CHAPITRE IX Le P. Jean, directeur des âmes
I. Sa direction. — II. Sa prudence. — III. Conseils à un évêque. — IV. Sa conduite envers les supérieurs. — V. Sa conduite envers les religieuses. — VI. Sa doctrine du sacrifice.
'e P. Jean, si dur pour lui-même, était ^fcd'une suavité incroyable pour ses '^dirigés. Tous ceux qui le fréquentaient remarquaient en lui comme un reflet de la douceur de S. François de Sales ; c'était l'impression générale. Sa méthode était de suivre les mouvements de la grâce, sans jamais la prévenir. Nous voudrions en donner de nombreuses preuves : malheureusement, nul ne peut dire exactement ce qui se passait entre lui et ses pénitents ; et ceux-ci, par une modestie bien naturelle, malgré toutes nos instances, n'ont pas voulu révéler au public ces conseils intimes entendus de Dieu seul. Cependant, ce que nous avons reçu de notes et de confidences suffit à nous faire apprécier son extrême discrétion.
En principe , il admirait et approuvait toutes ces saintes folies qui remplissent la vie des saints. Il ne se serait jamais permis de les blâmer comme le font imprudemment tant d'autres, il savait que l'esprit de Dieu souffle où il veut (i) et toujours avec une sagesse égale. Mais dans la pratique il attendait ce souffle de Dieu, il ne l'eût jamais inspiré de lui-
(i) Joan., m,8.
même. Ainsi, on a fait souvent une réputation d'austérités outrées à ses religieuses Victimes; c'est l'opinion publique, qui juge si facilement sans connaître ou qui exagère ce qu'elle connaît. Voici un passage d'un sermon qu'il faisait à la grille du chœur, dès le 16 juillet 1 85 1 ; il exprime parfaitement sa pensée sur les austérités du cloître, sauvegardant les principes, mais réglant leur application : « Nous sommes incontestablement dans un temps où les santés sont affaiblies ; mais, avouons qu'on n'y trouve plus de volonté ; les gens d'aujourd'hui ne savent presque plus ce que c'est que de mortifier sa chair, son goût, sa gourmandise et de faire pénitence. Vous savez, mes chères filles, que nous voulons que vous soyez soignées. Nous désirons que vous conserviez vos santés et que vous disiez franchement et simplement vos besoins. Les saints évitaient de découvrir leurs maux, de peur d'être l'objet d'une attention, d'être contraints de donner quelque soulagement à leur misérable corps. Ici, je le répète, nous sommes plus timides , nous voulons que vous le disiez, lorsque vous êtes malades ; c'est là un usage de bonté et de charité qui doit se garder à jamais dans la maison. » En effet, à l'époque de ses nombreuses missions, dans chacune de ses fréquentes lettres à la Mère Prieure, nous trouvons de constantes recommandations sur les santés des religieuses, sur les soins à donner aux malades ; la meilleure des mères ne pourrait employer un langage plus tendre, plus affectueux. En revanche, il était de fer pour les manquements à la règle, pour ceux contre la charité surtout, voulant que les sœurs s'aimassent, se supportassent avec leurs défauts réciproques. Il voulait que son monastère fût un Paradis sur terre, ce
qui ne pouvait être que par la plus sincère charité, la pierre de touche de la vraie perfection.
Sa conduite envers les prêtres qui s'adressaient à lui, n'était pas différente. L'un d'eux, ne pouvant l'entretenir de vive voix à cause de la distance, lui témoignait ses vifs attraits pour la pauvreté. Il aurait voulu se dépouiller de sa fortune, qui, paraît-il par sa lettre, était assez considérable. Il reculait seulement sur l'éclat que cela ferait dans le public, et lui demandait conseil sur différentes manières de pratiquer la pauvreté la plus parfaite, sans qu'il y parût. La réponse du P. Jean qu'on nous a confiée est admirable de discrétion.
6 novembre 1859.
Bien cher Confrère et Ami,
Je vous renvoie ci-joint votre projet de résolution. Voyez cependant si vous n'avez pas trop rogné sur vos repas. Si votre cuisinière venait à abuser de votre sainte indifférence, il faudrait aviser. Quanta la somme en blanc, vous avez parlé de 50 francs, essayez ce chiffre et l'expérience démontrera s'il remplit vos intentions. Il me semble que cette démarche sera agréable au Sacré-Cœur de Jésus et à la très-sainte Vierge et qu'elle attirera infailliblement ses bénédictions sur vous et sur votre ministère. Correspondez bien à la grâce, cher ami, déclarez bien au bon Dieu qu'il est le Maître dans votre âme. Aujourd'hui il vous inspire ce sacrifice, une autre fois il vous demandera quelque autre chose ; plus vous lui donnerez, plus vous serez dans la joie. Vous voyez qu'il ne fait rien brusquement, il nous fait vouloir ce qu'il nous demande, et il accomplit chaque détail de ses desseins successivement et au temps marqué. Heureux qui est fidèle! Je m'unirai à votre offrande.
