‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 16 sur 33 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le R. P. Jean , pénitent.

I. Explication. — II. Son humilité dans ses pénitences. — III. Ses pénitences dans le monde, au Séminaire, dans son ministère, à Dijon. IV. Les stigmates volontaires. — V. Ses pénitences au couvent. — VI. Ses cellules. — VII. Chartreuse de Montrieux. — VIII. Pénitences de la maladie. — IX. Epreuves intérieures.

ous commençons ce récit avec une 'certaine appréhension. Notre siècle peut-il lire ce que nous allons raconter? Incapables de la moindre mortification, les gens du monde peuvent-ils entendre sans effroi le détail des affreuses austérités de ce vénérable Père, le plus grand pénitent peut-être de notre siècle ? Les personnes d'une certaine piété, elles-mêmes, ne seront-elles pas scandalisées de ces folies de la Croix, comme les appelle S. Paul ? Mais d'autre part, avons-nous le droit , nous , modeste narrateur , de cacher cette lumière sous le boisseau? Le Saint-Esprit n'a-t-il pas dit que s'il est bon de cacher les secrets du Roi, il est honorable de révéler les opérations de Dieu? (i). D'ailleurs, les hagiographes sont unanimes à dévoiler des choses tout aussi rebutantes pour la délicatesse mondaine, dans la vie de leurs héros. M. Faillon n'a pas craint de nous montrer M. Olier baisant les ulcères d'un pauvre sur le Pont-Neuf. M. Bougaud,

(i) Tob. xn, 7.

un écrivain délicat, a raconté des faits encore plus répugnants de la grande Ste Françoise de Chantai et de ses compagnes, toutes grandes dames, habituées aux délicatesses de la vie du siècle. M. Léon Aubineau a montré S. Benoît Labre tel qu'il était et a fini par poétiser la belle figure de ce saint mendiant, le scandale des juifs, la risée des grecs, comme dirait S. Paul (i),mais l'admiration des anges et des vrais chrétiens. M. de Montalembert n'a pas été plus discret dans ses Moines d ' (Décident et sa grande Elisabeth de Thuringe a fait des pénitences tout aussi extraordinaires.

Après de tels modèles, et nous pourrions en citer un nombre infini, nous n'avons pas le droit, ce nous semble, de dénaturer les traits du P. Jean pour ménager la susceptibilité des mondains. Il a été ce que la grâce de Dieu l'a fait, nous ne pouvons l'inventer : c'était une vraie victime pour les péchés des autres, non pas une victime de nom seulement, vocation facile que tout le monde pourrait embrasser, mais une victime de fait. Il a pris son propre corps, comme un ennemi implacable prendrait le corps de son adversaire, et lui a fait souffrir tout ce que l'imagination la plus féconde peut inventer de tourments, sans lui donner un moment de relâche, si ce n'est quand Dieu s'est chargé lui-même d'achever cette immolation, en le réduisant à l'impuissance absolue par des maladies aussi longues que cruelles. Hélas ! le monde a-t-il une seule parole de blâme pour tant de personnes que l'on appelle honnêtes gens et qui dans l'ivresse des passions recherchent ces jouissances insatiables qui crient toujours : Affer ! Affer ! et ne donnent jamais, avec l'épuisement physique, que

(1) Cor., 2-23.

l'abrutissement de l'âme et la perte du Paradis ! Ne devrions-nous pas demeurer confondus d'admiration en voyant ces grandes âmes s'immoler pour nos propres péchés, les payer pour nous à la justice de Dieu, détourner sa colère et nous obtenir ce facile pardon dont nous bénéficions ? Les habitants de la Belle-de-Mai, le plus mauvais des faubourgs de Marseille, avec leur bon sens naturel, avaient parfaitement saisi ce caractère providentiel delà vie du P. Jean ; ils l'appelaient le paratonnerre de la Belle-de-Mai. C'était bien cela, et plus qu'ils ne le croyaient, car Dieu seul peut dire jusqu'où s'étendait l'influence de ce paratonnerre. Ce sont des secrets que nous ne connaîtrons que dans l'éternité où nous serons peut-être la joyeuse récolte germée dans le sang de ces martyrs volontaires que nous aurons méprisés, ne pouvant les comprendre. Nos igitur, effuso pastoris nostri sanguine, lœta seges exorta, hymninu gloriœ canimus (préface de S. Lazare). Du reste, épouvantés nous-même de ces récits, nous en avons appelé au jugement de saints évêques. L'un nous répond : « Il y a là un grand sujet d'édification. Je connaissais en partie les austérités qui sont racontées, aussi n'ai-je pas éprouvé l'étonnement que- vous ressemblez redouter... On se frappe la poitrine en faisant la comparaison avec sa misère personnelle». Et un autre : « Je ne vous adresse pas les reproches qu'on vous fait d'écrire un livre trop mystique. Vous n'écrivez pas pour les personnes du monde ; vous écrivez pour le clergé et pour les communautés religieuses. C'est un grand exemple que vous donnez. Le P. Chocarne, en montrant le religieux dans le P. Lacordaire6a aussi étonné ses lecteurs. Il a grandi par là celui que le monde ne connaissait pas et a

