‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 14 sur 33 · IO · texte numérisé non relu

IO

que c'est vous qui m'avez fait connaître Notre-Seigneur ? et le personnage s'éloigna sans répondre. Souvent en chemin de fer, continue le Père, j'ai voyagé avec des ministres, je les voyais tirer leur bible et la lire avec affectation, mais nous n'eûmes jamais de discussions. Pauvres gens ! »

Du 19 au 29 mai, retraite aux orphelines de la Providence. Le 31 , un sermon à la fervente congrégation dirigée par le saint M. Jullien à la rue Barthélémy. Enfin, le 29 septembre, la retraite ecclésiastique qui se prêchait de ce temps au petitséminaire , aujourd'hui Ecole Belsunce , sous la présidence de Msr de Mazenod. « Assez ému au moment de parler à des prêtres, je me trouvais dès les premiers mots aussi à l'aise qu'avec nos bonnes sœurs. Monseigneur et les prêtres paraissent contents. Dieu m'a aidé dans cette besogne. » L'humble Père ne dit pas tout. Le clergé tout entier fut ravi et la preuve c'est qu'on voulut encore l'avoir pour une autre année.

Du 2 au 9 octobre, retraite de ses Victimes deux fois par jour. On le voit, chacun le voulait ; comme S. François de Sales, il ne savait rien refuser et cette année de prédication fut aussi laborieuse que la précédente ; on se demande comment il pouvait y tenir avec son infirmité, alors que de plus robustes se fussent épuisés. L'amour de Dieu et des âmes le soutenait.

Le 19 novembre, Msr de Mazenod vint présider à plusieurs vêtures et plusieurs professions dans le monastère des religieuses. Le bon Prélat fut d'une humeur charmante, comme un Père au milieu de ses enfants. La robe du P. Jean avait déjà trois ans d'exercices, elle était fort mûre et fort rapiécée.

L'évêque, si magnifique dans les grandes circonstances, pratiquait en son particulier une grande pauvreté religieuse. Au mois de novembre, il portait encore une soutane de mérinos d'été, que le soleil et l'usage avaient fort endommagée. Il plaisanta le Père sur l'état si précaire de sa robe. « Monseigneur, lui répondit-il, si je l'osais, je vous dirais qu'à votre âge vous n'êtes pas assez vêtu pour la saison, et que vous n'avez pas une soutane d'évêque. — Ah ! s'ér cria le bon Prélat, si on voyait mes vêtements de dessous!... » Ces deux hommes, placés à une si grande distance dans la hiérarchie sacrée, étaient faits pour s'entendre. Tous deux n'avaient pas besoin du luxe des vêtements pour se faire valoir, leur belle prestance, leur grand air, leurs grandes manières les faisaient assez remarquer entre tous.

Le 21 novembre, jour de la Présentation, il prêcha à l'Eglise du Calvaire chez les Oblats et dîna avec MëT l'Évêque. Le 23, il partait pour les missions d'Espiens (Lot-et-Garonne), dans le diocèse d'Agen, et n'en revenait que le 3 janvier 1854. Le travail fut énorme dans ce petit pays, les consolations non moins grandes. Contrairement à l'usage, les hommes furent les plus assidus autour de la chaire et du confessionnal ; plus tard, les femmes se piquèrent d'émulation et, le curé étant tombé gravement malade, il dut confesser tout le monde. La veille de Noël, il confessa pendant vingt heures consécutives, sauf une demi-heure pour son dîner ; en tout, pour sa part, cinq cent vingt personnes, plusieurs n'étant plus entrés dans l'église depuis 15, 20 et 25 ans, entr'autres un vieillard de 80 ans, qui fit sa première communion. Accablé par le sommeil, il ne put faire cette longue besogne qu'en se mouillant

souvent le visage avec un linge imbibé d'eau ; le froid était excessivement violent, son zèle lui faisait tout supporter. « Qu'il serait, à désirer, disait-il, que tous les cinq ans on donnât une mission à ces paroisses de la campagne! Que d'âmes se sauveraient qui tombent en enfer! » Jamais on n'avait vu un pareil entrain ; il dut barricader la porte de la sacristie pour que les hommes ne pussent entrer qu'un à un. Il faisait ensuite sa collation sa montre devant les yeux pour s'arrêter avant minuit et pouvoir dire la messe le lendemain après quelques heures de sommeil quand son asthme le laissait dormir, le plus souvent agenouillé devant un fauteuil, la position horizontale lui étant impossible.

VI. — Une grande douleur marqua le commencement de cette année 1854 et tous les élèves de Saint-Sulpice la partagèrent avec lui. Le vénérable M. Galais mourut à Paris le 17 janvier après des souffrances atroces, qui le firent vraiment victime. Sa mort, comme sa vie, fut celle d'un saint. Nous en avons un récit très-détaillé écrit par M. Payan d'Augéry, grand-vicaire de Marseille, alors séminariste à Saint-Sulpice. L'influence de M. Galais avait été décisive sur la vocation du P. Jean, il l'avait guidé avec une sollicitude constante dans ses immenses difficultés ; sa protection ne lui manqua pas du haut du ciel où ils sont aujourd'hui réunis. Il repose dans le cimetière Sulpicien d'Issy à l'ombre de la maison de Lorette qu'il aimait tant.

Le 4 mars 1854, après plusieurs petites prédications que nous omettons, il inaugurait la 4e année de son ministère par le carême dans la cathédrale de Moulins. On usa et on abusa de sa complaisance,

car il ne savait jamais refuser. Outre les sermons de la station quadragésinale, les trois retraites des trois dernières semaines, il prêcha dans toutes les communautés et associations de toute sorte ; chacun le réclamait. Ce séjour fut un des plus agréables de sa vie, par les durables amitiés qu'il y contracta : Msr de Conny, doyen du chapitre et protonotaire apostolique ; M. Gibert, vicaire-général, pétillant d'esprit et trouvant son partenaire dans le P. Jean, dont la conversation était si sémillante ; mais surtout Msr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, « Grand seigneur par- sa race, écrivait-il, mais bien simple, abordable, très-zélé pour Dieu et pour les pauvres. Le chanoine (Msr de Conny) est très-charitable et très-amical, le cher abbé que vous savez (M. Gibert), est une perle du bon Dieu avec un peu de dorure dehors, mon âme s'édifie fort avec lui. On vient en nombre à l'église, j'ai l'assurance que c'est l'habit et la barbe qui font tout le mérite. Je suis donc ici chez de bons amis, mais dans le voisinage de la grandeur, ce qui ne me sort pas de la classe des pauvres, mais m'y enfonce plus profondément.. Je comprends que l'abjection est bien mon élément. On bâtit ici la première église du Sacré-Cœur, là où on dit que cette dévotion a commencé. L' évêque voudrait nous la donner pour y établir l'adoration perpétuelle. Il faudrait bien des conditions pour cela, et vous savez combien Dieu me tient éloigné des châteaux en Espagne. » Au retour, il fit le plus charmant pèlerinage à Paray-le-Monial et en revint embaumé de dévotion.

