‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 19 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le Tiers-Ordre des Victimes

I. But des pénitences du P. Jean. — II. Expansion de cette idée de l'expiation. — III. Idée catholique approuvée par l'Eglise et par les saints. — IV. Divers instituts de Victimes. — V. Les petites Victimes du Sacré-Cœur. — VI. Le Laus perennis.

v|av^kous l'avons déjà dit et nous tenons à le répéter, afin qu'on puisse mieux comprendre la vie du vénérable P. Jean :

Ses immolations n'étaient pas simplement le fruit d'un amour qui cherche à se satisfaire ; chacune de ses austérités avait une fin spéciale, un but déterminé. Tantôt il voulait expier les blasphèmes des hommes, tantôt la violation du précepte du dimanche, car ces péchés publics l'impressionnaient vivement. Il avait le plus souvent en vue une âme qui lui était plus chère et qui ne correspondait pas à la grâce, ou un grand pécheur qui ne voulait pas se convertir ; la guerre contre l'Eglise lui a coûté ses plus grandes austérités ; en un mot, il prenait dans le sens le plus strict sa qualité de Victime et s'offrait à Dieu par toutes les souffrances pour fléchir sa colère. Nous avons vu, au second chapitre de ce livre, que sa première offrande fut pour une communauté déchirée par des discordes intestines, comme Dieu les permet parfois parmi les âmes religieuses qui conservent les misères de l'humaine faiblesse,

même dans les vocations les plus parfaites. Il avait aussi en vue une âme qui traversait une crise terrible. Une fois sur cette voie de l'expiation, il ne s'arrêta plus et la parcourut comme un géant, selon l'expression des Livres-Saints (i).

II. — Chose étonnante et bien digne d'admiration : cet esprit de Victime se répandait en même temps en divers lieux éloignés les uns des autres parmi des personnes qui ne se connaissaient pas et ne s'étaient jamais vues. A mesure que l'iniquité s'accroissait en France et envahissait toute l'Eglise, le besoin de l'expiation se faisait aussi sentir partout, réalisant cette parole de S. Paul : Ubi ctbundavit detictum superabwidaint gratia (2) , la grâce surabonde là où abonde le péché. C'est une grande grâce de Dieu, en effet, que cette inspiration surnaturelle qui prouve bien la bonté miséricordieuse de Notre-Seigneur qui ne l'aurait pas fait naître, s'il n'était pas résolu d'en tenir compte pour le salut de notre société.

Renfermée dans l'enceinte des cloîtres, son asile naturel , cette immolation serait quelque chose de bien admirable et de bien fructueux, mais Dieu semble vouloir que cet esprit s'étende et se généralise parmi les âmes pieuses qui vivent dans le monde, parmi les prêtres surtout qui en ont tant besoin pour faire fructifier leur difficile ministère dans une société qui n'a plus la foi. Chacun doit se rappeler de nos jours cette parole du Saint-Esprit : Unicuique Deus mandavit de proximo suo (j). On dit qu'il y a en France 26,000 francs-maçons , dont 2,000 dans les plus

(1) Ps. xvin, 6.

(2) Eccl. xvii, 12.

(3) Iàid.

hauts grades, vrais suppôts de Satan, qui cherchent à le faire régner exclusivement sur le monde. Il faudrait 26,000 Victimes du Sacré-Cœur et 2,000 prêtres, religieux et religieuses, pour combattre cette puissance du diable. Cette association serait-elle impossible ? Son succès serait certain et suppléerait aux vaines et inutiles combinaisons de la politique humaine qui ne nous sauvera pas.

