‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 17 sur 33 · HUMBLE HOMMAGE D'AMOUR ET DE RECONNAISSANCE · texte numérisé non relu

HUMBLE HOMMAGE D'AMOUR ET DE RECONNAISSANCE

La Toussaint 1863.

Jésus de mes pauvres pensées Était un jour l'objet charmant, Et vers son image adorée, Mon cœur s'envolait doucement.

Mon Jésus, trop loin de mon âme, Ne satisfait pas mon désir, De l'amour la brûlante flamme, Veut un plus proche souvenir.

Ma main prend l'aiguille acérée Et trace sur ma chair son nom trois fois béni, Par ce succès mon ardeur excitée Joint le nom de la Mère avec le nom du Fils.

C'est assez... mot que l'amour ignore ! La trop sage raison l'aurait tôt prononcé, Mais la sainte folie me dévore, Il faut finir ce qu'elle a commencé.

Tout le corps, est-ce trop pour louer ce qu'on aime ? Tout le corps portera ces signes de l'amour, Il les conservera jusqu'au moment suprême, Et par delà mon dernier jour.

L'amour a choisi ces images, Sur la toile vivante du corps, Par une folie vraiment sage, Il a pris librement l'essor.

Tous les objets de sa tendresse, Ont trouvé place en ce tableau, 11 le charge de ces richesses, Le trouvant ainsi bien plus beau.

Mon cœur reçoit la douce empreinte Du Nom et du Cœur de Jésus, Entourés, comme d'une enceinte, Par les plus dévots attributs.

Aux pieds de la Croix du Calvaire, Marie, Madeleine et Saint Jean, Puis au-dessous le doux mystère De Jésus au Saint-Sacrement.

Au plus haut brille la devise :

Dieu seul, mis en traits éclatants, Pour empêcher toute méprise Sur le Maître dont je dépens.

La Croix est gravée sur l'épaule, Le bras est riche d'ornements, De dévotieuses paroles, Et de noms de saints très fervents.

Aux poignets une double corde Marque les deux liens de l'amour, Chacune des mains qu'elle borde, Est prisonnière sans retour.

Tout dire lasserait la plume, Jésus voit tout et c'est assez, A l'amour se joint l'amertume, Pour que rien ne soit épargné.

Il faut une amende honorable, Sur le vieil Adam criminel, Et qu'un aussi grand misérable D'abjection soit un autel.

Et pour les péchés de nos frères, Ne devrais-je pas réparer, Par quelques marques plus sévères, L'outrage fait au bien-aimé ?

Mais la pénitence déplore Que tout cela soit sans douleur; Le fer et le feu qui dévore Servaient aux Saints pour tels labeurs.

Il m'a suffi de quelques heures, Pour qu'en écrivant ces traits bleus, Ma peau l'aiguille à peine effleure; C'est trop peu pour l'honneur de Dieu.

L'aiguille court infatigable, En agissant dans tous les sens, Sans s'arrêter elle travaille Et du chef jusqu'aux pieds descend.

De la Passion et de la vie, De Jésus notre doux amour, L'histoire entière est suivie, Sur la jambe tout à l'entour.

Pour le pendant de ces mystères, Le noble instrument de la Croix, Avec les symboles austères ; Dont Jésus lui-même a fait choix.

La Crèche est auprès du Calvaire.

Sur la paille Jésus naissant, Son père et la vierge sa Mère, Adorent ce divin Enfant.

Deux belles couronnes d'épines Ferment en bas tout ce travail ; L'amour avec joie le burine Et se complaît dans leur travail.

Faut-il que la main se repose ?

L'espace manque à ses efforts, Ce que le cœur encor propose De sa portée est en dehors.

Sur mon front j'aimerai écrire, Ton Nom béni, ô mon Jésus, Mais un si noble délire T'attirerait trop de rebuts.

Du moins, avant qu'elle s'arrête, L'aiguille, agissant au hasard, Au dos étendra ses conquêtes, Y travaillant sans aucun art.

Comme un fouet elle sillonne; Jusqu'aux genoux tout est couvert; A reproduire elle s'adonne Jésus, de coups tout recouvert.

Amour, réjouis-toi de ton œuvre, N'as-tu pas rempli ton désir ?