Au mois d'octobre, nous le trouvons à Arles, fort occupé par une retraite aux sœurs de Saint-Charles, prêchant deux fois par jour aux religieuses, et deux

fois par jour à leurs élèves. Il finit cette année 1854 en donnant plusieurs retraites dans plusieurs couvents de religieuses qui regardaient cette grâce comme un des plus signalés bienfaits de Dieu. ■

Qu'on nous permette un souvenir personnel. En 1863, neuf ans après, allant à Orléans, nous nous arrêtâmes à Moulins, et sur les désirs du P. Jean, nous fûmes présenter ses respects à Msr de Conny. Nous apprîmes, dans cette ville, quel souvenir il y avait laissé, le bien qu'il avait fait, les conversions qu'il avait produites et, quoique le plus souvent la prédication soit comme un météore promptement oublié, il ne fut pas oublié de longtemps ni par ses amis, ni par ses auditeurs. Il était si humble, si peu gênant, si saint dans son extérieur, si spirituel dans ses conversations, qu'à chaque mission il laissait de nouvelles amitiés qui duraient jusqu'à la mort. Il n'était pa& étonnant que ce vénérable Père réussît si bien dans ses prédications; ses religieuses Victimes le faisaient autant que lui. Il n'y avait pas de prières, de pénitences qu'elles n'offrissent pour leur succès. Dieu y ajoutait ordinairement de lourdes croix qui en faisaient de vraies Victimes.

Tantôt il trouvait une de ses filles décidée, comme après la mission du Vigan ; en revenant d'Espiens, il souffrit cruellement du froid pendant un voyage de huit jours, et en arrivant il trouva toutes ses filles malades. Chaque prédication apportait ainsi son Contingent de douleur à ces Victimes pour les péchés des autres.

VII. — En février 1855, ^ prêcha le carême à Bédarieux, dans le diocèse de Montpellier, « Station laborieuse, assez coulante, j'y ai beaucoup confessé.

Population pauvre , mais j'y ai trouvé beaucoup de piété parmi les femmes. » Ce fut une de ses plus fructueuses et de ses plus pénibles missions. Bédarieux a 12,000 âmes dont 1000 protestants. Il prêchait dans une des deux paroissss de la ville, qui chaque jour était comble. Elle avait la chance d'avoir pour curé M. Martin, « Vrai apôtre, écrivait le P. Jean, et ma faiblesse un peu émoustillée se met en train, comme à l'armée où les plus mauvais soldats deviennent courageux par le contact avec les plus braves. Ce prêtre a une âme virginale, tout son extérieur le dit. » Les conversions de dix à vingt ans furent innombrables, et comme le curé tomba gravement malade pendant ce carême, il eut toutes les confessions. Outre ses sermons, il passait tous les jours neuf heures au confessionnal. Un jour, il confessa deux hommes qui ne l'avaient plus fait depuis 110 ans à eux deux. A peine pouvait-il dormir quatre heures chaque nuit, observant .toujours dans toutes leurs rigueurs, le jeûne et l'abstinence quadragésimale, sans le moindre adoucissement. « Si je fais quelque bien ici, c'est le f,ruitde vos prières, de vos pénitences et des croix que vous avez. Je ne suis qu'une mauvaise trompette de fer blanc, rouillée, qui ne sait plus ce qu'elle dit au milieu de toutes ces occupations. » Il termina sa mission le 10 avril, par vingt heures de confessions. Il écrivait encore ces réflexions remarquables et bien vraies que comprendront tous ceux qui ont exercé ce ministère : « Je suis comme le cheval et le mulet, qui tirent la charrette sans savoir ce qu'ils font. Ce métier de confesseur est bien pénible, tout semé de difficultés, et c'est vraiment une preuve de la divinité de la confession, qu'on trouve des gens qui veuillent

confesser. On tâche de le faire le moins mal possible et de nous abandonner à la miséricorde de Dieu qui nous impose une si lourde charge, et qui doit excuser avec quelque indulgence les sottises que nous devons faire ne sachant pas mieux faire. Comme la Mère maîtresse des Novices serait scandalisée, si elle pouvait savoir tout sur quoi nous fermons les yeux! Néanmoins il faut aimer ce pauvre peuple accablé de misères, environné de séductions et pour lequel notre bon Jésus a répandu tout son sang;. Nous sommes ici comme des chevaux de labour, qu'on ne détèle jamais et qui mangent l'avoine, le harnais sur le dos. » Ce que ne dit pas le bon Père, c'est ce qu'il souffrit des rhumes qui aggravaient son asthme et lui faisaient passer des nuits sans repos, n'interrompant jamais ni ses sermons, ni ses confessions, ni ses jeûnes, ni ses rigoureuses pratiques de pénitence.

Tant de succès joints à l'austérité de sa vie répandaient sa réputation au loin, la vénération publique le précédait et l'accompagnait partout, on se le disputait. M. l'abbé Anatole de Cabrières , plus tard évêque de Montpellier et qui faisait partie de la petite association sous le nom de frère Etienne, rivalisait avec Msr Cart, son évêque, pour le combler d'amitié, d'estime et de respect. Ce saint Prélat le voulait pour un carême à sa cathédrale, il refusa. Les curés de Saint-Paul et de Saint-Charles le demandaient aussi. «J'ai refusé, parce que je ne veux prêcher que dans les petites villes aux pauvres. Le curé de Saint-Paul répond que sa paroisse est celle des pauvres. Dans mon embarras , j'en réfère à M. Tempier qui en décidera. O bon Jésus, vous ne m'avez pas donné le talent des refus. » Quelques

- 2i7 — jours après, il ajoutait : « Le saint Évêque de Nimes est intervenu, la crosse à la main, dans l'affaire de ce carême. Il n'a pas voulu que j'accepte dans une autre église que sa cathédrale. 11 me l'écrit lui-même, alléguant que si je crains de résister à la volonté de Dieu en refusant obstinément à ce digne curé, je devais bien plus craindre en refusant à l'évêque qui a plus de grâces et d'autorité pour choisir son monde. Il ajoute qu'il me veut, précisément parce que je ne suis pas prédicateur. Il ne m'est plus guère facile de m'en retirer. »

A la fin de juin, il prêcha pendant neuf jours la retraite des demoiselles à Draguignan, car sa réputation s'étendait partout. Dans les intervalles de ces retraites, il travaillait aux constitutions des religieuses Victimes. Ce fut l'œuvre capitale de sa vie ; mais, si souvent dérangé, il avançait lentement et ne put finir qu'en 1856, comme nous le dirons dans un autre chapitre.