Le 24 novembre suivant, il ajoutait :
Votre lettre que j'ai reçue ce matin m'a réjoui, parce que le mouvement de votre âme vers une démarche aussi fonciè-
rement chrétienne est évidemment l'effet de la grâce; Dieu en soitbéni. Il ne faut pas songer du tout, du moins tant que votre position n'aura pas changé, à vous dépouiller : Entre les mains de qui le feriez-vous ? 11 est bien vrai que nous avons vu des saints jeter purement et simplement leurs biens par la fenêtre et les laisser ramasser par les pauvres passants; mais, ce sont là des traits de sainte folie qu'on ne peut conseiller ni faire, qu'en vertu d'une inspiration assez claire du Saint-Esprit. Vos pauvres, à vous, sont les bonnes œuvres que vous soutenez; en prenant ce qui est, après tout, le meilleur moyen de leur être utile, corps et bien, et en le faisant avec les précautions de détachement personnel qui vous sont suggérées par le bon Dieu, vous accomplissez aussi littéralement qu'il est possible dans l'état actuel des choses, la maxime évangélique : Si vis perfectus esse, vade, vende omnia, da pauperibus (i). D'ailleurs, bien que ces grands dépouillements extérieurs soient une source très-abondante d'édification , leur accomplissement est accompagné de quelque éclat, et, lorsqu'on ne les fait pas, on peut se consoler par la pensée que Dieu seul connaîtra l'étendue du sacrifice accompli pour son amour et pour celui des âmes. Cela posé, je goûterais beaucoup que vous fissiez une humble démarche spirituelle pour vous consacrer à la sainte pauvreté, ne regardant plus votre bien, quant au fonds et au revenu, que comme un dépôt sur lequel vous n'avez aucun droit, dont vous êtes simple administrateur et qui appartient tout entier à Notre-Seigneur, dont vous n'êtes que le simple commis. Vous mettrez en conséquence bien avant dans votre cœur que vous êtes pauvre, que la maison que vous servez, loge, nourrit et habille par charité. Cette disposition dans laquelle vous vous renouvelleriez souvent, parce que la nature se plaira nécessairement à lui faire des brèches, vous apportera de grandes grâces et une singulière consolation. Vous pourriez prendre l'habitude de ne plus dire ma maison, ma campagne et même ma soutane, comme font les religieux; cependant il ne faudrait pas que cela fût remarqué, et j'entends la chose bien plus de la disposition de l'esprit que des paroles extérieures.. Quant aux menues dépenses, en rendre compte et en demander
(i) Math, xxii, 19,
la permission à un confrère plus jeune que vous, serait assurément une folie, mais une folie du genre de celles qui attirent l'abondance des bénédictions divines et qui donnent un bon soufflet au diable. La chose néanmoins est assez délicate: avez- vous, parmi vos jeunes confrères, un garçon assez sûr, assez discret, assez humble, pour lui confier cette mission ? Il faudra un grand esprit de foi de part et d'autre. Reste votre dernière question : faire un vœu de tout cela. Ne ferions-nous pas bien d'imiter l'ours, qui n'avance une seconde patte que lorsque l'autre est bien posée ? Il y a des noviciats avant toutes les professions. Si vous essayez de ce nouveau système pendant un an, ou moins, si la lumière vient plus tôt, vous en verriez les inconvénients et les avantages, vous en fixeriez les détails avec plus de connaissance de cause, et, si votre âme s'en trouvait bien, vous pourriez songer à un vœu. surtout quant à l'essence de la démarche dont il s'agit. »
Nous avons donné cette longue citation de cette lettre si confidentielle, parce qu'elle nous paraît démontrer quelle était la grande prudence du P. Jean, avançant toujours lentement comme l'ours, mais avançant toujours, selon sa comparaison aussi familière qu'exacte. Elle résume toute' sa méthode de direction, on ne saurait y reconnaître cet homme, si excessif quand il s'agit de lui, si lent et si prudent quand il s'agit de ceux que Dieu lui a confiés.
II . — Un prêtre faisait quelques petites spéculations honnêtes et sans grandes chances, afin d'en augmenter un revenu employé tout entier, du reste, pour de bonnes œuvres. Il en avait quelques scrupules. Voici la réponse du P. Jean.
Il faut que je vous dise que j'avais eu quelque léger souci sur vos spéculations en votre état de clerc. N'ayant donc rien trouvé dans les livres qui m'ait satisfait, j'ai eu recours
à un très-docte et très-sage canoniste fort consulté, même par de grands personnages ; je lui ai demandé simplement comment je pourrais m'instruire de ces matières, eu égard à l'état actuel de la société. 11 m'a répondu humblement et sans phrases qu'il n'avait pas assez pu ramasser de lumières pour me satisfaire. Ce étant, je ne puis prétendre être plus docte que lui.
Un autre, contrit de ses péchés, demandait trèsinstamment à Dieu de l'en punir. Le P. Jean écrit:
Ne demandez pas de maladies, de châtiments, de souffrances. Si Dieu vous exauçait, vous ne pourriez peut-être pas le supporter. S'offrir à Dieu simplement et s'abandonner à lui, sans rien désigner en particulier de ce genre.
III. — Un de ses amis allait peut-être entrer dans une administration épiscopale, il s'en effrayait beaucoup; le P. Jean le console et l'encourage :
Je crois que, pour se laisser mettre dans l'administration, il faut avoir de bonnes preuves de la volonté de Dieu et se faire tirer par le cou, sauf à être gracieux, une fois la chose faite. Si la corde a cassé pendant, l'opération, c'est que Dieu ne le voulait pas. Demeurez donc tranquille en vos fonctions actuelles.
Plus tard, ce bon ami est élevé à l'officialité d'un évêché important. Écoutez les sages conseils que lui donne l'amitié :
Cher Ami ,
Que Dieu vous donne tout ce dont vous aurez besoin dans une charge qui, dans bien des diocèses, n'est guère que Titulus ad sidéra, mais que je crois être très-importante dans le vôtre. Vous y aurez occasion de faire du bien aux prêtres, vous en préserverez plusieurs du danger, vous en retiendrez d'autres sur le bord du précipice, car c'est une maxime horrible autant que fausse, que de regarder le prêtre comme inconvertissable. Que de preuves j'ai connues du
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contraire ! Tout ce que vous ferez pour les prêtres sera particulièrement agréé de Notre-Seigneur. Il faut avoir une grande pitié de leurs pauvres âmes si exposées, et s'il y a dans votre grande ville bien des facilités pour être un saint, il y a aussi bien de terribles moyens pour se perdre. Sans aller jusqu'à la miséricorde à outrance, il faut savoir qu'il y a souvent plus de faiblesse que de malice. Une main tendue de l'Evêché en a sauvé plusieurs ; le visage trop tôt ou trop uniquement sévère des supérieurs en a jeté d'autres dans le désespoir. Je me rappelle, dans la vie de M. Olier, sa charité et ses respects pour certains prêtres pas trop saints autour de sa paroisse ; il a bien dû en toucher quelques-uns.
