CHAPITRE VI
Le R, P. Jean , Missionnaire. 1851-186$.
I. Sa manière de prêcher. — II. ("1850). Prédications aux Orphelines et aux Clarisses. — III. (1851). A Tarascon. — A Beaucaire. — Œuvre de la Jeunesse ouvrière. — Bénédiction de son couvent. — Méounes. — La Roque-Brussane. — Remoulins. — IV. (1852). Le Vigan. — Brignoles. — Brioude. — Le Puy. — Pèlerinage à Langeac. — Les Filles de Marie. — Saint-Théodore. — Les hommes de la Providence. — Les orphelines à Marseille. — V. (1853). Saint-Martin. — La Major. — Saint- Vincent-de-Paul. — Saint-Charles intra micros. ■ — Saint-Charles extra muros. — Les Clarisses. — L'Hôtel-Dieu. — Aventure avec un pasteur protestant. — Les Orphelines. — La congrégation de M. Jullien et retraite ecclésiastique de Marseille. — Les vêtements de Mgr de Mazenod. — Les Oblats. — Mission à Espiens. — VI. C1854). Mort de M. Galais. — Carême de Moulins. — Saint-Charles d'Arles.
— VIL (1855). Carême de Bédarieux. — Draguignan. — Deuils de famille. — Nimes. — Les filles de la Charité et les Visitandines de Marseille. — Les sœurs de la Charité d'Arles. — Saint-Chamas. — Œuvre de la Jeunesse. — VIII. (1856). Retraites ecclésiastiques de chaque mois. — Il prêcha peut-être trop. — '1857). — Carême à Arles. — (1858). Carême de Saint- Vincent-de-Paul. — O859). Deuxième Carême de Moulins. — Retraite ecclésiastique de Montauban. — La congrégation de Notre-Dame du Mont. — Draguignan. — La Présentation de Manosque. — IX. (1860). Retraite ecclésiastique à Moulins. — Carême à Lodève. — Notre-Dame de la Seds, à Aix. — X. (1861). Carême à Tarascon. — Voyage à Dijon. — Retraite ecclésiastique à Moulins. — Présentation de Manosque. — Saint-Lazare.
— Les Clarisses. — Les Carmélites. — Les Oblates. — Les Orphelines à Marseille. — Saint-Nom de Jésus à la Ciotat. — Le Bon- Pasteur et les Dames d'Arles. — La Présentation de Manosque. XL (1862). Dernier carême Nérac. — Ses anxiétés sur la prédication.
— Retraite aux Oblates. — (1863). La Présentation à Lunel. — Saint-Nom de Jésus à la Ciotat. — Bon-Pasteur d'Arles. — Les Orphelines de Marseille. — Retraite ecclésiastique de Luçon. — Hôtel-Dieu de Nimes. — Sœurs de la Charité de Nimes. — La Présentation de la Seyne. — (1864). Retraite aux Clarisses. — Carême à l'Œuvre de la Jeunesse. — Carmélites. — Sœurs de Saint-Charles et Bon-Pasteur d'Arles. — Retraite ecclésiastique d'Orléans. — (1865). Hôtel-Dieu de Nimes.
[ne lumière si brillante ne pouvait .rester sous le boisseau ; d'ailleurs le ^projet de l'Institut des Pères du Sacré- Cœur le disait expressément, ce devait être un ordre de Missionnaires, prêchant avec simplicité, mais
avec force et conviction, poursuivant la conversion des âmes avant tout, sans aucune des recherches de la vanité humaine. En tout et toujours Victime du Sacré-Cœur, c'est par les austérités de la pénitence qu'ils doivent obtenir des conversions à Dieu, devenant missionnaires sans cesser d'être Victimes. Le P. Jean accomplit exactement ce programme, jusqu'à ce que, vaincu par la maladie, il dût s'arrêter brisé, après avoir répandu, en maints pays, l'odeur de ses vertus. Sa manière de prêcher était en effet fort simple: ses sermons, préparés avec soin, visaient beaucoup plus au fond qu'à la forme. Il lui manquait cet élan, cette ardeur, ce trait, si chers aux méridionaux et pas du tout dédaignés des gens du Nord, quoiqu'il en dise dans sa correspondance. Mais ce débit, un peu froid, parfois un peu monotone, provenant du calme de son âme, était compensé par son grand air, sa grande taille, sa belle figure et surtout, hâtons-nous de le dire, par cet extérieur si saint, si grave, si exténué, qui lui gagnait les cœurs avant d'avoir parlé. Ces pieds nus, cette robe grossière, cette tête rasée, cette bure commune en faisaient un éloquent prédicateur. Il y joignit un tact exquis des convenances qui le faisait chérir de tous ceux qui l'approchaient. Humble, mortifié , sans souci des choses de la vie, jeûnant, n'usant que de la nourriture la plus grossière, ne pouvant cacher toutes ses austérités, il faisait d'abord la conquête des prêtres du presbytère et des serviteurs même du curé ; dès les premiers jours, ces voix grossies par la renommée avaient déjà répandu dans le pays que c'était un saint. Dès lors le succès de la station était emporté ; car, chacun pouvait dire de lui comme de son divin modèle : Cœpit facere et docere (i). Le
(i) Ad. i, i.
