CHAPITRE XI La vie du P. Jean dans son Couvent
I. Ses peines de cœur. — II. Ses retraites annuelles dans sa maison. — III. Mort de Mgr de Mazenod. — IV. Banquet des anciens Elèves de l'école polytechnique. — V. Son union avec les supérieurs. — VI. Son ministère dans Marseille. — VII. Décès répétés. — VIII. Visites à son couvent. — IX. Sa sainteté augmente avec ses infirmités.
e vénérable Père s'était offert à Dieu "'comme Victime, et Dieu, agréant son sacrifice, permit que la souffrance fût son constant partage. Ses dures pénitences ne furent pas ses plus grandes mortifications ; sa pénible maladie fut bien cruelle, car elle ne lui laissa pas, un moment de relâche, surtout pendant les longues dernières années de sa vie ; et cependant, ses peines de cœur furent encore plus amères.
La plus pénible de toutes lui vint de ses respectables parents qu'il aimait tant et qui furent accablés de tous les genres de calamités réunis. Ce fut l'épine de toute son existence, il la porta jusqu'au tombeau, et, avec son âme si sensible, il la ressentit bien plus vivement que toutes ses autres douleurs. Et pourtant, nous pouvons l'affirmer, cette cuisante douleur des chagrins domestiques n'était rien encore en comparaison de celle que lui donnait l'incrédulité de son père, privé des consolations que la religion versait si
abondantes dans le cœur de son épouse et de son fils. Quand nous disons incrédulité, ce mot est trop fort. M. d'Arbaumont avait une certaine foi, il aimait et admirait notre religdon.il allait à l'église, assistait volontiers au sermon, goûtait certains prédicateurs, mais il attendait de comprendre les mystères pour se réconcilier avec le Dieu de sa première communion ; renvoyant toujours à plus tard pour faire le dernier pas, approuvant ses frères aînés qui, élevés comme lui, le précédaient dans ce retour, déplorant de ne pas faire comme eux, enviant leur sort, mais ne les imitant pas. Impossible de reproduire l'incessante correspondance du père et du fils, elle formerait un immense volume, le P. Jean s'efforçant de convaincre son père dans des lettres de dix à douze pages, véritables traités sur les preuves de la foi, et le bonheur qu'elle procure. M. d'Arbaumont répondait presque aussi longuement, ne réfutant rien, n'essayant pas même de le faire, mais, se résumant toujours dans cette phrase : « Tu es bien heureux de croire, je voudrais bien être à ta place, mais cela ne peut entrer dans mon esprit. » Peut-être que le P. Jean employait la mauvaise méthode , car S. Augustin le dit clairement, avec sa longue expérience : Creditur ad cognoscendum non cognoscitnr ad credendum ; on doit commencer par croire pour comprendre et non pas comprendre pour croire et S. Paul : Corde creditur, on croit par le cœur (i), comme s'il ajoutait : et non par l'esprit. D'ailleurs, est-il bien sûr que M. d'Arbaumont n'eût pas la foi? Tant de gens le disent, pour se donner un prétexte afin de ne pas aborder cet obstacle qui leur semble insurmontable et qui serait si facile à franchir, la
(i) Rom. x, 10.
confession. Aussi le P. Jean employait-il un moyen bien plus efficace pour toucher le cœur de Dieu, la pénitence. Ses plus grandes austérités ont été pour l'âme de son père, il les a continuées, sans relâche pendant trente ans : profondeur des mystères de Dieu! et toujours sans succès. Jamais père n'avait plus aimé son fils, et il eut tout fait pour lui être agréable, et cependant il laissa jusqu'au dernier moment ce fer de la douleur s'enfoncer dans son cœur, sans paraître soupçonner la grandeur de ce martyre. Plusieurs fois, le P. Jean alla le visiter à Chevigny ou à Dijon ; ces entrevues étaient aussi affectueuses que possible, mais sans produire aucun résultat.
En 1865, le 3 juin, malgré son âge avancé, M. d'Arbaumont vint à Marseille, il passa plusieurs jours au couvent, entouré de toutes les tendresses et de tous les soins que le respect des sœurs et l'affection du fils purent leur inspirer pour ce vénérable vieillard. Il s'en alla, ravi de tout ce qu'il avait vu, admirant la religion qui inspire de si héroïques sacrifices, mais ne se rendit pas. Le dernier siècle avait produit un grand nombre de ces gentilshommes, bien élevés, regardant la religion comme un rouage indispensable dans la société, la respectant dans toute leur conduite extérieure, laissant toute liberté autour d'eux, mais n'en usant pas pour euxmêmes. La Restauration avait perpétué cette race que nous avons tous connue, pas toujours Voltairienne, M. d'Arbaumont ne le fut jamais, mais indiffférente à toute pratique religieuse. Ce fut la croix la plus lourde de toute la vie du P. Jean.
Sa mère ne lui donna pas moins de douleurs par ses cruelles infirmités, que rien ne put jamais soulager que d'une manière transitoire. Nous voyons par
une de ses lettres, qu'on venait de lui faire pour la huitième fois la plus douloureuse des opérations, sans compter la pénible épreuve de la cataracte. Sa forte constitution avait pu les supporter pendant longtemps, mais, à la fin, leur incessante répétition la conduisit à la tombe. Le P. Jean, apprenant que sa fin approchait, partit, malgré ses souffrances personnelles qui étaient bien grandes à ce moment. Il passa cinq jours auprès d'elle, la comblant de consolations ; elle parut se remettre encore une fois et son fils crut prudemment qu'il pouvait retourner à Marseille. Hélas! quelques jours après, elle mourait le 15 Mai 1865. Sa fin fut ce qu'avait été toute sa vie, pleine de confiance et d'amour ; et Dieu la reçut certainement dans son saint Paradis. Ses dernières exhortations, ses derniers gestes, quand elle ne put plus parler, furent pour son mari qui pleura beaucoup, la regretta sincèrement, mais sans fléchir sous cette main de Dieu qui le poursuivait de tant de manières.
Enfin, son tour arriva, sept mois après seulement. Frappé d'une attaque d'aploplexie le 21 décembre, il eut cependant le temps de se reconnaître. C'est du moins ce que nous conjecturons des deux lettres suivantes, qui, sans combler les désirs du P. Jean, lui laissèrent cependant de douces espérances. M. d'Arbaumont était un si brave homme, si charitable! Dieu lui en tint compte sans doute dans son infinie miséricorde, car il juge plus sur les qualités du cœur que sur les travers de l'esprit. Il mourut la veille de Noël, à l'âge de 77 ans.
M. Jules d'Arbaumont lui écrivait le lendemain 25 décembre :
L'abbé Poussât, en l'une de ses visites, a eu la consolation de confesser votre père en pleine connaissance et de lui administrer l'Extrême-Onction. En tous cas, l'accueil qu'il a fait à M?r Rivet et à M. Poussât doit vous tranquilliser au point de vue qui vous préoccupe spécialement à juste titre. Ayons beaucoup de confiance en Dieu.
Et dans une autre lettre :
Vous n'apprendrez pas sans consolation que le cher défunt est mort sans agonie et presque sans souffrance. Depuis plusieurs heures, son intelligence était entièrement éteinte. L'abbé Poussât n'a pas cru pouvoir lui administrer la communion, à cause des fréquentes absences qui succédaient à quelques rares moments de lucidité.
Mais, la plus grande assurance du salut de cette âme si chèrement achetée, se trouve dans ces quelques lignes du P. Jean :
Je remets cette chère âme entre vos mains, ô mon Dieu ! Espoir et crainte ! Bien des qualités naturelles, bien des tribulations. Espoir sur les mouvements surnaturels des derniers moments et sur les derniers sacrements. Mon père a été élevé dans un temps où l'instruction religieuse était bien difficile. 11 s'était prêté généreusement à ma vocation, mais il avait toujours remis la grande question. Enfin, mon Dieu, je vous adore.
Tous ses amis et M?r Rivet, plus que les autres, s'efforcèrent d'adoucir sa douleur. Il demandait partout des prières, elles lui furent largement accordées, il avait en tous lieux des connaissances si sympathiques ! Pour nous qui avons suivi tous ces événements au jour le jour, nous sommes convaincu qu'une âme, qui avait coûté tant de larmes, tant de prières, tant de pénitences, aura trouvé grâce au tribunal du Souverain Juge par les mérites de son
enfant si dévoué, unis aux mérites infinis et pleins de miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Après cette mort, le P. Jean, privé de presque tous ses frères en religion, de ses parents selon la chair, demeura seul, avec le P. Joseph, accablé d'infirmités, hors d'état de sortir désormais de Marseille. Sa vie publique était terminée, il lui restait encore dixsept années pour souffrir. « En rentrant au couvent, après une retraite prêchée à Aix (en 1865), je vis, par l'état de fatigue où je me trouvais, que la Providence m'écrivait ces mots en grosses lettres : Tu ne peux plus voyager. En effet, depuis lors, je n'ai plus mis les pieds hors de Marseille et ne suis plus monté en chemin de fer. »
II. — Le vénéré Père faisait exactement sa retraite annuelle à la Chartreuse de Montrieux, dans le Var. C'était pour lui une semaine de bonheur en même temps que de repos d'esprit ; cette solitude si recueillie, cette belle nature à laquelle il était si sensible, ce contact avec de si saints religieux, l'habile direction du Père supérieur, tout le ravissait pendant ces trop courtes semaines. Inutile de dire qu'il s'y livrait à tout son attrait pour la pénitence, multipliant ses jeûnes, ses disciplines, ses haires, ses veilles. Pendant douze ans, il avait fait cet heureux voyage, il dut le cesser en 1865, ses forces le trahirent et il fit sa retraite au logis. « Je commence ce soir, 18 octobre 1865, ma retraite dans la maison. Je me sépare entièrement et prends mes repas seul dans ma cellule. Les méditations ordinaires sont dans Bellécius, lecture de la bienheureuse Marguerite Alacoque du P. Daniel. Mes misères sont grandes, je sens le besoin de me surnaturaliser et de mener une vie plus
divine. — Désire que la dévotion au Sacré-Cœur soit dans la maison. Je la demande à Notre-Seigneur pour l'avoir et la favoriser. Besoin d'humilité, c'est la voie où Dieu me veut. Puis, nos, chères sœurs m'estiment plus que ce que je vaux, il faut la compensation. L'humble Mère me voit en beau et me montre en beau. Je comprends ses motifs et suis touché de son humilité. Mais en moi-même je ne dois pas me faire illusion. L'infirmité m'est bonne, elle me met dans la vie cachée. » Désormais, toutes ses retraites devaient se faire ainsi dans son couvent. Il n'avait qu'à fermer sa porte aux visites, pour y trouver le silence absolu d'une Chartreuse. Que de beaux sentiments nous aurions à glaner dans chacune d'elles, si nous ne craignions de fatiguer le lecteur, en répétant plusieurs fois ce qu'il ne craignait pas de se redire à lui-même ! En fait, sa vie était une retraite continuelle. Les visites seules pouvaient la troubler ; mais le grand éloignement de son couvent, les voies successivement transformées et devenant toujours plus inabordables, lui laissaient de longs moments de repos, quand le temps était mauvais et les jours plus courts. Sortant toujours moins pour prêcher, même dans Marseille, ne pouvant plus le faire qu'en voiture, chargé seulement des confessions d'un nombre toujours plus restreint de couvents, abandonné du plus grand nombre de ses pénitents et de ses pénitentes qui se lassaient de l'attendre si longtemps, le temps ne lui manquait plus pour prier, se recueillir et souffrir dans un isolement presque absolu. Plusieurs prêtres venaient le consulter dans les cas difficiles, mais ne pouvaient, au milieu du laborieux ministère d'une grande ville, avec de si grandes distances, le fréquenter avec la
même assiduité, alors que chaque visite demandait une demi-journée. Aussi n'avons-nous plus aucun fait saillant à raconter. Nous nous contenterons de dire ce que nous savons, en le plaçant par ordre chronologique, à mesure que nous le rencontrons dans son journal, sa correspondance ou les écrits de ses filles spirituelles, les religieuses Victimes.