Qui reconnaîtrait dans ces conseils si doux, si paternels , si miséricordieux , un directeur sévère , intraitable, tel qu'on le jugerait à la lecture de sa vie? C'est que les saints, les plus durs pour euxmêmes, ont toujours été les plus tendres pour les autres, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui recommande de ne pas éteindre la mèche qui fume encore (i).
Tous les écrits du P. Jean respirent le même parfum de douceur. Nous pourrions en multiplier les preuves, si nous ne craignions de trop allonger ce récit ; nous ne donnerons plus qu'un exemple, car il s'agit d'une position très-élevée. Un de ses meilleurs amis de Saint-Sulpice est promu à la coadjutorerie, avec future succession, d'un diocèse trèsimportant. Son amitié sincère lui inspire les conseils, suivants. La discrétion nous oblige d'en omettre les parties les plus importantes.
Cher Seigneur ,
Vous n'avez recherché pareille chose, vous avez passé de longues années sans y songer, vous avez fait ce que mora-
(i) Math., xii, i.
lement on peut faire pour détourner le coup ; vos graves amis, portés d'abord à la résistance, ont déclaré qu'il fallait la cesser. Tout indique la marche de la Providence ; comment alors dire Non ? Il n'est pas nécessaire, il est à propos même, en dehors de ces exemples, plus admirables qu'imitables, que Dieu fait donner par quelques saints, et qui sont comme des leçons, imprimées en grosses lettres, pour prémunir le clergé contre l'ambition, d'exiger que le bon Dieu invite quatre hommes et un caporal pour empoigner le futur évêque et le traîner de force sur son siège. Il y a assez de gens qui résistent à Dieu, pour que ses serviteurs au' moins lui obéissent, sans se faire tant tirer l'oreille. Vous avez dit Oui, et vous avez bien fait.
D'ailleurs, cher ami, ce n'est pas un bouquet de roses qui vous est offert, ou, du moins, s'il doit s'y trouver des roses, il y aura encore plus d'épines. Au temps qui court, la charge, toujours lourde, l'est plus encore. Dans le précédent diocèse, vous avez vu le dedans des difficultés, vous saviez déjà et vous sauriez, sans cela, celles du dehors, quoique moins pleinement. Toutes les perspectives imaginables sont devant nous, .presque toutes sombres. Les plus gros embarras seront pour les évêques. et le moindre ne sera pas peut-être de faire son devoir, mais de le connaître. Que Notre-Seigneur , cher ami , vous donne une sainte confiance en lui, avec cela vous triompherez de tout, et il me semble, par plusieurs de vos lettres, qu'il vous l'a donnée avec un ensemble de dispositions propres à préparer votre âme à ce qu'on peut plus que jamais appeler le bonum opits.
Votre situation ne laissera pas d'être délicate. Un coadjuteur, il me semble que c'est tout à la fois un homme qui est, et un homme qui n'est pas. Être vicaire-général est déjà une position difficile, toute d'abnégation. Il faut être une même personne morale avec l'évêque, et, cependant, être un autre que lui, en étant un autre lui-même. Les yeux du vicaire-général sont les yeux de l'évêque, mais des yeux qui voient d'une autre place, et qui voient ce que l'œil personnel de l'évêque n'a point vu. Un bon vicaire-général rend d'incomparables services à son évêque , il en rend aussi au clergé. Un saint et excellent
homme, depuis évêque, me disait : « Dans cette position, je reçois les coups de Monseigneur et ceux du clergé ; je suis tendrement dévoué à l'un et à l'autre, ainsi j'imagine faire quelque bien en empêchant le lien de se casser. » Un coadjuteur, ce doit être quelque chose d'analogue , avec des points délicats de plus. La simplicité, la droiture, la prudence que le bon Dieu vous a données, jointes à l'avantage de vos liens intimes avec le Prélat, vous faciliteront votre mission. Vous n'en aurez pas moins besoin de toute
votre sagesse pour faire le bien Il est probable qu'il
vous laissera une assez grande latitude et qu'en réalité vous gouvernerez le diocèse. Il me semble, cher ami, que si un sentiment très-noble et très-juste vous empêche de le désirer, d'autres peuvent, sans la même crainte, le désirer pour vous.
Vous rappelez-vous un mot du P. Mollevaut à un évêque nommé : « Monseigneur, un évêque est un homme qui ne sait plus un mot de vérité. » Vous n'êtes encore seigneur que in fieri, permettez-moi donc de vous parler à l'aise ; moi-même, peut-être, lorsque vous le serez, in facto esse, je prendrais des précautions oratoires pour vous dire mes pensées. Est-ce là uniquement faiblesse humaine ? Pas entièrement, il me semble ; la consécration épiscopale inspire nécessairement quelque chose de plus réservé envers celui qui l'a reçue. Pour vous dire toute ma pensée, je me servirai des propres expressions d'un évêque qui ne brille par rien que par un ensemble très-bien harmonisé de facul- . tés médiocres, peut-être, à ne considérer à part que chacune d'elles, ensemble qui fait de lui pratiquement un évêque extrêmement capable et utile, comme l'atteste l'ordre mis dans son diocèse et le contentement de son clergé. « Je m'aperçois, me disait-il, que les évêques très-brillants n'acfministrent pas trop bien leur diocèse. Ils rendent de grands services à l'Eglise, mais tout ne va pas à merveille autour d'eux, chacun n'a pas tout à la fois »
Vous avez, cher ami, avec la grâce de Dieu qui ne vous manquera pas, les qualités nécessaires pour réussir. Un faiseur, un homme ardent s'y briserait avant quinze jours; tel autre jetterait vite le manche après la cognée ; quelquesuns cacheraient le tout sous ces nuages d'encens, sous ces
pluies de fleurs qui se répandent dans les discours officiels, dans les articles de journaux, dans les Semaines religieuses, toutes choses d'où la franchise, droiture et simplicité sont trop souvent bannies. Il me semble que vous êtes bâti pour ne toucher à aucun de ces écueils. Ce sera votre gloire sans gloire, comme il convient à une victime du Sacré-Cœur.
