‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 13 sur 33 · IV. —Le 27 février 1852, il donna au Vigan (Gard · texte numérisé non relu

IV. —Le 27 février 1852, il donna au Vigan (Gard

sa plus brillante mission, ses succès furent incroyables. Aussi avait-il rencontré la' plus ardente population du Midi, comme elles le sont toutes dans ces pays mixtes, où la présence des protestants excite la foi des catholiques. Le Vigan compte 5,000 âmes dont un tiers environ de protestants : mais on venait de tous les pays voisins pour l'entendre. Pendant tout le carême l'église fut comble jusqu'à la voûte, disait-il, car on avait envahi l'orgue et les tribunes. Les protestants eux-mêmes furent d'abord très-assidus, mais les ministres irrités le leur défendirent . Tous les dimanches il fut le sujet de leurs sermons, ils ne l'appelaient que le loup ravisseur. On s'étouffait aux confessionnaux ; plusieurs prêtres appelés au secours ne pouvaient y suffire, et le missionnaire comme de juste, avait la plus grosse part. A la fin, il dut cesser ses sermons et confesser de six heures du matin à une heure et demie après minuit, sauf les courts intervalles des repas. Le jour de Pâques, le pauvre Père, mort de fatigue, s'étant mouillé les yeux toute la nuit avec une éponge pour se tenir éveillé, ayant entendu ce jour, avec les précédents, plus de six cents personnes, rentrait au presbytère pour reposer deux ou trois heures, quand un roulier, qui avait voyagé tout le jour, lui demanda de le confesser. Il rentra à l'église pour le satisfaire. « Ces gens-là se seraient confessés au milieu de la rue, -si j'eusse confessé sur une borne, écrivait-il. » Les communions s'élevèrent à deux mille quatre cents, dont neuf cent quatre-vingts hommes, sur une population catholique d'environ 3,000 âmes, dont il faut défalquer les enfants.

Dire l'enthousiasme de ces braves gens , qui n'avaient jamais vu le costume religieux depuis la

Révolution, est impossible. Il fallait escorter le Père dans la rue pour empêcher le peuple de couper ses vêtements et en faire des reliques. Le jour du départ toute la foule était autour de la diligence, criant : Vive le Père! vive la religion! « La moitié au moins de ces cris, écrit-il, était en l'honneur du ministre protestant, qui était avec moi dans la diligence. C'était celui qui m'avait traité de loup ravisseur; aussi ne put-il s'empêcher de me dire : Ces gens vous aiment bien, et il ne m'adressa plus la parole de toute la route. Nous arrivâmes au premier relais à Ganges, à onze heures du soir. Toute la population attendait la diligence. Je me cachais dans un angle de la voiture, peine perdue, on apporta des lanternes, et, quand on m'eut découvert, l'ovation recommença. C'est mon ministre à gants beurre frais qui n'était pas content. » Il était bien difficile, ce semble, que l'amour-propre ne trouvât pas quelques satisfactions au milieu de tous ces triomphes ininterrompus pendant près de deux mois. L'humble Père y mit vite bon ordre, car, voici la confession aussi humble qu'exagérée qu'il faisait peu de jours après à Madame sa Mère. « Pour combattre ces fumées d'orgueil, j'ai eu recours à mon remède ordinaire, de me rappeler combien j'ai été misérable, et de m'en avertir moi-même par quelques paires de soufflets quand j'étais seul. Pendant cette "station, j'ai grogné plusieurs fois contre le travail, j'ai rembarré les gens, brusqué de pauvres pénitents et pénitentes, je me suis bien impatienté, j'ai senti dans mon cœur des jalousies contre des gens que je pouvais croire plus habiles que moi ; bref, mille misères humiliantes, J'ai tâché de tout attribuer à Dieu et à mes guenilles grises. Cet habit a fait bien plus de

bien que moi, les peuples chrétiens l'aiment parce qu'il porte avec lui l'idée de pauvreté et de sacrifice. Si j'avais été bien peigné, avec une belle ceinture et que j'eusse soigné mes phrases, nous n'aurions pas eu une seule conversion. »

Il arriva à Marseille, le 13 avril. Pendant son absence, une de ses religieuses était morte bien saintement et avait été ensevelie dans la tombe construite dans la clôture. Le 8 mai, après trois semaines seulement de repos, il partit pour Brignoles, dans le Var. Cette ville avait été fort troublée et grandement épouvantée par les événements qui suivirent le fameux coup d'Etat du 2 décembre précédent. Elle était revenue à son calme et fort disposée aux réflexions sérieuses. Aussi cette mission réussit trèsbien et il y eut plusieurs conversions notables. « A l'arrivée, dit-il, un gendarme me demanda mes papiers. Avec tout notre amour de l'abjection, j'ai vu que j'aurais trouvé mauvais qu'on me mît en prison. Bref, je m'en tirai comme je pus. On vient au sermon, on trouve qu'il y a foule, mais les gens du Vigan m'ont gâté, et tant que je ne vois pas un peuple empilé et serré comme des harengs, il me semble qu'il n'y a personne. »