N'as-tu pas fait ton chef-d'œuvre ?

Vas, n'en crie pas de repentir.

Mais l'orgueil vient troubler la joie ; Et par le plus triste retour.

Le respect humain s'apitoie Sur ce qui t'attend quelque jour.

O sagesse de la nature !

Tu rougis d'une œuvre d'amour ?

O folie de la créature !

Tu m'as troublé de trop longs jours !

Le médecin verra ces traces, Si le mal te prend quelque jour !

Tu tomberas dans la disgrâce, On rira de toi sans retour !

Mais Jésus veille sur mon âme, Il fait briller sa vérité, Il m'élève au-dessus du blâme, Par un doux trait de sa clarté.

L'amour connaît-il de limite ?

Le feu reste-t-il inactif ?

Jésus à la folie m'invite Est-ce son lot d'être craintif ?

A la joie mon âme rendue, Fière des livrées de Jésus, S'unit à son Dieu, revêtue De ces insignes de salut.

A demi lorsqu'elle sommeille Sa pensée demeure avec lui ; Et lorsqu'après elle s'éveille Tout aussitôt il la poursuit.

Jésus, et ce que Jésus aime, Est devenu son vêtement, Et comme une part d'elle-même, Comment l'oublier un instant ?

De ce dehors bien peu d'estime L'âme ferait assurément Si, par une influence intime, Il n'agissait jusqu'au dedans.

Par ces traits Victime marquée, Elle est désignée pour l'autel ; Et de ces stigmates parée , Elle attend de Jésus l'appel.

Jésus, qu'elle serait heureuse, Si, par ce petit trait d'amour, De ton Cœur la plaie douloureuse Était adoucie un seul jour.

Et si le noir démon me tente, S'il attriste mon faible cœur, Jésus est là dans la tourmente :

Je suis marqué, je n'ai point peur.

Jeter un regard en arrière, Oter un trait de ces dessins ; O Jésus, quelle insulte amère !

A l'holocauste quel larcin !

Mais ce péché n'est point possible ; Rien ne peut effacer ces traits, Par amour ou par force visibles, Ils sont burinés, c'en est fait.

Ils resteront pendant ma vie Ils me suivront dans le tombeau, A d'autres ils feront envie, Dépourvus d'un linceul si beau.

Jusque dans l'Eternité même S'ils n'existent plus pour les yeux, Le souvenir de ces emblèmes Me réjouira devant Dieu.

Merci, Jésus, de cette grâce, Mon cœur en est reconnaissant ; De ton amour, c'est bien la trace, Que je ne l'oublie un instant.

Puisque je porte ton image, Je veux toujours m'unir à toi, Je t'aime, ô Jésus ! sans partage, O mon Jésus, sois tout à moi.

Cette description , cependant , ne suffit pas à donner une idée complète de ce martyre volontaire d'un nouveau genre. Mais Dieu permit qu'au dernier jour de sa vie, un frère Capucin, ayant été chargé de le soigner, se trouva seul pour lui rendre ces derniers devoirs qu'on donne aux morts. Quel ne fut pas son étonnement , en apercevant l'état de ce saint corps î II eut l'idée de relever et de décrire aussi exactement que possible cet étrange spectacle. Nous avons cette feuille signée et attestée par lui et confirmée par le Supérieur des Victimes, M. Blancard, prévôt du chapitre et vicaire-général, à qui il confia sa découverte, le jour même. Ces innombrables dessins sont exécutés dans de très-petites dimensions, la multitude des sujets le demandait, mars, avec la plus irréprochable perfection ; les inscriptions sont les unes en beaux caractères romains, les autres en caractères gothiques, gravés avec un très-grand soin ; la souffrance qu'il devait en ressentir n'a pas empêché l'application. Quelques tableaux sont en partie effacés, c'étaient probablement les plus anciens; un médecin eût peut-être déterminé leur date, en sachant combien il faut d'années pour renouveler la peau humaine. Nous pensons qu'il dût s'aider d'un miroir en se tatouant de la sorte.