Nos sœurs prient à vos intentions, elles se sont réjouies de la nouvelle, et moi, après la part prise à ce que vous éprouvez à la vue d'une telle charge, je m'en réjouis également. La volonté de Dieu s'est manifestée, ayez donc confiance, vous ferez le bien des autres et y trouverez le vôtre. Vous êtes obligé à être un saint, et Jésus par Marie vous en fera la grâce. J'espère que le projet ne sera pas accroché dans les rouages constitutionnels.
Nous avons dû beaucoup retrancher à ces sages conseils qui respirent, avec la foi la plus vive, une si grande prudence et tant de bon sens. Le bon sens, le jugement, c'étaient les caractères distinctifs de l'esprit du P. Jean. Très-primesautier, fort intelligent, son premier mouvement, sa première appréciation, étaient toujours marqués au coin de ce bon sens pratique qui éclairait toute sa vie.
Un autre de ses amis, Msr Nouvel, avait été littéralement traîné sur le siège de Quimper à la demande de tout son clergé sans exception. Il avait dû céder, malgré toutes ses résistances, aux ordres" du Souverain-Pontife, comme dans les temps antiques de la primitive Eglise. Le P. Jean le console :
Certes ! je suis bien d'accord avec vous sur la pesanteur du fardeau épiscopal ; mais qui, plus que vous, a le droit de dire à Notre-Seigneur : Vous me l'avez imposé, aidez-moi à le porter ? Il le faut jusqu'au bout, malgré l'alourdissement que vous ressentez Vous n'avez guère goûté mes sermons pour vous raccommoder avec votre charge. A votre place, j'en aurais fait de même... Je demande pour vous,
cher et vénéré Seigneur, la surabondance de grâces en rapport avec la grandeur de votre charge, et avec les périls du temps. Puis, s'il le veut un jour, les douceurs du monastère delà Pierre-qui-Vire, ou, s'il ne le veut pas, les joies dans le Ciel de la Pierre qui ne Vire pas.
On sait que Msr Nouvel, avant d'être évêque, avait été religieux profès dans le monastère de la Pierrequi-Yire, fondé par le saint Père Muard.
IV. — Ces sages conseils du P . Jean n'étaient pas chez lui l'expression d'une simple théorie, toute sa conduite pratique se réglait sur les mêmes principes. Nous en donnerons deux exemples : M?r de Mazenod mourut le 21 mai 1861. C'était un grand prélat, . Marseille le comptera toujours parmi ses plus illustres évêques. Mais, il avait eu un grand défaut , il avait trop vécu, son administration sous diverses formes , ayant duré trente-six ans. Sans prévoir l'avenir, on était haletant de changement. La réaction fut extrême. La position du P. Jean devint très-délicate : renier les affections de ces dernières années , oublier les bontés de Msr de Mazenod pour lui, la paternité du vieux collaborateur de-son évèque, le vénérable M. Tempier, c'était impossible pour son grand cœur. Pourtant, le nouvel évêque était son pasteur légitime , son supérieur par la volonté de Dieu. Combien peu savent se tourner vers le soleil levant, sans oublier trop vite le soleil qui vient de se coucher? Sa foi, sa simplicité, sa droiture, lui firent traverser heureusement tous ces écueils, et, sans répudier aucune de ses affections antérieures, il sut conquérir son nouvel évêque par sa déférence, son humilité, bien sûr que Msr de Mazenod lui-même le lui aurait conseillé, s'il avait pu lui
parler du haut du Ciel. Il agit de même avec M. Vitagliano, succédant à M. Tempier, dans la supériorité de ses deux couvents. Quand M. Vitagliano, plus tard, descendit du pouvoir et que le vide se fit autour de ses vieux jours, le P. Jean demeura jusqu'à sa mort son ami le plus constant et le plus dévoué.
Tant qu'il y aura des hommes, il y aura des misères humaines, souvent, parmi les gens les mieux intentionnés et les mieux faits pour se comprendre, infirmités inévitables des choses d'ici-bas. Le P. Jean vit donc une autre vacance du siège de Marseille et l'arrivée d'un autre successeur. Par un hasard providentiel, il était le directeur de tous ceux qui, à tort ou à raison, croyaient avoir le plus à se plaindre de leur nouvel évêque. C'était une position bien délicate pour lui, car plusieurs avaient de graves dissentiments avec leur prélat, sur des affaires parfois de la plus haute importance, qui demandaient incessamment ses conseils et sa direction. Jamais il ne leur refusa cette direction, jamais il ne les laissa dans le doute et l'anxiété. Il écoutait recueilli, réfléchissait un instant, peut-être priait-il le bon Dieu, puis répondait brièvement, clairement, selon sa conscience, sans se préoccuper de l'abus qu'on aurait pu faire indiscrètement de ses conseils en les trahissant. Mais le doute résolu il recommandait instamment le respect, la modération, la convenance qu'un inférieur doit toujours à ses supérieurs et dont l'absence gâte les meilleures causes ou aggrave les mauvaises. Que de ruptures , que de brisements sa prudence n'a-t-elle pas évités ; et dans ses conseils jamais un mot de blâme pour le supérieur commun, jamais un jugement défavorable. Il
répondait aux questions posées : Faites ainsi ou autrement, écoutait les plaintes, laissait le cœur de ses pénitents s'épancher à son aise, consolait par les idées de la foi pure, mais ne disait pas un mot qui put envenimer la plaie en se prononçant dans leur sens. Que d'excès, que d'imprudences échappées à la sensibilité blessée, il a pu ainsi éviter à de hauts dignitaires du diocèse, sans altérer le moins du monde la vénération dont l'entouraient tous ses supérieurs se succédant tour à tour. Il semblait, au contraire, que chacun d'eux ajoutait quelque chose aux affectueux respects de ses prédécesseurs, tant son humilité et sa prudence les gagnaient tous.