sermon fini, il s'enfermait dans sa chambre ou au confessionnal , ne faisant point de visites , demeurant dans la pénombre de la vie du cloître. Ainsi vu seulement en chaire ou au confessionnal, il conservait cette majesté que le prêtre perd presque toujours dans son contact avec le monde. Jamais il n'acceptait à dîner au dehors, et, dans les repas du presbytère, ses grandes manières, son esprit trèssémillant, son exquise politesse, lui gagnaient les cœurs de tous ses confrères. On disait unanimement : C'est un saint, mais c'est un aimable saint. Aussi avec quel bonheur le voyait-on revenir . Loin de lasser ses hôtes, comme tant de prédicateurs ambulants, il aurait pu faire un très-long voyage en France, en demeurant presque toujours chez ceux qui l'avaient connu une première fois.
Et cependant, avec ses prédications, coïncide le développement de la terrible maladie qui, plus que ses austérités, devait le réduire jusqu'à la mort, c'està-dire pendant plus de trente ans, dans l'état parfait de Victime. Nous avons vu que, dès sa jeunesse, ses palpitations annonçaient une hypertrophie du cœur, d'où l'asthme, cette cruelle maladie, qui ne fait pas ordinairement mourir, mais qui réduit à une si douloureuse impuissance. Jamais cette infirmité ne put l'arrêter, si ce n'est quand, arrivée à la période aigùe, il ne put plus se tenir debout. Il l'avait vaincue mille fois avant d'en être écrasé. Dieu seul peut dire quel fut dans ces conditions le martyre de ses prédications. Le style toujours gai et enjoué de ses correspondances le laisse à peine deviner.
II. — Avant sa vêture, il avait déjà prêché, à Marseille, une première retraite aux grandes Orphelines
et une seconde, immédiatement après, aux religieuses de Saint-Charles qui dirigent cette maison. Il y fut sans doute grandement goûté, car on ne cessa de le réclamer les années suivantes.
Peu de jours après sa prise d'habit, le 7 décembre 1850, sur la demande de M. Tempier, supérieur des Clarissesr il prêcha la retraite des « saintes Clarisses , » comme on les appelle à Marseille. Elles avaient pour aumônier M. le chanoine Demore, saint prêtre, très versé dans les voies de la spiritualité, humble , pauvre , quoique d'une bonne famille , infirme de corps, qui fut pour ces pieuses filles ce que le P. Jean fut pour les Victimes. Leur Abbesse, la Mère Thérèse, passait pour une des plus saintes âmes qu'il y eut à Marseille. Sous cette double direction, ce monastère était d'une ferveur extraordinaire, la pauvreté était admirable, les religieuses ne vivaient que des quêtes souvent insuffisantes que faisaient les frères lais ; leur séraphique Père S. François et leur Mère Ste Claire les eussent reconnues pour leurs véritables enfants.
La Révérende Mère Abbesse apprécia tout d'abord le P. Jean à sa juste valeur et lui voua dès lors une vénération et une confiance sans bornes. Ce devait être désormais son principal et son plus fructueux ministère, continué longtemps même après que sa santé ne lui permit plus les prédications au dehors. Obligé de rentrer dans la clôture pour confesser une malade, la Mère Abbesse lui montra un cilice de Ste Claire qui est très-grand, et en crin de cheval blanc , lui fit don de la Vie de la sainte , par M. Demore, et des règles et constitutions de Ste Colette , leur] réformatrice. Le Coutumier écrit par M. Demore lui donna de précieux renseignements
pour ses futurs travaux ; le jour de la clôture de la retraite, M. Tempier lui fit visiter le monastère de fond en comble ; le P. Jean trouva tout admirable d'ordre, de pauvreté et de propreté, mais, disait-il, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la Mère Abbesse, qui semble une sainte du moyen-âge.