La poésie écrite en 1863, quand tous ces dessins

étaient probablement terminés, nous guide mieux que la description un peu sommaire et surtout trop précipitée du bon Frère. Il reste cependant ceci d'acquis, c'est que, pendant plusieurs années, au moins 20 ans, ce pauvre Père a soumis son corps à ce tourment, tantôt avec le fer rougi, tantôt avec le fer aigu. S'apercevant enfin qu'il avait été trop loin en gravant ces signes sur ses mains, et qu'on pourrait facilement surprendre son secret, il posa des vésicatoires sur ces dessins, et, quand la peau fut soulevée, il la coupa avec des ciseaux pour faire disparaître ces traces trop apparentes. L'ajouterons-nous? Qu'estce que tout cela en comparaison de ses autres austérités ?

IV. — A l'époque de ses difficultés avec Msr de Mazenod, nous avons vu ce bon Père, dénué de tout secours humain, mettre la sainte Vierge dans ses intérêts, en montant jusqu'à cinq fois de suite pieds nus à Notre-Dame de la Garde. Le chemin ordinaire par le boulevard Gazzino, hérissé de cailloux qu'on y met pour l'entretenir, bien dur pour tout le monde, semble impossible pour des pieds nus; mais, arrivé aux escaliers en ciment faits en 1860 pour la visite de l'Empereur, le trajet est facile. Monter par le côté du faubourg d'Endoume, au couchant de la colline, c'est à faire frémir. C'est ce que fit cependant une fois le P. Jean, et Dieu lui accorda, par l'intercession de sa divine Mère, la réussite de ses projets.

Pour la discipline, les jeûnes, les veilles, nous ne pouvons mieux faire que de donner le règlement qu'il s'était fait le jour des Cendres 1852 et auquel il fut si fidèle jusqu'au moment où, sans forces, il

dut s'arrêter et remplacer ses pénitences volontaires par celles que Dieu lui envoya.

« Le Moi en sacrifice. En tout temps : i° Mettre pour base qu'il faut que la victime demande à souffrir toujours, en comptant ce que Dieu lui imposera et qu'elle accepte, et qu'elle choisit comme continuation de ses austérités.

2° En outre, il faut qu'elle vive toujours dans l'abjection, qu'elle remercie Dieu des humiliations qui viennent de lui, qu'elle les accepte, qu'elle en choisisse, qu'elle en désire, qu'elle en demande.

3° Qu'elle travaille dans son intérieur à se dépouiller toujours. Mourir à soi-même jusqu'à ce que le cœur ne puisse plus être ému en son fond pour quoi que ce soit de créé.

4° Par une disposition amoureuse du cœur, il faut qu'elle prie toujours et qu'elle produise des actes fervents d'adoration, de donation, de contrition et d'amour. Ne pas passer une heure du jour, sans faire au moins une oraison jaculatoire de ces sentiments, sinon le réparer par une plus grande effusion du cœur. Étant seul, se prosterner pour adorer et baiser la terre à toutes les heures en signe de réparation. Viser doucement au Dieu seul , entrer dans l'esprit intérieur.

5° Se sanctifier par le silence; immoler sa langue pour favoriser le recueillement et la pénitence.

6° Dans le même esprit, retrancher ou diminuer la correspondance, c'est-à-dire moins de lettres et plus courtes. Se priver de communiquer ses pensées aux créatures, les réserver davantage pour l'intérieur avec Dieu.

7° Mieux employer tous les moments de la journée, n'en perdre aucun, chercher toujours le plus parfait sur ce point.

8° Oter de la pénitence extérieure ce qui s'y mêle de naturel, pour en prendre l'esprit, qui aime tout ce que Dieu fait. 11 faut que l'amour de Jésus soit notre force et non la vigueur naturelle.

9° Le saillant, le montant de l'esprit, n'est pas le meilleur. Les pensées de Dieu ne sont pas sensitives, mais douces et durables à l'âme.

io° Ne se laver les mains, les pieds, la figure qu'à jour fixe pour ne pas faire sa volonté, hormis les doigts qu'il faut laver tous les jours par respect pour Notre-Seigneur.

il0 Coucher à 8 h. et demie du soir ; veiller de minuit à 2 heures ; coucher à 2 heures , lever à 5 heures. Le mercredi, se tenir demi-éveillé avec Jésus après s'être recouché.