V. — Cette habile direction, donnée aux prêtres, se manifesta encore plus dans le ministère qui fut le principal de sa vie, la conduite de ses religieuses Victimes. Ici les documents abondent, car nous avons à notre disposition un nombre incroyable de lettres reliées en plusieurs volumes. Nous avons huit gros volumes grand in-40, des sermons qu'il leur a prêches , écrits au jour le jour par une des sœurs chargée de cette œuvre colossale et tous corrigés et revus de la main du P. Jean. C'est donc bien sa doctrine propre. Il nous faut glaner dans ces trésors sans fin, il vaudrait mieux publier ses œuvres en entier.
Le caractère invariable et universel de ces enseignements, c'est la prudence et la douceur. Avec un style très-différent, c'est comme du S. François de Sales. Ne faisant jamais une concession de principe, il les adoucissait toujours dans l'application pratique. On ne l'eût jamais entendu blâmer les austérités, contredire à l'Évangile et à la pratique des
saints ; mais il savait compatir à la faiblesse des santés, des tempéraments, de l'éducation, de la vertu personnelle, permettant difficilement les pénitences corporelles, à moins qu'il n'y vît une inspiration certaine du Saint-Esprit, demandant beaucoup à la mortification intérieure, au renoncement de la volonté propre, à tout ce qui matte la nature. Nous avons sous les yeux deux lettres écrites à deux prêtres différents, à des dates peu éloignées l'une de l'autre. Dans la première, il avait à faire à une robuste nature au physique et au moral, il lui permet d'essayer des dures austérités qu'il demandait ; au second, il les lui défend absolument par des raisons de prudence parfaitement justifiées. Au premier, il recommande de ne pas négliger les mortifications intérieures sans lesquelles les pénitences corporelles seraient inutiles ; à l'autre, nature trèsdélicate, accablée de cuisants chagrins, il donne pour pénitence une patience inaltérable. « Vous avez bien assez de ce cilice, lui dit-il, sans irriter votre système nerveux par un autre cilice. » Telle a été sa conduite envers ses religieuses pendant trente-deux ans. Il y avait parmi elles de grandes âmes, il y en avait de plus faibles; pour les unes et les autres, il suivait le précepte du grand directeur, S. Grégoire, pape : Cœlestis medicus singulis quibusque vit lis obviantia adhibet medicamenta . Nam sicut arte medicinœ calida frigidis, frigida calidis curant ur ; ita Dominus noster contraria opposait medicamenta peccatis , ut lubricis continentiam , te7iacibus largitatem, iracundis mansuetudinem , elatis prœciperet humilitatem. « Le céleste Médecin emploie contre chaque vice le remède opposé; car de même que dans l'art médical on combat le chaud
- 3i9 par le froid et le froid par le chaud, Notre-Seigneur oppose les remèdes contraires aux péchés : aux luxurieux, la continence ; aux avares, la générosité ; aux colères, la douceur; aux superbes, l'humilité (i). » Il trouvait que la pratique des contraires valait mieux que toutes les pénitences, et que les plus grandes austérités étaient inutiles sans l'usage de ces contraires. L'un devait venir après l'autre et ne pas en dispenser, car il faut être déjà bien humble pour entrer avec profit dans cette voie des rudes mortifications.
C'est en 185 1, nous l'avons vu, que le P. Jean se chargea de la direction du couvent des religieuses Victimes. Mlle de Gérin , la fondatrice, était une femme forte, d'une sainteté aussi remarquable que son intelligence. Mais rien dans le monde ne l'avait préparée au gouvernement d'une société religieuse. Riche, heureuse, indépendante, elle avait renoncé à tout pour se donner à Dieu avec une générosité admirable ; mais cela ne suffisait pas pour former ses filles, elle ne connaissait pas suffisamment les secrets de la vie monastique, elle était incapable, surtout, d'écrire les constitutions et les règles de ce nouvel ordre, comme elle le reconnaissait elle-même. Le P. Jean, au contraire, dans son ministère de neuf années à Dijon, avait déjà fréquenté intimement plusieurs couvents ; avec son esprit observateur et pratique, il avait parfaitement saisi l'esprit et les règles de ces vieilles communautés religieuses qui ont déjà fait leurs longues preuves dans l'Eglise de Dieu, en particulier les Clarisses et les" Carmélites. Cependant, avec sa grande prudence, le Père comprit que le moment n'était pas encore venu d'écrire des consti-
(1) 32e Hom. de S. Grég.
tutions définitives ; il se contenta d'examiner ce qui se faisait déjà, de perfectionner les sœurs dans leur vocation, d'étudier ce que pouvaient supporter leur vertu et leur santé. On l'a souvent accusé d'une lenteur excessive dans le travail de ces règles, c'était un effet de sa sagesse. Nous avons vu quelle quantité incroyable de retraites il avait prêchées dans des monastères de toutes sortes d'ordres et de vocations diverses, retournant volontiers dans les maisons les plus ferventes. Sans doute, il leur faisait un grand bien, mais il s'en faisait à lui-même, s'instruisant de tout, prenant des notes, revenant chaque fois avec un nouveau butin. Après six années, quand il se décida enfin à terminer les constitutions, il était devenu, par sa maturité et ses connaissances pratiques, un des meilleurs directeurs de religieuses qu'on pût voir dans notre siècle. « Mais, en attendant, dès 1851, écrit la' Mère Prieure, il commença à nous instruire par ses conseils, il nous transforma heureusement et prépara ainsi peu à peu les voies au travail qui mit plus tard le comble à nos désirs. Sa manière d'agir lui gagnait d'ailleurs de plus en plus la confiance de toutes nos sœurs, qui le voyaient délicat et attentif à conserver tout ce dont l'esprit de Dieu avait formé le germe dans notre humble famille religieuse et à le développer sans le dénaturer. » On le voit et on le verra dans toutes ces pages, c'était toute la méthode du P. Jean : suivre les attraits de la grâce, ne jamais la précéder et, surtout, ne jamais lui substituer son esprit propre.