Depuis longtemps, le P. Jean désirait faire un pèlerinage au tombeau de la Mère Agnès, à Langeac. Enfant de Saint-Sulpice, il avait une grande dévotion .à cette sainte Mère dont les prières et les pénitences avaient converti M. Olier et procuré par lui l'établissement des séminaires en France. Une occasion toute naturelle se présenta : on l'invita à prêcher le Jubilé à Brioude (Haute-Loire). Du même coup, il eut la consolation de revoir sa famille pour la première fois depuis leur cruelle séparation. Ses

parents vinrent l'attendre à Lyon. Il leur avait écrit de Marseille pour leur demander cette entrevue tant désirée des deux côtés, et, pour ménager leur douloureuse surprise, il leur disait : « Il faut que je te prévienne, chère maman, ainsi que papa, i° que j'ai un vieil habit passé par le soleil comme les mendiants des rues ; 2° que j'ai une barbe qui approche de la ceinture ; 30 que le soleil m'a donné la couleur d'une grosse châtaigne ; en sorte que je n'ai pas l'air du tout Monsieur. Vous ne vous effrayerez pas de cela, c'est là ce qui réjouit l'àme, et sous cette écorce je me porte bien. » L'entrevue fut fort affectueuse, sans récriminations, mais pleine de larmes. Son père voulut le faire photographier ; il était venu l'attendre à la gare, il l'y ramena le lendemain.

Le P. Jean resta huit jours au Puy, à attendre la fin des vendanges qui auraient empêché les gens de Brioude de suivre les prédications du Jubilé. On le garda donc pendant une semaine au grand-séminaire du Puy. « Ces bons Messieurs de Saint-Sulpice sont pleins pour moi de bonté et d'amabilité. Ils ne me connaissent pas, sans quoi je ne sais- s'ils me garderaient, » écrivait l'humble Père. Ce ne fut pas un repos oisif. Il prêcha un jour à la Cathédrale, un autre jour au couvent des Clarisses, un autre à la Visitation et dans plusieurs autres endroits. Le couvent des Clarisses l'édifia beaucoup par sa grande pauvreté. Ecoutons-le raconter lui-même ce qu'il entendit : c'est toujours son style pittoresque. « On disait vêpres ; ces saintes filles m'ont bien édifié. Elles chantent à l'ancienne mode de leur ordre, c'est-à-dire du nez , exactement comme si elles avaient le nez pincé. Je vous réponds que les gens du siècle ne viendront pas les écouter. Elles chan-

tent très-lentement, très-régulièrement, mais nazillent trop fortement autant qu'il serait possible de le faire en le cherchant. Cela m'a paru précieux pour l'abjection et j'ai pris la résolution de ne pas vous contrarier, si vous voulez toutes naziller pour vous humilier et ménager vos poitrines. La Mère Abbesse m'assure qu'elles ne le font pas exprès, mais la fatigue des poitrines fait qu'on se dédommage par le nez. Elles ont eu l'humilité de ne me vouloir rien enseigner, disant qu'elles ne savent rien. Je n'ai donc à vous offrir que leur précieux nazillement, mais vous êtes trop grandes dames pour l'imiter. » Le curé de Brioude était un saint, mais les hommes étaient durs comme les rochers de leur pays. Le prédicateur eut plus de succès avec les femmes. Nous n'avons pas d'autres renseignements sur ce jubilé, mais il nous paraît que décidément la chaleur des gens du Midi allait mieux à son genre. Il fit cependant une précieuse conquête en la personne de Mlle Marguerite Allary, qui se décida à entrer au couvent des Victimes, personne très remarquable par les dons de l'esprit et du cœur. Elle devait être la seconde prieure du monastère, sous le nom de sœur Marie des Anges, à la mort de la fondatrice la Mère Marie Victime de Jésus Crucifié. Nous aurons occasion d'en parler plus tard, Le 10 novembre, après avoir cruellement souffert de son asthme, il eut la consolation de dire la messe chez les Dominicaines de Langeac, avec la chasuble et le calice de M. Olier. A déjeûner, on lui offrit sa tasse à boire, mais il n'osa s'en servir. On lui montra encore le bréviaire et les instruments de pénitence de la Mère Agnès, ses précieux restes reposent dans l'intérieur de la clôture, mais on peut les voir par