1 2° Tous les jours, la petite discipline sur les bras à minuit pendant cinq minutes. Le matin, à 5 heures, discipline d'un quart-d'heure; à 1 heure après-midi, discipline, le temps d'un Miserere ; à 8 heures du soir, discipline d'un quart-d'heure qui, deux fois la semaine, sera sur les épaules : chantier plus étendu (ce qui veut dire sur d'autres parties du corps). Disciplines sanglantes deux fois par semaine, l'espace d'un Miserere, avec sel et vinaigre à discrétion.

130 Silence de 9 à 10, et de 1 h. à 3 h.

140 Jeûne deux fois la semaine, puis les vigiles de la sainte Vierge et des Apôtres ; au pain et à l'eau le Ier vendredi de chaque mois. Exemption à la moindre fatigue.

Le Père Jean a-t-il été fidèle à ses résolutions ? Si nous en exceptons la sixième, les nécessités de sa position l'ayant obligé à beaucoup écrire, et la septième bien difficile à observer avec son tempérament si musard, la tradition de ses religieuses

affirme qu'il les a dépassées. Nous allons en juger. Nous lisons dans une des notes qu'on nous a confiées : « Il nous est revenu après sa mort, que ce digne Père, au commencement de sa vie monastique, couchait la nuit sur des fagots de sarments qui lui meurtrissaient jusqu'à la figure; de quoi s'apercevait chaque jour le petit clerc qui lui servait la messe et qui montrait aux autres avec son doigt les égratignures de ce vénérable Père. Voulant se rendre en tout semblable à l'homme de douleur, à la Victime par excellence, il ne laissait saine aucune partie du corps. Ses disciplines étaient parfois effrayantes et en outre il sillonnait sa chair avec un instrument tranchant pour que les marques de la flagellation s'imprimassent là où la discipline n'avait pas laissé de traces. Ses inventions à ce sujet étaient inconcevables, et la folie du saint amour pouvait seules les lui inspirer. Pour ressentir quelque chose des douleurs que notre aimable Rédempteur dut souffrir en portant sur ses épaules meurtries et ensanglantées le lourd fardeau de la Croix, son fidèle disciple plaça sur les siennes un vésicatoire de dix à douze centimètres de long sur trois de large. Il s'y forma une immense cloche qu'il creva lui-même, et, sans autre pansement, il remit sa chemise de laine. La souffrance fut si violente qu'on le crût bien malade, tant son visage était devenu pâle et défait, ce qui

l'obligea à avouer son secret »

Nous avons sous les yeux un coffret où la piété de ses filles spirituelles a réuni tous les instruments de pénitence trouvés dans sa cellule après sa mort. C'est à faire frémir. Ce sont d'abord des chaînes de fer à pointes aiguës pour mettre en ceinture autour des reins. Ce sont des bracelets et des jarretières et

une sorte de poitrail, composé de deux morceaux de toile écrue et entre-deux des clous nombreux à tête plate , les pointes aiguisées avec soin sortant à travers du morceau de dessus. Lorsqu'il avait ces cinq instruments de supplice sur son corps, il devait lui être impossible de faire un seul mouvement sans ressentir d'atroces souffrances. Ce sont des disciplines à longs nœuds de cordes enroulées en forme de boudins et recouvertes d'une épaisse croûte de sang dans leurs cinq branches. C'est une autre discipline semblable, mais en fils de fer roulés, qui devait meurtrir jusqu'aux os. La plus affreuse c'est une discipline en fer dont les bouts sont traversés sur plusieurs rangs par des pointes acérées en fer parfaitement aiguisées de trois centimètres de long, de manière qu'à chaque coup une des six pointes de chaque rang devait déchirer la peau, entrer dans la chair et faire couler des ruisseaux de sang. Il est facile de conjecturer le fréquent usage qu'il faisait de tous ces objets, en voyant les caillots de sang qui les recouvrent encore après tant d'années.

Parfois, il frottait ses lèvres avec de l'aloès, pour goûter l'amertume que Notre-Seigneur souffrit sur la croix. C'était là une pénitence souvent renouvelée, mais cependant passagère; pour la rendre durable, il frotta ses dents avec une substance qui les lui fit toutes tomber dans une semaine. Il avait trouvé ce moyen pour faire de ses repas un tourment continuel et être abject aux yeux des hommes.

