réunir dans la même vocation ces deux grandes âmes, si bien faites pour se comprendre et pour travailler de concert à cette œuvre commune des Victimes du Sacré-Cœur de Jésus. 11 y avait chez le P. Jean un reflet de la douceur et de l'amabilité de S. François de Sales ; la Mère Marie Victime de Jésus crucifié avait quelque chose de l'énergie de Ste Jeanne-Françoise de Chantai et, comme elle, la plus respectueuse affection pour son nouveau directeur, si souvent entrevu dans ses oraisons qu'elle l'attendait patiemment avec la plus entière assurance. Plus âgée de vingt ans que le P. Jean, elle était arrivée au terme de ses désirs ; il n'en était pas de même du bon Père : bien des luttes allaient encore traverser sa vie avant de se fixer là où Dieu le voulait.
Le lundi, 11 mars 1850, il arriva donc au seuil de ce monastère qu'il ne devait plus quitter jusqu'à sa mort. « A onze heures trois quarts, écrit la Mère Prieure, nous étions au parloir, la Mère Sous-
Prieure et moi, aux pieds de ce bon Père, lui demandant sa bénédiction. Il nous la donna d'un ton grave et sérieux que je n'oublierai jamais. Laus Deo, ajouta-t-il, Jésus, Marie, Joseph. Je relevai la tête et lui dis : «Est-ce bien vous, mon Père ? Il me répondit: Est-ce bien la Mère Prieure ? — Oui, c'est le sac de péché. — En tout cas, vous n'êtes pas seule, répliqua-t-il, nous nous faisons compagnie. »
Un petit incident fortuit donna à cette entrevue un air de fête. Midi sonnait et la sœur chargée de faire tinter la cloche pour Y Angélus s'imagine que le lendemain était la Saint-Joseph, grande fête de la Communauté ; elle se trompait de huit jours. Elle sonna donc la cloche à toute volée, comme pour annoncer à tout le quartier l'arrivée de l'homme de Dieu. « En sortant de la chapelle qui était alors dans l'enclos, continue le journal de la Mère Prieure, je conduisis le bon Père à ce que nous appelions le presbytère, au bout de la campagne, au coin de la rue Jobin, où notre aumônier, M. l'abbé Pinéda, l'attendait, avec M. Plumier notre confesseur, venu tout exprès pour fêter son arrivée. »
Le lendemain mardi, après avoir dit la sainte Messe et donné la communion à toutes ses futures filles, le P. Jean rendit visite à M. le chanoine Beaussier, puis à M. Tempier. Celui-ci, avec sa sûreté de coup-d'œil, vit bientôt à qui il avait affaire, et lui donna immédiatement la permission de prêcher et de confesser les sœurs. Son premier ministère s'exerça auprès de la sœur Véronique, cette pieuse demoiselle Dervieux, cause première et inconsciente de sa vocation, ainsi que nous l'avons raconté, et qui mourut saintement peu après. Pendant le reste du Carême, il prêcha dans la Communauté
— loi —
trois fois par semaine. En avril, il entendit comme confesseur des Quatre-Temps toutes les sœurs, dont il allait devenir plus tard le confesseur habituel.
Cependant, dans la joie de cette arrivée, tout le monde semblait oublier que le P. Jean n'était là qu'en passant, pour deux ou trois semaines au plus. Il n'avait quitté Dijon que pour entrer dans un Ordre solennellement approuvé par l'Eglise. Jamais on ne lui aurait permis de le faire pour être simplement directeur d'un couvent de femmes, ni même pour devenir fondateur d'un nouvel ordre d'hommes. Les lois de l'Eglise sont sages, elles permettent à chacun de tendre aune plus haute perfection, en embrassant la vie religieuse. L'évêque peut différer son consentement pour éprouver la sincérité d'une vocation, il le peut encore pour se donner le temps de remplacer un sujet dans un poste qui demeurerait vacant, mais il ne peut refuser absolument ; tel est le droit canonique, et voilà pourquoi, après avoir fait toutes les oppositions que lui inspirait son cœur, le saint M§r Rivet avait dû céder devant un droit évident, le droit qu'avait M. d'Arbaumont à se faire capucin. Mais il n'avait cédé que devant cette considération. Que sont les pensées des hommes à côté des desseins de Dieu ? Quel ordre se serait jamais fondé, si celui que Dieu inspirait n'était pas arrivé à son but malgré tous les obstacles, et, à vrai dire, précisément à cause de ces obstacles ?
Le P. Jean n'étant donc venu à Marseille que pour faire les constitutions du couvent des Victimes, se mit incontinent à l'œuvre, lisant avec attention, chapitre par chapitre, article par article, l'essai écrit, il y avait neuf ans, par la Mère Marie Victime
de Jésus. Il croyait en finir dans quelques jours, toute la communauté partageait cet espoir; ce devait être l'œuvre de six années. La fin de mars et le commencement d'avril se passèrent ainsi, et, renonçant à faire ce travail en si peu de temps, le P. Jean allait partir pour les Capucins. Un vent du mistral, aussi violent que froid, comme il souffle ordinairement en Provence à l'époque des équinoxes, fit différer encore son départ. On lui représenta que la nudité des pieds et de la tête serait dangereuse pour lui dans un pareil moment ; il ajourna jusqu'au commencement de mai. Remarquons une chose étonnante et qui prouve bien la prudence de ces deux saintes âmes. Depuis plusieurs années, et dans la correspondance la plus intime, elles ne s'entretenaient que du projet , comme elles l'écrivaient. Dieu venait de les réunir, et, pendant six semaines, pas une fois ni l'un ni l'autre n'en dirent un seul mot. Chaque matin après la Messe , la vénérée Fondatrice accompagnait le P. Jean jusqu'à la porte du jardin du presbytère qu'elle refermait ensuite sur lui ; en route, on causait de mille choses ayant rapport aux intérêts de la communauté; mais, du projet si longtemps caressé, jamais un mot: chacun de son côté attendait le moment de Dieu et agissait comme si ce moment n'eût jamais dû arriver. Il devait arriver cependant , mais sans que les hommes s'en fussent occupés ; Dieu voulait faire tout seul et être le seul fondateur des Victimes.