III. — Le 8 Mars 1851, le bon Père inaugura sa vie apostolique, en prêchant le carême dans l'église de Sainte-Marthe, à Tarascon-sur-Rhône. Désormais ses nombreuses absences, très répétées, allaient devenir de vrais sacrifices pour les Religieuses Victimes, constamment privées de la présence de leur vénéré directeur, au moment où tout était encore à faire chez elles. Mais ces absences étaient indispensables pour faire connaître l'Institut des Victimes, si on voulait vraiment le propager. Dailleurs, s'il y eut excès dans ces prédications, après peu d'années, Dieu se chargea d'y mettre bon ordre en les arrêtant par la maladie. Le vénérable Père prêcha et confessa sans mesure pendant ce carême, jeûnant rigoureusement et faisant maigre, malgré ses fréquentes crises d'asthme qui l'empêchaient souvent de se coucher et de dormir. Il était à l'œuvre dès le matin et ne finissait que bien avant dans la nuit, dissimulant sa fatigue et y ajoutant encore de rudes pénitences. Dieu l'en récompensa, en bénissant au-delà de toute espérance les débuts de sa vie de missionnaire. Le Jubilé de l'année sainte produisit plusieurs conversions notables et beaucoup d'âmes s'améliorèrent. Mais le plus important pour lui, ce fut la conquête de son fils premier-né, le P. André, dont nous parlerons plus tard. Ecoutons-le faire lui-même l'histoire de cette mission , avec son style pittoresque ; que les
Provençaux ne s'en scandalisent pas, ils firent euxmêmes, peu à peu, la conquête de cet homme du Nord, devenu après quelques années aussi Provençal qu'eux-mêmes.
Je vous écris vite, je ne suis pas mort. Il y aurait bien des réflexions à faire sur ce genre de vie si nouveau pour moi, ce sera pour plus tard. Il ne m'est pas facile de monter à un degré d'enthousiasme tel qu'il le faudrait ici. C'est avec de la poudre à canon qu'il faudrait prêcher à des gens si vifs, si ardents. J'y réussis parfois, mais non tous les jours, et vraiment je ne sais où est le Saint-Esprit, au milieu du vacarme, des cris, des gestes que je fais en chaire. Nos pensées dévotes ne sont pas de mise devant ce monde, et mon âme se trouve transportée dans une sphère bien différente que celle de notre chère solitude.
Croiriez-vous que l'étouffement m'a pris juste le samedi de mon départ ? La prédication diminue cela plus qu'elle ne l'augmente, et j'espère m'en débarrasser; je ne crains plus que pour le larynx ; à la garde du bon Jésus ! J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas prêcher deux fois par jour. J'ai dit et tout le monde a dit : C'est impossible, et cependant on m'y a contraint. Il m'a semblé que, dans notre métier, gens de sac et de corde, il ne fallait pas reculer. Notre saint habit édifie beaucoup, mes pieds nus convertissent plus de gens que ma langue. A Beaucaire, la chétive personne de votre misérable Père a eu le privilège de faire sortir tout ce monde des maisons.
Je suis trop homme du Nord pour exciter ici de grands enthousiasmes. — Nous aimons qu'on nous prêche une doctrine solide et instructive ; ici on veut des cris, des exclamations pieuses et pas de raisons. Je puis bien arriver à me remuer, à m'échauffer, mais je ne puis parler sans rien dire, et mon âme n'est pas assez passionnée pour occuper un auditoire avec des exclamations. Cependant, nous aurons bien des retardataires de huit, quinze et vingt ans. Un assez grand nombre s'est déjà exécuté, j'espère qu'il restera quelques idées dans ces têtes chaudes. Je le crois plus utile pour eux que l'enthousiasme. Je fais en chaire un grand travail pour monter à cet unisson. Il me faut prêcher tout
à neuf, tout ce que j'ai est trop fort pour ces braves gens ici.