III. — La mort de Msr Eugène de Mazenod fut une des plus vives douleurs de la vie du P. Jean. Ce grand Prélat n'est plus à juger, la postérité lui a rendu justice, son nom restera attaché aux grandes œuvres qu'il a faites pendant une longue administration de trente-sept ans, comme grand-vicaire, évêque d'Icosie, enfin évêque de Marseille. Laissons parler le P. Jean, ses paroles sont l'expression des sentiments de tous ceux qui se livrèrent aux bonnes œuvres sous son épiscopat : « Vous savez combien je suis redevable à Msr de Mazenod, je gagnai sa bienveillance en m'abandonnant à lui dans une circonstance où j'étais fort incertain sur la route à suivre, et il gagna mon cœur en me fixant dans ma voie. C'est à M. Tempier et à lui que je dois d'avoir été attaché définitivement à la maison. Puissé-je jusqu'à mon dernier soupir être fidèle à son service et mériter, en lui étant bien dévoué, que Dieu me fasse miséricorde, lorsque, ainsi que je l'espère, je mourrai à l'ombre de ses murailles et qu'il me fera la faveur d'un petit coin de terre, où mes restes mortels attendront en paix la résurrection. J'eus le bonheur de le voir trois fois pendant sa longue maladie. Il avait été administré le 28 .avril 1861, par Msr Guibert, archevêque de Tours (mort cardinalarchevêque de Paris), Oblat de Marie-Immaculée,
son fils spirituel. Je le vis le 5 février suivant, je le trouvai doux et calme, plein de la foi la plus vive, son corps et sa physionomie peu altérés. Il s'était préparé aux derniers sacrements par une confession générale faite à notre vénéré P. Tempier; cette confession n'avait pas occupé moins de trois séances de deux heures chacune. Il bénit ma maison et moi, c'était l'un des buts que je me proposais dans ma visite.
» Le 20 avril, au retour de mon carême de Tarascon, je l'aperçus sans lui parler. On le portait à sa voiture pour le conduire à Montolivet. On le descendit de ses appartements sur une planche qui entra dans la voiture. Il était défait. Rien de plus lugubre que ce transport qui ressemblait à un enterrement. Ce fut sa dernière sortie, et elle le fatigua beaucoup. Le lendemain 21, fête du patronage de Saint Joseph, son patron, il rendit l'ordonnance d'érection de notre petite communauté de religieux et la fit signer par son auxiliaire, M§r Jeancard, le 25 .
» Le saint Jour de la Pentecôte, 19 mai, le digne M. Tempier me procura la consolation de le voir encore une dernière fois. C'était trois jours avant sa mort. La veille, il avait été longtemps privé de la parole et on avait cru sa fin prochaine ; mais, ce jour-là, avec sa présence d'esprit parfaite, édifiant et aimable, je m'agenouillai, il me donna sa main à baiser et me fit asseoir. — Vous voilà revenu de vos courses? me dit-il. — Oui, Monseigneur. — Vous êtes dans le temps, vous, moi je suis sur le haut de la montagne. — Monseigneur, nous prions beaucoup pour vous. — Merci, j'en ai besoin, je vais aller rendre mes comptes. Je me confie beaucoup à la miséricorde de Dieu, et très-peu en mes propres
mérites. — Vous serez jugé , Monseigneur , par celui que vous avez toujours aimé. La figure du vénéré malade s'ouvrit tout entière à ces paroles. — Oui, je l'ai aimé, répondit-il, et cherché à le faire aimer. C'était un bonheur pour moi, lorsque j'officiais, de voir les chanoines, les curés, les vicaires, passer et repasser devant le Saint-Sacrement et le saluer. Oui, c'était pour moi un grand bonheur. Et cependant , il en méritait bien plus. Pendant ces paroles , prononcées avec ardeur , deux grosses larmes coulèrent de ses yeux et mouillèrent son visage sacré. — Jésus est encore plus beau dans le Ciel, lui dis-je. — Ah ! oui, mais, après un si long épiscopat, le trajet sera long. J'espère que mes enfants et mes amis me secourront. — Oui, Monseigneur, c'est précisément ce qui nous manque qui est le sujet de la miséricorde de Dieu. L'évêque répondit par une parole d'amitié, un spasme arrêta la conversation.
» Je ne devais plus voir Monseigneur que mort, exposé sur un lit de parade, dans la grande salle de l'évêché. Il mourut le 21 mai, mardi de la Pentecôte, à dix heures du soir, dans la 8ome année de son âge, étant né à Aix le Ier août 1782.
» Après Dieu, notre maison lui doit son - existence. Un évêque ne crée pas seulement ce qu'il fait de sa main, mais ce qu'il bénit, ce qu'il approuve, ce qu'il encourage. Cette mémoire sera aussi conservée dans l'Eglise qui inscrira, dans ses annales, le nom du fondateur d'une compagnie dont les enfants ont étendu le royaume de Jésus-Christ sur des terres où son nom n'avait jamais été prononcé. Les quelques imperfections par lesquelles il payait son tribut à la faiblesse humaine, disparaîtront
parmi les grandes choses qu'il a opérées et le grand évêque se montrera uniquement dans ce que garderont de lui les hommes: ce qu'il a fait pour Dieu, le suivra devant Dieu, et nul doute que ,son âme, purifiée par les souffrances, ne soit richement couronnée dans le Ciel.
» Le soir de son enterrement, je fus à son palais, je sentais qu'il était vide, la mort avait chassé celui qui le remplissait. Quelle leçon me donnait cette absence, sur le vide des choses de ce monde, sur la folie des choses d'ici-bas, sur le bien de ne chercher que Dieu ! Quelque chose aussi me disait : Prie et fais prier pour lui. Il m'avait dit : J'aurai un long purgatoire. Un sentiment respectueux et filial me faisait comprendre que ce pouvait être vrai. »
Jamais jugement plus sûr ne fut porté sur Msr Eugène de Mazenod ; il est plus exact que tous les panégyriques à outrance. Il admire le grand évêque, le Prélat rempli de la foi la plus vive, sans dissimuler les imperfections inhérentes, pour ainsi dire, à ses qualités exceptionnelles.
Nous ne dirons rien de ce qui suivit la mort de M§r de Mazenod, ce n'est pas ici le lieu de le faire. Contentons-nous de dire que le grand tort de son règne fut d'avoir trop duré. Les hommes aiment le changement, ils aspirent vers l'inconnu, ils espèrent tout d'un nouveau régime. Le P. Jean, avec sa sensibilité exquise, avec son grand tact, avec son àme si reconnaissante, souffrit plus que tout autre ie ce changement de personnes et de choses. Mais ;a grande foi, pure de toute ambition, se retourna aussitôt vers celui que la Providence, par la bouche fie Pierre, venait d'élever sur le siège de Marseille ; |1 se hâta de lui écrire dès que sa préconisation fut
connue, et M§r Cruice lui répondit par la lettre la plus affectueuse. Il savait déjà, par les renseignements qu'il avait pris, à quel saint il avait affaire.
L'entrée du nouvel évêque eut lieu le Ier septembre 1861. Jamais Marseille n'avait vu un pareil triomphe ; de la gare à la cathédrale provisoire de Saint-Martin, en passant par les grandes voies des allées deMeilhan, de la rue Noailles et du Cours, ce fut une ovation ininterrompue, plus de 100,000 hommes l'acclamèrent. Le P. Jean prêchait alors la deuxième retraite ecclésiastique à Moulins. A peine de retour, il fut faire sa visite officielle au nouvel évêque avec ses autres Pères et, sur la demande de Sa Grandeur, il alla le revoir deux jours après pour causer des affaires de ses deux communautés. M§r Cruice, qui était fort intelligent, comprit bien vite ce qu'était le P. Jean ; il apprécia sa sainteté, son grand jugement, il lui voua une affection qui ne se démentit jamais, jusqu'au moment où une terrible maladie l'obligea de renoncer à son siège.
IV. — Il est d'usage, à l'école polytechnique, que tous les camarades de la même promotion font tous les ans à Paris un grand banquet auquel ils convient leurs anciens collègues. Le P. Jean recevait tous les ans sa lettre d'invitation, et, dans sa position, avec ses occupations d'abord, avec sa triste santé ensuite, il ne pouvait que répondre par une de ces jolies lettres dont il avait le secret. Nous ne mentionnons ce fait que pour faire remarquer avec lui combien l'esprit des polytechniciens s'était modifié dans ces dernières années, suivant du reste le mouvement qui envahit les classes intelligentes. Ce n'étaient pas encore, il est vrai, ces élèves de l'école des postes,
~ 357 qui ont fièrement apporté l'idée religieuse dans cette institution, qui ne la connaissait presque plus depuis son origine, mais ce n'étaient plus du tout ces jeunes voltairiens qui avaient combattu avec tant de fanatisme aux tristes journées de 1830. Un grand apaisement s'était fait, et, s'il v avait encore une trop fâcheuse indifférence, il n'y avait plus d'hostilité contre les choses saintes. A ces banquets, il était d'usage de se tutoyer, comme autrefois sur les bancs, sans tenir compte de la différence des grades ou des conditions sociales. Il y avait là des amiraux, des généraux, des ingénieurs dans tous les services de l'État, des députés, des sénateurs, beaucoup de noms arrivés à la célébrité par différents chemins ; le P. Jean était probablement le seul de son espèce et n'était point oublié pour cela. Nous n'avons pas toutes ces invitations, elles n'ont pas été toutes conservées. La première, qui nous tombe sous les veux, est du 8 novembre 1868, signée de noms forts connus, entre autres du colonel Riffault. Que répondit le P. Jean? Nous n'avons pas retrouvé sa lettre, mais nous ne pouvons résister au plaisir de citer la charmante épître qu'écrivit Mme Riffault au nom de son mari.
Monsieur le Prieur ,
Permettez à la femme de votre ancien camarade, de répondre, moins avec la plume qu'avec son cœur, au souvenir délicieux que vous avez adressé au mari. Après avoir éL.é lue avec attendrissement dans ma famille, votre lettre portée au banquet ami a été écoutée avec un religieux silence et saluée, comme doit l'être ici-bas l'expression la plus touchante de l'amitié. Ce n'est pas seulement une voix connue et restée chère, c'est un chrétien grandi par la vertu et la prière qui, sensible aux traditions de la jeunesse,
envoie du fond de sa retraite ce que lui seul peut donner, avec un souvenir de trente ans demeuré fidèle, la bénédiction du prêtre à ceux qui ont été ses compagnons d'études dans cette école de la camaraderie et de l'honneur.
Il m'est doux, mon Père, d'être auprès de vous l'interprète des sentiments d'enthousiasme unanime qui ont accueilli vos saintes et gracieuses paroles. Elles ont pénétré tous vos camarades, les croyants comme les incroyants, et, en apprenant leur émotion profonde, je me disais que ce moyen d'arriver à leur cœur était peut-être la forme la plus persuasive et la plus éloquente que peut revêtir, dans la bouche d'un saint, l'aimable religion du Sauveur des hommes.
Veuillez donc agréer, Monsieur le Prieur, avec fa vive •gratitude de vos anciens amis, la sympathie particulière du colonel Riffault, et, à côté de ce souvenir, le respect profond mais très-affectueux de deux aïeux aux cheveux blancs, et d'une jeune famille que je me plais à placer sous votre protection spirituelle.
Lucile Riffault née Lasadaye.
La moralité de cette délicieuse page se trouve dans une lettre du P. Jean à son père :
Le colonel qui commande en second l'Ecole, peut-être un peu embarrassé pour me répondre lui-même, m'a fait écrire par sa femme une lettre charmante. Que les temps sont changés ! Il y a trente ans, je me demande si, dans une pareille assemblée, on aurait osé lire une lettre de ce genre, et je me réponds qu'elle aurait été infailliblement bafouée, si tant est qu'on l'eût montrée. Il y a donc dans les esprits, et surtout cultivés et élevés, un fonds de bienveillance pour les pensées religieuses. C'est le fond des âmes de la société où nous vivons. Ce petit événement, insignifiant en lui-même, me fait prier pour mes anciens amis. Que je voudrais que ma prière eût plus de force !