III. — Nous ne faisons du reste que résumer les vœux les plus authentiques et les plus explicites de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, de ses vicaires sur la terre, les Souverains-Pontifes, et des saints de notre époque. « Je cherche une Victime pour mon Cœur, laquelle veuille se sacrifier à l'accomplissement de mes desseins, » disait Notre-Seigneur à la Bienheureuse Marguerite-Marie.- L'immortel Pie IX écrivait à Msr Van der Berghe : « Nous avons appris avec plaisir votre dessein de propager cet admirable esprit de sacrifice que Dieu 'semble vouloir opposer à l'impiété toujours croissante de notre époque. »

Léon XIII, glorieusement régnant, invitait le supérieur d'un grand Ordre à presser ses religieux de s'offrir à Dieu pour Victimes, et, dans l'encyclique adressée en février 1884, aux évêques de France, après avoir dit que les catholiques doivent compenser par leur piété les outrages faits à Dieu, il ajoutait : « Que ceux-là surtout qui vivent dans les cloîtres s'efforcent d'apaiser la Majesté divine par une humble prière, des pénitences volontaires, et l'offrande d'eux-mêmes, » ce qui est toute la vocation des Victimes, et peut s'accomplir dans tous les états , dans toutes les positions les plus élevées comme les plus basses, sans altérer l'esprit d'aucune

société, sans modifier ses règles, ses usages, son genre spécial de vie, car l'esprit des Victimes, on ne saurait trop le faire remarquer, est plus dans le cœur et l'intention, que dans les actes extérieurs de la pénitence.

Mais le triomphe de l'Eglise, l'accomplissement des desseins du Sacré-Cœur, c'est le clergé surtout qui doit en être l'instrument visible ; par conséquent, la sanctification du clergé doit être la préoccupation principale des Victimes , et cette grande œuvre obscure, cachée, vue de Dieu seul, est l'œuvre par excellence, puisque ses conséquences sont incalculables. Le prêtre est un autre Jésus-Christ, disaient les Pères, Sacerdos alter Christus ; or, comme la perfection de ce souverain Pontife est infinie et que les prêtres les plus saints de tous les siècles, tous réunis ensemble, n'en seront jamais qu'un pâle reflet, il y a là une carrière sans fin et on doit toujours prier pour les prêtres, fussent-ils encore plus saints, pour qu'ils se sanctifient toujours davantage. Sans doute, leurs pouvoirs tout divins sont indépendants de leurs mérites ; le mauvais prêtre, s'il y en avait, consacrerait le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ et administrerait les autres sacrements avec la même valeur intrinsèque ; mais, plus ils sont conformes à leur divin modèle, plus ils ajoutent de grâces accidentelles aux fonctions de leur ministère. Pontifex ex hominibus assumptus pro hominibus constituitur in iis quœ sunt ad Deum (i).

Le prêtre est pris parmi les autres hommes, mais établi pour les choses de Dieu. Il est donc le chefd'œuvre de la puissance divine et de son amour pour le monde. C'est aux prêtres que Jésus-Christ a

(i) Heb., v, i.

confié l'honneur de continuer sa mission et il en a fait d'autres lui-même, par une grâce qui est comme un écoulement de l'union hypostatique. C'est donc surtout à obtenir pour les prêtres une sainteté éminente, et pour leur apostolat la fécondité, que doit être employé cet apostolat invisible de la souffrance, auquel nous supposons que celui de la prière est toujours uni. Aussi, voyons-nous, à travers les siècles, plusieurs des grandes âmes, suscitées pour cet apostolat du sacrifice, se proposer spécialement ce but. Ste Catherine de Sienne faisait de cette exaltation de l'Eglise, par la sanctification de ses ministres, l'objet constant de ses immolations. Ste Thérèse indique à ses filles , les Carmélites , qu'elles doivent s'occuper tout entières à prier pour les défenseurs de l'Eglise, pour les prédicateurs qui combattent pour Elle, et elle ajoute : « Ce sont là nos affaires, c'est à ce sujet que doivent couler nos larmes. Lorsque vous ne rapporterez pas à cette fin vos oraisons, vos disciplines, vos jeûnes, croyez que vous ne faites point ce que Notre-Seigneur demande de nous. »

De nos jours, surtout, le Cœur de Jésus, à travers la crise présente, attire lésâmes, qu'il honore de ses plus intimes communications, à faire de la sainteté du clergé l'objet principal de leurs prières et de leurs sacrifices. L'Italie qui nous avait déjà donné dans ce siècle la vénérable Anna-Maria Taïgi, type admirable de Victime pour l'Eglise, nous a aussi donné la Mère Marie- Agnès Steiner, née en 1 8 13, et morte en 1862, que Pie IX appelait : « Sainte, vraiment sainte, » et dont Léon XIII a déjà autorisé le procès de béatification. On peut donc avoir confiance en ce qu'on raconte de sa mission « d'annoncer les

fléaux qui ont fondu sur l'Italie et sur la société chrétienne ; de prédire l'heureuse issue de cette crise terrible, le complet triomphe de la sainte Eglise et la régénération de la société ; mais surtout de poser comme condition du prompt accomplissement de ces promesses, une ferveur plus grande des communautés religieuses et la sanctification du clergé.