Le premier jour, j'ai ignoré, jusqu'au sermon, si je pourrais monter en chaire, et ça a disparu en prêchant. Dieu veut de ces incertitudes. Dans ces étouffements, il y a sa croix en petit, celle qu'il destine à nos petites épaules. On m'appelle généralement ici : Nostré caponchin ; d'autres disent le Père Victime. Un seul mot contre moi dans les rues : A une cinturo ben bouêno per l'estrangla. Hors de cela, mes guenilles font merveille, il n'y a pas de regret à avoir cet habit. Ce sont elles qui ont décidé le premier vieux poisson à se confesser.
Nous avons ici M. de Verclos (le neveu de Mllcde Gérin), il vient m'écouter assez souvent. Je l'aurais visité sans la grande nécessité de ne pas faire de visites et de ne pas passer pour le capucin des riches. Le diable a voulu, ou Dieu a permis, que la femme du Procureur de la République fût ma compatriote. Elle a répandu aussitôt tout ce qui pouvait être à ma louange devant les hommes, ce qui m'a coûté un peu de notre chère abjection et petitesse. »
Nous n'avons rien voulu changer à ces appréciations sur les têtes provençales; elles étaient un peu injustes et quelque peu exagérées ; et bientôt, au Vigan, avec des têtes bien autrement chaudes^ il put juger des immenses ressources de ces caractères. C'était encore pour lui une terre inconnue, il l'apprécia en la cultivant.
Après ces fatigues, Dieu ménageait à notre Père une bien douce joie. Msr Rivet, revenant de Rome, vint le voir au couvent. « Ah ! mon fils, s'écria-t-il en l'embrassant. » Malgré les sacrifices qu'il avait imposés à son cœur, le bon Prélat chérissait toujours son enfant. Sa joie et son contentement le ravirent, il prit confiance en ses projets et se montra fort satisfait de son costume, de sa barbe qui commençait à grandir et encore plus de son amour
pour son nouvel état. Il se plut à répéter que, si un autre de ses prêtres voulait se joindre à lui, il l'autoriserait. Il dit aux religieuses : « Que Dieu vous bénisse et toutes vos entreprises. Vous ne m'êtes plus étrangères, non, nous voilà unis par un lien qui m'est bien cher. » Il visita ensuite la chapelle qui n'avait pas encore sa toiture et le couvent des religieux qui était fini. Plus tard, son grand-vicaire, M. Colet, lui écrivit la lettre la plus paternelle ; il n'avait jamais voulu qu'éprouver sa vocation, maintenant qu'il en était sûr, son cœur lui revenait entièrement et ces sentiments ne firent que s'accroître, quand il fut devenu évêque de Luçon et ensuite archevêque de Tours.
Le 21 mai 185 1 , le P. Jean prêcha la retraite du petit séminaire de Beaucaire, magnifique établissement au bord du Rhône. « Bonne retraite écrivaitil dans ses notes, entrain de jeunes gens, je les confesse tous. » Msr Cart, évêque de Nimes, un des plus saints évêques de notre siècle et dont M?r Besson, qui devait un jour lui succéder, a si bien écrit la vie, clôtura cette retraite. Il vint surprendre le Père à table et l'obligea à boire un petit coup de plus à sa santé. Hélas ! ce bon Prélat était déjà atteint de la maladie dont il mourut. « On croit, dit-il au P. Jean , qu'à cause de mes occupations je sois mécontent d'être malade ; mais, quand un évêque est malade, il travaille en dessous. » Bien belle pensée que le Père n'oublia jamais, quand luimême fut devenu infirme. Le soir même, traversant le pont du Rhône, il prêcha à la paroisse Saint-Jacques à Tarascon, où il refusa deux stations pour l'année suivante : <c Le carême, dit-il, pour ne pas me lier trop par avance dans ma position ; les
dames, pour ne pas me jeter trop vite dans les dames. » Cependant on le réclamait de toutes parts; ceux qui l'avaient entendu, le voulaient encore, ceux qui ne le connaissaient que de réputation, voulaient l'avoir à leur tour. Son habit religieux, sa réputation de sainteté qui allait croissant, l'austérité de sa vie, tout parlait en sa faveur. La prudence, ce semble, aurait demandé plus de modération, mais M. Plumier, son directeur, voulait qu'il voyageât et prêchât le plus possible, pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.