II. — On se rappelle la Mère Bernard, ancienne supérieure de l'Asile des aliénés de Dijon, que le P. Jean avait en si haute estime. Elle était alors à Montpellier et désirait ardemment voir son ancien
directeur pour le consulter sur un sujet fort grave. Le P. Jean ne crut pas devoir lui refuser ce service de charité ; d'ailleurs, ce n'était qu'un petit détour, et en revenant il s'arrêterait définitivement à Aix chez les Capucins. Il y arriva le 23 avril ; son ami, le P. Louis de Lavagne, devait aller avec lui à la Sainte-Beaume, et au retour lui faire commencer son noviciat. Le P. Louis était absent; ce fut une grande déception pour le P. Jean. Les PP. Capucins le reçurent avec la plus affectueuse cordialité ; il trouva dans cette maison tout ce qu'il pouvait désirer d'abjection et de pauvreté, et cependant il ne s'y sentit pas comme dans le lieu de son repos. C'est tout ce que disent les notes que nous avons sous les yeux et nous n'en dirons pas davantage. Ajoutons seulement et brièvement que les plus graves raisons le dissuadèrent d'y demeurer; elles étaient transitoires, mais tout autre eût agi de même à sa place. Une pensée intérieure lui fit alors sentir qu'il allait peut-être contre les desseins de Dieu en abandonnant l'œuvre des prêtres Victimes du Sacré-Cœur, il revint donc à Marseille, après vingt-quatre heures seulement de séjour à Aix.
Le lendemain, 25 avril, la Mère Prieure l'accompagnait comme d'ordinaire jusqu'à la limite de la clôture, quand elle lui dit tout d'un coup : « Vous n'avez pas l'air satisfait. — Mais comment, répliqua-t-il en hésitant? — Je le vois 'par tout votre être ; vous auriez un autre langage, si vous étiez content. » L'œil pénétrant de la Fondatrice, habituée depuis longtemps à lire dans les cœurs, avait deviné. En effet, le P. Jean lui fit part de toutes ses anxiétés. « Il faut tout dire à M. Tempier, s'écrièrent-ils en même temps. » Dieu venait de ressusciter
le projet que tous deux regardaient comme bien mort.
III. — Un mois se passa sans que le P. Jean pût rencontrer M. Tempier ; personne n'était surchargé d'affaires comme lui : grand- vicaire, supérieur du grand-séminaire, assistant de la congrégation des Oblats, supérieur de plus de douze communautés de femmes, sans bruit, sans empressement, sans s'émouvoir, en donnant à chaque chose son temps, il tenait tête à tout ; mais encore fallait-il le rencontrer chez lui, c'est-à-dire au grand-séminaire. Il ne put le voir que le 20 mai, bien décidé à regarder sa décision comme venant de Dieu. Le P. Tempier ne condamna ni n'approuva absolument le projet de fonder une congrégation de religieux Victimes. «Voyez Monseigneur, dit-il, s'il se montre favorable, ce sera une preuve de la volonté de Dieu, car, pour divers motifs, il ne doit pas y être naturellement incliné. Retardez sous quelque prétexte votre arrivée aux Capucins, vous ne pouvez y entrer avec ce doute. » Ne pouvant voir l'évêque de quelques jours, il crut devoir paraître chez les Capucins de Marseille, pour leur donner quelque motif de son retard. Dieu permit que le P. Jérôme, gardien, fût absent. Le pauvre P. Jean était dévoré d'anxiétés et d'inquiétudes, car, malgré sa bienveillance, le P. Tempier était opposé à l'habit monastique, objet de tous ses vœux. Passant devant l'église déserte des Capucines, il se jeta aux pieds des statues de S. François et de Ste Claire, se demandant s'il pourrait jamais renoncer à son amour d'une vie abjecte semblable à celle de ces deux saints : — Non, jamais, se répondit-il à lui-même, et, s'adressant à ces deux sera-
phins .- « Ah ! chers saints, je serai toujours votre enfant, ne m'abandonnez pas. Je vais exposer à Monseigneur et à M. Tempier le projet des Victimes du Sacré-Cœur, pieds nus, habit pauvre, la forme monastique, si on en veut bien; sinon, j'entre aux Capucins. »
Le jour fixé pour voir l'évêque étant arrivé, il se prépara à cette visite importante par un pèlerinage nu-pieds à Notre-Dame de la Garde ; il y célébra la sainte Messe pour obtenir l'accomplissement de la volonté de Dieu. Le bon Prélat lui fit un parfait accueil, l'encouragea à quitter le monde, mais trèspeu dans le projet des Victimes. « Si vous étiez quatre, à la bonne heure, mais les hommes acceptent bien moins les bonnes pensées que les femmes. D'ailleurs, votre évêque de Dijon, voyant que vous n'entrez pas dans un ordre établi, va user de son droit pour vous rappeler dans son diocèse. Je dirai demain la messe pour vous, puisque vous êtes au pied du mur pour une décision, mais ma première impression n'est pas favorable. » Dans cette courte réponse parait toute l'âme de Msr de Mazenod, son jugement exquis lui montrait toutes les difficultés du projet ; mais son cœur si bon, si sensible, avait toujours peur de faire de la peine, pendant que son grand esprit de foi lui faisait craindre de contrarier les desseins de Dieu. Fondateur lui-même d'un ordre devenu considérable, il avait connu les douleurs et les difficultés d'une fondation, plus pénibles encore pour lui à cause de sa grande Jmpressionnabilité. Il était donc ballotté entre ces divers sentiments, sa réponse du surlendemain s'en ressentit : « Je ne puis vous encourager dans ce projet. — Eh bien! répondit le bon Père, tout est dit. J'avais
conclu avec la sainte Vierge, que la volonté de Dieu me serait démontrée dans la volonté de Votre Grandeur ; je la connais maintenant, je suis content. — A merveille, dit l'évêque, qui parut goûter cette sainte indifférence ; laissez pousser votre barbe et soyez un bon Capucin. » C'était le dernier sacrifice que Dieu demandait ; il fut accepté avec la plus entière résignation par le P. Jean et par la Mère Prieure. Il fit ses préparatifs de départ pour le 12 mai. Dieu tenait tous les fils de cette affaire.