Les terribles fléaux, annoncés par la Mère Steiner et qui devront frapper surtout les méchants, sont précisés par les dépositions authentiques du procès de béatification du P. Bernard Clausi, mort à Rome en 1849, et déjà déclaré vénérable par le Souverain-Pontife.

Nous nous sommes inspiré pour écrire ces lignes d'une feuille de propagande imprimée à Grammont, en Belgique, d'une admirable brochure sur le Sacerdoce par la Mère Marie-Thérèse de Jésus, abbesse de Ste Claire de Lavaur, morte en odeur de sainteté en 1884, et surtout du Messager du Sacré-Cœur, qui propage cette doctrine avec un zèle et un succès qui font renaître l'espérance au milieu des angoisses présentes.

IV. — A peu près à la même époque où se fondait à Marseille l'Institut des Victimes du Sacré- Cœur, ainsi que nous l'avons rapporté au chapitre quatrième, une autre pieuse fille, de très-bonne maison, établissait, dans cette même ville, à la rue de la Fare, et par les conseils d'un saint religieux des Oblats de Marie-Immaculée, le P. Paris, une autre communauté semblable. Ce devait être une bien bonne œuvre, car le démon s'acharna contre elle avec tant de succès que le sage et prudent M?r de Mazenod, si favorable d'abord à l'idée d'un de ses

fils, crut devoir disperser ces religieuses au moment où elles venaient de terminer le nouveau monastère qui allait les abriter au Cours Devilliers. Les plus pieuses d'entre elles entrèrent dans d'autres communautés , les autres retournèrent dans le monde ; mais, l'idée de l'immolation et du sacrifice ne fut pas abandonnée, car les Victimes du Sacré- Cœur existaient déjà et allaient bientôt fixer leurs règles par les soins du vénérable P. Jean.

Les Filles du Cœur de Jésus ont été fondées en Belgique dans le même but. Elles avaient établi une de leurs maisons à Aix, puis l'avaient transférée près de Marseille, lorsqu'un attentat épouvantable attira sur elle l'attention de l'univers entier. Le jour des Cendres 1884, un misérable qu'elles avaient comblé de bienfaits, de deux coups de pistolet assassina la supérieure, Mlle Deluil-Martiny, et atteignit son assistante , qui seule survécut à ses blessures. La supérieure ne poussa qu'un cri en tombant : « Pour l'œuvre! » Quel était donc le but de cette œuvre pour laquelle elle donnait sa vie? « Offrir Jésus avec tout son sang, l'offrir sans cesse pour les âmes sacerdotales et consacrées à Dieu. » Il semblait qu'après cette horrible catastrophe les pauvres religieuses survivantes auraient eu le droit de se recueillir dans leur douleur; mais Dieu , qui se les était choisies pour Victimes , a permis qu'elles vécussent dans une suite de tribulations qui les rend, sans doute, les Filles chéries de son divin Cœur.

Plusieurs autres fondations analogues se sont faites dans d'autres diocèses, à Villeneuve-lès-Avignon et ailleurs. Elles ont toutes le même but : l'expiation pour les péchés du monde, grande œuvre

sociale qui fera plus à elle seule, pour notre salut, que toute l'habileté humaine : Sapientia kujus mundi stultitia est (i). La sagesse de ce monde n'est que folie.