Les vides les plus douloureux se faisaient dans sa famille, dont Dieu prenait successivement les membres, par des sacrifices bien plus cruels que ceux de la vie religieuse. Il reçut à son retour de Draguignan la visite de sa cousine, Mme la comtesse de Montmorillon, née d'Arbaumont, qui mourut peu après. Son frère, Arthur d'Arbaumont, l'accompagnait ; il partait pour l'Afrique avec son régiment, le Ier chasseur, où il était brigadier. Deux mois après, il mourait comme un saint. Une autre de ses cousines, Mme Lebon, Vve Daunav, entrait presque en même temps chez les Dominicaines de Langeac.

Au mois de septembre, nous le trouvons encore à Nimes, prêchant la retraite à toutes les maisons réunies des religieuses de Saint-Maur ; puis tout de

suite après celle des sœurs de Saint-Vincent, dites de Besançon. Ce furent deux retraites très laborieuses. Toutes les religieuses voulurent se confesser au Père ou l'entretenir, et les religieuses, en général, sont fort longues. A peine de retour à Marseille, il prêcha la retraite des sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, à la grande Miséricorde ; puis celle du premier monastère de la Visitation. Au mois de novembre, ce sont les deux retraites des sœurs de Saint-Charles et de leurs élèves à Arles , comme l'année précédente. « Un peu d'asthme, écrivait-il, un peu de mal de dents, succédant l'un à l'autre, pour varier le plaisir. Je crois y reconnaître l'action de la Providence et désire que cela continue. »

Encore en cette année de 1856, Monseigneur l'appela au synode diocésain ; immédiatement après, il commença la mission de Saint-Chamas, mais sans succès. M. de Verclos était un digne curé, il avait une grande influence sur un groupe d'hommes et jusqu'à sa mort on l'a justement appelé le Père des pauvres. Saint-Chamas est un riche pays et les pays riches abusent ordinairemennt des grâces de Dieu. Il souffrit cruellement de son infirmité ; à 44 ans, elle commençait à le faire entrer dans la vieillesse sans pouvoir encore l'arrêter. « L'asthme, écrivait-il à la Mère Prieure, disparu, est revenu, disparaît encore. Je remarque qu'octobre est le mois de mes vendanges. Dieu en soit béni. Plusieurs fois je n'ai été tranquille que pour le sermon. » En somme, malgré le zèle du curé et du prédicateur, cette mission eut si peu de succès que d'un commun accord il fallut l'abréger.

Au mois de décembre, il donna pour la deuxième fois la retraite dans la nouvelle église de l'Œuvre de

la Jeunesse ouvrière, à peine terminée. Les ouvriers travaillaient encore pendant la journée ; le soir on mettait les bancs pour le sermon et on put dire la sainte Messe au maître-autel le jour de la clôture. Le succès de cette retraite fut très-grand ; plusieurs jeunes gens y étaient venus de très loin pour y assister et le livre des souvenirs de l'œuvre, imprimé plus tard, raconte qu'un jeune homme de Manosque se confessa un soir au P. Jean, jusqu'à minuit. Peut-être dut-il à cette retraite la sainte mort qu'il fit plus tard.

VIII. — Pendant cette année et les suivantes, il prêcha tous les mois à la retraite que faisait quelques prêtres à l'Œuvre de la Jeunesse ouvrière. Ce n'étaient d'abord que les anciens élèves de Saint- Sulpice, mais plusieurs autres prêtres, et des plus fervents s'y joignirent bientôt. Le P. Jean leur faisait une méditation dans la matinée à la tribune, et une conférence l'après-midi à la salle des exercices. Nous avons trouvé dans ses écrits le plan de ses sermons. C'était pieux, substantiel, pratique. Tous en étaient ravis et ce fut une grande douleur quand cette retraite dut cesser vers 1866, elle avait duré près de dix ans. Du reste ses infirmités l'eussent bientôt interrompue, il n'aurait jamais pu monter le rude perron de l'œuvre, quand l'asthme fut arrivé à sa période aiguë.

Cependant le bon Père se trouvait dans une grande perplexité : M. Plumier, son confesseur, le poussait de toutes ses forces à la prédication ; M. Chauvier, son saint ami, trouvait qu'il prêchait trop, tous deux avaient raison. Le premier ne considérait que le bien des âmes, et il espérait d'ailleurs

que son pénitent, en se faisant connaître, attirerait de nouvelles vocations ; le second se laissait plus impressionner par le dommage que souffrait cette jeune communauté naissante encore imparfaitement formée, des absences incessantes de son directeur, chacun avait un point de vue différent ; les religieuses en avaient un troisième tout aussi juste, le P. Jean s'épuisait dans ces missions continuelles, il s'affaiblissait à vue d'œil, elles avaient peur de le perdre. La Mère Marie Victime de Jésus Crucifié résumait tout avec sa haute intelligence. « M. Chauvier m'a dit au sérieux que vous vous donniez trop à la vie active, que vous feriez plus de bien en vous y donnant moins et que votre âme gagnerait plus dans le repos. Il m'a fait une obligation de faire tout ce que je pourrais pour cela. 11 me semble que si vous ne refusez point on vous accablera. S'il est avantageux pour votre âme de dire non, pourquoi ne vous feriez-vous pas cette violence?. . . Tous les confesseurs du diocèse vous enverront leurs scrupuleuses, si vous ne refusez ; toutes les communautés vous voudront pour confesseur extraordinaire ou pour leurs retraites. Ne vous laissez pas accaparer pour toutes les années. Les communautés ne souffriraient pas beaucoup si vous laissiez à d'autres le soin de les édifier, ou "que que vous les remettiez à une autre année pour ne point les fâcher. Les Orphelines, par exemple, auraient-elles besoin de vous, toutes les années ? » « Ces observations sont très justes, répondait le P. Jean, je les fais pour moi et pour les autres, mais la pratique n'est pas si facile et quoique je refuse beaucoup, il me faudrait, comme à S. François de Sales, un grand-vicaire pour refuser davantage. » Ni la Mère Prieure, ni le P. Jean, ne

disaient toute leur pensée. La Prieure regrettait ces absences continuelles pour sa communauté , le P. Jean se regardait comme l'esclave des âmes, et disait comme S. Paul : Je me dois à tous, (i) omnibus debitor sum. Dieu seul pouvait l'arrêter, il ne devait pas tarder à le faire.