Le 10 août de cette année, il prêcha la retraite annuelle de l'Œuvre de la Jeunesse ouvrière de Marseille, fondée seulement depuis quatre ans et dont l'entrée était alors rue d'Oran, n° 13. Il n'y avait de ce temps qu'une méditation le matin et un sermon le soir à sept heures et demie. L'auditoire fut aussi nombreux que pouvait le comporter la trop petite chapelle, il dépassa tous les soirs le chiffre de cent cinquante jeunes gens. Le directeur, alors seul prêtre dans la maison, s'interdit de confesser pendant toute la retraite, de sorte que le P. Jean les confessa presque tous. Sa doctrine était peut-être un peu forte pour ce jeune auditoire, mais son extérieur de sainteté produisit le même effet que dans toutes ses missions. Il n'y avait pas alors de logement à l'Œuvre ; dans la journée, il entendait dans un méchant cabinet les confessions des enfants - il prenait ses repas et couchait au Cours Devilliers, chez la mère du directeur, qui fut grandement édifiée de son air si saint, joint à ses belles manières d'homme du monde. De cette époque, datent les rapports si intimes qui ont uni au P. Jean le directeur de l'Œuvre de la Jeunesse. La mort seule devait les
interrompre 31 ans après. Le jour de la clôture, fête de l'Assomption, il eut une grande déception : il n'y eût que 97 communions; les enfants des écoles avaient tous manqué, sans exception. Plus tard, l'Œuvre s'habitua à ces catastrophes si souvent renouvelées jusqu'au jour où elle établit elle-même une école dans sa propre maison.
Le 2 octobre 1851, M&r de Mazenod voulut bénir lui-même le petit couvent des religieux et le P. Jean l'habita immédiatement avec M. l'abbé Pinéda, en attendant que Dieu lui envoyât des sujets. Il serait difficile aujourd'hui de reconnaître la délicieuse situation de ce couvent, émergeant au dessus des belles campagnes des environs, dans ce gracieux village de la Belle-de-Mai. La civilisation, comme disait le P. Jean, a envahi ce quartier ; la spéculation a ouvert des rues sales, que la municipalité ne nettoyé jamais; les voitures arrivent à grand'peine jusqu'à la porte ; de grandes usines enfument par leurs cheminées et sifflent tout le jour, et l'immense manufacture des tabacs borne l'horizon et assourdit du bruit de ses machines. En 1851, c'était encore une oasis, mais, si le site était enchanteur, il avait fallu tout l'amour du vénérable Père pour la pauvreté, pour concevoir un si pauvre couvent. Des murs blanchis à la chaux, des boiseries sans peinture, des loquets en bois se tirant avec une ficelle, des fenêtres étroites avec de très-petites vitres et un mobilier à l'unisson. A part la bibliothèque qu'il enrichissait tous les jours avec ses honoraires de Missions, tout le mobilier de la maison ne valait pas vingt francs. Dans chaque cellule, troisplanches etunemince paillasse piquée avec deux tréteaux en fer, deux chaises et une table en bois blanc. Au réfectoire, une table de
- i95 la largeur de deux assiettes, une écuelle pour boire, une cueillère et une fourchette à deux dents, que le P. Jean creusait lui-même dans un morceau de bois et c'était tout. Un petit bois de pin, comme il y en a dans toutes les campagnes de Marseille, avait été séparé de l'enclos des sœurs par de hautes murailles. Le couvent situé au couchant absorbait une chaleur étouffante l'été, on y gelait l'hiver, car il n'y avait pas une seule cheminée dans toute la maison, si ce n'est à la cuisine, où jamais, pendant trente ans, nous ne vîmes de feu, les sœurs apprêtant les aliments qu'on allait chercher à leur Tour. En revanche, qui peut dire tout ce que cette maison vit de sainteté ? On, ne pouvait y entrer sans en être pénétré, c'était l'opinion de tout le monde. Voilà la maison, privée de toutes les commodités de la vie, mais pleine de la grâce de Dieu, où le bon Père allait trouver jusqu'à sa fin tous les genres de douleur.
Pendant quelques années, il habita seulem ent en passant son monastère, étant le plus souvent en mission. Au mois d'avril 185 1, il eut un grand abcès dans la bouche et la douleur en fut si violente qu'il ne pût dormir de plusieurs nuits, spécialement pendant celles du jeudi et du vendredi de la semaine sainte, charmant ses souffrances par la psalmodie des ténèbres et le chant des jérémiades. Il finit par percer lui-même l'abcès avec un coupepapier. Tout lui était une occasion de souffrances ; ainsi, pour que M. Pinéda n'eût pas honte de manger seul des tomates crues, selon l'habitude des Italiens et des Espagnols, le bon Père se mit à en manger comme lui, malgré ses répugnances.