montré la raison du fruit de ses prédications.» Enfin, un troisième, et nous pourrions en citer plusieurs autres : « Mon avis est de laisser ces récits en entier, sous peine d'enlever au P. Jean le principal caractère de sa sainteté et de sa vocation extraordinaire. La crainte humaine de blesser certaines délicatesses ne doit nullement l'emporter sur le profit qu'en retireront les âmes solidement chrétiennes et animées de l'esprit de foi, auxquelles seules, d'ailleurs, ce livre s'adresse. Le profit spirituel de celles-ci surpasse incomparablement le prétendu scandale des autres. Il n'y a donc pas à hésiter un moment. »

Qu'on nous pardonne ces longues citations ; nous avions besoin de pareilles autorités pour aborder un sujet que le monde ne peut plus comprendre et dont nous avions hésité à prendre seul la responsabilité. Cependant, nous ne dirons pas tout : qui peut savoir toutes les austérités du P. Jean? Sa modestie les gardait avec un si grand soin que nous, ses amis, qui le voyions si assidûment, n'avions jamais deviné que d'une manière générale, ce que sa mort nous a révélé. Et, parmi les faits héroïques enfin connus, combien que nous devons taire! Au lecteur pieux et intelligent de les deviner, de les lire entre les lignes : il faut réserver quelque chose pour les admirables surprises de l'éternité et ne pas trop scandaliser les âmes faibles d'ici-bas. Homo animalis non percipit ea quœ sunt spiritns Dei; stultitia enim est Mi et non potest intelligere (1).

Chose bien remarquable, il y avait comme deux hommes, chez le P. Jean ; au récit de ses souffrances, on s'imaginerait que c'était un caractère exagéré, excessif, sans mesure ; il n'en est rien. Dur pour

(1) I. Cor., n, 14,

lui-même, il ne poussait personne dans cette voie. Nous avons consulté plusieurs prêtres, ses pénitents pendant trente ans : aux uns, il n'avait jamais prononcé le mot austérité ; aux autres, il ne leur en parlait que pour les en dissuader ; un très-petit nombre avaient pu faire quelque chose, mais sous forme d'essais. Il suivait l'attrait de la grâce, mais ne la prévenait pas, insistant beaucoup sur la mortification intérieure, jamais sur la mortification extérieure, à moins qu'on en prît l'initiative soi-même, et alors il laissait faire, se contentant d'observer, le plus souvent de retenir. Dans sa direction, c'était l'homme de la mesure par excellence , comme son premier directeur, M. Galais. Cet habile et prudent sulpicien, voyant l'attrait extraordinaire de son pénitent pour les austérités, l'avait guidé dans cette voie qu'il fermait soigneusement aux autres. M. Plumier, son directeur à Marseille pendant longtemps, n'était pas homme à l'arrêter sur un chemin qu'il suivait lui-même avec tant d'ardeur, au moins pour plusieurs genres de pénitences.

II. — Enfin, ce qui prouve bien que l'esprit de Dieu l'animait exclusivement, c'est la profonde humilité de son âme, la pierre de touche de la véri-' table vertu. Il nous semble impossible aujourd'hui, que nous n'ayons jamais deviné quelque chose de ses souffrances pendant une si longue fréquentation; et cependant c'est la stricte vérité. Nous attribuions à son excessive modestie dans le maintien, son soin à cacher ses pieds nus, et c'était pour dissimuler les empreintes dont nous allons parler. Ses mitaines autour des mains nous semblaient un préservatif du froid de l'hiver; mais l'été, pourquoi