Chose encore plus admirable et qui prouve bien le souffle de l'inspiration de Dieu passant sur notre France! Pendant qu'une foule d'œuvres gaspillaient d'immenses ressources de zèle, de dévouement et d'argent, essayant d'étendre le règne de Jésus-Christ par l'emploi des moyens humains, le célèbre M. Léon Harmel établissait, dans son usine du Val-des-Bois, V association intime qui a rayonné dans tous les établissements similaires et compte un millier d'associés. Le Manuel de la corporation chrétienne en formule de programme, qui est identique à celui de la communauté des Victimes. « Chaque jour, nous sollicitons de la Miséricorde divine les épreuves auxquelles elle voudra nous soumettre , lui offrant nos souffrances et jusqu'à notre vie pour le salut des ouvriers. Si un malheur nous menace, si nous craignons tel ou tel événement, nous nous empressons de l'accepter d'avance, affirmant que la souffrance pour Dieu est le plus grand bonheur ! » Et Dieu, qui éprouve l'or dans la fournaise pour lui donner toute sa pureté, a pris M. Léon Harmel au mot, en permettant que des mains criminelles incendiassent son usine de fond en comble et qu'elle sortît ensuite plus belle que jamais de ses cendres. Le bonheur, qui se trouve dans cette immolation, a été décrit d'une manière admirable dans le testament de M. Ernest Harmel, son frère. « Il m'est impossible d'exprimer tout ce que le bon Dieu a mis de bonheur et d'enthousiasme dans cette souffrance

(i) I Cor., m, 19,

naguère insupportable , maintenant demandée et acceptée avec reconnaissance, comme la récompense d'un peu d'amour. »

V. — Le P. Jean a eu, peut-être, l'un des premiers, la pensée de répandre cet esprit de Victime dans les différentes classes de la société. Son tiersordre des Victimes du Sacré-Cœur n'est pas une association ordinaire, obligeant à des réunions, ayant une organisation, des fonctions ; c'est une association de cœurs qui se sentent cet attrait, dans le Cœur sacré de Notre-Seigneur, ainsi qu'il le dit dans une note : « La dévotion des Victimes consiste moins dans les exercices extérieurs que dans la disposition de l'âme et dans la pratique des vertus. » Il s'en suit que, répandue d'abord par M. Galais au séminaire d'Issy, elle a bientôt compté parmi ses membres des évèques, des religieux et des religieuses de tous ordres, des prêtres, des laïques, et même des jeunes gens dans les grands et petits séminaires, dans les œuvres de jeunes ouvriers, et ceux-ci ne sont pas les moins fervents. Ces petites Victimes, comme les appelait le P. Jean, ne se connaissent même pas, leur seul lien commun est l'inscription de leurs noms dans les registres de l'association déposés chez les religieuses Victimes du Sacré-Cœur, rue Bleue, à Marseille. On accepte tous ceux qui en font la demande, pourvu qu'ils s'offrent en Victimes, en union et dans les mêmes intentions que Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est offert à Dieu son Père. Comme signe de réception, on donne à chacun un nom de religion et on désigne, à leur choix, s'ils le désirent, un jour par semaine pour réparer quelque espèce de péchés en particulier. Ces jours-là;

— 34° — on peut faire le chemin de la Croix, ou bien une visite au Saint-Sacrement, ou bien une demi-heure d'oraison, ou réciter un Rosaire, ou le petit office de la sainte Vierge, ou toute autre pratique de dévotion, selon la liberté plus ou moins grande que laissent les devoirs d'état. C'est un jour de pénitence pour ceux qui s'en sentent l'attrait. Nous connaissons des maisons d'éducation où les écoliers veulent jeûner à leur jour, ou ne pas dire une seule parole dans les heures de silence, ou jouer aux jeux qui leur déplaisent le plus pendant les récréations. Souvent les directeurs prudents sont obligés de surveiller ces petites Victimes du bon Dieu pour leur faire éviter les excès. Rappelons-nous la doctrine si pleine d'espérance deM§r Gay, qu'au moment de la mort, Dieu se souviendra des bonnes œuvres faites jadis, pour donner la grâce de la contrition et de la conversion aux pauvres pécheurs, et qu'on calcule combien se sauveront pour avoir fait jadis partie de ce tiers-ordre des petites Victimes! Inutile de dire que les religieuses prient tous les jours pour leurs petits frères et leurs petites sœurs, les faisant participer à toutes leurs bonnes œuvres.