La veille, 1 1 mai, il fut prendre congé du P. Tempier et lui témoigna toute sa reconnaissance pour ses bontés. Celui-ci, relevant ses lunettes sur son front, comme il faisait dans toutes les circonstances sérieuses et le regardant avec son œil brillant : « Voyons donc, dit-il, que vous a dit Monseigneur?» Le Père lui raconta ses deux audiences. M. Tempier toussa plusieurs fois, c'était aussi sa manière quand il voulait prendre le temps de réfléchir : « Eh bien ! voici un conseil, non pas que je vous donne, mais une idée que je vous suggère. C'est d'écrire au Prélat de Dijon, puisque c'est de ce côté que Monseigneur voit le principal obstacle. » C'était tomber de Charybde en Scylla ; comment Msr Rivet accepterait-il un projet si contraire à toutes [les données de la prudence humaine ? M. Tempier insiste, le réconforte; il acceptait donc les idées du P. Jean au moins en principe, la joie de celui-ci fut indicible et il voulut immédiatement en remercier la très-sainte Vierge. Une barque lui fait traverser le port et encore nu-pieds il va se jeter à genoux devant la statue vénérée de Notre-Dame de la Garde. Le lendemain, il écrivit à son évèque et, en attendant sa réponse, il fit le pèlerinage de la Sainte-Beaume, s'écorcha les
pieds en allant et reçut une pluie battante sur le dos en revenant. Mais, s'étant fait enfermer dans la sainte grotte où Marie-Madeleine pleura trente ans, il passa une délicieuse nuit tout le temps debout ou à genoux à prier et à chanter à la pâle clarté d'une petite bougie qui éclairait d'une manière mystérieuse les sombres recoins de cette immense grotte. Le silence n'était troublé que par le bruit de la belle fontaine tombant dans le précipice et par les gouttes d'eau qui découlent incessamment de la voûte depuis dix-neuf siècles et qu'on appelle les larmes de Ste Madeleine. Dans les intervalles de ses prières, il se donnait de rudes disciplines. « Cette nuit fut bien courte, disait-il à la Mère Prieure, j'en sortis plein d'amour pour Jésus et pour Ste Madeleine, tout enflammé du désir de faire pénitence et persuadé que l'appui de la sainte était gagné pour le rien. » Au retour, il fut vénérer la tête vénérable de la Madeleine à Saint- Maximin. L'effet de ce pèlerinage ne se fit pas attendre. Dieu avait agi contre toute probabilité sur le cœur de l'évoque de Dijon et quoique sa réponse ne fût pas favorable, cependant, dans un posUscriptiuii, il lui permettait de prendre du temps pour étudier la volonté de Dieu. Le P. Jean n'était pas cependant au bout de ses peines dans cette douloureuse année 1850.
A cette époque, deux ouvertures, qu'il reçut simultanément, lui firent espérer de trouver à Tours des sujets pour son œuvre des prêtres Victimes. Il n'hésita pas à entreprendre ce voyage. La sœur Char- . lotte, supérieure des Filles de la Charité, et la Mère Marie de l'Incarnation, Prieure des Carmélites, qu'il avait connues toutes deux à Dijon, lui écrivirent de la part de M. l'abbé Botrel, saint prêtre, résidant
à Paris, pour lui demander des sujets et fonder une maison de prêtres Victimes à Tours. Le célèbre M. Dupont, que la voix publique appelait le saint homme de Tours, et qui était, en effet, un des hommes les plus remarquables de son temps, s'était joint à elles. Il n'était pas possible de voir Msr de Mazenod, qui visitait les maisons" de son ordre en Angleterre ; le P. Jean profita de ses loisirs forcés. Il fut déçu dans ses espérances, car M. Dupont n'avait pas sur cette fondation les idées qu'on lui avait prêtées. Quant aux religieuses Victimes du Sacré- Cœur, elles n'avaient que le nom de commun avec la communauté de Marseille ; leur voie était toute différente et le Père comprit bientôt qu'il ne s'établirait jamais entre les deux maisons que des liens de la plus étroite charité. Il est bien difficile, sinon impossible, de fondre en une seule deux communautés, ayant déjà leur vie propre, leur esprit particulier et leur existence distincte. Mais ce voyage lui procura une bien grande consolation. Il revit son bien-aimé père, M. Galais, et les jeunes frères du tiers-ordre des Victimes d'Issy, tous bien fervents, promettant tous d'excellents prêtres à l'Eglise. C'est pendant qu'il était au séminaire d'Issy que mourut en odeur de sainteté un de ses jeunes associés , l'abbé Dutilleux, Frère Fidèle de l' Enfant-Jésus, déjà mûr pour le Ciel.