Nous avons vraiment peur de lasser le lecteur par cette longue énumération de sermons. Pourtant, on nous presse de continuer, car ce livre sera un souvenir plein de consolations pour ceux que ce bon Père évangélisa ; ce sera aussi un sujet d'édification, un modèle pour ceux que Dieu appelle à la vie apostolique, et ils ne sont que trop rares dans ces jours d'affadissement, où une mission générale s'imposera comme une nécessité dans toute notre France, quand, la Révolution ayant accumulé les ruines, il faudra tout relever et reconstruire de nouveau. Si un seul homme, s'oubliant lui-même, a pu tant faire en si peu d'années, que ne ferait pas un grand nombre animé d'un pareil zèle !

Cependant, si le P. Jean acceptait beaucoup, il refusait encore davantage. En cette année 1856, M. Estibal, curé d'Espiens, où il avait déjà prêché avec tant de succès, M. Chatelli, curé de Notre- Dame de Poitiers, et son ancien ami de Saint-Sulpice, M. Olivier, curé de Saint-Louis à Toulon, M. Bouïsse, curé du Vigan, faisaient d'inutiles instances pour leur carême. 11 ne pouvait se partager en deux, et d'ailleurs sa santé faiblissait visiblement, sans que son zèle pour le salut des âmes diminuât. En 1857, ^ prêche le carême à Arles, et dans l'intervalle des sermons on le demandait dans tous les couvents, et dans toutes les associations de (1) Rom. 1. 14.

la ville. En 1858, c'est le carême à Saint-Vincentde-Paul, une des paroisses les plus populeuses et les plus pieuses de Marseille, où le travail du confessionnal fut immense et pour le présent et pour l'avenir, car les personnes qui s'adressèrent à lui continuèrent ensuite à le voir en son couvent. En 1859, pour [la seconde fois, il prêcha la station du carême à la cathédrale de Moulins. On remarqua que le volume de sa voix d'ordinaire si sonore avait beaucoup diminué depuis sa première station. Nous ne parlerons pas d'une multitude de retraites dans un grand nombre de couvents de Marseille et du dehors, qui ne lui laissaient plus un moment de repos pendant ces trois années 1857, 5^> 59-

La retraite ecclésiastique de Montauban, fut particulièrement remarquable. Nous en trouvons l'écho dans un journal de la localité, La voix de la vérité: « Jamais retraite n'avait été prêchée avec un talent si remarquable. La parole de ce bon religieux, douce, onctueuse, pleine de dignité, jointe à un rare bonheur d'expression, savait tirer des vérités les plus simples, des méditations abondantes et les faire passer dans le cœur des prêtres. On ne pouvait s'empêcher d'être attendri jusqu'aux larmes en voyant en lui, non pas un de ces prédicateurs qui courent le monde, mais un saint. Il a tellement convenu, que d'une voix unanime nous l'avons

demandé pour l'année prochaine Depuis vingt

ans que je suis dans le sacerdoce, je n'ai trouvé que le P. Bussy, jésuite et le P. Jean, être de vrais prédicateurs de retraites pastorales. Avant tout le prêtre demande un homme de foi, un saint, et le P. Jean réunit à tout cela un talent qui n'est pas ordinaire. » Ces quelques lignes résument parfaite-

ment ce qu'on pensait de la manière de prêcher du vénérable Père. C'était surtout l'orateur des âmes d'élite, et cependant on l'appréciait tout autant dans les missions, puisqu'on le voulait partout, surtout quand on l'avait déjà entendu.

En août 1859, retraite à la Congrégation des filles de Notre-Dame du Mont, fondé au commencement de siècle, par le digne curé de cette paroisse, M. Chaix. En juillet, il allait prêcher la même retraite aux dames de Draguignan. « J'ai fini ma retraite aux grandes Dames, écrivait-il, que j'ai savonnées de mon mieux, mais pour leur bien et sans les fâcher. J'avais là d'immenses crinolines. Il y a de braves gens partout, en haut, en bas et au milieu. C'est néanmoins le petit nombre. » A Manosque, il fut comblé de consolations par la ferveur des religieuses de la Présentation et de leurs pensionnaires qu'il évangélisa simultanément, tout en prêchant l'Adoration perpétuelle à la paroisse Saint-Sauveur. La population l'édifia beaucoup , il y avait de saintes âmes, jadis formées dans de sévères principes. La révolution y a mis bon ordre et on n'y trouverait plus de ces ferventes congréganistes qu'on condamnait jadis à des sortes de pénitences publiques pour leurs manquements aux règles de l'Association. Le P. Jean remarque qu'il n'y avait rien de janséniste dans ces pratiques, quoiqu'il sût bien que ces sectaires avaient essayé de rétablir la pénitence publique. « Je regrette profondément, disait-il, que la prudence moderne rende comme impossibles ces sortes d'actes par lesquels l'homme triomphe glorieusement de lui-même et surmonte sa volonté et son orgueil. La diversité des esprits oblige, en communauté même, à des restrictions sur ces petites

folies spirituelles, tant appréciées et si grandement aimées par des saints. » Telle était la doctrine de l'habile directeur, ne prenant jamais lui-même l'initiative, mais approuvant grandement tout ce qu'inspire l'esprit de Dieu qui souffle où il veut et se gardant bien de le gêner. Du reste, comment aurait-il pu blâmer ces saintes folies qu'il faisait lui-même et plus que personne, ainsi que nous le verrons. Tout lui servait pour s'élever à Dieu et il le raconte avec sa simplicité joyeuse à la bonne Mère Prieure : « Mon gosier et mes poumons , les personnages les plus capricieux que je connaisse, ont été bien sages dans cette diligence qu'ils redoutent. Les vents avaient reçu ordre de retenir leur haleine et de ne pas soulever la poussière. Le motif de cela, je l'ignore, mais Dieu, qui mêle la considération des plus petites choses avec celles des plus grandes, a bien pu avoir égard à la nécessité de ces saintes religieuses et empêcher ainsi leur prédicateur d'être trop enrhumé.»

IX. — En 1860, il prêcha la retraite ecclésiastique de Moulins avec tant de succès, qu'on l'invita encore pour l'année suivante. Le jour de la clôture, Msr de Dreux-Brézé résuma tous les sermons par ces deux mots si élogieux : « Le P. Jean ne cherche que Dieu. » Moulins, où il comptait de si bons amis, était devenue sa ville de prédilection. La retraite finie, il ajourna son départ sur la demande de l'illustre évêque de Poitiers, Msr Pie, qui voulait l'entretenir des tristes événements de l'époque. Nous ne comptons pas moins de dix-sept évêques qui entretenaient avec lui une correspondance suivie , le consultant sur les affaires les plus graves.