Il avait fait la conquête d'une personne par les grands services qu'il lui avait rendus, nous croyons que c'était un prêtre, et il s'en servait pour se faire donner les plus rudes pénitences. Il l'obligeait à le souffleter, à lui arracher les cheveux. Cette personne

éprouvait d'abord les plus grandes répugnances à satisfaire aux désirs du pauvre Père agenouillé à ses pieds ; mais sa figure était si suppliante, il ressemblait tellement à un pauvre qui demande l'aumône avec instance, que peu à peu elle prit courage, se considérant, disait-elle, comme le marteau entre les mains de l'ouvrier, bien sûre qu'un jour il recevrait la récompense de ces immolations. Le Père l'excitait en lui criant : « Lâche! lâche! frappez donc plus fort. » Ne semble-t-il pas entendre le P. Lacordaire, encourageant son bon frère convers à déchirer son corps par de sanglantes disciplines!

V. — Dès que le couvent des religieux fut terminé, le P. Jean habita au premier étage une pauvre cellule de 2m95 de long sur 2m4ode large, exposée, l'été, aux ardeurs du soleil couchant, et l'hiver, aux rigueurs du froid, sans feu, ni rien pour se couvrir que son vêtement ordinaire de toutes les saisons. Il y demeura depuis 1852 jusqu'en 1864. Mais, cette cellule, séparée des autres par une mince cloison, trahissait trop facilement ses austérités à ses religieux ; il s'installa dans ce qu'il appelait la cellule sainte. C'étaient deux petites chambres contigùes et commu-. niquant ensemble, l'une de 8m40 carrés où était un grabat; la première en entrant de iim25 où il y avait sa table et deux chaises. Cette cellule sainte était en effet sanctifiée par une lucarne s'ouvrant sur le sanctuaire de la chapelle et lui permettant de voir le Saint Tabernacle. Après l'avoir fréquemment habitée jusqu'en 1864, il finit par y demeurer constamment jusqu'en 1876, où, après la mort du P. Joseph, il reprit son ancienne cellule pour être plus à portée des soins qu'exigeaient ses dernières

infirmités. Mais, qui peut dire tout ce que la cellule sainte a vu de pénitences et entendu de prières ? Il ne la laissait voir à personne, et nous n'avons pu y pénétrer qu'une seule fois, où la maladie l'empêcha de descendre. C'est là qu'il passa tant d'années sans pouvoir se coucher une seule fois à cause de son oppression, à genoux par terre, à moitié étendu sur un fauteuil, jusqu'à ce que, ses genoux s'étant blessés par leur long usage, il fît poser parles maçons deux forts crampons de fer où il suspendait une corde, passant ses nuits assis sur cette espèce de balançoire, appuyé sur le rebord de sa petite fenêtre ouverte, pour respirer un peu d'air. Cet appartement méritait à peine le nom de chenil. Dieu seul a vu tout ce qui s'y est passé d'extraordinaire.

Pendant que la grande ville dormait ou s'adonnait au plaisir, cette hostie vivante s'immolait peu à peu pour le salut des autres. 11 y a dans cette immolation continue et sans relâche plus d'héroïsme que dans les pénitences les plus extraordinaires, qui ne durent que quelques instants et laissent enfin le repos. Un autre lieu avait encore ses préférences. Dans toutes les campagnes de Marseille, il y a un petit bois de pins et dans ce petit bois un poste à feu pour la chasse des petits oiseaux, si chère à tout vrai Marseillais. La Pinède, comme on la nomme, avait été séparée du couvent des Religieuses et clôturée par un mur très élevé. Le P. Jean avait fait fermer toutes les ouvertures de ce poste, excepté une seule pour donner un peu de jour. Nous avons pu l'entrevoir une fois, il y avait pour tout mobilier trois planches nues pour lit avec une planche en pente pour oreiller, et trois croix, une plus grande environ 2m50 de hauteur et deux plus petites, posées sur des blocs

de pierre. Le P. Jean aimait à s'enfermer dans ce tout petit réduit, long de la longueur du lit qui touchait les deux murs ; il y faisait souvent ses retraites, surtout quand ses infirmités ne lui permettaient plus d'aller à la Chartreuse de Montrieux., dans le Var; ses religieux y faisaient aussi leur retraite annuelle à tour de rôle. C'est là, croyons-nous, qu'il s'est livré à ses plus austères pénitences, bien sûr de n'être vu ni dérangé par personne. Dans ces semaines, le concierge avait ordre de nous dire qu'il n'y était pas, quand lui-même ne prenait pas la peine de nous avertir de ces absences par un mot de billet.