Au mois de novembre de cette année 1851, il prêcha le jubilé à Méounes dans le Var. C'était à
l'approche, puis au moment du coup d'Etat. Les passions politiques étaient excessivement ardentes dans ce département, le prédicateur n'eut aucun succès ; lui-même raconte ce triste jubilé à la Mère Prieure :
11 Novembre.
Je suis arrivé à Méounes en bon port. La divine Providence m'a offert en route deux occasions de sacrifices : mes compagnons de voyage ont fumé avec de grosses pipes qui me gênaient un peu. J'ai senti l'asthme assez pour me mortifier, pas assez pour être un obstacle, car il a disparu à l'arrivée. Je trouve ici un bon curé, mais les pauvres habitants sont plongés dans une indifférence profonde. Pas un homme, sauf quelques dévots, ne s'est encore montré à l'église, ni hier jour de la Toussaint, ni aujourd'hui dimanche. Priez bien, car il y a de gros liens du diable à rompre et bien des outrages envers Dieu à arrêter. Ce n'est pas la considération personnelle qui me manquera ; tout ce qui peut faire mousser est arrivé avant moi par la diligence. Oh ! qu'il vaudrait mieux être entièrement inconnu, en harmonie avec mes guenilles et complètement confondu avec la boue et la poussière, mais il faut dire Amen à cela comme à tout. J'irai voir les Chartreux (la Chartreuse de Montrieu proche de Méounes) oh ! la sainte vocation ! toute glorieuse à Dieu, puisque ces créatures privilégiées ne sont appliquées qu'à lui seul. Je désire, si un jour Dieu bénit le Rien, qu'il y ait des âmes qui ne se montrent pas au dehors. Si Dieu voulait tout le Rien enseveli, on dirait bien Amen, mais il faudrait de fortes preuves de la volonté de Dieu.
Pas un homme ne paraît, le froid s'en mêle et retient les gens auprès du feu. Je pense que ce qui peut faire le plus de bien pour ces grands malades, ce sont des couvents où on aime bien Notre-Seigneur et où on fasse pénitence. L'action directe des hommes est impuissante. Il faudrait gémir, pleurer, supplier, veiller, coucher sur la dure, sentir le froid, le chaud, porter le cilice et prendre la discipline pour toucher le cœur de Dieu. Demandons à Dieu, demandons à sa charité qu'il établisse des couvents de vie intérieure et de pénitence ; c'est le grand besoin.
Je n'ai jamais vu une pareille indifférence. Nous allons essayer ce soir une cérémonie en 1 honneur de la très-sainte Vierge. Si les hommes restent définitivement chez eux, je parlerai uniquement pour les femmes. Elles sont en partie responsables de l'indifférence des hommes ; on serait donc bien heureux si on pouvait mettre en elles un peu d'esprit chrétien.
Histoire divertissante. Il y a ici un petit enfant de six ans, fort éveillé et pieux. Comme il aime beaucoup les saucisses, on lui a dit : « Le Père ne mange ni boudin, ni saucisses. — Ah ! dit-il, c'est qu'il n'est guère gourmand.» Puis, il reprit après un peu de réflexion : « C'est qu'il n'aime que le bon Jésus. » Plût à Dieu que la vérité fût sortie de la bouche de cet enfant. Cela montre combien les privations et les pénitences édifient les âmes saintes et candides. Les méchants seuls s'en scandalisent, ou font semblant de s'en scandaliser. Au milieu de cette population si grossière et si bien façonnée par la Révolution, le pauvre Père eut à subir des humiliations : « Il vient faire son métier, disaient-ils, il faut que tout lé monde vive : le Jubilé lui donne de l'ouvrage, il faut que chacun gagne. » Mais l'humble missionnaire ajoute que c'était cependant le petit nombre. Ils s'excusent tantôt sur le froid, tantôt sur ce qu'on prêche trop souvent.