Le carême de Lodève, en 1860, le fatigua moins

que les autres, soit qu'il y prêcha plus rarement, trois fois seulement par semaine d'abord, puis tous les jours pendant les deux dernières semaines, soit parce que la prudence l'obligea, pour faire feu qui dure, disait-il, de renoncer au jeûne et à l'abstinence. Il prêchait dans la belle cathédrale de Saint-Fulcran et cette station n'était pas sans difficultés. Le sous-préfet était M. de Vézins, marié à une nièce de Chateaubriand, fils de l'évêque d'Agen, lequel était entré dans les ordres à son veuvage. « Brave homme, écrit le P. Jean, mais il n'a pas d'autres principes arrêtés que la fidélité à l'empereur. Il m'a reçu trèspoliment, mais, en me reconduisant, il m'insinue indirectement la sagesse dans la prédication. » La France catholique était alors prodigieusement surexcitée par ce qu'on appelait la question romaine, née avec la guerre d'Italie. Les commissaires de police suivaient exactement tous les sermons du carême et il y avait menace de prison, de six mois à deux ans, pour les prédicateurs qui seraient trop francs. Dieu sait combien ces dévots commissaires faisaient du zèle, molestant partout les orateurs trop explicites. En face d'une population si chrétienne, le silence aurait été une sorte d'apostasie ; le P. Jean prévint loyalement le sous-préfet qu'il ne se gênerait pas et il ne se gêna pas en effet. M. de Vézins, comprenant, peut-être, le rôle ridicule que jouerait le fils d'un évêque, en poursuivant correctionnellement un prédicateur, eut le bon goût de ne rien faire et même de féliciter le Père sur sa retenue. Il n'en avait rien été cependant ; mais, sans ôter son mérite à M. le sous-préfet, on remarqua alors la sévérité de la police pour les moindres réticences, pour les phrases compromettantes, et son indulgence pour ceux qui

avaient carrément abordé la question ; et il en sera probablement toujours ainsi. Cette station fort bien réussie aurait pu inspirer de la vanité au bon Père ; sait-on ce qu'il en dit? Nous ne trouvons que cette note dans sa correspondance : « Un homme vient se confesser, il ne l'avait pas fait depuis vingt ans. L'opération faite, je le reconduis. Il me raconte alors par qui il a été converti : par le prédicateur?... Non... devinez... par son mulet! Oui, son mulet l'ayant renversé, le pauvre n'avait pu dégager son pied de l'étrier et l'animal l'avait traîné cent pas sur les rochers. Durant le trajet, il avait pris la résolution de se confesser. Ayez donc de l'orgueil... »

Le 3 septembre 1860, il fit la retraite des religieuses du Saint-Sacrement d'Aix qui gardent dans leur chapelle la statue miraculeuse de Notre-Dame de la Seds. Nous n'avons pas d'autres détails sur cette prédication, si ce n'est qu'il l'entreprit pour avoir l'occasion de traiter avec Msr Chalandon , de l'admission d'un second prêtre de Tarascon , M. Estay, que l'archevêque lui accorda, non sans difficulté, car c'était un excellent sujet auquel il tenait beaucoup.

En 1851, il avait prêché le carême dans l'église Saint-Jacques de Tarascon ; cette année 1861, il le prêcha dans l'église de Sainte-Marthe. Malgré les malheurs du temps, tous les soirs l'église fut com- - ble. Il y eut quelques conversions d'hommes éclatantes, mais peu nombreuses. « Les hommes, écrivait-il, y ont plus d'oreilles que de langue. » C'est qu'au milieu de ce trouble des idées, les hommes ne savaient plus que croire. L'Empire sapait l'Eglise avec une infernale habileté, tout en protestant de son profond respect. Toutes ses rigueurs étaient

pour les catholiques, toutes ses faveurs pour ses pires ennemis, Ernest Renan, Edmond About et tant d'autres dont les écrits répandus à foison pervertissaient les populations de toute la France , préparant les affreux malheurs de 1870 et des années suivantes. « Le peuple est travaillé en tout sens par les événements, lisons-nous dans une de ses lettres; en dehors des gens qui s'approchent régulièrement et avec soin des sacrements, il faut se contenter d'un petit nombre de conversions d'hommes qui règlent leurs comptes d'un certain nombre d'années; des femmes quatre ou cinq fois plus nombreuses, c'est un grain de sable dans une montagne. En dix ans, la foi a bien diminué en cet excellent pays. »

X. — Au mois d'août 1861, appelé de nouveau à Moulins par la confiance de Msr de Dreux-Brézé, il profita de ce voyage pour voir ses parents qu'il trouva fort vieillis, sa mère surtout qui, outre ses graves infirmités habituelles, venait d'avoir un œil atteint de la cataracte. A ces chagrins s'ajoutaient les embarras financiers de son père, sans que ces malheurs pussent le ramener à Dieu. Ce fut l'épine la plus cruelle pour ce bon fils. Impossible de dire quel accueil cordial lui firent Msr Rivet, et Msr Colet qui allait être sacré évêque de Luçon, trois jours après. Il rencontra d'excellents amis au palais épiscopal, Msr de Langalerie, évêque de Belley, et son grand-vicaire, M. de Lépinoy, ancien condisciple de Saint-Sulpice, ancien représentant du peuple en 1848, devenu grand-vicaire de Luçon, et beaucoup d'autres réunis pour la cérémonie du sacre et qui tous le vénéraient comme un saint. Le 27 août, il ouvrait la retraite ecclésiastique de Moulins, à la

grande joie de tout le clergé avide de sa parole déjà si appréciée dans ses premières stations. Msr de Moulins lui témoigna la sympathie la plus touchante et voulut l'accompagner à son départ jusqu'à la gare avec son grand-vicaire, M. Gibert l'obligeant gracieusement de prendre l'express à ses frais, ce que le bon Père ne faisait jamais. « Trop gâté, écrivait-il, par Msr l'Évêque de Moulins et mes vieux amis. » Immédiatement après, il prêcha une seconde retraite aux religieuses de la Présentation de Manosquesans trop de fatigue.

En novembre 1861 , c'est à la congrégation des Filles de Saint-Lazare, à Marseille, qu'il donne une retraite ; en décembre, à celle des pauvres Clarisses; en janvier 1862, à celle des Carmélites de Longchamp ; puis les retraites des Oblates de l'Immalée-Conception ; des demoiselles des Orphelines ; des religieuses du saint Nom de Jésus à la Ciotat j du Bon-Pasteur d'Arles pour la deuxième fois ; des Dames dites de l'Œuvre à Arles ; de la Providence de Manosque où il allait presque chaque année, tant la ferveur de ce couvent le ravissait.