VI. — Nous avons parlé de la Chartreuse de Montrieux, il y fit sa retraite pendant plusieurs années de suite, avec un redoublement de mortification. Son premier voyage, pendant qu'il prêchait à Méounes, fut comme un pèlerinage. Il le raconte avec cet enjouement, qui fait oublier ses souffrances. <s Comme on n'a peur de rien dans le monde, hier j'ai été seul à la Chartreuse de Montrieux : glace mélangée de boue, nécessité d'ôter ses sandales. J'ai fait quatre lieues comme cela, dans les grosses pierres et les buissons d'épines. J'ai passé une rivière à mi-jambes, j'en ai retiré l'avantage : i° D'avoir la plus douce chaleur aux pieds pendant toute la journée malgré la gelée ; 2° Celui d'avoir les jambes vers les chevilles garnies d'une charmante broderie comme en soie rouge, formée par les caresses des épines. Inutile de dire que cela m'a mis la gaîté dans l'âme. Oh! l'excellente recette! » Très-bonne recette en effet, que celle qui lui faisait accomplir à la lettre sa maxime favorite : « Puisque le péché dévore le monde, que de réparations à faire! Toujours souffrir,

toujours aimer! » Et il recherchait toutes les occasions de souffrir en aimant.

Il fit sa première retraite à Montrieux en 1855, sous la direction de Dom Etienne Franchet, recteur de cette Chartreuse, homme très-éminent, disait le P. Jean. C'était un parent de M. de Chantelauze, ancien ministre du roi Charles X. Ce fut une semaine de pénitences continuelles. Son bonheur était de monter nu-pieds jusqu'à une Croix placée au sommet d'un mamelon au milieu des bois, où, « la solitude m'y engageant, je me suis régalé d'une bonne discipline. » L'année suivante 1856, il répéta cette retraite, avec les mêmes jeûnes, les mêmes veilles, les mêmes disciplines, couvert des mêmes cilices, avec des courses sans chaussures dans les bois et les rochers. S'il était si dur pour son corps dans les missions et dans son couvent, combien plus dans ces semaines qu'il se réservait pour lui seul ! Nous craindrions de nous répéter, en détaillant tout ce que nous trouvons dans son journal ou dans les notes de ses religieuses.

Y II. — Le lecteur sera peut-être effrayé, en lisant ce que le P. Jean n'a pas eu peur défaire souffrir à sa chair ; et pourtant ces austérités, qui avaient -forcément des moments de trêve, ne sont rien en comparaison des dures souffrances que Dieu lui imposa sans relâche et jusqu'au dernier jour de sa vie. A son hypertrophie du cœur vint se joindre l'asthme, cette agonie continuelle d'un homme qui n'a plus de respiration. Peu à peu l'anémie envahit tout son être, le moindre mouvement lui devint impossible, il lui fallait plus d'une heure pour dire sa messe, il mettait toute la journée pour réciter une petite partie de

— 3oi — son office. Il aurait eu besoin pour soutenir ses forces d'une nourriture plus délicate, ses religieuses la lui donnaient avec une grande charité, mais tout aliment lui était devenu insupportable, il ne pouvait plus rien prendre. Après tant d'années d'insomnies, le sommeil, ou plutôt une sorte d'assoupissement continuel, avait fini par le gagner. Pour confesser les rares pénitents qu'il avait encore, il devait d'abord fumer sa cigarette de Belladone et puis il s'endormait en écoutant les confessions, il s'endormait en causant, il dormait en dînant et, dans ses derniers jours, quand deux personnes essayaient de lui faire faire quelques pas, il s'endormait en marchant. Il fallait le réveiller pour lui faire achever la formule de l'absolution. Sans doute cette infirmité n'arriva pas tout d'un coup à son paroxysme, ses amis en suivaient avec douleur la marche toujours croissante ; mais on peut assurer qu'elle dura plus de vingt ans dans sa période aiguë et souffrante. Ce furent vingt années d'un martyre incessant, pendant lesquelles personne, une seule fois, n'a surpris chez lui une seule de ces plaintes, de ces impatiences si excusa- 'bles chez les infirmes. Jamais il ne parlait de ses douleurs, sa première question quand on allait le voir, était toujours: Comment vous portez-vous? Bien, mon Père, et vous ? Jamais il ne répondait à cette question, parlant d'autre chose et détournant la conversation. Mais son abattement répondait pour lui et faisait deviner ce qu'il endurait en silence. Sans doute ses pénitences impressionnent davantage, elles épouvantent ; mais, que sont-elles en comparaison de ses infirmités supportées avec une pareille énergie pendant tant d'années ? C'est le sublime de la vertu : souffrir et se taire à l'exemple du divin