les portait-il par les plus grandes chaleurs ? — C'était sans doute une originalité, une manie, une habitude prise, point du tout, elles cachaient ce qu'aurait laissé voir la largeur de ses manches. Le médecin lui avait ordonné de priser pour ses maux de tête ; toutes les fois qu'il sortait sa tabatière, par un mouvement instinctif à tous les priseurs, nous avancions nos doigts pour prendre une prise, comme nous lui offrions nous-même notre boîte. Mais, tout en causant, sans faire semblant de rien, il fermait sa tabatière, et pas une fois il ne nous la présentait. C'était sans doute par distraction ; n'était-ce pas plutôt par amour de la pauvreté, pour épargner son tabac et l'argent de sa communauté? Nous nous arrêtâmes à cette idée si naturelle. Nous apprîmes, après sa mort seulement, que, pour éviter toute sensualité dans ce remède prescrit par le médecin, il ajoutait à son tabac une poudre infecte. Il ne pouvait donc plus laisser aborder sa tabatière sans se trahir. Ce soin extrême à cacher toutes ses pénitences, prouve bien que cet attrait venait de Dieu, car il est toujours difficile de ne pas se rechercher en quelque chose, même dans les mortifications. Que de fois nous l'avons vu descendre de sa cellule, titubant, se tenant aux murailles, sans nous douter que nous venions de le surprendre, au moment même de ses plus atroces macérations. Sa figure, toujours gracieuse, toujours souriante, ne trahissait pas la moindre douleur, et pourtant, on va le voir, elles dépassaient les forces ordinaires de la nature.

Nous devons faire encore une remarque importante. Le P. Jean, en se livrant à la pénitence, ne suivait pas seulement l'attrait surnaturel qui le portait en général aux austérités j il se proposait tou-

jours un but déterminé. Tantôt c'était pour la conversion d'une âme en péril, tantôt pour une nécessité plus pressante de l'Eglise, tantôt pour ses propres infidélités, toujours pour entrer plus pratiquement dans sa vocation de Victime. Qui peut dire, par exemple, ce qu'il a souffert pour la conversion de son père ? Quel redoublement d'austérités pendant les persécutions de ces dernières années contre l'Église , à l'époque des crochetages des couvents? Combien ses pénitents ne lui ont-ils pas coûté , lorsqu'il les voyait rebelles à tous ses bons conseils ? La prière et la mortification furent les grands moyens qu'il employa sans relâche pour fléchir la colère de Dieu, et nous ajouterons ceux qu'il a légués à ses religieuses, qu'il n'a cessé d'instruire, pendant plus de trente ans, par ses écrits nombreux, par ses incessants sermons, mais, bien plus'encore, par l'exemple de sa vie pénitente jusqu'à l'héroïsme.

A l'aurore de sa conversion, et même encore trèsimparfaitement converti, nous l'avons vu tapissant tout son corps avec des orties qui lui donnèrent une violente fièvre toute la nuit. Que fit-il au séminaire? Nous n'avons aucun renseignement sur ce point, et ne voulons pas inventer cette histoire ; mais il est plus que probable, après un pareil commencement, et sachant ce qu'il fit étant prêtre, qu'il dût s'adonner à ces pénitences si communes parmi les élèves de Saint-Sulpice. A Dijon, nous avons des indications plus certaines, et à dater de ce moment nous savons à peu près les sévices qu'il exerça sur son corps.

Nous avons déjà vu comment Msr Rivet, l'ayant nommé aumônier de l'hospice des aliénés, dit la Chartreuse, son cœur fut navré des discordes qui

déchiraient une congrégation religieuse très-nombreuse qui desservait une quantité innombrable de maisons. Il s'offrit en victime pour elles et aussi pour une âme dont Dieu l'avait chargé et qui commençait à broncher dans le chemin de la vertu. Ses austérités dès lors devinrent effrayantes, il en fit des actes qu'on ne remarque que dans la vie des plus grands saints. Outre les disciplines sanglantes, les haires, les cilices, les chaînes piquantes, il imposait encore à sa nature des mortifications étranges que la plume se refuse à tracer. C'est ainsi que, pendant plusieurs hivers, une pauvre vieille, atteinte d'un catarrhe annuel, crachait pendant toute la nuit; l'abbé d'Arbaumont faisait disparaître tous les matins le contenu... ; on ne s'en aperçut que fort tard. Un jour, par dévotion à la sainte Face de Notre-Seigneur défiguré pendant sa passion, il se mit à genoux et obligea un serviteur à lui enfoncer une quantité d'épingles et d'aiguilles dans son visage qui se trouva ainsi transformé, avec de grandes souffrances, en une véritable pelote. Une autre fois encore, à genoux devant cette personne, il l'obligea à l'accabler de soufflets et de coups de poing pour ressentir les outrages que reçut Notre-Seigneur au prétoire.