La santé des sœurs est un sujet qui revient dans chacune de ses lettres quand il s'absentait pour ses missions»
Donnez-moi des nouvelles non -seulement des âmes , mais de l'enveloppe des âmçs, de ces méchants chiffons qui ont tant d'influence, c'est-à-dire que vous me direz où en sont les santés.
Et, dans une autre lettre du 1 1 novembre 1 85 1 :
L'autre jour, en faisant le Chemin de la Croix , il me semblait comprendre quel lourd fardeau c'était pour notre bon Maître que le poids de ces âmes qui sont comme ensevelies dans l'habitude de dédaigner Dieu. Le Cœur de Jésus saigne cruellement, jugeons-en par ce que nous souffrons
nous-mêmes, lorsque quelque main amie nous blesse
Nous avons à demander pour nos petites bâtisses spirituelles l'esprit de componction et de larmes. Il faudrait que la gaîté, qui est le fruit de la charité envers Dieu et un exercice de cette même charité envers le prochain, continue à régner pendant les récréations, mais il faudrait que les rapports avec le bon Jésus prissent de plus en plus un caractère de compassion, de douleur, de sainte tristesse ; que les âmes fussent sans cesse avec lui au jardin des Oliviers et sur la Croix La ferveur de la communauté me plaît beaucoup. Dites que chaque matin il faut estimer que l'on n'a encore rien fait pour accroître la ferveur, le dévouement, l'amour de la croix, le désir de s'unir au divin Cœur de Jésus et lui donner quelque consolation. Méprisons-nous nousmêmes, le jardinier compris, autrement l'orgueil arrive : Qui est à l'abri de ses ruses ?
Ne pensez pas que j'aie du chagrin de vous voir adonnées à la pénitence extérieure, elle est si bien dans notre vocation ! Si quelques vieux moines l'ont trop estimée, il est incontestable qu'aujourd'hui on la méprise trop, et tout ce qu'on dit contre elle est à l'envers du langage des saints et de celui de l'Église. Seulement, ce que je ne voudrais pas, c'est d'accroître par notre action humaine la mesure que Notre-Seigneur veut être adoptée par ses petites victimes. Pour vous, chère fille, je suis bien d'avis que vous fassiez souffrir la bête, mais seulement en ce qui n'est pas de nature à gâter votre santé.
Le 21 décembre de cette même année 185 1 , il écrivait encore cette lettre qui continue à faire comprendre cette doctrine qu'il prêchait sans cesse dans ses sermons avec de plus grands développements :
Oh ! chère fille , quand pourrons-nous entrer dans les sentiments et le Cœur de notre bon Maître ! Comme vous, je ne puis me donner à lui que dans mon état de méchanceté. Je m'unis à vous pour reconnaître que nous ne valons rien. Vive Jésus ! oui, lui seul est bon, saint, aimable et digne que nous embrassions mille fois, pour son seul amour, l'abjection et les souffrances. Dites bien à mes filles que la grâce d'être au couvent et d'être victime est une grâce toute de privilège, et qu'il faut, pour y répondre, être tout reconnaissance et tout amour. Cherchons le trésor de la fidélité dans le Cœur du petit Jésus, où il nous faut jeter comme en une fournaise pour y bénir Dieu tout d'une voix avec les trois enfants hébreux.
Depuis deux jours, il souffle un mistral glacé qui va nous apporter à tous un petit bénéfice de souffrances. Ne vous semble-t-il pas que ce précieux vent est l'exécuteur des sentences de Dieu contre les victimes ? Ah ! oui, chère fille, que la justice divine se serve de cet instrument pour châtier par le froid nos péchés et ceux de tout le monde. Avouez que c'est bien juste et qu'il est très à propos que ce gros soufflet du Nord vienne insinuer la pénitence jusqu'à la moelle de nos os. Je crois que le bon Maître a encore une ç.utre intention en cela : c'est de nous donner part à ce qu'il a senti d'incommodités dans la crèche et de faire entrer en nous non-seulement l'esprit de pénitence, mais son divin amour. Savez-vous que c'est là un beau miracle de faire le chaud avec le froid, si nous voulons bien embraser nos cœurs par le moyen de la même souffrance qui gèle et engourdit nos membres! Il y a donc tout profit pour les enfants de Dieu et les amis de Jésus dans les petits événements de sa Providence. Ainsi il nous faut en tout temps chanter le cantique des trois enfants : Benedicite çmnia opéra Domini Domino, et bénir ce cher mistral; notre
frère, comme disait S. François d'Assise, qui vient apporter ses précieuses fraîcheurs sur notre peau, l'insinuer dans nos os, nous engourdir les pieds et les mains. Le tout avec les précautions qu'exigent les frêles santés de la pauvre maisonnette. Méprisons-nous nous-mêmes et aimons Jésus, Marie, Joseph. J'éprouve en ces derniers jours combien la société des hommes même bons, dissipe, épanche l'âme au dehors et la désunit avec le bon Dieu, sans compter d'autres inconvénients. La solitude est donc meilleure que toute chose et il faudrait n'en sortir jamais, si la charité n'exigeait qu'on s'exposât soi-même pour les autres. Plus je vois le monde, plus je désire qu'il y ait des âmes ensevelies dans le cloître, ne songeant qu'à la pénitence et à la familiarité avec Dieu. C'est le besoin de ce temps où on est tout extérieur.