Au mois de février, il commença le carême de Nérac ; ce devait être le dernier. Dieu permit que ce fut un des plus fructueux. Pendant cette station, arriva un fait qui prouve bien et la durable admiration que le vénérable Père laissait après lui, et la -foi de ce bon peuple d'Espiens où il avait prêché une de ses premières missions, il y avait déjà neuf ans. Le vénéré Curé de cette paroisse vint le conjurer de se faire entendre encore une fois à ses fidèles dans l'intervalle des sermons de Nérac. Le Père ne savait rien refuser, il part, accompagné de M. de Vivié, curé de Nérac ; quelle est leur surprise en

arrivant à Espiens un jour de travail, de trouver les rues jonchées de fleurs, toute la population endimanchée, tous les travaux suspendus, l'église comble comme aux plus beaux jours de fêtes. Il leur prêcha trois fois sans pouvoir les rassasier. « Cette ovation partait de cœurs si simples, disait-il à son retour à Marseille, qu'elle passait par-dessus la tête de l'amour-propre sans la toucher. » En compensation, il lui prit un violent rhume , toujours suivi d'une crise d'asthme, qui lui rendit les derniers sermons bien difficiles. Cependant il parut remis le Vendredi-Saint et put prêcher la Passion pendant sept quarts d'heure avec une voix plus sonore que jamais. Le jour de Pâques, il eut trois mille auditeurs et la communion du matin si nombreuse qu'il manqua défaillir en la distribuant. La veille, il avait confessé, jusqu'à une heure du matin, 131 personnes. C'était comme le chant du cygne ; il ne devait plus prêcher de ces longues stations.

Ses anxiétés furent bien grandes avant de renoncer à ce ministère si fructueux, pour se borner à des retraites de huit jours seulement. « Ce singulier mélange d'infirmité et de vigueur me tient toujours à délibérer si je dois ou non continuer à prêcher ces longues stations de carême. Quand je les vois venir, il me semble que je ne pourrai m'en tirer, puis le bon Dieu me donne des forces . inattendues. Il semble qu'il veuille se jouer de moi ; dès que je veux continuer à prêcher, je sens l'infirmité ; dès que j'ai la pensée de cesser, les forces me reviennent ; si j'osais, je dirais que nous jouons à cache-cache avec la Providence. Le bon Dieu sait que le fond de mon cœur est parfaitement détaché soit de l'un soit de l'autre et que je ne désire qu'un rayon de lumière

pour connaître et suivre son infiniment aimable volonté. » Il refusa cependant le second carême de Nérac, et n'en accepta jamais d'autres.

Son zèle ne chômait pas pour cela, et longtemps encore il prêcha des retraites de quelques jours, dans les communautés principalement ; souvent on le prenait comme au vol. Ayant été rendre visite à M. Vitagliano , vicaire-général, supérieur des Victimes, celui-ci lui fit immédiatemeut prêcher la retraite des religieuses Oblates dont il était le fondateur, sans lui laisser le temps de retourner chez lui pour un peu se préparer. Le 10 septembre 1863, il partit pour Lunel pour prêcher la retraite des ferventes religieuses de la Présentation de Manosque , qui avaient une maison dans cette ville. Il s'arrêta en route chez ses amis d'Arles et de Nimes, principalement chez son bon ami, M. l'abbé de Cabrières, qui prêchait lui-même la retraite des religieuses de l'Assomption, fondée par M. d'Alzon. « J'avais une dent contre ces Dames , écrit le Père, parce qu'elles savaient le latin et qu'elles étaient historiées en beau violet. Mais mon jugement fut bien rabattu, lorsque je les vis si simples et si édifiantes et que leurs habits violets me parurent ne guère mieux valoir, en fait de coquetterie, que l'habit gris de nos sœurs. Quelques-unes savent le latin, mais elles en usent saintement. Bien élevées elles-mêmes, elles donnent une bonne éducation aux jeunes personnes, et adorent perpétuellement le Saint-Sacrement. »

A peine de retour, il prêcha la retraite des Dames du saint Nom de Jésus, à la Ciotat, dans l'ancien et beau couvent des Oratoriens. Elles avaient pour supérieure la Mère Saint-Lazare, « femme de grand caractère », disait le P. Jean. Au retour, ce fut la

retraite de ses propres religieuses Victimes, et peu après les deux retraites simultanées des Dames de l'Association du Bon-Pasteur et des religieuses du Bon-Pasteur d'Arles. « Chose fort compliquée, dit son journal, les deux opérations se gênant mutuellement. » Surtout avec une des plus violentes crises d'asthme qu'il eût jamais eues, au point que, le jour de son arrivée, qui était "un dimanche, il ne pût ni dire ni entendre la sainte Messe. L'aprèsmidi, se trouvant mieux, il prêcha à Saint-Trophime, avant de commencer ses deux retraites, tant étaient grands son énergie et son zèle.

Du 9 au 13 décembre 1863, le vénéré Père donna la retraite aux demoiselles de l'Œuvre des Orphelines , l'œuvre du cœur de la Mère fondatrice des Victimes, où pendant tant d'années il a prêché des sermons sans nombre aux religieuses et aux enfants. Le bon M. Plumier, son confesseur, et l'aumônier de l'œuvre, l'y attiraient sans cesse, secondés par la respectable demoiselle Bousquet, la digne continuatrice de la vénérable MUe de Gérin, ainsi que nous l'avons vu. Cette retraite coïncidant avec la mort du P. Paul, comme nous le dirons au chapitre suivant, il est facile de concevoir les douloureux embarras qu'elle causa à ce pauvre Père, chaque jour plus victime de nom et de fait.

Le carême de 1863 se passa, pour la première fois, sans prédication, ses forces étaient à bout. Msr Colet, évêque de Luçon, son bon ami, l'avait invité pour sa cathédrale. « Ce ministère semblant fini pour moi, à regret, je l'ai prié de m'excuser. »

Cependant, pour ne pas contrister ce bon évêque, il donna la retraite ecclésiastique de ce diocèse au mois de juillet, à la grande satisfaction de tous. Le

Prélat et son clergé le comblèrent des plus vifs témoignages d'estime et d'affection. A son retour, il s'arrêta chez les nombreux amis qu'il laissait partout où il passait, et donna deux jours à Chevigny, où il prêcha deux fois le dimanche en présence de son père qui fondait en larmes.

Une retraite prêchée au mois de mai 1863, aux sœurs de Saint-Joseph, à PHôtel-Dieu, à Nimes, lui fut particulièrement pénible. Il dut l'abréger, rappelé par la maladie de la Mère Prieure et fondatrice des Victimes , qui survécut plus d'un an et demi à son retour.