Chaque associé, le jour de son oblation, reçoit un petit crucifix et un Sacré-Cœur pour porter sous ses vêtements et une petite Croix de bois pour suspendre à la tête de son lit.

Les sept premières petites Victimes en divers lieux se consacrèrent en même temps au Sacré-Cœur, le jour du Vendredi-Saint, 21 avril 1848, en pleine révolution de février , à la veille des sanglantes émeutes du mois de juin, ce furent :

i° M. le chanoine d'Arbaumont, sous le nom de Frère Jean de la Croix, changé plus tard, ainsi que

nous l'avons vu, en Frère Jean du Sacré-Cœur : son jour de Victimes fut le mercredi.

20 La Mère Bernard Benoîte Peinet, supérieure de l'hospice des Aliénés de Dijon dit la Chartreuse, sous le nom de sœur Magdeleine du Crucifix : son jour fut le jeudi. Elle mourut le 24 octobre 1868, à l'âge de 63 ans.

30 M. l'abbé Jean-Baptiste Lucien Galais, prêtre de Saint-Sulpice , supérieur du séminaire d'Issy. Frère Joseph du Sacré-Cœur. Victime le vendredi. Il mourut au séminaire de Paris, en odeur de sainteté, le 17 janvier 1854.

40 M. l'abbé Pierre-Paul de Cuttoli, clerc tonsuré, à Issy. Frère François d'Assise de Jésus. Victime le lundi. Mort évêque d'Ajaccio, le 18 décembre 1870.

50 M. l'abbé Victor-Alfred Dumax, clerc tonsuré, à lssy, actuellement sous-directeur de l'archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, à Paris. Frère Paul du Sacré-Cœur. Victime le mardi.

6° M. l'abbé Marie-Auguste-Eugène-François Jériod, clerc tonsuré, à Issy, depuis curé dans le diocèse de Besançon. Frère Vincent-de-Paul de la Croix. Victime le samedi.

70 La Mère Marie Malteste, supérieure des Hospitalières de Dijon, morte le 30 janvier 1860. Sœur Marie-Véronique de Jésus. Victime le dimanche.

Nous trouvons à la suite de ces noms quatre évoques, et, parmi eux, M?r Dom Nouvel, évêque de Quimper, beaucoup de prêtres et de religieux de divers ordres, d'innombrables religieuses cloîtrées ou adonnées au ministère actif, des communautés entières qui se sont consacrées toutes ensemble à cet état de Victimes, comme le Carmel de Beaune, le monastère de la Présentation de Tours, la con-

grégation de la Mère de Dieu pour la légion d'honneur, les Clarisses de Lyon , les Trappistines de Vaise, la Visitation de Brioude, les Dominicaines de Langeac, etc., des gens du monde de tout état, depuis les naissances les plus illustres jusqu'aux plus humbles. Tous ces associés vénéraient le P. Jean, sans le connaître, pour la plupart, et s'unissaient à ses souffrances pour l'expiation des péchés du monde. Ce qu'il y a d'admirable dans cette union, c'est le but caché et connu de Dieu seul qu'elle se propose. Au jour du jugement seulement, les Victimes connaîtront ce qu'elles auront mis de poids dans la balance de la miséricorde divine, les conversions qu'elles auront procurées, les ministères sacrés qu'elles auront fait fructifier. Au moment où nous tracions ces pages, le vénérable évêque de Quimper nous écrivait :

Il est difficile de comprendre comment le P. Jean a pu résister si longtemps à tant de fatigues qu'il éprouvait. La force de sa constitution n'est pas une explication suffisante. Il faut qu'il ait eu une force surnaturelle méritée par ses souffrances. Il était soutenu, il est vrai, par les prières et les austérités des saintes religieuses qu'il dirigeait, et je vois une grande utilité de votre livre à établir que la prière et la pénitence sont ce qu'il y a de plus nécessaire au salut de la société. C'est ma conviction intime; et, ce qui me donne le plus de confiance au milieu de nos tristesses et de nos anxiétés, c'est que les événements du dehors ont réagi sur les communautés, en les poussant à un plus grand dévouement.