Nous ne lasserons pas nos lecteurs en répétant cette correspondance qui se renouvelait tous les ans. Nous iemarquerons seulement qu'en 1863, c'est
le colonel Riffault qui répond lui-même et dans les termes de la plus franche amitié. Une autre année, c'est encore la colonelle dont les sentiments deviennent plus affectueux et toujours plus chrétiens, avec l'expansion de ses vifs désirs de voir enfin son mari les partager. Nous reproduisons cependant la lettre du P. Jean, qui devait être la dernière de sa vie.
Avril 1881.
Mes chers Camarades ,
Permettez-moi d'offrir mes sincères félicitations à ceux d'entre nos quatre promotions qui, en dépit de la limite d'âge, sont demeurés assez vaillants pour prendre part à votre très-attrayante réunion... Pour moi, ces vieux souvenirs me rajeunissent. Ils replacent sous mes yeux mes anciens camarades. Si, par un bonheur trop rare, j'en rencontre quelqu'un, je me sens plus affectionné à lui et à tous, que je ne l'étais lorsque nous vivions ensemble. Le vin se bonifie en vieillissant, les bonnes affections font de même- Je suis Bourguignon, vous me pardonnerez cette expression profane. Je puis vous assurer que je n'use que d'eau rougie et que ce n'est qu'au sujet des vieilles amitiés que je ne mets point d'eau dans mon vin.
Je ne saurais vous dire, mes bien chers Camarades, combien je suis reconnaissant et touché de l'accueil que vous voulez faire à l'expression de mes sentiments pour vous. Chaque année, l'état d'infirmités où je suis depuis longtemps me fait dire : cette fois, c'est la dernière. Puis, le temps qui paraissait marcher si lentement aux jours de notre jeunesse prend, à mesure que nous avançons en âge, la vitesse d'un train éclair. Le compte-rendu nous arrive à peine que nous recevons l'avis du banquet prochain. Il n'en sera pas toujours ainsi , le point d'arrêt arrivera. Oh ! que cette période de notre existence est importante ! Pour moi, j'ai beau dire et beau faire et, comme tout le monde, me payer un peu d'illusions, je sens en moi bien des choses qui ne tiennent plus et tout un ensemble qui se détraque. La ques-
tion de par delà se pose et je suis plus vivement porté que jamais à prier pour moi, pour tous ceux que j'ai connus, aimés et estimés, entre lesquels, mes chers Camarades, vous êtes au premier rang. Puissions-nous nous retrouver tous !
Le jour du banquet, je dirai à l'ordinaire la messe pour vous vers huit heures, pour tout ce qui vous est cher, pour ceux que la mort nous a enlevés et qui sont de plus en plus nombreux. Je vous y invite. Le soir, je m'y rendrai présent de cœur et d'âme, j'arriverai des premiers, je sortirai des derniers, nous causerons amplement ; que n'ai-je, au moins, un téléphone !
Cette lettre n'était pas seulement un modèle de .tact et de convenance; ses effets étaient étonnants. Tous ces camarades à la retraite, tous mariés et pères de famille, étaient à l'âge où les illusions s'en vont et sont remplacées par des idées plus sérieuses. Peu habitués à ce langage aussi grave que gracieux, cela les faisait réfléchir. Ils écrivaient ensuite en leur particulier au P. Jean, lui recommandaient leurs femmes et leurs enfants, venaient le voir parfois à son couvent, s'en retournaient remplis d'admiration pour sa personne et son genre de vie. Dieu seul peut dire le bien qu'il fit par cette mission d'un nouveau genre. C'était, comme S. François de Sales, un aimable saint.
Chaque année, ce dîner des élèves de la promotion de 1 831 -1832 apportait au P. Jean quelque nouvelle surprise; il y avait vraiment un réveil religieux chez ces hommes jadis si hostiles, ou tout au moins indifférents. Au mois de mai 1878, le Père s'était excusé selon son usage : « J'avais mis un mot sur l'éclaircissement des rangs, sur la retraite qu'ils ont généralement, sur les avis d'événements de famille que quelques-uns m'envoient , sur mes désirs pour eux, ils les savent sans que je le leur dise. Tous, le
mot est souligné dans la lettre de leur président, M. Grenet, inspecteur-général des ponts-et-chaussées, tous ont remercié, et il y en avait de toutes couleurs. Quel mystère! Le lendemain, je reçus une lettre semblable de M. Doubré, de l'Institut, directeur de l'école des mines. Latrade, placé vis-à-vis de lui, a pris la parole et lui a dit : Dites lui bien. que c'est tous souligné. Latrade est un vieux conspirateur , poursuivi sous Louis-Philippe , républicain d'extrême gauche, votant toujours mal. Quel mystère! Priez pour ces âmes. M. Doubré est un savant chrétien, et M. Grenet est chrétien aussi. »
Quinze jours après cette note , nous trouvons, dans le journal du P. Jean : « Hier, 15 juin 1878, mort du général Clareton, sénateur. Il était de la gauche républicaine et, sauf de rares exceptions, il votait mal, même sur les intérêts religieux, ou bien il s'abstenait. Il était considéré par ses travaux sur la loi de l'armée. J'étais avec lui à l'école polytechnique. Il a demandé et reçu les sacrements. Etant colonel du génie à Grenoble, il voulait absolument que je logeasse chez lui. Il me donna plusieurs autres indices de ses sentiments religieux. Quelles contradictions et combien cette terrible politique n'amène-t-elle pas de faiblesse religieuse ! Des députés de la gauche sont venus le voir, il leur a dit : sv On a tant de paix quand on s'est confessé, faites-en autant. » Il espère retrouver au ciel son ami, le général Véronique. Il leur a montré un scapulaire qu'il portait depuis longues années, pensant lui devoir sa préservation en Crimée. « Avec ses opinions, tout cela est bien étrange! Je prierai bien pour son âme. » Qui sait si les correspondances antérieures n'étaient pas le moyen dont Dieu se servait
pour réveiller la foi dans ces cœurs oublieux. Le vénéré Père ne laissait passer aucune occasion sans leur rappeler les grandes vérités. C'est ainsi que renvoyant sa carte du jour de l'an 1874 à M. Garnier, chef d'escadron d'artillerie en retraite, conseiller-général à Auxonne, il ajoutait ces mots : « Soyez bon pour la religion, pour le curé Gouvenat, qui nous a fait faire notre première communion, et pour ses pieuses écoles. Pensez à nos soixante ans passés et au par delà. »
. V. — Il y avait encore, dans la vertu du vénéré Père, un caractère que nous ne pouvons passer sous silence : son entente parfaite avec la vénérée Mère fondatrice et la digne Prieure qui lui succéda en son couvent des Victimes. La perfection dans un monastère, c'est cet accord, cette entente, qui résolvent d'une manière pratique tout ce qu'on a pu écrire en faveur des Directeurs ou des Supérieures. Aucune thèse, aucune autorité, aucun décret ne peuvent remplacer cette union des coeurs. Le P. Jean savait ce qu'il voulait et le voulait bien ; mais, d'une part, il savait, par sa bonne éducation et son tact, y mettre toutes les formes, et, d'autre part, se regardant comme le serviteur de son couvent , nous dirions, presque son esclave , il ne se serait jamais permis la moindre plainte, la moindre récrimination , la moindre susceptibilité. Et, comme toutes les religieuses vénéraient sa grande sainteté et son humilité profonde, il y avait des deux côtés une lutte d'égards et de déférences qui rendait tout conflit impossible. Jamais communauté n'avait mieux pratiqué la devise : Cor uniimet anima nna. Le directeur avait, pour elles toutes, un vrai cœur de Père, les religieuses un
vrai cœur de filles. Quelle influence n'avait pas un supérieur qui éprouvait ces sentiments que nous trouvons exprimés dans sa retraite de 1862, à la Chartreuse de Montrieux. « Sauf le contact rapide avec quelques étrangers, rien ne me dérange dans cette chère Charteuse. Il ne m'y est rien venu du dehors qu'une lettre de notre bonne Mère Prieure non dérangeante. Il n'était certainement pas besoin de cette lettre pour me rappeler le souvenir de cette chère fille et de toutes mes chères enfants. Il ne m'a pas quitté. J'ai consacré mille fois la maison à Jésus par Marie, et ai compris combien, entre les motifs personnels de me sanctifier, je devais y travailler pour me rendre digne de ces âmes dont Jésus m'a fait le Père, et qui attendent de moi le moyen de s'asseoir définitivement dans leur vie religieuse et dans leur vocation de -Victimes du Sacré-Cœur de Jésus. Je les ai toutes passées en revue, demandant à Jésus le baume pour guérir les infirmités des unes et pour diviniser les bonnes qualités des autres. Tout l'ensemble a un bon vouloir notable, mais il faut cultiver même celles qui sont, évidemment, très-agréables à Jésus. Je les aime toutes par la grâce de Dieu. Si j'ai le bonheur de leur faire quelque bien, ne m'en font-elles pas de leur côté, par leurs exemples, leurs prières et par la bonne odeur de Jésus que je respire en m'occupant d'elles? Je désire la sanctification de toutes, principalement de la Mère Prieure (la fondatrice), qui a tant reçu de Dieu , dont l'influence sur les autres est si grande , et qui est incontestablement la plus chère de mes enfants, celle dont je dois être le plus père. Selon l'ordre de la nature, elle quittera la vie avant moi. Aidez-moi, ô Jésus, à conduire cette grande âme
que vous m'avez donnée pour fille, à la perfection à laquelle vous l'avez appelée de toute éternité. Mettez en moi pour elle, ô Jésus, cette autorité vraiment paternelle dans le Saint-Esprit, qui seul peut agir fructueusement sur une âme de cette trempe, et donnez-lui à elle, cette humble docilité qui reçoit les choses de Dieu, sans s'arrêter à l'imperfection de l'instrument qui les transmet. J'ai pensé encore tout spécialement à notre bonne Mère sous-Prieure, Marie des Anges, sur laquelle il est vraisemblable que l'avenir de la Maison reposera un jour. L'état de santé de cette humble et chère enfant m'a vivement affecté. Plus je la reconnais bonne, plus je suis peiné de la voir si souffrante et si affaiblie, plus je crains que nous perdions ce petit trésor. O Jésus, elle est vôtre, vous êtes maître de la prendre, mais, de grâce, ô bon Maître, conservez-la à cette chère maison, dont vous savez les besoins. — Je me suis encore arrêté à plusieurs de nos bonnes sœurs particulièrement , soit en raison de ce que quelques-unes peuvent laisser à désirer, soit en vue de leurs dispositions spéciales à une vertu éminente et des services importants qu'elles peuvent rendre à la communauté. »
Telles étaient les pensées de foi qui unissaient le vénéré Père à ses religieuses ; il voyait Dieu dans elles , comment la paix la plus parfaite et sans le moindre nuage n'aurait-elle pas régné dans la maison î
Mais aussi quel respect il avait pour leurs règles et leurs usages ! A la mort de la fondatrice, il passa quelques jours au secrétariat pour classer ou brûler ses papiers, ainsi qu'elle l'en avait chargé. Il entrait et sortait par le chemin le plus court, et quand la
— 3^5 - Sous-Prieure n'était pas là pour l'accompagner , il restait debout à la porte, les yeux modestement baissés, jusqu'à ce qu'on vînt le chercher. Son respect pour la clôture était si grand' que jamais il n'entrait au couvent que pour administrer les malades ou dans de très-rares circonstances, quoiqu'il eût la permission des supérieurs, de le faire à son gré. Très-rarement, il voyait la communauté au parloir ; il aimait mieux lui écrire ces délicieux billets que les sœurs conservaient religieusement, et que nous avons souvent reproduits dans cette histoire ; et, de fait, sa doctrine persuadait beaucoup plus par ces écrits que par les conversations diffuses de la grille.