M. Galais, entré tout-à-fait dans le projet, lui donna les plus sages conseils, notamment celui de vivre dans l'austérité et connaissant son esprit d'humilité et de pénitence, il lui proposa S. Jean-Baptiste pour modèle. « Oui, mon cher, dit-il, imitez-le dans son oubli de lui-même, pour ne songer qu'à Jésus-Christ \ entrez dans l'esprit de consécration
qui est de l'essence de la vie monastique ; embrassez l'austérité de sa vie, avancez et ne vous en retirez jamais. » Ces paroles entrèrent dans le cœur du P. Jean, comme si Dieu lui-même les eût prononcées ; des oppositions bien dures allaient lui arriver et précisément d'où il les attendait le moins.
IV. — On se souvient de la grande amitié de M. Colet, vicaire-général deDijon, pour le secrétaire particulier de l'évêque et que le P. Jean appelait le P. Charles de son nom de victime. C'était le confesseur de Mme d'Arbaumont , l'ami de toute sa famille. Il avait orandement favorisé la vocation du P. Jean et voilà qu'usant de son droit de grandvicaire, il lui écrit la lettre la plus mortifiante, le sommant de mettre fin à ses voyages, de se fixer dans ses desseins, le menaçant de le faire rentrer clans son diocèse pour occuper un poste au gré de son évêque. Ce fut sous l'impression de cette lettre si dure et si peu dans les habitudes de M. Colet, prélude d'un bon nombre d'autres aussi sévères, que le P. Jean partit de Paris le jour de la Visitation, aprèsavoir assisté à l'enterrement du F. Fidèle. Il portait une lette de M. Calais à la Mère fondatrice, où il était dit entr'autres choses : « Notre cher P. Jean de la Croix est décidé à retourner près de vous. C'est tout à fait mon avis, et je crois qu'il doit tenter son œuvre à Marseille et non ailleurs. s>
Les lettres si explicites de M. Colet obligeaient le P. Jean à hâter une résolution ; ce n'était pas facile et les obstacles surgissaient de toute part, tous involontaires et très-fàcheux cependant. Il ne put voir M. Tempier que le 12 juillet, mais un grand pas fut fait : M. Tempier ne tenait pas à ses
idées ; il avait l'esprit trop large pour cela ; il faisait les objections que lui suggérait sa sagesse, mais se pliait immédiatement aux idées des autres quand il les croyait venir de Dieu. Il approuva donc l'habit monastique de couleur grise, mais à condition d'attendre le retour de l'évêque, encore en Angleterre. Ce consentement de M. Tempier combla de joie le bon Père, il n'osa pas cependant insister, ce jour-là, pour prendre l'habit tout seul. Cette voie hardie lui semblait le seul moyen pour ne pas ajourner indéfiniment le projet ; il s'avouait pourtant à lui-même que c'était impossible, n'imaginant pas qu'au dixneuvième siècle il se trouva un Prélat disposé à y accéder. Ce qui était impossible aux hommes, était facile à Dieu.
M. Plumier, lui, était grand partisan du projet ; plein d'une foi vive, il excitait de toutes ses forces le P. Jean, devenu son pénitent. Nous l'avons dit, M. Plumier, avec sa prodigieuse humilité, son extérieur par trop négligé, sa simplicité antique, sa vie solitaire et renfermée en Dieu, pouvait passer devant le monde pour un original ; mais ceux qui le connaissaient le regardaient comme un grand serviteur de Dieu, doué du don de conseil. Il pressait d'autant plus que les lettres de M. Colet devenaient plus dures et plus menaçantes. Msr Rivet était plus paternel, il en est souvent ainsi. Mais M. Colet pouvait l'influencer, et, à son premier ordre bien clair, le P. Jean, enfant d'obéissance, aurait dû renoncer à tout et retourner à Dijon, sans avoir besoin des censures ecclésiastiques. Msr de Mazenod ne l'aurait certainement pas protégé, il avait une trop haute idée du pouvoir des évèques. Pourtant, comment faire un pas en avant sans l'autorisation de l'évêque de
Marseille? et l'aborder n'était pas facile, car, nous le dirons tout simplement, ce Prélat, un des plus grands de notre siècle, avait son côté humain. La conduite d'un diocèse aussi peuplé que celui de Marseille .aurait suffi à son activité, mais il était encore supérieur-général des Oblats. Surchargé par ce double poids, il était souvent bien difficile de le rencontrer. Il fallait attendre son retour d'Angleterre ; il revint le 14 avril, mais pour tenir le chapitre général de sa congrégation. Impossible, comme de juste, de le voir pendant tout ce temps. Quand le chapitre fut terminé, ce fut le concile provincial d'Aix ; le P. Jean essaya d'une visite le 4 septembre, entre ces deux assemblées, après s'être préparé ou plutôt avoir préparé le cœur de son évèque par un nouveau pèlerinage à Notre-Dame de la Garde, et par des austérités que nous raconterons plus tard. Le moment n'était pas encore venu, car, en le voyant, Monseigneur s'écria : « Je ne suis pas instruit de votre affaire qui est grave, je ne puis m'en occuper maintenant, je suis trop pressé d'affaires, il faut attendre après le concile d'Aix. » Nous étions habitués à Marseille à ces brusqueries, toujours suivies d'admirables retours d'affection et de tendresse. Le P. Jean, pressé par les circonstances, sortit le cœur tout attristé et alla encore se consoler à Notre-Dame de la Garde, représentant à la Bonne Mère qu'il était au pied du mur. En effet, le lendemain arriva une nouvelle lettre de M. Colet, justifiant pleinement le proverbe : Qui bien aime bien châtie ; et il faut convenir, qu'il le faisait de main de maître. « A sa place, disait l'humble P. Jean, je crierais encore plus fort. » Pendant ce temps, les pauvres religieuses Victimes priaient de toutes leurs forces sans se lasser ni se
décourager, soutenues par leur vénérable fondatrice assurée du résultat, même quand les obstacles grandissaient. Elles devenaient meilleures , se corrigeaient de leurs défauts, se livraient à de grandes pénitences quand on le leur permettait et ces demandes de permissions se multipliaient. De son côté, le P. Jean faisait des austérités, prenait de sanglantes disciplines, jeûnait et souvent tout le jour au pain
et à l'eau, priait et veillait des nuits entières, et
notre plume s'arrête épouvantée : nous essayerons peut-être d'en dire quelque chose au chapitre de ses pénitences. Quels obstacles pouvaient résister à de pareils moyens, s'adressant directement au Cœur de Notre-Seigneur ?