Nous avons un manuscrit de cent pages, qui nous fera mieux comprendre quelle direction le P. Jean avait donnée à ses religieuses : c'est le Catéchisme des sœurs Victimes du Sacré-Cœur. La Révérende Mère Marie Victime, première prieure, en est l'auteur ; mais le P. Jean a revu son travail ligne par ligne, l'a corrigé, lui a donné la précision théologique : c'est donc son œuvre , sa doctrine propre , autant et plus que celle de la Mère Prieure. Nous n'en donnerons que les grandes lignes, ne pouvant reproduire ce manuscrit tout entier.
Les Victimes doivent suppléer au sacrifice de Jésus- Christ dans ce sens qui faisait dire à S. Paul : « J'accomplis en ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ (i). » En vérité, Notre-Seigneur ne peut plus souffrir dans son corps naturel, puisqu'il est glorieux ; mais il aime tellement les souffrances et les humiliations, qu'il se complaît à souffrir et à être humilié dans son corps mystique et dans ses
(i) Col, i, 14.
membres qui sont les élus. Par conséquent, lorsque une sœur Victime souffre de grands maux de tête, par exemple, elle peut avoir la consolation de dire : Jésus continue à souffrir dans moi, si je l'endure avec patience et amour, car ses impatiences priveraient Notre-Sei^neur de cette consolation. C'est donc le membre de Jésus qui ressent la douleur ; Jésus est dans l'action sans souffrir ; il recueille et goûte le fruit spirituel de la douleur de son membre et le lui fait partager avec une suavité intérieure non pareille.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert et s'est offert comme Victime à son Père dans les quatre états de sa vie. Dans son Incarnation, il s'est offert pour remplacer les Victimes impuissantes de l'ancienne loi. Les sœurs doivent donc s'offrir à Dieu en sacrifice, c'est la base et le fondement de leur vocation. Il résultera de cette offrande , l'abandon de tout elles-mêmes entre les mains de Dieu ; la persuasion qu'elles ne s'appartiennent plus ; la séparation d'avec les créatures pour devenir une chose sainte, ne servant plus qu'à Dieu et à ses intérêts ; une acceptation amoureuse de tous les genres d'immolation sans les choisir ni en préférer aucun, mais désirant et aimant ceux que Dieu leur a destinés^
Dans sa Passion, il accomplit le sacrifice pour lequel il s'était offert dans son Incarnation. Les sœurs l'imiteront en plaçant le vieil homme sur une Croix par la mortification de tous leurs sens, la haine du péché, le combat soutenu contre leurs passions et jusqu'au moindre de leurs défauts et par la pénitence intérieure et extérieure.
Dans sa Résurrection, Notre-Seigneur reprend sa vie glorieuse, plus rien de mortel n'apparaît en lui
et sa divinité s'étend plus visiblement sur sa nature humaine, mais il n'est pas entièrement glorifié. Les Victimes sont appelées à vivre de cette vie nouvelle et divinisée ; c'est-à-dire qu'elles doivent s'élever audessus de la vie des sens et de tout ce qui est humain ; vivre en la grâce et par la grâce de Dieu ; participer ainsi à la nature divine et s'avancer vers une union intime avec Lui dans le divin Cœur de Jésus.
Dans son Ascension, Notre-Seigneur commence le parfait sacrifice du Ciel, qu'il offrira pendant l'éternité tout entière, consommant à jamais le sacrifice de la Croix et lui faisant atteindre la fin pour laquelle il a été offert. Les Victimes suivront leur divin Epoux par leurs soupirs , leurs désirs , leur amour, jusque dans sa gloire ; elles prient et elles souffrent pour que le nombre des élus croisse sans cesse par la conversion des âmes et ont la douce espérance que Jésus les attire à Lui par le chemin royal de la Croix. En attendant ce bonheur du Paradis, les Victimes participent sur la terre à ce quatrième état de Jésus , lorsque la divine Victime s'incorpore en elles par la sainte communion, car l'Eucharistie, comprenant d'une manière éminente tous les autres états du sacrifice, est la nourriture propre des âmes appelées à suivre cette voie, et le germe de leur future consommation en qualité d'hosties glorifiées.
On le voit, par ce court résumé, la vie intérieure et d'union avec Jésus-Christ est le but et la fin de toute la doctrine du P. Jean. Les pénitences affectives y sont à peine indiquées en passant ; tout est dans l'esprit et il y a assez de pénitences à supporter dans les peines ordinaires de la vie pour qu'elles
suffisent à la vie des Victimes si on les accepte avec résignation d'abord, avec joie ensuite, à mesure que la perfection de l'amour de Notre-Seigneur et de ses souffrances grandit dans les âmes. C'est ce qui est développé plus en détail dans le troisième chapitre de l'esprit de sacrifice , parce que tout, en effet, est dans l'esprit et dans le cœur. Les actes seront comme les fruits que développe et fait croître la sève propre à chaque arbre ; mais le fruit ne vient pas avant cette sève, il en est la conséquence et non la cause. Tout le monde ne peut pas faire les mêmes austérités, la grâce les diversifie, alius quidem sic, a lins vero sic (i) ; mais tout chrétien doit avoir l'esprit de pénitence, c'est la substance de l'Evangile. Toutes les actions, même les plus ordinaires, peuvent être et renferment, en effet, un sacrifice : la fidélité aux vœux de religion, l'observation des règles et des constitutions, l'assujettissement aux usages de la maison, le support des caractères surtout, les combats, la mort à nous-mêmes, les pratiques de perfection et l'offrande que nous devons faire de toutes nos actions temporelles ; toutes les actions de la vie, en un mot, deviendront aisément des sacrifices si nous avons vraiment cet esprit d'immolation. Il s'en suit qu'il n'y a pour ainsi dire aucune différence extérieure, entre les sœurs qui ont cet esprit de sacrifice et celles qui ne l'ont pas. Elles sont obligées également aux mêmes actions ; mais les premières font ce qu'il y a de pénible avec joie, les autres avec tristesse, l'une est en union avec Dieu, l'autre vit dans le trouble ; celle-ci recherche les souffrances, celle-là les évite ; tandis que la religieuse fervente rend grâces à Dieu de ses sacrifices,
(i) I Cor. vin.
celle qui est tiède en murmure. Une comparaison fera comprendre leurs deux états différents; elles ont la même plaie, mais une l'irrite par son manque de conformité à la volonté de Dieu-, tandis que l'autre l'adoucit par son saint amour. La première est malheureuse dans le même état qui fait le bonheur de la seconde.