Une fois lancé sur cette voie douloureuse, l'amour ne connut plus de bornes. Un jour de Vendredi- Saint, probablement en 1847, car ^ était encore aumônier à l'asile de la Chartreuse, avant midi, s'étant déchiré le corps par une sanglante flagellation, il mit de son sang sur ses pieds, sur ses mains, sur son côté, sur son visage et, dans cet état, il se fit attacher fortement sur une grande croix nue, placée sur le sol, les bras et les pieds étendus comme ceux de Notre-Seigneur, défendant qu'on vint le détacher

avant trois heures, qui fut le moment de la mort de Jésus-Christ. Il est impossible de dire ce qu'il souffrit sur son gibet et, lorsqu'on revint à trois heures, selon ses ordres, il était sur le point d'expirer ; encore un quart d'heure, avouait-il, et il serait mort comme son divin Maître sur la Croix. Dieu, pour le récompenser de cet acte d'amour héroïque, lui avait fait endurer toutes les angoisses de l'agonie. Tous ces détails ont été racontés par écrit après la mort du P. Jean, le souvenir s'en était conservé par les heureuses indiscrétions des auteurs de ce drame. Nous les donnons sur leurs dires, sans pouvoir les contrôler autrement après trente-neuf ans.

Son âme avait faim et soif de sacrifices, l'immolation devenait sa vie habituelle. On ne saurait raconter tout ce qu'il inventa pour satisfaire ce besoin. Il soumit chacun de ses membres à un tourment particulier ; celui du goût fut le moins épargné, il suffisait que sa nature si délicate éprouvât une répugnance pour qu'il s'y précipitât tête baissée. Il but de l'eau où on avait lavé les pieds aux aliénés, voulant imiter en cela Jésus-Christ, abreuvé de fiel et de vinaigre ; il inventa des pastilles d'aloès et de plus répugnantes encore ? et cependant il s'adonnait à d'autres vertus d'une pratique plus difficile, l'humilité et l'obéissance. Jamais il ne faisait sa volonté, et, poussant aux dernières limites cet esprit d'abnégation et de désappropriation de lui-même, il se lia par un vœu d'infériorité à l'égard de plusieurs âmes qu'il jugeait suffisamment parfaites en discrétion et en humilité. Il n'est sorte d'actes qu'il ne fit pour goûter à longs traits tout ce que cette obéissance avait de plus humiliant pour la nature ; et dans cette conduite en apparence si extraordinaire, rien

qui ne fut soumis d'abord à l'approbation de son directeur.

Avant d'être religieux, portant les cheveux comme ses confrères, il négligeait de les faire couper et les laissait grandir par esprit d'abjection. La propreté exquise et recherchée avait été une de ses passions dans le monde ; pour s'en punir, pendant un certain temps, il ne se lava plus les pieds et les mains que tous les trois mois, se rinçant seulement le bout des doigts tous les jours , par respect pour la sainte Eucharistie. Et cependant, tous ses amis peuvent en rendre témoignage, sous sa bure grossière, et rarement renouvelée l'été comme l'hiver, le bon Père était d'une propreté irréprochable, jamais on n'eut soupçonné ce genre de mortification qui devait lui être si pénible avec ses habitudes antérieures.

III. — Mais, voici la plus extraordinaire de ses pénitences : nous croyons pouvoir nous y arrêter avec plus de détails. Frappé de ces paroles de S. Paul : « Je porte sur mon corps les stigmates de Jésus-Christ (1) », et ces autres : « Offrez-vous à Dieu comme une hostie vivante (2) », dans les transports de son amour et à l'exemple de tant d'autres saints, par trois fois il grava le saint nom de Jésus, sur son cœur avec un fer rougi au feu. Excité par ce premier essai et entraîné par les excès de son ardeur, il fit de tout son corps comme une toile vivante, représentant tous les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur, tous les saints qu'il honorait spécialement, tous les emblèmes qui lui étaient les plus chers. Très-habile dessinateur et par goût

(1) Gai., vi, 17,

(2) Rome, xii, 20.

naturel et par le genre de ses études à l'école polytechnique, avec un art vraiment remarquable, armé d'une aiguille pointue, au prix de souffrances continuellement renouvelées, il exécuta toutes ces images pendant plusieurs années successives. Le dessein tracé, alors que les plaies étaient saignantes, il y passait une substance bleue ou noire qui fixait à jamais ces traits. Ces premiers essais datent probablement de 1847 ou J^49) Dieu seul le sait, mais il les continua les années suivantes, puisque nous trouvâmes sur son corps la date 1857, et une sen" tence en provençal qu'il ne dut apprendre qu'après un assez long séjour à Marseille. En 1863, le jour de la Toussaint, l'héroïque Père décrit lui-même l'état de son corps dans une poésie en 45 strophes, qui n'est certainement pas un chef d'œuvre de littérature avec ses vers faux et ses rimes peu riches, mais qui ressemble par ses sentiments à ces beaux cantiques remplis de l'enthousiasme de l'amour qu'écrivaient S. François d'Assise, Ste Thérèse ou la bienheureuse Marguerite-Marie. Le Père, avec son éducation littéraire, aurait pu mieux faire, mais il ne pouvait plus pieusement s'exprimer. Nous les donnons, malgré leur longueur, pour l'édification des âmes pieuses.

Page 1