Le 7 septembre, le P. Jean gravissait encore nupieds la sainte colline, mais cette fois il monta par le côté d'Endoume, où il n'y a pas le moindre sentier tracé, et où la montagne est couverte des débris des pierres de construction du sanctuaire. En voyant ces lieux, on ne conçoit pas qu'un homme ait pu faire cette ascension, même avec ses chaussures, les galets pointus que rien ne retient sur cette pente rapide glissant à chaque pas. En arrivant au sommet, un pauvre aveugle lui demande l'aumône ; le P. Jean la lui donne et, profitant de sa cécité, il le conduit derrière le fort, se met à genoux et lui, d'une nature si délicate, à qui ces excès devaient coûter plus qu'à un autre, il lui baise les pieds; nous disons baiser par euphémisme, pour ne pas épouvanter les lecteurs!
Le concile d'Aix finit le 23 août; le 27, par le conseil de M. Tempier, le P. Jean écrivit une lettre très-pressante à M§r de Mazenod ; le 30 il fut chercher la réponse ; elle devait être décisive et clore ses vives
— i73 — anxiétés. Le Prélat fit des objections sur le manque de compagnons et sur le manque de moyens de subsistance. La seconde objection n'était pas sérieuse, la Mère Prieure était assez riche pour entretenir deux maisons et les prêtres vivent facilement de l'autel, surtout quand ils pratiquent la pauvreté la plus stricte. Mais la première semblait invincible, un évèque ne peut approuver prudemment une communauté composé d'un seul sujet. Le P. Jean le comprenait bien et pourtant il fallait commencer, pour attirer ces sujets et rompre ce cercle vicieux. Sa Grandeur finit par dire qu'elle en parlerait à son conseil. Cette réponse vague laissait tout en suspens et faisait plutôt craindre un refus. Les religieuses recommencèrent leurs plus ferventes prières et, prenant prétexte de la seconde objection pour essayer de nouvelles instances, la Mère Marie Victime de Jésus crucifié écrivit à l'évèque pour lui garantir qu'elle se chargeait très-facilement de la subsistance de cette nouvelle maison. Dans l'intervalle, nouvelle lettre de M. Colet, plus menaçante que jamais. Pourquoi ces menaces inutiles et jamais réalisées? Le grand-vicaire n'avait qu'à donner un. ordre, tout était forcément fini. Dieu ne le permit pas, il voulait cette œuvre, le rôle des supérieurs se bornait à éprouver sagement cette vocation, en crucifiant le cœur si sensible de son serviteur. Le 17 octobre, nouvelle visite à l'évêché. Le Prélat lui dit brusquement qu'accablé d'affaires, il manquait de temps pour examiner celle-là. « Si l'œuvre existait, dit-il, je la soutiendrais; mais, pour la créer, non. y> Sur ce, le Père s'éloigna tout attristé. Msr de Mazenod était toujours le même. Vif , pétulant , comme un vrai provençal qu'il était, son cœur reprenait immédia-
tement le dessus. Il rappelle le pauvre prêtre, et, lui tendant la main pardessus la tête de ceux qui attendaient leur audience : « J'ai reçu une lettre de Monseigneur de Dijon ; il ne pense pas comme moi sur l'entrée des prêtres en religion, mais il vous aime bien , votre évêque. A la semaine prochaine. » Le P. Jean s'en fut tout rassénéré à ses bonnes paroles dites si paternellement. Que les supérieurs sont heureux de se faire aimer avec quelques mots et que S. Bernard avait raison de dire au Pape Eugène : « Que personne ne sorte jamais de chez vous, sans avoir le cœur content. » Hélas! la semaine prochaine ne devait pas encore venir. Il était évident que Monseigneur dirait toujours non, si on en appelait à sa raison, à son jugement ; on ne peut l'en blâmer, tout le monde eût fait de même, mais pour qui le connaissait il était bien facile de prévoir que son cœur céderait, tant il craignait de faire de la peine. D'ailleurs M. Tempier, l'homme de sa droite, n'était-il pas gagné au projetl Qui avait pour soi M. Tempier avait en mains la principale chance. « En attendant, écrit le P. Jean, un nouveau retard : Monseigneur s'est échappé à la campagne jusqu'à la Toussaint. Voilà bien des immolations. Fiat ! Je vais monter à Notre-Dame de la Garde, mais chaussé, parce que me voilà sur le tapis et qu'il ne faut pas me signaler. Hélas ! pourquoi se faut-il cacher en tout ? quel respect humain universel ! Une soutane empêche de faire une dévotion ostensible, qui console l'âme et édifierait le peuple. Je fais volontiers le sacrifice de cette petite folie, en vue d'un intérêt plus grand. En traduisant cela en bon français, n'est-ce pas le siècle qui rougit de Jésus, qui invite les chrétiens à rougir de lui et réussit à nous faire rougir
comme les autres. » La Mère Prieure ajoute : « Un jour, plus affligée et découragée qu'à l'ordinaire, par deux fois, je crus comprendre dans mes adorations que la grâce était accordée. » En effet, après sept mois d'attente, le moment fixé par la Providence était arrivé.