Le chapitre quatrième détaille d'une manière trèscomplète les peines extérieures et intérieures que la. Victime doit endurer en esprit d'immolation. Ce sont les souffrances ordinaires de notre pauvre humanité tout entière, personne ici-bas ne peut les éviter ; c'est la manière de les accepter qui en fait tout le mérite. La souffrance, c'est tout ce qui est opposé à la jouissance, au bien-être, au plaisir, au repos , à l'attrait des sens , aux besoins et aux penchants naturels et tout ce qui produit dans la nature physique un désordre douloureux, comme les maladies, les infirmités,, les plaies, les blessures; ou ce qui afflige la nature morale, comme les peines du cœur, les angoisses de l'âme, les chagrins de la vie, les froissements de l'amour propre, les contradictions, les déceptions, les amertumes de tout genre, en un mot, tout ce qui fait appeler cette terre une vallée de larmes. Il y a aussi les souffrances spirituelles, et ce ne sont pas les moindres. Ces peines sont de deux sortes : les anxiétés de notre conscience, lorsque nous sentons des oppositions aux grâces de Dieu, aux opérations du Saint-Esprit, au règne de Jésus dans nos cœurs et que nous éprouvons des difficultés à correspondre à sa tendresse ; et secondement, les épreuves par lesquelles Jésus fait passer nos âmes pour les épurer, en nous privant du témoignage sensible de son amour.
Nous pourrions prolonger l'analyse de cet admirable catéchisme, nous verrions qu'à toutes les pages le P. Jean poursuit avant tout l'immolation par la volonté. C'est ce qui met cet opuscule écrit pour les religieuses Victimes à la portée de tous les chrétiens, tous également obligés à pratiquer l'Evangile. Jésus le disait à tous : « celui qui ne se renonce pas à lui-même et ne porte pas sa croix tous tes jours, n'est pas mon disciple. » (i) Est-ce à dire que cet habile directeur repousse les pénitences afflictives ? Certes non, ce serait condamner la pratique d'un nombre incalculable des saints ; mais il ne les veut que comme complément de la pénitence intérieure, déjà foncièrement enracinée dans l'âme, ou parfois comme moyen d'exciter la componction. Aussi il en traite dans le. dernier chapitre seulement, c'est le couronnement de la vie des Victimes, mais avec quelle prudence ! Il les divise en trois sortes : les pénitences qui viennent de Dieu et qu'on ne peut éviter, comme les maladies et le reste ; celles qu'on pourrait éviter si on le voulait, comme le froid, le chaud, dont on pourrait se préserver ; enfin celles qui viennent de notre propre volonté, les jeûnes, les veilles, la dureté de la couche, les haires, les cilices, les disciplines, etc. Mais, avec quelle prudence il les règle ! L'obéissance doit toujours les conduire, afin que la volonté propre n'enlève pas le mérite et empêche les excès. Elles ne doivent pas altérer la santé, non qu'on doive tenir à sa santé pour ellemême, mais parce que la santé est nécessaire pour l'accomplissement de ses devoirs d'état et aussi par charité pour ne pas être à charge à celles qui devraient nous soigner.
(i) Luc.,>iv, 33.
Enfin, chacun doit suivre son attrait qui n'est pas le même pour tous : « Telle sœur sera intrépide pour la discipline, et le cilice lui sera nuisible; telle autre ne pourra jeûner, mais veiller ; celle-ci couchera vêtue sur la paillasse piquée, mais échouera sur d'autres pénitences ; celle-là avalera courageusement des aliments qui la révoltent, et craindra la discipline et la chaîne de fer ; une autre sœur pourra faire toutes ces pratiques de mortification, mais sera contrainte d'écouter certaines répugnances de son estomac ; et ainsi des autres.
Nul n'aurait dû être porté, comme le P. Jean, à recommander ces pieux excès, lui qui avait usé de toutes les austérités, surmonté toutes les répugnances; mais ce n'était pas son attrait, c'était celui qu'inspire le Saint-Esprit qu'il prêchait : de là la largeur de sa doctrine affirmant sévèrement les enseignements de l'Evangile et de tous les saints, les modérant dans leur application.
A la fin de sa vie, dans un moment d'épanchement, avec un de ses pénitents devenu son confesseur, il lui faisait cet aveu : « Je ne regrette aucune des pénitences de ma vie, si ce n'est d'avoir trop abusé des veilles. » Voilà pourquoi il voulait que l'obéissance présidât à toutes les austérités. C'était le seul moyen d'éviter ces excès.
Aussi, quelle expérience n'avait-il pas acquise du cœur humain ! Une communauté de Marseille lui adressait toutes les vocations chancelantes; d'un seul mot, il les affermissait, quand il n'y voyait qu'une tentation du démon. « Un tel, écrivait-il, voudra toujours s'en aller, mais il ne le fera jamais. » Il avait deviné une vocation très-certaine dans une tête prodigieusement légère et l'événement lui donna
raison. A un autre, au contraire, il conseillait une sortie immédiate et engageait son supérieur à demander à Rome la dispense de ses vœux, la suite fit voir combien ce conseil était sage. C'est ainsi que, pendant trente-deux ans, il a été le conseiller écouté de tant d'âmes qui lui ont dû leur sanctification et parfois leur salut.