Ce que vous dites, qu'il vaut mieux que l'ennui d'une mission sans succès tombe sur nous, est très juste. Oui, notre carrière doit être abjection. Mais, hélas ! voilà qu'il arrive tout le contraire de ce que voulait S. Jean-Baptiste ; il faut que Jésus croisse et que je diminue. Les hommes sont venus, je leur ai dit les vérités les plus énormes en plein visage, sans amertume, par un mouvement de charité pour les âmes ; ils ont approuvé, il y a eu un certain ébranlement dans le village et aujourd'hui dimanche pas un seul, sauf les dévots d'habitude et un converti à demi, n'est venu entendre la messe. La vue de cela donne de grands coups à l'âme, quoiqu'on n'en montre rien à l'extérieur.
Cette chétive mission tire à sa fin. Ni la vanité, ni, hélas ! l'amour de Notre-Seigneur ne peuvent être bien contents, puisqu'on résiste si généralement à la grâce. Néanmoins il se fait toujours du bien.
Jésus a converti le notaire du lieu et le marchand de tabac, vieil officier qui est revenu à Dieu avec larmes et qui, m'a-t-il dit, n'avait jamais été si ému à la bataille, si bien qu'un bon verre d'eau de vie n'a pas été de trop pour le remettre après la confession. Puis quelques conversions de femmes qui valent bien quelquefois les hommes pour l'endurcissement, enfin la masse des personnes pieuses un peu plus rapprochées de Dieu. Le froid a beaucoup nui, il a été continuel et tout à fait extraordinaire pour la durée et pour le pays. Le marchand de tabac a dit un mot assez original et instructif. Il avait l'habitude de jurer, ça lui a passé avec la confession. « J'ai senti que je changeais de régiment », a-t-il dit à sa visite à la cure. Il est le plus heureux des hommes, personne n'ose lui dire un mot. »
Ainsi se termina cette mission. Nous nous sommes un peu plus étendus sur les détails, parce que c'est à peu près la seule où le P. Jean n'ait pas réussi. Peut-être avait-il besoin d'apprendre qu'il valait mieux avoir affaire à ces pétards de Tarasconnais, qu'à ces glaçons de Méounes. Il l'éprouva bien plus au milieu des grands succès des prédications suivantes. ,
Quelques jours après, le zélé prédicateur prêcha à la Roque-Brussane, près de Brignoles. « En ce pays, raconte le Père, il n'y a que trois jours et demi d'exercices, les gens viennent en masse, hommes, femmes, blancs et rouges, dévots et impies, c'est ébranlé du premier coup. Malheureusement, il faut partir laissant cette mission en germe, tandis qu'à Méounes, en trois semaines, nous n'avons pu mordre sur l'indifférence et former un auditoire. Il fait ici bien plus froid, le froid de la Sainte-Baume dont on est voisin. Je suis contraint de me coquiller dans le manteau, comme en une feuille de papier gris, pour conserver la chaleur naturelle et combattre les chances de rhume, ennemi mortel des sermons. »
Le 8 décembre , il était à Remoulins , dans le Gard, encore un pays de têtes chaudes. Dieu l'y prépara par d'assez grandes souffrances physiques : aussi la réussite fut-elle complète : « J'ai toujours l'église pleine. A l'heure des sermons, les cafés ferment, et les cafetiers eux-mêmes viennent m'entendre. Chose admirable ! le Jubilé fait qu'on ne parle plus de politique ; on n'y a plus la tête. » C'était cependant quelques jours après le coup d'Etat du 2 décembre, qui avait produit une si grande émotion dans le Gard. « En divers lieux, ajoute-t-il, les prêtres ont été pris par les rouges et mis en avant pour empêcher les soldats de tirer sur leurs bandes. »
Le Jubilé se clôtura pour les femmes, le 21 décembre, avec cinq cents communions. Les hommes furent moins nombreux, le 28, il y eut cependant à leur tète le juge de paix, le directeur des postes, l'instituteur, le brigadier de gendarmerie et autres notables du pays. En tout, la moitié environ des hommes. Mais tous s'étaient un peu plus rapprochés de Dieu.
Dans les courts intervalles de ses prédications, le bon Père s'appliquait avec le plus grand soin à cultiver les âmes de ses filles, c'était le délassement à ses rudes travaux. Du reste, il ne les abandonnait point pendant les missions, écrivant plusieurs fois par semaine de longues lettres à la vénérée Fondatrice, lui donnant ses conseils, résolvant ses doutes, la dirigeant de loin comme de près. C'est ainsi que s'amassèrent ces trésors de doctrine que les Victimes ont religieusement conservés et qui forment un nombre considérable de volumes, vrais traités de la vie religieuse.