V. — Ne sachant plus comment atteindre l'évêque si difficilement abordable, la fondatrice eut une idée lumineuse : l'inviter pour une cérémonie de vèture. « Quand il sera avec nous, il aura l'esprit plus libre et nous obtiendrons mieux l'objet de nos désirs. » C'était prendre le Prélat par son côté sensible, car, très-enthousiaste des cérémonies religieuses, jamais il n'en refusait aucune, même dans l'âge le plus avancé, quelque longue et pénible qu'elle put être. M. Tempier appuya fort cette innocente ruse : « Voyez-vous, mon cher, les femmes sont plus fines que nous ; » et il ajouta : « Elles l'obtiendront. » En effet, l'évêque fixa la cérémonie au 7 novembre.
Le P. Jean n'avait qu'une soutane ayant depuis longtemps terminé son long service. Elle nlétait vraiment plus présentable et il se demandait si, en l'honneur de Sa Grandeur, il ne devait pas en acheter un autre. « Eh quoi! se dit-il en lui-même, Dieu n'est-il pas le maître du cœur des hommes : si nous lui plaisons par l'abjection en nous faisant mépriser, n'est-il pas assez puissant pour amener le saint évoque à un oui ? Tandis que la soutane neuve serait un moyen humain qui pourrait nous attirer un non. » Et la vieille soutane luisante et rapiécée fut maintenue. De longues années après, nous la vîmes encore sur le dos de M. Duplessis de Grenedan, comme nous le dirons plus tard.
La veille de ce jour décisif, le R. P. Jean ramassa tout ce qui lui restait d'argent apporté de Dijon avec les honoraires d'une retraite qu'il venait de prêcher aux demoiselles des orphelines de la Providence et s'en dépouilla entièrement entre les mains de M. Plumier, son confesseur. Il veilla la nuit jusqu'à deux heures et demie du matin , se donnant tout à Dieu, dans une parfaite confiance que Monseigneur accorderait son consentement. Le bon Prélat arriva fort gai et plein de bienveillance ; c'était un heureux présage.
Laissons la Mère Prieure raconter cette belle journée. « Après la cérémonie de la vêture et de la profession de nos sœurs, Monseigneur déjeûna avec MM. Beaussier, Plumier et Pinéda. Le déjeûner fini et le procès-verbal de la cérémonie signé, M. Tempier, avec sa finesse ordinaire, emmena les prêtres invités dans le jardin, afin de laisser le Prélat causer seul à seul avec la Prieure. Je lui présentai ma requête, lui exposant nos désirs, nos intérêts, nos prières et tous les efforts que nous avions faits pour obtenir cette grâce du bon Dieu. — C'est bien, nous dit-il , mais je ne puis approuver une chose qui n'existe pas. Notre Père qui était sorti avec les prêtres, rentrait à ces dernières paroles, et nous montrâmes au Prélat le petit religieux d'un pied de haut qui était sur la cheminée, semblant plaider sa cause.
— Vous sentez, dit Sa Grandeur, qu'un évêque ne peut se compromettre à approuver cela. — Monseigneur, dit notre Père, je n'attends pas cela de Votre Grandeur; ce me serait assez si, de bon cœur, elle me laissait faire, à mes risques et périls. Monseigneur sourit et ajouta : Je ne puis que laisser faire.
— Cela nous suffit, reprit le Père, dont la figure jus-
- i77 que la suppliante paraissait dire dans son épanouissement : tout est gagné. L'évêque prit alors le petit religieux entre ses mains et approuva le costume dans son ensemble : pieds nus et tête rasée, gros drap pour l'habit, plus tard il voulut la longue barbe.
« Notre Père, si confus, si humilié, si écrasé par tant de mois de luttes, alla aussitôt raconter son bonheur au P. Tempier, qui en fut aussi heureux que lui, car cette nouvelle œuvre était son œuvre. « Il faut battre le fer, quand il est chaud, lui dit-il, je vous donnerai l'habit le 16 de ce mois. » Monseigneur nous accorda de faire construire une chapelle extérieure, avec un couvent attenant pour les Religieux Victimes. Notre Père, qui débordait de joie, ne pouvant contenir sa reconnaissance se précipita aux pieds du Prélat et, prenant sa main qu'il baisa et serra sur sa poitrine : « Monseigneur, lui dit-il avec émotion, il y a la quelque chose que je sens sans pouvoir l'exprimer... Je suis content... Vous m'avez rendu heureux. » Le bon évêque attendri lui prit la tête entre ses mains, le caressant comme un enfant.» Que Msr de Mazenod était aimable dans ces moments où son riche cœur s'abandonnait aux plus délicats sentiments !
Les religieuses se hâtèrent de confectionner le vêtement et le Père se prépara à cette belle cérémonie de la vêture. Nous avons un petit billet qu'il écrivit dans l'intervalle à la Mère fondatrice : « Enfin, il faut s'avilir. Je voudrais bien un peu piocher le jardin, mais le temps me manque. » Le jeudi 14, avec la permission de M. Plumier son confesseur, il prépara une formule de vœu de fixité perpétuelle dans le genre de vie qu'il allait embrasser. Le rude directeur, habitué à aller toujours droit au
but, ajouta de sa main : « et d'y être fidèle jusqu'au sang. » C'était bien l'intention expresse du P. Jean. Dans cet intervalle, Dieu permit que Msr Rivet traversât Marseille pour sa visite ad liiniiia. C'était un hasard providentiel ; sa présence, en apportant la réconciliation, apportait aussi l'approbation implicite de la nouvelle œuvre. Il se hâta de se rendre au pauvre presbytère de la Maguelonne. Le P. Jean venait de sortir pour se confesser. Le bon Prélat en parut bien contrarié; le P. Jean fut vite chez lui, quelque douloureuse que dût être cette visite après une séparation si cruelle, il n'y avait pas encore un an. Comment allait-il être reçu ? Quelles récriminations du passé ? N'allait-il pas user de son autorité incontestable pour le réintégrer dans son diocèse ? Dieu conduisait toute cette affaire : le saint évêque de Dijon, bien moins sévère que son grand-vicaire, fut admirable d'humilité et de cordialité, en face de son fils chéri, oubliant sa cruelle blessure et les résistances apportées à ses désirs ; il s'abstint de juger la démarche qu'allait faire son chanoine et se borna à promettre ses plus ferventes prières pour l'accomplissement des volontés de Dieu. C'était une approbation, tout au moins négative, comme celle de M§r de Mazenod, mais encore plus importante, puisque le P. Jean était le sujet de l'évêque de Dijon. Depuis, ce saint Prélat exprima constamment le désir de voir réussir l'œuvre des Prêtres-Victimes, et, oubliant ses propres griefs, il bénit toujours et encouragea ce qu'il avait d'abord tant regretté.