Le Ier septembre 1863, ^ était encore chez les sœurs de la Charité de Nimes, reçu avec la plus grande affection par M. de Cabrières, alors grandvicaire de l'illustre Msr Plantier, qui, lui aussi, professait un grand respect pour notre vénérable Père. Quatre jours après la clôture , il commençait la retraite de ses chères sœurs de Manosque , qui avaient une maison à la Seyne, charmante petite ville en face de Toulon. « Ce qui m'entoure est saint, écrit-il, et j'ai l'humiliation de prêcher à meilleur que moi, pauvre directeur au service de Dieu. D'ici je vois la rade de Toulon avec ses vaisseaux de guerre, effroyables machines à tuer les hommes. Puissions-nous guerroyer heureusement contre les ennemis de Dieu et les nôtres, et arriver heureusement en rade de l'éternité. »

En janvier 1864, il prêcha, pour la onzième fois, la retraite des Clarisses de Marseille. « Il nous prêche toujours la même doctrine, écrivait la Mère Abbesse, mais il ne nous dit jamais les mêmes choses ; aussi tant que je serai Abbesse et que j'aurai quelque influence dans la maison, nous n'aurons

pas d'autre prédicateur pour nos retraites. » Ne pouvant plus prêcher au dehors les longues stations de carême, sur la demande de M. l'abbé Revertégat, alors aumônier de l'œuvre de la jeunesse dite de M. Allemand, il consentit à prêcher tous les dimanches de carême de 1864 à ces jeunes gens, dont M. Baudoin était alors le directeur. Le Vendredi- Saint, il leur prêcha encore la Passion ; mais, le jour de Pâques, vaincu par l'asthme, il ne put donner son dernier sermon. Le cercle se rétrécissait tous les jours davantage autour de lui, et il n'avait pas 51 ans.

A la fin d'avril 1864, Msr Bernadou, évêquc de Gap, son ancien condisciple de Saint-Sulpice, venait l'inviter lui-même à prêcher au mois de juin à ses religieuses de Gap. Le bon Père eut la douleur de refuser, il était déjà pris à la même époque pour les Carmélites d'Arles. « Ce sont de saintes filles, écrit-il, meilleures dans leur petit doigt que moi en toute ma personne. Aussi ai-je honte de les prêcher. ^> A cette retraite succédèrent celles des religieuses

Saint-Charles et celles du Bon-Pasteur. Mais si sa doctrine était toujours la même, sa sainteté et son expérience plus grandes , ses forces diminuaient visiblement. « Je ne suis point malade, mais je suis un pauvre vieux qui n'est plus bon à rien, et dont la masse du corps paralyse ce qui peut rester à Tesprit. » Et cependant, revenu à Marseille à la fin du mois de juin, il dut reprendre ses confessions ordinaires et extraordinaires dans un ojand nombre de couvents , où toutes les religieuses, le pressant à l'envi de bien se ménager, de se soigner, terminaient invariablement, en guise de péroraison, en lui demandant au moins un sermon.

Sa dernière station lointaine fut, en 1864 , la

seconde retraite ecclésiastique d'Orléans. La première fut prêchée par M. Louis Guiol, alors vicairegénéral de Marseille, la seconde, par le P. Jean. Msy Dupanloup lui fit le meilleur accueil ; il l'avait connu, quand il était supérieur du petit-séminaire Saint-Nicolas et l'avait revu plusieurs fois à Dijon. « Je n'ai pas toutes ses idées, écrivait le P. Jean, mais, parlant aux prêtres en son nom, je n'ai rien dit qui pût lui déplaire. Je garde cependant une grande liberté, parle bien de Rome au sujet des études et conseille les opinions les plus favorables au Saint- Siège. Sa Grandeur ne m'a fait aucune observation sur ce point, n'étant pas du tout gênante quand on parle en sa présence, mettant au contraire très à l'aise et n'accablant personne du poids de son autorité. » Le Père avait parfaitement jugé le célèbre évéque d'Orléans, un des hommes les mieux doués de son siècle et qui eût été un bien grand Prélat, si l'ardeur de son imagination ne l'eût jeté dans tant de luttes tout au moins stériles et d'un résultat tout au moins douteux. Comment entreprit-il cette nouvelle et lointaine mission, malgré l'avis des médecins trop motivé par ses souffrances ? Ce fut peut-être un des traits les plus héroïques de sa vie. On le pressait à Orléans, on le retenait à Marseille, ses forces le trahissaient évidemment, il résolut de s'en remettre à l'obéissance, et son supérieur M. Vitagliano, vicairegénéral, ayant décidé qu'il devait partir, il n'hésita plus. Il arriva le 17 septembre à Orléans dans un tel état, qu'il eut peine à traverser la cour du séminaire et ne put prendre aucun aliment. » M. Gaduel, vicaire-général et son vieil ami, quoiqu'ils fussent loin d'avoir les mêmes opinions, songeait déjà à le remplacer. Mais Dieu était là pour donner des for-

ces à son serviteur. La nuit fut très-mauvaise, il la passa en prières et s'abandonna ; c'est ce que le bon Dieu voulait. Quatre fois par jour, il put prêcher avec toute sa voix, comme en ses plus beaux jours ; la nuit, l'asthme reprenait ses droits, il ne put se coucher une seule fois. On le prenait en pitié, en le voyant, après les sermons, monter l'escalier, haletant, se tenant aux murs, mais la retraite n'en souffrit pas, et tous, évêque et prêtres, en furent également ravis. « Ma retraite s'est terminée par un sermon solennel à la cathédrale, lequel aurait été magnifique, s'il avait pu être en rapport avec la beauté de l'église et la dignité de l'auditoire, mais je n'ai pas assez d'esprit pour cela. Le bon Dieu m'a grandement aidé, car j'avais tout ce qu'il fallait pour m'arrêter à moitié chemin de ma retraite. Je quitte Orléans ce soir, ayant eu la consolation d'y retrouver un petit coin de Saint-Sulpice. Le soir de la clôture, on nous a fait un petit compliment latin, Viri Massilienses, à M. Guiol et à moi. Un curé nous en fit un autre à la récréation du soir, au nom du clergé. Assez d'encens que j'accepte sous bénéfice d'inventaire, mais qui n'étouffe pas la cordialité qui me fait plaisir et à laquelle je corresponds. Monseigneur très-aimable m'invite à prêcher le carême à la cathédrale, je refuse, sentant qu'un carême n'est plus possible. » A son retour, il eut la consolation de voir ses bons parents à Chevigny et M§r Rivet, son bon ami, à Dijon. Hélas! c'était la dernière fois qu'il voyait sa mère. Elle mourut très-saintement le 17 mai 1865 , lui laissant la douce espérance de la revoir au ciel, car elle avait horriblement souffert avec une héroïque patience pendant toute sa vie. Sur sa demande, il était accouru auprès d'elle le mois d'avril précédent,

mais, la crise paraissant s'éloigner, il était revenu à Marseille. Un mois après, son sacrifice était consommé. Quinze jours après, surmontant sa douleur, il prêchait la retraite des religieuses de l'Hospice de Nimes, avait la consolation d'y revoir ses bons amis, Msr Plantier et M?r de Cabrières, ce fut la fin de ses prédications hors de Marseille. Accablé par la maladie, il dut s'arrêter le 15 juin 1865, à l'âge de 51 ans et demi, après 15 années de prédications incessantes. Nous le verrons prêcher encore assez souvent aux communautés de Marseille, puis se restreindre et ne plus prêcher qu'à ses religieuses Victimes qui avaient toutes ses préférences. Pendant 32 ans, il leur donna leurs retraites, sans compter les sermons de tous les dimanches, et une foule d'instructions dans toutes sortes de circonstances. Une religieuse ayant été chargée d'écrire toutes ces instructions au jour le jour, et le Père ayant luimême revu et corrigé la plupart de ses sermons, les religieuses ont ainsi le bonheur de posséder en plusieurs volumes le cours le plus complet qu'on puisse voir sur toutes les obligations de la vie du cloître ; trésor inestimable, surtout si on y joint plusieurs milliers de lettres de sa main religieusement conservées et qui répondent pour la plupart à des consultations de conscience.