Son respect pour la Fondatrice datait des premiers jours de son arrivée à Marseille. De suite, il avait compris que son rôle était seulement de la seconder : une fondatrice ayant reçu -de Dieu la pensée de sa fondation et les moyens pour la faire réussir. Il eût regardétoute opposition, toute divergence de vues, comme une grave inconvenance. Ce respect paraissait dans les plus petites choses. Ainsi les premières compagnes de Mlle de Gérin désiraient avoir son portrait. Comment faire ? La photographie n'était pas encore connue et la daguerréotypie peu répandue. Le bon Père consentit à dessiner ce portrait lui-même. Il le fit à la plume, mais avec une ressemblance parfaite ; c'est ce qu'il a dessiné de mieux, on dirait une gravure sur cuivre. C'était en 1850, quand les sœurs ne portaient pas encore l'habit religieux actuel. Ce portrait est fait à la plume, disionsnous, avec de l'encre ordinaire et sur un morceau de papier grossier. Inutile de dire, avec quel religieux respect, le couvent garde ce petit dessin.
Sa sollicitude pour ses filles spirituelles s'étendait
à tous leurs besoins matériels comme à leurs besoins spirituels. C'était leur vrai père. Leur couvent était dans une admirable situation, au milieu de campagnes luxueuses, comme le sont toutes les campagnes de Marseille. Ses abords seuls étaient difficiles ; que leur importait ? elles ne désiraient pas les visites, et d'ailleurs ces mauvais chemins étaient si verdoyants ! Peu à peu, la civilisation a envahi ce gracieux quartier de la Belle-de-Mai. La population, à peine de quelques cents âmes dans notre enfance, s'est élevée à plus de quinze mille habitants ; les communards de la plus belle eau ont remplacé les paisibles jardiniers d'autrefois. Le chemin de fer de la gare à la Joliette a disgracieusement éventré les campagnes ; une immense raffinerie, qui fabrique plus de cent mille kilos de sucre par jour, inonde le jardin des sœurs de ses épaisses fumées ; la belle campagne Bonnardel, en face du couvent, est devenue une rue immonde ; l'étroite avenue du monastère, dépôt de tous les genres de débris , est un vrai coupe-gorge. Le P. Jean considérait ces tristes progrès d'un œil attristé, mais sa désolation fut à son comble, lorsqu'on construisit, en 1865, la colossale manufacture de tabacs, précisément en mitoyenneté avec le couvent. L'administration, comprenant le tort irréparable qu'elle lui occasionnait, traita de l'achat de toute la propriété. De là, pour le Père de longues sollicitudes ; il fallait simultanément débattre les conditions de la vente et chercher une autre campagne au bon air, assez loin pour y trouver la solitude, pas trop cependant pour ne pas perdre le travail de la ville. Que de négociations, que de courses ! Tout cela fut en pure perte. Les événements de la fin de l'Empire firent renoncer à ces projets et
- 3^7 les sœurs , quoique moins agréablement logées , furent heureuses de rester à leur berceau, à côté de la tombe de leur Fondatrice et de leurs premières sœurs. Tout ce qui resta de cette affaire, ce furent les nombreuses sympathies des administrateurs des tabacs. Les ingénieurs de l'État étaient heureux de traiter avec un ancien collègue ; tous se laissaient gagner par son affabilité, sa douceur, ses grandes manières ; chacun cherchait à lui être agréable et les sœurs s'en ressentirent heureusement dans les mille petites questions qui naissent de la mitoyenneté. C'était sa méthode, ne heurter jamais, bien vivre avec tout le monde, vaincre par sa douceur. Il réussissait toujours, comme Notre-Seigneur l'a promis : Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre (i), c'est-à-dire le cœur de chacun. Combien gâtent les meilleures causes par leur inflexible raideur !
VI. — Ne pouvant plus prêcher au dehors, le P. Jean n'en exerça pas moins à Marseille un laborieux ministère. Outre les soins incessants que demandaient ses religieuses, beaucoup de personnes, surtout du clergé, venaient le consulter dans les affaires épineuses. Il confessait beaucoup de prêtres, des dames de la plus haute société. Outre cela, l'évêché l'avait nommé confesseur ordinaire du deuxième monastère des Carmélites de la rue Reynard, confesseur extraordinaire du premier monastère des Carmélites, au boulevard Guigou, des pauvres Clarisses, des deux monastères de la Visitation, des religieuses de Saint-Joseph des Vans, de celles du petit pensionnat du Sacré-Cœur, rue Barthélémy. Quatre
(i) Math., v, 4-
fois par an, aux quatre-temps, c'était pour lui une longue et pénible besogne. Il prêchait encore souvent dans diverses communautés, à des adorations perpétuelles. Tous les premiers mercredis du mois, il présidait, à l'Œuvre de la jeunesse, une retraite suivie d'abord par les anciens élèves de Saint- Sulpice et peu à peu par un assez grand nombre d'autres bons prêtres. Il y faisait le matin, à 9 heures, une méditation, à 2 heures une conférence. Msr Mermillod allant à Rome pour son sacre, y assista une . fois en 1862. Le grand accroissement que prit l'Œuvre de la jeunesse, en 1865, ne lui permit plus de recevoir tant de prêtres, les appartements manquaient. M. Guiol, alors vicaire-général, aurait voulu la transporter au couvent des Victimes ; mais le P. Jean refusa absolument à cause du surcroît de travail qu'auraient donné à ses sœurs, les apprêts du dîner, et du trouble que cela eût occasionné dans la communauté. Plusieurs retraites la remplacèrent en divers endroits, mais le Père refusa de s'en charger à cause de son épuisement ; il n'allait à celle de l'Œuvre de la jeunesse que par une longue habitude, il ne sentit plus la force de recommencer ailleurs.
Nous n'omettrons pas un trait qui prouvera quelle sympathique confiance inspirait le vénérable P. Jean. Aussi bien, ces souvenirs éloignés d'une vieille fidélité sont aujourd'hui sans inconvénients et ne peuvent plus exciter de susceptibilités.
Au mois de mars 1873 , Mme la comtesse de Vanssay s'adressa pour sa direction au P. Jean; c'était la cousine de Mme de Pradine, femme du directeur des tabacs. Elle venait passer de temps à autre , huit jours avec elle , et naturellement ,
— 3^9 - Mme de Pradine la conduisit chez son confesseur : A la première entrevue, Mme de Vanssay comprit que ce n'était pas un homme ordinaire : aussi, lui donna-t-elle toute sa confiance, et, toutes les fois qu'elle venait en Provence pour ses affaires, elle se confessait au P. Jean. Après un de ses voyages, elle retourna en Autriche auprès de Mme la comtesse de Chambord, embaumée de tout ce que le P. Jean lui avait dit et de tout ce qu'elle en avait entendu à Marseille, où tout le monde en parlait comme d'un saint.
Laissons le vénéré Père achever cette histoire :
Dimanche, u janvier 1874.
Mes Chères Filles,
L'ornement ri-joint a été fait et brodé par deux dames, dont l'une est la principale offrante. Devinez qui elle est. — Vous cherchez bien et vous ne trouvez pas. Il faut donc vous le dire. Eh bien ! ce gracieux cadeau est fait par la reine de France exilée, Marie-Thérèse, la sainte épouse d'Henri V. Il est l'ouvrage de sa propre main et celle d'une pieuse dame qui lui est dévouée et qui partage son exil. Tout semblait annoncer, il y a deux mois, que les descendants de S. Louis allaient remonter sur le trône de leurs pères. C'eût été un grand triomphe pour l'Eglise si cruellement persécutée, et la fin des maux de la France, notre infortunée patrie. — Les passions des hommes ont mis obstacle aux miséricordes de Dieu et reculé pour longtemps, .si ce n'est pour toujours, la venue de celui qui paraissait devoir être bientôt son instrument.
L'intention de la princesse était que cet ornement nous arrivât pour la rentrée du roi à Paris. Hélas ! il n'en est point ainsi et ce pieux souvenir nous vient de la terre étrangère. Nous le conserverons précieusement, sous le titre d'ornement de la reine, et il nous excitera à prier pour que la pauvre France ne repousse plus loin d'elle le serviteur de Jésus-Christ, l'homme dévoué à l'Église, l'ami de Pie IX,
que Dieu lui a préparé pour roi, et qu'elle ne se rende pas plus longtemps coupable d'un crime qui n'est pas sans ressemblance, avec celui des juifs lorsqu'ils criaient : Pas celuilà, mais Barrabas ! Oh ! si nous étions bien fervents ! nous ferions bien tomber les chaînes du Saint-Père prisonnier au Vatican, et nous ramènerions à Paris Henri de France !
Mais comment cet ornement a-t-il été préparé pour nous ? Ah! vraiment, je ne saurais le dire. Je crois tout bonnement qu'il est tombé du ciel. Mais, n'oublions pas qu'il était accompagné d'une demande de prières.
Cet ornement était en satin blanc , brodé en fleurs de lys avec marguerites violettes. La croix est une tapisserie soie et laine, il est resté le plus précieux souvenir de la maison.
Comme tous les esprits d'élite qu'aucun intérêt ni aucune passion n'aveugle, le P. Jean était devenu bon royaliste, malgré les préjugés de sa première éducation. Incapable d'enthousiasme ou d'entraînement, n'ayant pas trouvé dans sa jeunesse ces souvenirs de vieille fidélité héréditaire, l'étude, la réflexion, l'avaient amené peu à peu, mais d'une manière inébranlable aux saines convictions, qui l'accompagnèrent jusqu'au tombeau.
VII. — Cependant, le vide se faisait autour du vénérable Père, la mort fauchait ses meilleurs amis, alors que son âge et ses infirmités ne lui permettaient plus de faire de nouvelles connaissances. Une de ses pertes les plus sensibles fut celle de son confesseur, M. Plumier, qui l'avait tant aidé de ses conseils dès son arrivée à Marseille. Il en avait fait son Ananie, et M. l'abbé Plumier le méritait par sa prudence et sa sainteté. C'était un homme rude, à l'extérieur très-négligé, d'une éducation qui contrastait étrangement avec celle du P. Jean, mais c'était
- 37i un homme d'un grand sens, de beaucoup de prudence , très pieux, d'une humilité inconcevable. Tout à fait détaché des choses de la terre, il demeura presque toute sa vie sacerdotale dans l'humble poste d'aumônier des orphelines, cette œuvre où Mme de Gérin avait fait ses débuts, nous l'avons vu. Il n'avait pour ainsi dire aucune sollicitude matérielle ici-bas, sans logement, sans ménage à lui, vivant comme pensionnaire au petit-séminaire, se suffisant amplement avec son maigre traitement d'aumônier. M. l'abbé Payan-d'Augery, aujourd'hui grandvicaire, a écrit sa vie. M. Plumier mourut en 1864, saintement comme il avaitvécu. Il dirigeait beaucoup de prêtres, et ses enfants lui ont fait honneur.
Le P. Jean s'adressa alors à M. Chauvier, aumônier des religieuses des Saints-Noms de Jésus et de Marie, rue du Coq. Notre bon Père avait un flair qui lui faisait deviner les saints, et M. Chauvier était vraiment un saint. Rien de brillant dans sa personne, humble, modeste, caché, enseveli dans son petit ministère, moins intelligent que le P. Jean peu sémillant, peu homme du monde, mais trèsversé dans les voies de la spiritualité. On a raconté de lui des miracles: l'avenir le dira peut-être, dans tous les cas, il paraissait bien capable d'en faire. Tous ces amis du P. Jean formaient comme un petit monde à part, faisant grand contraste avec notre siècle, tous pauvres dans leur vie, humbles dans leur conduite, dédaigneux du monde qui les dédaignait. Qui peut dire le bien qu'ils ont fait dans ce diocèse, ne fut-ce que par l'exemple de leur vertu si austère! Le P. Jean eut encore le malheur de le perdre, alors que ses infirmités, arrivées à leur acuité extrême, ne lui permettaient plus de sortir
de la maison. Ce fut le 22 novembre 1882, trois semaines avant son propre décès que l'impression de cette mort hâta peut-être.