Cette belle doctrine de la réversibilité des mérites, qui fait partie d'un dogme de notre foi, la communion des saints, est encore expliquée dans cette autre lettre d'un saint prêtre de Marseille qui peut

s'apppliquer à presque toutes les villes de France, à Paris en particulier :

Avez-vous remarqué la méthode actuelle de la fortification des places ? Jadis, on se contentait d'un, mur d'enceinte plus ou moins épais qui suffisait à arrêter l'ennemi indéfiniment, et qui, aujourd'hui, ne tiendrait pas une heure devant notre puissante artillerie. On entoure donc les villes de forts détachés, si forts, en effet, que Paris et Metz n'ont pu être pris par la plus puissante des armées que par la famine. Dieu emploie la même méthode pour fortifier les villes contre toutes les puissances de l'enfer. Montez, à Marseille, sur un lieu élevé et vous verrez cette enceinte non interrompue de couvents qui vont d'une mer à l'autre, de la Joliette au Prado : le premier monastère de la Visitation, les Victimes du Sacré-Cœur, les Carmélites, le deuxième monastère de la Visitation, les Capucines, les Clarisses, encore les Carmélites, les Minimesses, les religieuses du Saint-Sacrement, sans compter une multitude de congrégations enseignantes, hospitalières, qui travaillent en paix à l'ombre de ces forts détachés. Nous avons plus de trois cents prêtres adonnés au ministère actif, qui ne produiraient que peu de fruits, si de saintes âmes ne les faisaient réussir par leurs prières et leurs pénitences. C'est ainsi que Moïse remportait la victoire sur la montagne, pendant que Josué combattait dans la plaine. Dieu voslait le combat, car il veut que les hommes, de leur côté, fassent tout ce qu'ils peuvent; mais la victoire se changeait en déroute, lorsque les bras lassés de Moïse s'abaissaient vers la terre ; la victoire revenait quand il élevait encore les mains vers le ciel. Tel est le rôle des Victimes du Sacré-Cœur qui prient et s'immolent pendant que les autres combattent.

VI. — Telle fut la pensée de Mgr de Mazenod, un grand homme de foi. Lorsque les religieuses Victimes soumirent leurs règles à son approbation, il changea l'heure des Matines de la nuit et les fixa à 7 heures \\i du soir. Pourquoi cette heure insolite? Il en donna immédiatement la raison: la

nuit est l'heure des grandes offenses envers la Majesté divine, c'est l'heure des bals, des spectacles, des cafés chantants. Les religieuses Victimes commençaient leur office, au moment où commençaient les plaisirs mondains. Elles n'avaient pas fini que, dans les deux couvents de Carmélites, la cloche annonçait aux environs que la prière ne s'arrêtait pas. A minuit et à deux heures , les Capucins , les Capucines , les Clarisses , les Minimesses, continuaient le Laits Perennis, achevé par les Dominicains, les Bénédictins et autres , jusqu'aux premières heures du matin, où les amants du Sacré- Cœur reprenaient la prière dans les églises qui venaient, de s'ouvrir pour les simples fidèles.

Voilà cinquante ans et plus que la Société menace de s'écrouler; chaque nouveau gouvernement, acclamé comme un sauveur, nous enfonce toujours plus dans l'abîme de l'impiété et des mauvaises mœurs. D'où vient cependant que nous ne sombrons pas tout à fait ? Ce sont les Victimes du Sacré-Cœur, qui sauvent le monde par leurs prières et leurs immolations. A chacun de hâter ce moment, en se donnant, avec le plus de perfection possible, à l'amour et à l'imitation du Cœur sacré de Notre- Seigneur. Aussi, avant sa mort, le P. Jean recommandait-il à ses religieuses de ne jamais clôturer la liste de ces Petites Victimes, d'en augmenter toujours le nombre; ce qu'elles n'ont jamais cessé de faire jusqu'à ce moment, recevant avec bonheur, depuis bientôt quarante ans, tous ceux qui veulent s'enrôler à leur suite, sous la bannière de la pénitence et du sacrifice.

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