VI. — Le P. Jean, avant la vêture, écrivit une longue lettre à ses parents pour leur raconter la suite des événements providentiels qui l'avaient
conduit au terme de ses désirs. Cette lettre donne tout le programme du futur Institut des Prêtres-Victimes. « Le but de cette fondation, écrivait-il, si elle réussit, est de former un noyau de bons religieux, qui ne vivent que pour réparer les outrages faits à Dieu ; ceux qui viendront auront à s'offrir au Seigneur comme des victimes publiques pour les péchés des hommes, se dévouant à cette fin à tous les sacrifices auxquels Dieu les appellera. Une seule âme pleinement donnée à Dieu, vraiment sainte, fait plus, par ses prières et ses actes de vertus, pour toucher le cœur de Dieu en faveur des hommes coupables, qu'on ne saurait l'imaginer. Sodome eût été sauvée, s'il s'y fût trouvé dix justes. Dieu aurait eu égard à ses amis pour sauver les autres. Cela te fait comprendre- qu'il s'agit d'une vie de prière et de pénitence, sans rien qui fatigue trop, puisqu'on joindrait les travaux du saint Ministère, à peu près comme les Dominicains, les Capucins et autres, s'appliquant à une prédication simple, destinée à faire connaître Jésus-Christ et les moyens de se sauver. On tâcherait d'édifier par le spectacle d'une vie sainte et élevée au-dessus des recherches des satisfactions d'ici-bas, par une modestie qui peut porter les hommes à Dieu, enfin par tous les moyens qu'on saurait. Ces religieux, si le bon Dieu bénit ma démarche, porteront un nom que tu comprendras, celui de Victimes du Sacré-Cœur de Jésus, Victimes, parce qu'ils s'offriront sans cesse en union avec Notre-Seigneur, Victime pour les péchés du monde, désirant les expier par leur dévouement, leurs sacrifices, les souffrances même que Dieu pourrait leur envoyer, ce qu'on peut faire par sa grâce, et en union de ses mérites. A ce titre, ils joindront
celui du Sacré-Cœur, parce qu'ils tâcheront de former leur propre cœur sur celui de ce divin modèle, d'aimer Dieu et le salut des âmes à son exemple et dans les mêmes sentiments que lui.
« C'est la vue de l'oubli des hommes et des outrages qu'il reçoit en si grand nombre, qui a inspiré cette pensée à un saint prêtre, il y a une vingtaine d'années. Il en est résulté d'abord une communauté de religieuses, les femmes acceptant plus facilement que les hommes les pensées saintes. Maintenant il s'agit d'étendre cela aux hommes qui sont plus particulièrement coupables, en général, de ce péché d'oubli et de dédain envers Dieu. Il faut donc qu'eux aussi s'occupent à crier miséricorde et à la mériter, pour ce nombre immense d'âmes qui se damnent. »
Tel était le but que se proposait le P. Jean dans sa fondation ; à ces grandes lignes, les constitutions ajouteraient les détails et les moyens. L'imagination ne jouait aucun rôle dans ce projet ; c'était un homme calme, même froid, d'une haute intelligence, d'une rectitude de jugement extraordinaire et surtout plein de foi. Très-lent à se décider, comme du reste il était lent en toute chose, il ne savait pas ce que c'était que reculer, ayant sous ce double rapport une très-grande ressemblance avec Mlle de Gérin, d'une nature très-lente, mais pleine d'énergie, dignes tous les deux de concourir à la même œuvre. Voulant se dépouiller de tout, la suite de sa lettre à sa mère dispose des objets qui lui appartiennent à Dijon, ne se réservant que quelques images de Saint-Sulpice que nous avons tous vues dans son parloir, et ses livres, indispensables pour former le noyau de la bibliothèque de ses futurs religieux.
Le vendredi 15 novembre, l'heureux P. Jean prépara le cérémonial de cette vêture, ainsi que M. Tempier, supérieur de la Maison, le lui avait ordonné. A midi et le soir, à Y Angélus, la cloche du monastère sonna comme aux grandes fêtes pour annoncer à tout le quartier la joie de la Maison. L'aumônier, M. Pinéda, rasa lui-même la tête du Père, ne laissant qu'une couronne comme les moines, sacrifiant ainsi au bon Dieu sa belle chevelure blonde et bouclée.