Depuis quelque temps déjà, M. Chauvier ne pouvait plus sortir et le P. Jean ne le pouvait davantage : il lui fallait cependant la grâce des sacrements, sa dernière et sa plus chère consolation dans l'état d'abandon presque complet où il se trouvait. Il choisit celui de ses pénitents, qui le visitait le plus exactement et qui lui inspirait le plus de confiance par sa vertu et sa connaissance des choses spirituelles, enfant comme lui de Saint-Sulpice et de M. Galais. M. le chanoine Richaud, son fils depuis tant d'années, devint ainsi son père pendant ses derniers mois, et eut la consolation de le préparer à son dernier passage, ainsi que nous le raconterons.
D'autres morts incessantes lui prédisaient sa dernière heure, en le laissant toujours plus seul sur la terre. D'abord son père, sa mère, ses directeurs; un peu auparavant, la fondatrice , ses trois pères , plusieurs de ses religieuses, et bien d'autres dont nous avons la liste incomplète. Quelquefois, c'était un humble serviteur qui commençait à lui rendre ces soins indispensables pour sa vieillesse et que la mort lui ravissait à la fleur de l'âge, comme pour rendre son isolement plus complet. Quand ses deux convers l'eurent abandonné, il fallut trouver quelqu'un pour les remplacer et ne pas laisser ce pauvre vieillard infirme, dans sa maison déserte. On s'arrêta sur Edouard Favot , congréganiste de l'Œuvre de la jeunesse ouvrière, brave enfant, peu intelligent, beaucoup plus cependant que le Frère Patois, plein de piété et de bon cœur. Le Père commençait à s'habituer à lui. Favot apprenait à
soigner le Père, quand la mort vint le frapper, à 22 ans seulement, d'une apoplexie des poumons. Sa fin fut celle d'un petit saint. Il avait désiré de mourir le 15 août, la sainte Vierge l'exauça presque, il mourut le 16, et le Père resta encore seul, avec la consolation de l'avoir fait aller au Ciel.
La difficulté de trouver un remplaçant contraignit à prendre une mesure, qui, mûrement pesée et de l'avis des supérieurs ecclésiastiques, parut être la plus sage et la plus pratique. Une partie des appartements fut séparée de manière à recevoir la famille Benoît, composée d'une pieuse veuve et de son fils Honoré. La femme Elisabeth Benoît, estimée de tout le quartier, douée d'un tact et d'une discrétion à toute épreuve, depuis longues années attachée à la maison comme commissionnaire, fut chargée de la propreté de la chapelle et surtout du soin du pauvre Père ; son fils, homme fait, étant là pour les secourir en cas de besoin. Quels précieux renseignements cette bonne femme eût pu nous donner sur la vie intime du vénéré Père, pendant ses dernières années! Mais, elle semble avoir reçu un ordre formel de ne pas parler et jamais nous n'avons pu rien surprendre à sa discrétion. Elle n'a rien vu, dit-elle, elle ne sait rien, elle n'est qu'une pauvre femme qui ne sait pas même lire. On conçoit qu'obligé de l'admettre dans son intérieur, le P. Jean, avec sa profonde humilité, ait pris ses précautions pour l'avenir, et jamais secret n'a été mieux gardé. Ainsi s'accomplissait la prophétie qui lui avait prédit l'isolement de ses derniers jours livrés aux soins d'une pauvre femme.
M. le chanoine Beaussier mourut le 2 août 1886. Malgré leurs divergences d'opinion et de manière de faire, le P. Jean lui avait conservé la plus vive
affection, il le voyait souvent, et M. Beaussier avait coutume de consacrer à la retraite, dans le couvent des religieux Victimes, tous les premiers jours de l'an. On entendait souvent répéter dans les rues, quand il sortait : Voilà le saint. Sa charité sans borne touchait tous ceux qui en étaient les témoins ou l'objet. Il donnait en effet jusqu'à se ruiner. Nous lisons dans les notes du Père : « On a pu trouver qu'il avait dépassé parfois les bornes de la discrétion; mais, c'était en lui un beau défaut, que la grandeur de son zèle, son dévouement pour les intérêts de Dieu, le salut des âmes et le soulagement des pauvres le fit passer ainsi par dessus ses intérêts. Il perdit une fois trente mille francs, par suite d'un prêt imprudent à une bonne œuvre téméraire. Il se ruina ainsi, et connut les angoisses de la pauvreté jusqu'à la misère. Son titre de chanoine arriva à point pour lui donner du pain. Glorieuse nécessité ! Il lui manquait un sens pour gouverner le temporel et pour conduire à leur fin les choses dont il avait eu l'idée. » C'est ainsi que les circonstances le séparèrent de Mlle de Gérin, tout en demeurant son ami. Mais, il avait mieux que le don d'organiser les choses, c'était une prodigieuse humilité, dont il fit des actes admirables. Son amour pour Notre-Seigneur était celui d'un apôtre; le zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes le dévorait. La vue des offenses faites à la Majesté divine le faisait sécher de douleur, il aurait voulu les réparer par l'immolation de tout son être, et c'est ce qui lui donna la première idée de l'ordre des Victimes, sans qu'il eût les dons nécessaires pour la mener à terme. « Il parut devant Dieu, ajoute le Père, ayant expié dans la souffrance
saintement endurée, ee qui était en lui le défaut de l'esprit, plus que celui de la volonté, riche des trésors d'une charité dont les excès eux-mêmes ont pu lui être un sujet de récompense. ^> Il fut enterré le 4 août au cimetière de Çaint-Pierre, et le P. Jean, malgré ses infirmités , voulut suivre le convoi de cet ami, qui avait été le premier fondateur de sa maison.
La mort de la Mère Bernard lui fut aussi bien sensible. On se rappelle que c'était la supérieure de l'hospice des aliénés, à Dijon, quand l'abbé d'Arbaumont débuta dans son ministère. « Elle fut la première inscrite par moi, dit le Père, sur le registre de mes petites Victimes. Elle souffrit beaucoup à l'asile, l'administration la trouvant trop religieuse, mais l'évèque l'estimait singulièrement. Le Saint-Esprit l'avait formée aux parfaites convenances de son état. Elle était grave et douce, humble et digne, et sa vue inspirait le respect. » Chargée de la direction d'un autre hospice d'aliénés à Montpellier, ses infirmités la firent rappeler à la Maison-Mère de Clunv, où elle mourut le 24 octobre 1868, à l'âge de 63 ans.
Le P. Jean avait aussi conservé une affection, vive comme toutes ses affections , pour Msr Blancard de Bailleul, ancien évèque de Versailles et ancien archevêque démissionnaire de Rouen, qui lui avait donné les ordres mineurs et le sous-diaconat, en 1839, pendant la maladie de Msr Quélen. Il mourut à Versailles le 29 décembre 1868.
Toutes ces morts impressionnaient douloureusement ce bon Père si aimant ; c'étaient comme autant de sons de cloche qui lui rappelaient l'Eternité. Elle était encore éloignée pour lui et son
isolement sur la terre n'était pas encore assez complet.
M. l'abbé Revertégat n'avait pas persévéré dans le couvent des Victimes, mais il était resté un saint prêtre , pieux , humble , mortifié comme lorsqu'il était religieux, et, ce qui est plus rare chez ceux qui sortent d'un couvent, il était resté l'ami intime et plein de vénération du P. Jean, qui l'assista jusqu'à son dernier soupir. « Mon Père, lui disait-il peu avant sa mort, je goûte toujours plus Notre-Seigneur, la sainte Messe et le bréviaire. Je suis bien content de mourir, » ajoutait-il le jour de son décès. Notre vénéré Père ajoute dans ses notes : « M. Revertégat avait obligé plusieurs personnes pieuses à aller demander sa mort à Notre-Dame de la Garde, sans leur dire ce qu'elles venaient demander. Je regrette vivement ce fidèle ami, partout il a fait le bien, par sa piété, sa simplicité, son humilité, son zèle. Cela compensait largement ce qui lui manquait de finesse et de bonne éducation. Il ain ait éperdument la vie cachée, s'oubliait luimême, renonçait à sa propre gloire pour procurer celle de Dieu et du salut des âmes. On dira que je suis fou, disait-il parfois, mais, que m'importe, pourvu que je travaille pour Notre-Seigneur. Sa bonhomie et la bénédiction de Dieu lui faisaient trouver de l'argent pour ses bonnes œuvres. » Si mci non f uer int dominât i tune immacnlatiis ero (i), pourrait-on dire de lui comme du prophète. Mais, l'ayant intimement connu, nous ajouterons qu'il mourut avec son innocence baptismale. Ce fut du reste l'opinion de tous, figurée par cette branche de lys qu'une main inconnue déposa sur son cercueil,
(i) Ps. XVIII, 14.
emblème de la pureté angélique de sa vie. Il mourut, le 29 mai 1869, âgé seulement de 44 ans. Sa vieille mère lui survécut encore bien longtemps.
Le R. P. Tempier mourut le 10 avril' 1870. Nous avons dit tout ce qu'il avait fait pour les Victimes et quelle fidèle reconnaissance le Père lui avait gardée dans les circonstances les plus douloureuses. Nous ne citerons qu'un fragment de la lettre qu'il écrivit aux sœurs, elle prouve ce que nous avons déjà dit de son profond respect pour la règle et de ses beaux sentiments de gratitude. Après avoir rappelé tout ce que la communauté avait dû à ce saint vieillard, il ajoute :
Toutes mes chères enfants , les nouvelles venues qui n'ont pas connu ce grand serviteur de Dieu, aussi bien que les anciennes et que moi-même, serions très-ingrats, si nous ne témoignions notre reconnaissance envers lui, en priant pour le soulagement de son âme. Il n'a vécu que pour Jésus et pour l'Église, mais, qui est assez pur pour n'avoir rien à payer à la justice de Dieu ? Demain matin, je célébrerai la sainte Messe à son intention. Je désire que vous communiez toutes et que vous lui appliquiez le plus d'indulgences possibles. Vous lui direz les mêmes offices des morts que pour une sœur, au premier jour libre, et ferez toutes ensemble un chemin de croix solennel. Toutefois, mes bien-aimées filles, n'ayant rien tant à cœur que d'établir parmi vous l'esprit de dépendance la plus filiale envers vos mères, ce qui était une chose à laquelle M. Tempier tenait singulièrement, et que c'est mon plus vif désir de laisser en mourant très en honneur parmi vous, vous demanderez très-humblement à votre digne mère la permission de toutes ces choses. Mes chères enfants, les sentiments de la reconnaissance sont très-doux au Cœur de Jésus.