Peu d'hommes ont autant écrit, aucun peut-être dans notre siècle n'a prêché aussi souvent que le P. Jean dans un si petit espace de temps. Sans doute sa constitution était fort robuste, parfaitement équilibrée, mais qui peut dire quelles souffrances il dut surmonter pour tant prêcher avec cette douloureuse infirmité de l'asthme, sorte d'agonie perpétuelle? Parfois, dans desimpies conversations

privées, la vue de ces souffrances arrachait des larmes à ses visiteurs ; et c'est dans cet état qu'il a longtemps prêché, faisant de longs voyages encore plus douloureux que les sermons même. Nous reviendrons dans un autre chapitre sur cette longue et dure pénitence, qui ne put s'expliquer que par une sorte de miracle du bon Dieu. C'est ce que nous fait remarquer le saint évêque de Quimper, après avoir lu ces pages. « Il est difficile de comprendre comment il a pu résister si longtemps aux fatigues qu'il éprouvait. La force de sa constitution n'est pas une explication suffisante. Il faut qu'il y eût une force surnaturelle méritée par ses souffrances. »

Le P. Jean n'était pas précisément un orateur entraînant. Ainsi que nous l'avons dit, son extérieur prêchait plus que lui pour les auditeurs ordinaires. C'était plutôt l'orateur des auditoires d'élite à cause de sa grande doctrine, et surtout de sa grande expérience des âmes. C'est pour cela qu'il captivait les prêtres dans les retraites ecclésiastiques ; si sa santé le lui eût permis, avec ses grandes relations, il eut évangélisé peu à peu tout le clergé de la France. Sa réputation s'étendait successivement d'un diocèse à l'autre, et ce que nous avons cité de ses retraites n'est rien en comparaison de celles qu'il refusa.

Nous lisons, dans une note de Msr de Conny, qui le connaissait mieux que personne, l'ayant reçu chez lui pendant ses trois stations de Moulins : « La prédication n'expliquait peut-être pas suffisamment ses grands succès de ministère. Moi qui savais tout ce qu'il avait d'esprit et ce qu'il avait de sainteté, je m'étonnais de voir que ses sermons ne fussent pas plus brillants, ou même que son zèle n'amenât pas

sur ses lèvres les traits d'une éloquence plus animée. Il prêchait très-bien, mais je suis persuadé que c'est surtout par la puissance secrète de sa sainteté, qu'il devenait l'instrument de Dieu. »

Ajoutons que le règlement qu'il s'était tracé dès 1852, pour le temps de ses missions, ne pouvait qu'aider grandement à sa réussite. « En mission : i° Peu parler avec les gens du monde et beaucoup avec Dieu ; 20 leur parler davantage de Dieu, de ses attributs, de ses saints , jamais de mes affaires et de ce qui me concerne ; 30 leur donner une demiheure de conversation charitable après chaque repas , se dresser à la minute qui la termine, si on peut le savoir; 40 ne perdre aucune occasion de s'humilier, sans affectation; 50 avoir un air religieux et des manières modestes ; 6° ne rien dire de saillant, de tranchant, de vif, qui sorte de cet esprit de pénitence; 70 faire aimer Dieu en l'aimant soi-même et en parlant avec amour. » Après avoir lu ces lignes, on comprendra mieux ce qu'ajoute M?r de Conny, son bon ami : « Quand il prêcha en 1854, le peuple l'avait pris pour un religieux d'un autre ordre ; et on le désignait vulgairement sous ce nom. Or, sa tenue si parfaitement réservée avait été immédiatement remarquée et avait produit une grande édification, Il ne sortait guère de la maison que pour aller prêcher à la cathédrale, ou pour se rendre à la chapelle de la communauté religieuse où il disait sa messe et pris son confessionnal. Or, c'était sous une impression de grand respect qu'on le voyait passer avec sa tenue modeste et ses yeux toujours baissés. Lorsque les vénérables religieux qu'on confondait avec lui, vinrent prêcher à Moulins en 1855, une mission qui se donna à la fois dans toutes les églises

de la ville, ces religieux étaient obligés par la force des choses et la nécessité de leur ministère, de se montrer davantage et de traverser plus souvent nos places et nos rues. On prit de là occasion de le comparer avec le religieux de l'année précédente. On n'avait pas assurément le droit 'de demander qu'un groupe assez nombreux de missionnaires pût être composé tout entier d'hommes dont la réserve et la modestie extérieure ne se démentît pas un seul instant; mais enfin, le peuple en revenait toujours aux souvenirs du P. Jean et trouvait qu'il était fort supérieur aux autres. »

Sa grande spécialité étaient les communautés religieuses. Personne ne les connaissait mieux que lui ; il savait par cœur toutes les constitutions, leur esprit, leur but, leurs usages, se pliant aussi facilement aux religieuses cloîtrées qu'à celles qui vivent dans le ministère actif. Il connaissait les faiblesses de leur sexe, leurs petites misères humaines, mêlées à des trésors de grâces qu'il savait admirer et utiliser pour leur conduite. Et la meilleure preuve de ses succès, c'est qu'on le redemandait toujours. En cette année 1865, il avait prêché pour la douzième fois la retraite annuelle des pauvres Clarisses, un nombre de fois que nous oublions, les retraites des couvents d'Arles , de Manosque , de Nimes , etc. Confesseur ordinaire et extraordinaire de presque tous les couvents de Marseille, confessant presque toutes les religieuses dans ces retraites du dehors, ses sermons prenaient à ce contact habituel une forme concrète , une expérience pratique où il n'a peut-être jamais eu d'égal. Dans tous les monastères, on le comparaît à S. François de Sales pour sa douceur inaltérable , pour sa patience qui ne se

démentait jamais, pour son expérience Inépuisable. On peut dire de lui, après ces quinze courtes années, avec leurs milliers de sermons : Consummatus in brevi explevit tempora multa (1). Consumé en peu de temps, il fournit une longue carrière.

(1) Sap.. iv, 13.

Page 1