une petite ouverture. C'est une tradition constante chez les Sulpiciens que chaque visite à la Mère Agnès appelle après elle une croix. Le P. Jean y comptait et était tout triste de n'en recevoir aucune. En se relevant après son action de grâces, sa tête heurte violemment la chaire et en se retirant il se piqua le talon d'où sortit abondamment le sang. La vénérable Mère Agnès l'avait entendu. Il paya son hospitalité par un sermon dont les religieuses grandement édifiées gardent encore le souvenir. Ce fut en présence des restes de cette sainte, que le P. Jean prononça le vœu si ardu qu'il avait dès longtemps résolu, du plus parfait ; c'est-à-dire, qu'il s'engagea par vœu de deux actions faire toujours la plus parfaite. Quelques saints avaient déjà pris cet engagement si difficile ; Dieu seul peut dire la perfection avec laquelle il l'exécuta toute sa vie.

A peine arrivé à Marseille, depuis huit jours , il prêcha la retraite des filles de Marie, très ancienne congrégation de la paroisse de la Major, dirigée par M. Cailhol, vicaire-général. Le 21 novembre , troisième retraite de ses religieuses .Victimes; le 28, il commença l'Avent à Saint-Théodore, paroisse des anciennes familles de Marseille, dont le vénérable chanoine Maurel était curé. En même temps, le 6 décembre, il prêcha la retraite des hommes de la Providence, rue Reynard, association jadis très florissante, quand il n'y avait que celle-là à Marseille, mais bien réduite depuis que ses membres font partie des conférences de Saint-Vincentde-Paul, du Cercle religieux ou des Tiers-Ordres. « Triste retraite , écrit-il dans son journal, une demi-douzaine de Messsieurs, se courant les uns après les autres dans la chapelle. » Cette tradition

de faire prêcher à cette demi-douzaine s'est depuis fidèlement conservée. Le 13 décembre, toujours en même temps que l'Avent de Saint-Théodore, retraite des religieuses de Saint-Charles qui dirigent les grandes Orphelines de la Providence, dont Mlle de Gérin avait été longtemps présidente.

Ainsi se termine cette année de prédication de 1852. On est effrayé du grand nombre de sermons faits dans un si petit espace de temps, plus de trois cents, avec les douleurs de l'asthme, sans rien retrancher à ses austérités ordinaires. Et ces missions de Marseille étaient plus pénibles, en un sens, que celles du dehors où il logeait à proximité des églises. Chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour, par tous les temps, les frimats de l'hiver comme les ardeurs de l'été, toujours à pied, il rentrait à son couvent si éloigné, sans vêtement de rechange, trop heureux de se sentir Victime de Jésus crucifié.

V. — L'année 1853 ne fut pas moins laborieuse. Il semblait que le P. Jean sentait l'approche des cruelles infirmités, qui bientôt le réduiraient à l'impuissance. Il était comme l'ouvrier à la tâche qui voit approcher le déclin du jour, et il disait comme l'apôtre : Pendant que nous en avons le temps faisons le bien, avant que les ténèbres ne nous enveloppent (1). Le 30 janvier, jour de la Sexagésime, il commença la grande retraite annuelle des hommes, dite de la paroisse Saint-Martin, mais à laquelle assistent des hommes de toute la ville. Souvent cette retraite est très-remarquable ; Dieu permit qu'elle réussît peu. « Je suis mal à mon aise, écrit-il dans son journal, on me demande un peu plus de belles

(1) Galat., vi, 10.

phrases, je n'en sais pas faire et n'en veux pas faire. Mais l' amour-propre est toujours là, il réussit à me gêner un peu intérieurement et il en résulte que je n'ai jamais été aussi bête qu'en cette retraite. C'est une grâce, car je suis déjà assez loué, et un peu trop, comme prédicateur. La fin de la retraite va un peu mieux, mais l'affluence est peu considérable. On dit qu'il y a eu moins de retardataires qu'à l'ordinaire et beaucoup de communions. J'en doute, parce qu'on fait d'ordinaire beaucoup de mensonges aux prédicateurs pour les consoler ou les encourager, précaution, qui marque, peu de confiance en leur humilité. M&r l'évêque de Marseille vint dire la messe de clôture et pendant le déjeûner, brusquement, il me met sur le dos la prochaine retraite ecclésiastique, j'en suis abasourdi, ne me sentant pas prêt et trouvant la chose trop forte. Le Prélat me dit que j'aie à me dispenser de lui faire des objections. » Quelques jours après, 9 février, carême à l'église cathédrale de la Major, par un temps affreux qui dura presque tout le temps de la quarantaine ; l'église était par moment inabordable; un jour allant chez M. Beaussier, où il logeait pendant la station, il dut se coucher par terre tout de son long, pour n'être pas emporté par le mistral. « Les chanoines, raconte-t-il, metrouvent trop long, et les sœurs de charité me trouvent trop court. » C'étaient les chanoines ; croyons-nous, qui avaient raison. Simultanément, il prêcha le 8 mars dans la vieille église de Saint- Vincent-de-Paul, un sermon en faveur de la construction de l'église paroissiale, à peine commencée et que nous voyons aujourd'hui terminée dans toute sa splendide beauté. Il y fit connaissance de M. Vidal, âgé aujourd'hui de plus de 82 ans, qui a