Le 26 août de cette même année 1870, le P. Jean perdit l'aîné de ses oncles , M. Denvs Maulbon
- 37§ d'Arbaumont, ingénieur en chef des ponts-"et-chaussées en retraite. Sa fin fut très-chrétienne et il n'avait pas attendu le dernier moment pour revenir à Dieu. Une autre mort très-douloureuse pour son cœur, fut celle de M. Vitagliano , vicaire-général de Msr Cruice, et qui avait remplacé M. Tempier dans la supériorité de la maison. Il mourut, à l'âge de 71 ans, le 8 décembre 1-871, fête patronale de la congrégation qu'il avait fondée pour les orphelins. Prévôt du Chapitre, archiprêtre, vicaire-général sous Msr Cruice, sa vieillesse fut fort attristée, comme l'avait été celle de son vénérable prédécesseur. C'est le retour ordinaire des choses de ce monde, la Providence dans ces événements semblant avertir ceux qui sont au pouvoir de ce qui peut leur arriver le lendemain. Ayant été privé de confesser les religieuses qu'il avait instituées et dirigées depuis tant d'années, ce lui fut au moins une consolation de les confier aux mains habiles et prudentes du P . Jean , et celui-ci, quoique accablé par tant d'autres confessions, ne voulut pas refuser ce service à celui qui, aux jours de sa prospérité, avait été si bon ami pour lui et pour ses deux couvents. La veille de sa mort, étant déjà à l'agonie, il dit au vénéré Père : « Je suis sur le Cœur de Jésus, en attendant d'aller jouir de, ses ineffables beautés. — Vous êtes donc bien uni au Cœur de Jésus, lui demanda le Père? — Impossible que davantage, répondit le mourant. » Et c'était bien vrai, car, dans tous les postes qu'il avait occupés, le digne M. Vitagliano avait été l'édification du clergé et des fidèles. Qui peut dire combien d'orphelins il a tirés de la misère et du vice, aidé par la supérieure, la Mère Elisabeth Reinaud, la sœur du directeur des Docks, une des femmes les plus remar-
quablement intelligentes que nous ayons eues à Marseille, ce qui ne nuisait pas à sa sainteté développée par la souffrance, car une maladie étrange lui fit éprouver aux jambes, pendant un -grand nombre d'années, les tourments d'un feu incessant.
Pendant les années suivantes, la mort précipita ses coups dans la famille d'Arbaumont. Une blessure était à peine cicatrisée dans le cœur du pauvre Père , qu'une autre s'ouvrait immédiatement. Le 12 octobre 1875, peu après la mort du P. Joseph, l'enfant chéri de sa vieillesse, il perdit une tante qu'il aimait tendrement, Mme Roure, celle qui avait soigné ses parents avec un si grand dévouement, et qu'il appelle dans ses lettres, la tante Benoîte. <s Je suis bien sensible à cette mort, écrit-il dans son journal ! Mon Dieu, recevez dans votre miséricorde l'âme de la tante Benoîte, pauvre mendiante de Jésus ! Sa vie fut une vie d'épreuves et de dévouement, vivant modestement de son petit avoir, et se dépouillant pour tous. C'était le dévouement même, l'humilité personnifiée. Il avait fallu tous les moyens pour la décider à communier souvent, elle avait fini par le faire presque tous les jours, comme une pauvre mendiante, disait-elle, qui va mendier son Jésus. Sa mort a été subite, et non imprévue. »
Dix jours après, c'était un de ses oncles paternels, M. Henri Maulbon d'Arbaumont, conseiller honoraire à la Cour de Colmar, qui décéda en bon chrétien le 22 octobre 1875, à l'âge de 81 ans.
Au mois de septembre 1877, ce fut une de ses tantes paternelles, Mlle Adèle Tardy, née Maulbon d'Arbaumont, âgée de plus de 80 ans. « Dame excellente, humble, discrète, bonne en tous points, fort éprouvée, mais ne se plaignant jamais, vraiment et
sérieusement chrétienne, le devenant de plus en plus, en avançant dans la vie, par les malheurs. Le second de ses fils, Armand Tardy, lieutenant d'infanterie, avait été tué à Sedan en 1870, et il y avait peu que son aîné, toute sa vie maladif, venait encore de lui être enlevé. »
Tant de décès, si rapprochés l'un de l'autre, excitaient ce bon Père à se préparer lui-même à la mort. La pensée de ce dernier jour lui était fréquente, aussi vivait-il bien plus dans le Ciel que sur la terre. « Notre place est au Ciel, disait-il, ne fixons donc point notre demeure sur la terre, mais regardons cette vie comme une hôtellerie où nous n'avons que quelques heures à passer. » Dans cette vue, il ne cessait de se perfectionner chaque jour davantage et croître dans le divin amour. Il suggérait aux âmes qu'il dirigeait cette pratique salutaire, de dire chaque matin à leur lever : « Mon Dieu, je veux aujourd'hui faire mieux que hier. »
En effet, depuis la mort du P. Joseph qui semblait l'avoir laissé tout seul sur la terre, le P. Jean avançait à pas de géant dans la perfection. C'était visible pour tous ceux qui l'approchaient fréquemment. Réduit à l'impuissance physique la plus absolue, un seul travail occupait son existence, sa sanctification. Il lui semblait qu'il n'avait pas encore commencé et se hâtait pour arriver à temps.
Nous terminerons cette liste nécrologique par une réflexion que le lecteur aura déjà faite lui-même. Au milieu des tristesses de temps présents et des découragements qui en sont facilement la conséquence, on se plaint de la perversion avilissante et incurable des esprits et des cœurs, et on perd tout espoir. Quelle erreur ! Que de saintes âmes il y a encore !
En écrivant ces modestes pages, il nous semblait qu'elles exhalaient un parfum de sainteté, elles nous font vivre dans un milieu de saints, nous les rencontrions à chaque instant. Que serait-ce si le cadre si restreint de cette histoire était plus étendu, si on pouvait lire le nécrologe de chacun des innombrables couvents qui couvrent le sol de la France. La persécution secoue l'Église , comme la tempête secoue l'atmosphère ; mais c'est pour la purifier et non la détruire : Ecclesia persecutionibus augetur non minuitur (i).
Une autre mort plus éclatante vint frapper au cœur le vénérable Père. Le 8 février 1878, on apprit la mort de Pie IX. Depuis longtemps, son grand âge aurait dû préparera sa fin, et cependant l'univers s'était pris à espérer que ce grand Pape verrait d'abord le triomphe de la sainte Église. Ce n'est pas ici le lieu de faire l'éloge de Pie IX : il est dans toutes les bouches et encore plus dans tous les cœurs. Il restera dans l'histoire comme une des plus belles et des plus complètes personnifications de la papauté, avec l'auréole éclatante du plus long des pontificats depuis S. Pierre et des plus agités dont parle l'histoire de l'Église. Sa gloire grandira encore dans l'avenir ; qui sait même si la Providence de Dieu ne l'élèvera pas un jour sur les autels, comme un modèle accompli d'énergie en face du mal sous toutes ses formes. Il semble que la Ste Vierge voudra réserver ce triomphe, plus grand que tous les triomphes de la terre, au Pape de l'Immaculée-Conception. Ce que le P. Jean admirait le plus en lui, c'était la franchise et l'énergie avec laquelle il avait combattu toutes les erreurs modernes, ne laissant aucune ombre sur la
(1) S, Léon le Grand,
vérité. A sa mort, il laissa le gallicanisme agonisant par les définitions du concile du Vatican et le libéralisme sans équivoque possible par celles du Sy Habits. Peut-on dire que la révolution ait vaincu la Papauté s 'affirmant par de tels actes ? Il serait trop long de raconter et les regrets du P. Jean pour la fin de ce grand Pape et les prières qu'il fit faire pour le repos de son âme, et celles pour l'heureux choix de son successeur; et sa joie quand cette élection lui fut connue ; nous dépasserions les bornes assignées à ce volume. Contentons-nous de citer une instruction à la grille de ses religieuses. « Vous prierez beaucoup pour l'auguste défunt, car, il est presque impossible, malgré son éminente sainteté, qu'au milieu d'une si immense responsabilité, parmi tant d'actions et de paroles exigées pour le gouvernement de l'Eglise, il ne lui soit échappé aucun mouvement de nature. Eh! mes filles, Dieu ne regarde pas, si on a été Pape ou Evêque, roi ou sujet ; il ne regarde qu'à l'exacte sainteté et si au moment de la mort il n'y a sur l'âme aucune trace d'imperfection. Un Pape est tenu comme tout autre à suer pour se faire saint, à paver sa cote au combat entre les différents mouvements de la nature et de la grâce. » Puis, annonçant Télévation de Léon XIII : « Nous avions donné notre' amour et notre respect à notre Très Saint-Père le Pape Pie IX, le Père tant aimé de nos cœurs, nous donnerons de même notre foi, notre amour, notre respect à notre Très Saint-Père le Pape Léon XIII.^> Cinq ans après, le 24 août 1883, on apprenait la mort de M. le comte de Chambord. Ce fut le renversement des dernières espérances de tous ceux qui attendaient, comme les anciens Juifs, le triomphe temporel du Christ ; c'était bien à tort : les peuples
ne meurent que d'erreurs et ne vivent que de vérité. Pie IX avait vengé la vérité religieuse, le comte de Chambord la vérité politique ; à la mort de ces deux grands hommes, aucun nuage n'obscurcissait plus le soleil de la vérité ; c'est notre salut dans l'avenir. Veritas liberabit vos (i).
Nous ne le cacherons pas, le P. Jean était trèspessimiste, il ne voyait que du noir dans l'avenir. Dieu lui épargna la douleur de cette dernière mort ; cette dernière espérance renversée eût été pour lui la suprême épreuve. Mais, s'il n'attendait plus rien ici-bas, ses regards ne se fixaient que plus avidement sur l'éternité, qui avançait rapidement pour lui. Tout lui rappelait cette pensée. Après un long et rapide voyage, il écrivait : « Que je voudrais un moyen de courir vers le bon Dieu, aussi vite que je viens de le faire sur la surface de la terré! Les peines, les joies, les soucis et les consolations, l'abandon et l'inquiétude, voilà un carrosse à six roues qui devrait nous y mener. Fiat ! »
VIII. — Nous l'avons déjà remarqué bien des fois, le couvent des Victimes était fort loin de la ville, dans un quartier très-excentrique, peu abordable pour les piétons, encore moins pour les voitures. Cependant, ses meilleurs amis venaient l'y visiter, quoiqu'il eût pu leur dire comme S. Jean-Baptiste : « Que venez-vous voir dans ce désert? Un homme revêtu de somptueux vêtements ? (2) » Nous citerons quelques-unes de ces visites.
Le 12 juin 1867, il reçut MëT Rivet, son évêque, de Dijon, et Msr Colet, alors évêque de Lucon, qui
(1) Joan, vin, 32.
• (2) S, Math., xi, 7.
a joué un si grand rôle dans le commencement de cette histoire. Ils se rendaient à Rome pour le centenaire de S. Pierre. Le Père avait écrit qu'il serait heureux de leur offrir à dîner, s'ils n'avaient pas peur d'être empoisonnés. Nous ne savons si l'empoisonnement eût lieu, mais nous nous souvenons que ce fut un grand souci pour le pauvre Père, que ce dîner. Tout manquait à son couvent, linge, argenterie, vaisselle, cordon bleu surtout. Mais des bons amis s'y employèrent et tout se passa assez convenablement, à la grande édification des deux Prélats, qui désiraient surtout causer avec lui. Ils entrèrent dans la clôture et bénirent les sœurs qui n'avaient jamais vu deux évêques à la fois.
Peu de jours après, ce fut M. Gibert, vicairegénéral de Moulins, son ancien condisciple , que le P. Jean aimait tant, et dont le concours nous eût été si précieux pour écrire cette vie, si Dieu ne l'eût trop tôt appelé à Lui.
Que de choses nous aurions à dire sur un autre évêque qui aimait le P. Jean, autant que le P. Jean l'aimait. Mais il vit encore et nous craindrions les censures que nous infligerait son humilité. Le P. Jean écrivait de lui :
Il est bien bon, bien édifiant, il garde sa rigueur pour luimême et sa bonté pour autrui, faisant les honneurs des dîners de tournée , tout en mangeant son archi-maigre dîner (i).
MëT de Cabrières venait le voir souvent. Nous ne mentionnerons qu'une seule de ses visites pour ne pas trop nous répéter. Il la lui annonçait en ces termes :
fi) Mgr Dom Nouvel, évêque de Quimper, nous avait conjuré de supprimer cette phrase. Sa mort inopinée nous rend notre liberté et aucun de ses amis ne contredira ce jugement du P. Jean.
Votre barbe grise, le son de votre voix, me réconforteront. Nous prierons de concert avec vos Filles pour la France et pour l'Église. Mon bon ami, que l'on est heureux, n'ayant plus de Roi, d'avoir encore le Pontife romain à servir et à aimer.