Le samedi 16, avant la cérémonie, il prononça une consécration de lui-même au Sacré-Cœur de Jésus en qualité de Victime et le vœu de ne jamais quitter l'état qu'il embrassait. Elle est trop longue pour la reproduire, citons seulement ce passage : « Je me consacre à une vie pauvre, abjecte, souffrante, pénitente et austère intérieurement et extérieurement, solitaire, silencieuse, recueillie et laborieuse; vous ajouterez, ô mon Dieu, ce qui sera de votre bon plaisir , je n'excepte aucun genre de travaux , de sacrifices , de douleur, de pauvreté , d'humiliation, de croix, jusqu'à la mort et aux supplices. »
M. Tempier arriva à sept heures. On a conservé le procès-verbal de la cérémonie ; après le protocole : « Nous. François de Paule-Henri Tempier... avons revêtu d'un habit religieux, propre à exprimer la profession publique qu'il veut faire de Victime du Sacré-Cœur, Maître Louis-Marie Maulbon d'Arbaumont, fils légitime de né à Dijon, le 10 octobre 1813, prêtre du diocèse de Dijon et chanoine
honoraire de la même ville » Suivent les détails
de la prise d'habit, racontée par M. Tempier dans les termes les plus touchants. On voit que cette fête,
qui faisait tant d'heureux, était aussi sa fête propre. Il célébra ensuite la sainte Messe à laquelle communièrent les vingt-deux sœurs, et donna la bénédiction du très-saint Sacrement. Le nom de P. Jean de la Croix fut changé en celui de P. Jean du Sacré-Cœur, comme plus conforme à sa nouvelle vocation. « Enfin , conclut le procès- verbal , nous nous sommes entendu avec M. Bodin, architecte, et Cyprien Maunier , maçon , pour la construction d'une chapelle extérieure et d'un petit monastère, destiné, ainsi que nous en avons la confiance, à recevoir les premiers religieux de ce nouvel institut. »
La cérémonie terminée, il était dix heures , le P. Jean partit aussitôt pour aller célébrer une messe d'action de grâces à Notre-Dame de la Garde. Ecoutons-le racontant lui-même, à son père, cette première sortie en habit religieux. « Je revins après avoir célébré le Saint-Sacrifice. L'après-midi, je visitai le curé de la paroisse (M. Massot), qui ne savait rien de l'affaire, et me montrai ainsi dans le village de notre banlieue. Le lendemain matin, j'ai vu notre Prélat et le vicaire-général qui m'a tant aidé. Je ne ferai aucune autre visite, ne devant paraître dans le monde que pour y exercer le saint ministère. J'ai ainsi traversé quatre fois Marseille, deux fois dans sa plus grande largeur et par des chemins différents. Je l'ai fait dans un calme parfait, sans ostentation et sans gêne, embarras, ni crainte. Je me suis vu, non pas sans consolation, dans les rues de cette grande ville, revêtu des livrées de la pauvreté évangélique, qui ne me paraissaient pas plus étrangères que si je les eusse toujours portées. Pas une insulte, pas un mouvement de curiosité un peu
marqué ; à peine quelques têtes se retournaient pour me considérer et quelques bonnes gens me donnant des signes de respect accoutumés envers les religieux. Tout s'est passé simplement, au milieu d'une population chrétienne , habituée à voir des religieux et des étrangers revêtus de costumes de toute sorte . »
M. le chanoine Beaussier ne pouvait être oublié; le P. Jean lui écrivit le récit de tout ce qui s'était passé à son insu, l'appelant Abraham, comme ayant été le père de cette nouvelle troupe de croyants. M. Beaussier vint le voir tout de suite et se jetant à ses genoux lui demanda sa bénédiction, ce qui fit une longue dispute, le P. Jean voulant être béni par lui. Peu après, M. Beaussier l'invita à prêcher la retraite aux religieuses Clarisses, sur la demande de M.Tempier. Il avait chargé un pauvre de sa lettre, l'engageant à demander au P. Jean les souliers et les bas qu'il ne portait plus, ce que fit l'humble Père en les lui donnant à genoux.
Le lecteur n'a pas oublié ce que nous avons appelé le Tiers-Ordre des Victimes. Il s'était développé à Issv, au séminaire, sous la conduite du vénérable M. Galais,qui les choisissait parmi ses plus fervents disciples, et plus tard, sous la direction de M. Letellier, ancien condisciple du P. Jean et aumônier de la congrégation de la Mère de Dieu, et enfin et principalement par les soins de l'abbé X., qui prit le nom de F. Augustin du Sacré-Cœur et est devenu depuis un saint évêque. Sa digne mère, sainte femme s'il en fut, s'appela sœur Ste Monique. Les associés n'ont aucune réunion particulière, mais ils se connaissent, se voient, se rendent de mutuels services. La vénération qu'ils ont toujours pour notre
bon Père est touchante, car la plupart l'ont apprécié sans le connaître. Il n'y a que l'esprit de Dieu qui ait pu réunir ainsi ces bonnes âmes dans une idée commune, de glorifier Dieu, en offrant au Sacré- Cœur de Jésus un tribut de réparation, de sauver beaucoup d'âmes et de se sanctifier elles-mêmes. Il s'est opéré par cette petite troupe un bien d'autant plus considérable qu'il a été plus caché, selon l'esprit du vénéré fondateur. M. Tempier permit au P. Jean d'établir cette association à Marseille, à condition qu'elle se ferait sans éclat.
La pose de la première pierre de la chapelle et du couvent des religieux fut faite par M. Tempier, le samedi 7 décembre 1850. A dater de ce jour, M. Plumier se déchargea, sur son saint ami, de la confession ordinaire des Religieuses Victimes.
Ainsi se termina cette année 1850, si féconde en péripéties de toutes sortes. Que de fois, se voyant presque au port , le vénéré Père s'était vu rejeter dans la pleine mer ! Dieu avait tout conduit luimême, en inclinant le cœur des deux saints évêques malgré leur volonté. Le digne prêtre, qui avait eu l'idée des Victimes, ne les avait pas conduites à terme. La divine Providence avait choisi un prêtre éloigné, inconnu à Marseille, pour accomplir son œuvre. Mais il semblait l'avoir choisi, à cause de son grand cœur et de cet état de Victime où il s'était mis volontairement et depuis longtemps, avant de soupçonner l'œuvre à laquelle il l'avait destiné.
A Domino factum est istttd et est mirabile in oculis nos tris (1).
(1) Ps. cxvii, 23.