consacré sa vie à cette grande œuvre, suffisante à immortaliser un homme. Les circonstances qui l'avaient fait nommer curé de Saint- Vincent -de- Paul, étaient bien faites pour intéresser le P. Jean, plus que tout autre. Il y avait un couvent à la rue de la Fare qui s'appelait les Victimes de Jésus, fondé par un prêtre mort en odeur de sainteté , le P. Paris, oblat de Marie. Après sa mort, ces bonnes religieuses traversèrent des états très-extraordinaires. M§r de Mazenod nomma M. Vidal, alors vicaire à Saint-Théodore, pour examiner cette affaire ; il le fit avec une si grande prudence et une si grande sagesse que M?r de Mazenod supprima le couvent et nomma M. Vidal, curé de Saint-Vincent-de-Paul. Pendant longtemps, le public, qui n'aime pas à aller au fond des choses, confondit les Victimes de Jésus avec les Victimes du Sacré-Cœur de Jésus. A toutes ses missions du dehors, le P. Jean recevait des compliments de condoléance sur la suppression de son institut, ce qui souvent porta bien tort à ses religieuses et empêcha beaucoup de vocations. Heureusement que le public, aussi prompt à oublier qu'à juger, n'a plus gardé le souvenir de la rue de la Fare, en voyant les Victimes du Sacré- Cœur de Jésus plus florissantes que jamais. -Le P. Jean put ainsi apprendre, de M. Vidal, les détails de cette extraordinaire affaire.

Le 10 avril, un sermon de charité à la paroisse Saint-Charles, pour les frères de Saint-Jean-de- Dieu; le Ier mai à la paroisse de la Belle-de-Mai, pour la Congrégation de la sainte Vierge ; le 8 mai à l'hôpital du Saint-Esprit, encore sur la sainte Vierge ; les n, 12, et 13 mai chez les pauvres Clarisses. C'est après ce dernier sermon que revenant de

Notre-Dame delà Garde, il lui arriva cette aventure que nous raconterons au chapitre huitième. — Les 15, 16 et 17 mai, trois sermons dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu, pour les nombreuses religieuses de cet hôpital. Un de ces soirs, en montant à la chapelle, un colporteur de livres protestants l'aborde « d'un air câlin », ainsi s'exprime le Père, et se plaint de ce que nous autres catholiques on nous prive de connaître Jésus, et de lire la bible. « Mon cher, lui dit-il, en ouvrant un livre qu'il avait précisément sous le bras, savez-vous lire ? — C'était une petite bible de Cologne. — Le protestant fut .absourdi. — Mais vous ne connaissez pas Jésus ? — Vous croyez ? venez avec moi dans cette chapelle où je vais prêcher, et vous verrez si nous ne connaissons pas Notre-Seigneur Jésus-Christ ? — Ah ! j'ensuis bien aise, » s'écria le colporteur tout penaud et il s'éclipsa. Il y a des événements fatidiques ; retournant à son couvent, une heure après, un autre l'aborde sous le tunnel du boulevard National. « S. Paul, dit-il d'un air câlin, n'était pas habillé comme vous. — Ni comme vous, lui répond le spirituel religieux ; vous êtes protestant ? — Pourquoi jugez-vous votre frère ? — Je ne vous juge pas, je dis seulement que vous êtes protestant, cela vous déplaît-il ? — Vous ne connaissez pas Jésus ? — Et qui vous l'a dit ? ... Je lui prouvai immédiatement que je le connaissais mieux que lui. — Ah ! dit-il, je suis bien aise que vous connaissiez si bien Jésus; -mais vous priez les saints. — Certainement et je lui donnais encore quelques petites explications. — Ah ! je suis bien aise que vous connaissiez Jésus ; je le remercie de m'avoir fait causer avec vous, il se sert de tous les instruments. — Ah ! ça ! m'écriai-je, croyez-vous.

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