Les sœurs ont conservé par écrit le souvenir de cette bonne visite : « Ce m'est une douce consolation, mes bien chères filles, de recommander à vos prières le pèlerinage que j'entreprends avec 340 de mes diocésains. Vous prierez pour les brebis que je laisse, mais surtout pour celles qui me suivent à Rome, afin que le bon Dieu empêche les méchants de nous faire des avanies en chemin. Sans doute ce serait un gain pour un évêque, néanmoins je désire m'épargner cette épreuve, car l'épouvante pourrait se mettre parmi le troupeau et comment pourrais-je les rassembler ? Puis nous avons quelques têtes chaudes qui pourraient ne pas être trop endurantes. Vous prierez pour moi, car ce m'est une consolation de renouveler dans ce moment l'affiliation que j'ai contractée avec votre communauté par l'intermédiaire du bon Père. Il y a des années de cela ; j'étais encore à Saint-Sulpice avec le bon P. Joseph. A cette époque, j'étais un peu ébranlé, tandis que le P. Joseph était déjà un saint. Ce fut alors que le bon M. Galais me mit en rapport avec votre Révérend Père, qui me fit beaucoup de bien et qu'il m'insinua ces idées de donation et d'immolation avec Notre-Seigneur qui me sont nécessaires en ce moment plus que jamais, car la vie d'un évêque doit être employée tout entière à procurer la gloire de Dieu, le bien des âmes, à aimer et faire aimer le Sacré-Cœur. Je désire donc me retremper dans toutes ces choses à mon passage au milieu de vous.
Demandez-les pour moi à Notre-Seigneur, afin que je sois tel que le bon P. Jean me voudrait. »
En 1877, Msr Place, évêque de Marseille, lui amena lui-même M§r Coullié, évêque de Sidonie, coadjuteur de M§r Dupanloup. Le Père était à l'orphelinat de M. Vitagliano ; les deux prélats furent l'y trouver et, avec cette grâce charmante dont Msr Place avait le secret, il dit au P. Jean : « Nous allons nous promener dans le jardin, avec mon grandvicaire, car je sens que vous avez besoin de rester seuls. » En effet, ces deux saintes âmes, si bien faites pour se comprendre, n'avaient rien de caché l'une pour l'autre. Msr Place interrompit ces effusions, voulant amener le P. Jean à l'évêché, pour le faire dîner avec son bon ami. Le Père fit agréer ses excuses, l'état de sa triste santé ne lui permettant pas cette consolation.
Après la mort du Msr Dupanloup, Msr Coullié, étant devenu évêque d'Orléans, retourna à Rome, en 1879, et prit sa route par Marseille, afin de revoir encore le P. Jean. Dieu seul sait ce qu'ils se dirent dans l'effusion de leur sainte amitié. Nous ne trouvons dans nos notes que cette parole qu'il adresse aux sœurs : « Le P. Jean est mon vrai Père; vous voulez que je vous bénisse, c'est donc votre frère qui, va vous bénir. »
Dom Gauthey, abbé des Bénédictins de Marseille, ne connaissait pas encore le P. Jean. Il vint lui rendre visite le 21 juillet 1877, et le lendemain, il écrivait cette lettre qu'on a bien voulu nous communiquer :
Hier, enfin, j'ai pu aller voir le P. Jean dont j'avais tant entendu parler, et j'ai été très-édifié de la conversation de ce saint religieux, en qui j'ai reconnu par moi-même ce que
je savais par ouï-dire : une grande piété, une instruction solide et une grande expérience.
Le P. Jean, de son côté, assure, dans ses notes, que le R. P. Abbé lui avait laissé la bonne odeur de Jésus-Christ par son humilité aussi simple que vraie, sans rien d'officiel, par sa droiture, sa franchise, accompagnées d'une grande dignité.
Nous sommes obligés de nous restreindre, nous n'en finirions pas si nous voulions raconter les nombreuses visites qu'il reçut dans ses dernières années. Ces entretiens lui étaient fort pénibles, mais il gardait pour lui la souffrance et donnait aux autres une abondante édification. Cependant, mentionnons encore la visite de M?r Robert, nouvellement promu au siège de Marseille. Le Père lui avait écrit son chagrin de ne pouvoir lui présenter ses hommages, il ne se sentait plus de monter les marches du perron et du grand escalier de l'évêché. Monseigneur eut l'obligeance de lui défendre de se déranger, et il fut le voir lui-même, le 29 juillet 1879, accompagné de son vicaire-général , M. Payand'Augery, qui avait une estime particulière pour le P. Jean, comme nous le verrons mieux dans la suite de cette histoire. Msr Robert fut très-affectueux. « Il a produit l'effet d'un homme de Dieu, lisonsnous dans les notes ; cette visite nous a tous laissés reconnaissants. »
Le P. Jean n'avait plus que trois années à vivre, ou plutôt à se sanctifier toujours davantage , au milieu des souffrances arrivées à leur paroxysme.
IX. — Le vénérable Père avait hérité de l'excellente constitution des d'Arbaumont, mais sa cruelle infirmité de l'asthme, aggravée par les excès de ses
travaux apostoliques et surtout par les excès de ses pénitences, avaient précipité sa carrière et personne ne pouvait comprendre comment il vivait si longtemps, car, à vrai dire, depuis 1862, ce n'était plus qu'une ruine. En 1875, on crut le perdre, non seulement parce qu'il souffrit plus qu'à l'ordinaire, mais à cause du redoublement de ses souffrances morales. En même temps sa vertu s'épanouissait d'une manière si évidente que, pour tous, cela ressemblait au crépuscule d'un beau jour. Mais qu'il lui restait encore à souffrir, avant que son immolation fut consommée ! Il avait encore un fils bienaimé, d'autant plus aimé qu'il était le seul que la mort lui eût laissé : il allait le perdre. Ses religieuses avaient été l'objet constant de ses affections, depuis 1850, il leur avait voué son existence ; la Révolution les menaçait. Il n'y avait pas jusqu'à cet habit religieux, qu'il avait revêtu au prix de tant de sacrifices, qui allait lui être enlevé. Lui-même, que deviendrait-il, vieux, infirme, impotent, ne pouvant plus faire quelques pas, si les sacrilèges décrets l'atteignaient? Telles sont, en abrégé, les cruelles douleurs que nous allons raconter. Elles durèrent jusqu'au moment où Dieu, jugeant la Victime digne de lui, mît sur sa tête la couronne éternelle de la félicité, pendant que les hommes entouraient sa dépouille d'une gloire qui est accordée à peu de personnes après leur mort.
Les forces épuisées de ce pauvre Père, jointes à ses fréquents assoupissements, alarmaient tous ses amis. Au début de cette année 1875, il fut pris d'une fatigue qui augmentait chaque jour. Il ne pouvait plus s'occuper sérieusement et s'endormait à chaque instant. Jadis, il habitait sa cellule et
- 3§9 descendait à son petit salon ou au parloir extérieur quand on le demandait. Cette montée de l'escalier devint trop fatigante, il s'arrêtait à chaque marche pour respirer, il dut y renoncer, ou, dû moins, ne monter qu'une fois par jour pour se coucher. Il s'installa dans sa cuisine, le potager dissimulé par un petit rideau vert. Du reste, la vaisselle resta enplace sur son étagère. Ce fut là qu'il demeura jusqu'à sa mort, y prenant ses repas, recevant ses visiteurs, mais ne pouvant plus les accompagner jusqu'à la porte, comme il l'avait fait toujours si exactement. C'est alors qu'on lui mit un petit calorifère en faïence, qui était rarement chauffé, très-éloigné de sa table, sa porte presque toujours ouverte, car il manquait toujours d'air. Un peu de soleil entrait par une fenêtre donnant sur le jardin ; un pauvre rideau en lustrine verte en préservait, pendant l'été. Le docteur Lauzet, qui le soignait avec un si grand dévouement, commençait à se préoccuper de ses fréquents assoupissements, qui le prenaient en causant , même en confessant , au milieu d'une phrase inachevée. Il pensait cependant que, le Père ne dormant presque jamais la nuit à cause de ses étouffements , c'était la nature qui reprenait ses droits pendant la journée, d'autant plus que le froid rigoureux de cette année 1875 portait facilement au sommeil. Il se contenta de prescrire un repos absolu, lui défendit de sortir, et même de dire la sainte Messe. Le Père se soumit à tout humblement et ne tricha un peu que pour la Messe ; c'eût été pour lui la privation la plus douloureuse. Et pourtant c'était la Messe qui le fatiguait le plus ; il mettait plus d'une heure pour la dire, souvent obligé de s'arrêter et de s'appuyer sur l'autel pour souffler
un moment. Le médecin, après l'avoir soigneusement ausculté, ne trouvant rien dans le cœur ni dans les poumons qui ne fonctionnât parfaitement, décida que ce n'était qu'un excès de fatigues, qui disparaîtrait après un peu de repos.
Mais la fatigue ne diminua pas. Au mois de novembre, voulant écrire à Monseigneur l'Évêque, il avoua s'y être pris à quinze fois, sa main ne traçait que des barres, il s'endormait en les faisant. Voulant à tout prix réciter son bréviaire, il passait sa journée sans pouvoir l'achever, jusqu'à mettre deux heures pour dire Compiles, qui durent pour les autres à peine un quart d'heure. Le docteur essaya de le faire causer, ses idées étaient parfaitement lucides, mais, dès qu'il s'endormait, il rêvassait, ses paroles étaient sans suite. Il s'alarma de la continuité de cet état, et crut à un commencement de congestion célébrale. Ce ne fut pas l'avis du P. Joseph : « Ses idées sont trop lucides, disait-il, même quand il est assoupi ; il plonge dans les questions de théologie les plus épineuses, avec une clarté et une profondeur qui ne lui seraient pas possibles avec ce genre de maladie. »
Le bruit de son état se répandit cependant. Ses amis firent faire des neuvaines aux plus célèbres pèlerinages, à Lourdes, à Montmartre, à Paray-le- Monial, à Notre-Dame de la Garde, au Laus, à divers sanctuaires dédiés à S. Joseph ; tous les couvents de Marseille, où il était si vénéré, se joignirent à ces prières, le curé de Saint-Marcel-lès-Marseille fit faire une neuvaine à Ste Félicienne et lui envoya une de ses reliques ; Dieu exauça tant de prières et le danger fut conjuré. Au bout de peu de temps, il était mieux, mais irrévocablement infirme pour le reste
de ses jours. Écoutons-le raconter sa maladie avec sa bonhomie ordinaire et sa verve spirituelle. « Que de têtes montées! patati, patata, on m'a cru mort, enseveli et enterré ; tout le monde était épouvanté ; je vis encore cependant. Il y a du temps j'étais doublement fatigué, à chaque marche d'escalier je faisais mon testament ; j'étais mieux cependant quand on me croyait plus mal. Je suis devenu comme un homme adonné au vin et qui promet toujours de se convertir pendant qu'il boit toujours. Je fais de même, je me laisse aller au goût de dormir à genoux; encore un peu, encore un petit peu, me dis-je à moimême, et je finis par y passer des nuits entières. Je n'en puis plus ensuite, mais je vais me convertir et je me coucherai désormais. Voici ce qu'il faudra faire lorsqu'on me voit assoupi : prendre une petite clochette et la sonner près de moi : Devin, devin ; qu'est-ce que c'est? Mon Père, vous dormez ; réveillez-vous. »
On le voit, le vénérable Père prenait son mal en patience et même gaiement. Mais on veillait sur lui et on prit des précautions pour restreindre désormais son travail. M§r Place le dispensa d'assister au synode où il l'avait d'abord convoqué. Il accepta sa démission comme confesseur extraordinaire des Visitandines ; un peu plus tard dans les deux pensionnats où il confessait les sœurs de Saint-Joseph et ne lui laissa que les deux Carmels et les Oblates de M. Vitagliano, où il allait tous les quinze jours seulement. Ainsi le cercle de sa vie se restreignait peu à peu. Pourtant, si cette première crise ne fut qu'une fausse alerte, elle lui avait porté un tort irréparable et le déclin se précipita pendant les sept années suivantes. Ses amis comprirent que sa fin approchait et,
comme il arrive toujours en pareil cas, sa vertu leur parut plus éclatante, sa perte plus à redouter. C'était l'opinion de tous. M. le marquis de Verclos, qui s'était constitué le père temporel de la communauté en lui rendant les plus grands services, disait aux mères supérieures : « J'estimais et j'aimais grandement ma tante — Mme de Gérin, la fondatrice, — mais sa perte ne serait qu'une ombre pour votre communauté en comparaison de celle du vénéré Père. C'est un homme incomparable, réunissant en lui la sagesse, la science, le mérite, la vertu, toutes les qualités les plus exceptionnelles et les plus rares. »
Il eut une grande consolation à la fin de cette année 1875. M. Gueyraud, consul du Saint-Siège, lui apporta une bénédiction autographe que le grand Pie IX envoyait à sa communauté. Il baisa mille fois cette écriture sacrée, réunit de suite les religieuses au chœur et leur fit une de ces instructions enthousiastes dont son âme si impressionnable avait le secret, sur l'amour, le dévouement, l'esprit de sacrifice et d'immolation, qu'elles devaient avoir pour le Saint-Père, dont elles devaient tous les jours demander le triomphe.