Maître, Jesn autem tacebat ; Jésus se taisait (i). A force d'austérités, le P. Jean semblait en avoir pris l'habitude ; sous diverses formes, elles durèrent sans trêve ni relâche depuis sa conversion en 1837 jus" qu'à sa mort en 1882, pendant quarante-cinq longues années, en faisant peut-être le plus grand Pénitent de notre siècle, la Victime du Sacré-Cœur de Jésus pour les péchés des hommes.

VIII. — Ajouterons-nous le récit de douleurs plus grandes? Ce bon Père si doux, si miséricordieux pour les autres, ce prédicateur si suave qui savait si bien inspirer l'amour de Dieu, ce grand consolateur des chagrins de ses enfants spirituels, souffrit jusqu'au dernier moment des peines intérieures les plus douloureuses. Dieu, pour achever de l'immoler, permit que son âme éprouvât ces sécheresses, ces aridités qui sont le supplice des âmes appelées à la plus haute perfection. La piété, la vertu n'avaient pour lui aucun charme sensible, aucune compensation pour tant d'autres douleurs. Vers la fin de sa vie, la mort l'avait privé de la plupart de ses meilleurs amis, de ces saints prêtres qui avaient toute sa ' confiance, de ses directeurs successifs, tous l'avaient précédé dans l'éternité. La distance, les mauvais chemins, son état d'infirmité habituel, avaient éloigné de lui le plus grand nombre des prêtres qu'il dirigeait. Ce n'était pas négligence ni abandon de leur part, mais on conçoit qu'avec les occupations incessantes du ministère dans une si grande ville, plusieurs se dégoûtassent de venir si loin pour attendre plus d'une heure que le premier arrivé fût sorti et attendre eux-mêmes plus d'une heure encore, que

(1) Matth,, xxvi, 63.

ce pauvre Père eût fumé son remède pour pouvoir les entendre. Il demeura donc presque seul et sans consolateur, sans se plaindre jamais, mais ne nous dissimulant pas ses peines intérieures venant de cet abandon apparent du Dieu qu'il aimait tant sans en avoir l'impression sensible. De toutes ses souffrances, c'est la seule qu'il ait laissée entrevoir, parce que c'était la plus dure, à l'exemple de son divin Maître, criant du haut de la croix : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné ? (i) Nous n'oublierons jamais ces dernières paroles qu'il nous a dites, trois jours avant d'expirer : « Voyez l'état d'abandon auquel je suis réduit, que mon exemple vous serve ! » Oh ! certainement, s'il eut encore pu se livrer aux austérités d'autrefois, il les eût trouvées bien douces en comparaison des désolations intérieures de son âme.

Ces récits sont bien effrayants, et pourtant, que sont-ils en comparaison de ce que nous n'osons dire? Les uns nous reprochent d'être trop discret, les autres de ne pas l'être assez : au milieu de ces divergences d'opinions, n'ayant pas les saintes indépendances de tant d'autres auteurs, nous avons tâché de tenir un juste milieu entre les jugements trop naturalistes et ceux des âmes pieuses habituées à ces saintes horreurs, sacrifiant peut-être un peu trop aux tristes délicatesses de notre siècle et au peu de liberté laissée à notre plume. Que le P. Jean nous le pardonne. Peut-être serons-nous plus à notre aise dans une autre édition.

(i) Math,, xxvii, 46.

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