Le moment était arrivé, où Dieu allait lui demander le plus douloureux sacrifice. Depuis huit ans, 'il était seul avec le P. Joseph, l'enfant de sa vieillesse. Dieu le lui enleva le 27 décembre de cette année 1875. Nous ne reviendrons pas sur cette mort déjà racontée. Ainsi s'accomplit la prophétie qui lui avait été faite, que, devenu vieux, infirme, il resterait seul, livré aux soins d'une pauvre femme. La douleur du P. Jean fut immense, mais sa grande âme sut la surmonter courageusement. Nous admirions tous cette prodigieuse énergie qui, sans refuser
la souffrance, savait la supporter comme une vraie Victime du Sacré-Cœur. C'est dans ces circonstances solennelles que nous pouvions juger de la solidité et de la profondeur de sa vertu. C'était l'exemple vivant, confirmant les instructions et les conseils qu'il nous donnait chaque jour. Qui aurait pu se plaindre de ses peines, en face de ce pauvre Père qui les ressentait toutes ? On se trouvait si petit à côté de lui ! Il aurait pu répondre avec juste proportion, comme le divin Maître : « Regardez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne ( i ) , » mais il ne le disait pas, ne le pensait pas même, semblant trouver tout naturel son rôle de Victime. N'était-ce pas un pacte de souffrance, qu'il avait fait avec le bon Dieu ? Il buvait dans le calice jusqu'à la lie, mais sans se plaindre, sans en être étonné, comme quelqu'un qui s'y attend. Les marques de la plus vive sympathie lui furent prodiguées. « Oui, écrivait-il, je ne suis pas digne de tant d'affections. J'y suis fort sensible, mais je sens à merveille que ma consolation doit venir de plus haut! C'est donc plus haut qu'il faut chercher ; » et, à dater de ce moment, il s'organisa une nouvelle vie dans son isolement, vie de prière, de recueillement, de souffrance et aussi de charité envers les âmes qui lui étaient confiées et qu'il assista, nous le verrons, jusqu'à son dernier soupir.
Au milieu de ces épreuves, sa santé semblait raffermie , en ce sens qu'il n'avait plus de crises aiguës ; mais il avait besoin de grands ménagements. « Tous s'accordent à dire que je diminue mes occupations et mes sorties, écrivait-il, je suis disposé à ne garder que les Oblates, et j'envoie aux
(i) Thren., i, 12.
Carmélites, avec regret, un premier son de cloche de mon impossibilité à continuer. Cette sollicitude sur ma santé m'impatiente parfois, mais elle rompt ma volonté propre dont j'ai toujours été très amoureux. Je reste très-faible, très-fragile, très-impressionnable, très-usé. »
C'est alors que, cédant aux plus vives instances, il abandonna avec regret sa pauvre petite cellule, près du sanctuaire, qu'il appelait avec complaisance son petit trou, pour aller dans celle du P. Joseph, relativement beaucoup plus grande et plus commode dans le cas où il serait tombé malade. Il y passait ses nuits, tant qu'il put descendre pour recevoir ses visiteurs ; et bientôt, quand la montée de son escalier lui fut devenue trop pénible , il s'installa pour la journée dans sa cuisine, ainsi que nous l'avons déjà dit. Il n'avait plus à monter et à descendre qu'une fois par jour pour le coucher. Ce fut sa dernière installation jusqu'au moment de sa mort.
Les années 1877 et 1878 se passèrent pour lui sans grave maladie, mais avec une faiblesse croissante. Les jours de grandes fêtes de sa communauté, il était obligé de se procurer des prédicateurs du dehors et même parfois des prêtres pour donner la bénédiction. Un dimanche, il ne put dire la sainte Messe, et, comme ce n'était pas prévu, les pauvres sœurs ne purent l'entendre ; ce ne fut qu'après onze heures qu'un vicaire de la Belle-de-Mai vint leur donner la communion. Tout cela annonçait le déclin rapide de ses forces. Pour la première fois, en 1877, il ne put faire son carême, obligé de prendre quelque chose le matin, et d'user du gras plusieurs fois par semaine. Sa lenteur naturelle, qui devenait excessive, lui rendait ses infirmités plus pénibles. Au lieu de dire
sa Messe à six heures et demie, selon l'usage, il n'avait plus d'heure fixe ; souvent à dix heures il n'avait pas encore déjeûné. Les prêtres qui s'adressaient à lui, croyant le prendre au bon 'moment longtemps après sa Messe, le trouvaient encore à l'autel après neuf heures. Il ne voulait pas les faire attendre et c'était pour lui un grand surcroît de pénitence à cause du besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture et surtout de fumer ses interminables cigarettes de belladone, son seul soulagement dans ses étouffements. Tout devenait pour lui un pesant fardeau. Ne pouvant plus prêcher régulièrement, même à la grille du chœur, il envoyait à la communauté de charmantes petites instructions écrites sur des bouts de papiers, des dos de lettres, qui, religieusement conservées, nous ont tant aidé pour reproduire sa doctrine dans cette histoire-. « Ma pauvre âme éprouve quelques consolations à écrire sur Jésus. Cette occupation lui fait oublier un moment les préoccupations de la vie et les tristesses des temps présents ; elle l'oblige à recueillir mieux son esprit et à appliquer plus fortement ses facultés à Jésus. Le cœur y gagne un peu d'amour pour lui, en secouant sa torpeur. » M. l'abbé Martin, l'auteur de la Vie de Gorini, étant venu prêcher la retraite ecclésiastique à Marseille, avec un grand succès, le P. Jean fut très-frappé d'une parole qu'il lui avait entendu dire et qu'il nota tout de suite : « Je fais des livres pour boucher les trous de ma vie. » Il la répétait souvent et peut-être écrivait-il lui-même, pour boucher les rares trous de sa vie.
Dans cette année 1878, s'annoncèrent les tristes événements qui allaient empoisonner les quatre dernières années de l'existence du Père, alors que
ses forces physiques et morales ne le rendaient plus capable de ces grands combats. L'immolation du calvaire ne s'est jamais arrêtée ; elle se continue à chaque instant d'une manière mystique et non sanglante dans le sacrement de l'autel, et d'une manière réelle et souvent sanglante dans l'immolation de la grande Victime, la sainte Eglise, l'Épouse de Jésus-Christ, l'héritière de sa Passion. Avant de frapper la grande coupable , la société apostate , Dieu voulut d'abord des victimes pures, capables de satisfaire sa justice et d'exciter sa miséricorde. Qui peut dire le redoublement de prières, de larmes, de pénitences de ces chastes épouses de Jésus-Christ pendant cette longue agonie de plus de quatre ans et qui s'est à peine interrompue en face des préoccupations bien plus graves qui menacent la société civile et la patrie, même dans leur existence ? On dit qu'il y a plus de cent mille religieuses en France; c'est ce qu'accuse la statistique imprimée par ordre du gouvernement à cette époque. Quelles anxiétés, quelles douleurs chez ces saintes âmes ! Et quelle perfection plus grande chez ces pauvres religieuses en face de si grands dangers ! C'est tout ce que l'enfer a recueilli jusqu'ici de cette ignoble guerre contre ces angéliques vierges, ainsi que nous l'écrivait le saint évêque de Quimper : « C'est ma conviction intime, et ce qui me donne confiance au milieu de nos tristesses et de nos anxiétés, c'est que les événements du dehors ont réagi sur les communautés, surtout de femmes, en les poussant à un plus grand dévouement. »
Nous lisons dans les notes du P. Jean en cette année : « Les commissaires de police allaient çà et là dans diverses communautés religieuses , pour
savoir le siège de l'association, sa dénomination, son objet, la date de sa fondation, la résidence de la Maison-Mère, le nombre des membres de l'association, si elle était oui ou non autorisée. »
Cependant les événements se précipitaient et le gouvernement capitulait toujours en face de la Révolution. C'est encore le P. Jean qui parle : « Aujourd'hui 30 mai, anniversaire du supplice de Jeanne d'Arc, libératrice de la France, il avait été projeté de célébrer le centenaire de Voltaire, son insulteur, l'ennemi personnel de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le destructeur de la foi et des mœurs, le corrupteur de la France, l'homme odieux par excellence et qu'on ne peut accepter par aucun bout. Tout ce qu'il y a de respectable en France s'est soulevé contre une solennité infernale propre à nous attirer la colère de Dieu et le mépris des étrangers venus à Paris pour l'exposition. Dix lettres de Msr Dupanloup ont révélé ce qu'était Voltaire. Le gouvernement a décidé qu'il n'y aurait point de centenaire officiel et avec pompe, qu'on ne tolérerait rien que de privé. Mais il a cru devoir défendre, du même coup, la manifestation à Jeanne d'Arc. C'est notre plus grand mal qu'on ne croie pouvoir restreindre la liberté au mal, qu'en interdisant, ex œquo) celle du bien. »
Les années 1878 et 1879 se passèrent avec de nombreuses indispositions, qui devenaient toujours plus fréquentes. Non seulement il ne sortait presque plus , et seulement en voiture , mais il avait grand' peine à se mouvoir d'un lieu à l'autre. L'anémie s'accentuait toujours davantage; cependant, une autre chose faisait redouter sa fin prochaine, c'était l'expansion toujours plus grande de sa sainteté et, pendant que l'enveloppe grossière de son
être annonçait sa dissolution prochaine, son âme semblait rayonner d'une plus grande splendeur : ses avis à la grille, ses conseils au confessionnal, étaient plus tendres , plus affectueux que jamais ; jamais aussi, il n'avait mieux parlé du bon Dieu. Toutes les religieuses s'en apercevaient, et, si elles se réjouissaient de cette transformation anticipée de son âme, elles éprouvaient de bien grandes anxiétés en voyant combien sa vie physique s'éteignait. Aussi était-ce le sentiment unanime de tous ceux qui l'approchaient à cette époque, que les dons et les vertus qui revêtaient son âme, joints à son âge avancé, formaient sur toute sa personne comme une double auréole de sainteté et de gloire. Sa barbe blonde était devenue presque entièrement blanche ; le rasoir ne dépouillait plus son beau front dénudé par les années ; mais sa bouche toujours souriante ne trahissait jamais la moindre douleur. Il semblait arrivé à l'état de quiétude parfaite. La Révolution allait l'en faire sortir, en menaçant de détruire l'œuvre de toute sa vie. Avec le redoublement de sa maladie, ce fut sa dernière épreuve, il la porta jusqu'au tombeau ; ce fut sa dernière immolation qui remplaça les austérités devenues désormais impossibles pour son corps affaibli jusqu'à l'anéantissement.