‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 21 sur 33 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'année honteuse. 1881.

I. Les décrets. — II. Précautions. — III. Centenaire de Saint-Benoît.— IV. Les incertitudes de l'avenir. — V. Changement de costume. — VI. L'expulsion des Religieux. — VII. Les mesures fiscales. — VIII. Redoublement d'infirmités. — IX. Accroissement dans la sainteté.

e repos était devenu indispensable ipour le P. Jean, anivé à une vieillesse anticipée, réduit par sa maladie à une impuissance presque absolue. "Mais Dieu qui le voulait Victime jusqu'à son dernier soupir, permit que les dernières années de sa vie fussent les plus douloureuses. L'incertitude du sort de ses filles chéries et de son propre sort, les malheurs de l'Eglise déchiraient son âme. Nous voulons parler de ces odieux décrets s'attaquant aux religieux et aux religieuses, et leur faisant subir une longue agonie avant de les atteindre définitivement. Que Dieu ait pitié de tant de prières, de tant de larmes, de tant de soupirs! Le salut viendra certainement de cette expiation si méritoire de tout ce qu'il y avait en France de meilleures âmes. Les anges du bon Dieu auront recueilli tant de douleurs, et les auront présentées devant le trône de sa miséricordieuse bonté. Ce sera un jour notre salut, car si le démon fait le mal pour le mal, Dieu ne le laisse faire que pour un plus grand bien. « Pour ceux qui aiment Dieu, dit

S. Paul , tout tourne à bien (i). » « Tout, ajoute S. Augustin, même le péché. » Le P. Jean eut sa grande part à toutes ces souffrances. Elle fut d'autant plus grande que les ressorts de son être physique entièrement usés, ne lui laissaient plus que l'énergie de souffrir. Il accepta courageusement cette nouvelle situation, qui ne servit qu'à le sanctifier davantage.

Son journal se termine ainsi au 3 1 décembre 1 880 : « Cette année a été grosse de chagrins à cause des maux de l'Église. Elle est menacée de tous les bords; l'horizon devient toujours plus noir. Menaces contre la religion, l'enseignement de l'enfance, les soins des mourants, l'armée, la magistrature, la charité des catholiques, contre la Compagnie de Jésus. Tel est le bilan de cette triste année. » Ce n'étaient encore que des menaces, l'année suivante allait les voir se réaliser sur tous les ordres religieux d'hommes, promettant de s'étendre sur les innombrables couvents des vierges ; et dès lors commença pour le pauvre Père une douloureuse agonie qui ne finit qu'avec son existence.

L'année 1881, qu'on appelle l'année honteuse, s'ouvrit sous ces tristes auspices. Les décrets d'expulsion arrivèrent à Marseille le 19 mars. Le 19 avril suivant, un agent de police, habillé en civil, se présenta l'après-midi au couvent des Victimes. Le Père le reçut dans le petit parloir extérieur ; nous copions le récit de cette visite sur son journal, fait en forme de dialogue. « L'agent : Je voudrais savoir la date de cet établissement. — Moi : De la part de qui cette question ? — De la part de l'autorité. J'appartiens à la police, je viens de la part du commissaire

(1) Rom., vin, 28.

du quartier. — Vous avez peut-être d'autres questions à m'adresser ? — Quel est le prêtre qui est dans la maison ? Est-il d'une congrégation ou prêtre séculier ? — Séculier : je suis seul au monde de mon espèce; j'ai eu des amis, ils sont morts ; j'ai gardé cet habit, n'ayant pas de raison pour en changer ; je ne suis pas une congrégation, étant seul dans l'univers.— Alors, vous êtes séculier? — Oui, il y a plus de trente ans que je suis ici, je suis vieux et infirme comme vous le voyez, je ne marche qu'avec ce bâton. Avez-vous quelqu'autre question à m'adresser? — Il y a aussi des religieuses ? — Il y a des personnes qui sont propriétaires , avec quelques autres de leurs amies. — Sont-elles reconnues ? — J'écoute vos questions ; est-ce tout ? — Je vois qu'elles sont ici depuis plus de trente ans. A quelle distance la chapelle est-elle de l'église paroissiale ? — Cela se voit.

— La chapelle est-elle reconnue par le gouvernement ? — Monsieur, je ne suis pas chargé de répondre pour les propriétaires, mais je crois pouvoir me faire leur interprète et je pense qu'elles vous répondraient : Monsieur, ce sont là des questions graves, ayant évidemment de la portée ; nous craindrions de ne pas bien les saisir de vive voix, nous ne pouvons y répondre séance tenante. Veuillez les donner par écrit et nous verrons ce que nous avons à faire.

— Mais je n'ai que cette circulaire, je ne puis vous la laisser. — M. le commissaire pourra me la faire copier. — Ah ! je vois, dit l'agent en se levant, ce sont ces lois, ces décrets... J'ai vu ce matin un de mes amis , il m'a dit : Le gouvernement fait des choses... On ne sait où nous allons. J'ai lu ce matin le Citoyen, il disait de bonnes vérités. — Ne sachant si cet agent était sincère ou voulait me

— 4°2 — tâter le pouls, j'écoutais en silence et me bornais à dire : Le gouvernement sait ce qu'il a à faire ; et nous nous séparâmes avec force saluts. L'agent, un peu déconfit, espéra être plus heureux avec le concierge : « Vous autres, que faites-vous ici ? — Nous ouvrons la porte à ceux qui sonnent et nous travaillons.— Ce prêtre est-il étranger, n'est-il pas allemand ? — Allemand ! s'écria le concierge tout scandalisé, il est né dans le centre de la France ! — Ce bon vieillard, conclut l'agent, c'est un savant, il ne m'a pas dit grand'chose et s'est tenu dans le vague. — « Voilà l'avantage du silence, écrit le P. Jean avec son esprit ordinaire : je n'ai rien dit, je suis un savant ; si j'eusse parlé, j'aurais été un âne. »

IL — Cette visite augmenta les anxiétés du Père d'autant plus que les agents continuaient leur enquête dans le quartier pour savoir qui il était. Ses amis s'en alarmèrent et de tous côtés lui vinrent des offres de service pour lui donner, avec un refuge, les soins que réclamait son infirmité. Mais il était bien décidé à ne sortir que contraint et forcé, et le dernier, s'il le pouvait. En attendant, il prit ses précautions avec prudence , selon la maxime des saints, ne comptant que sur Dieu seul, mais agissant comme s'il ne comptait que sur lui-même. « Pour l'heure présente, disait-il à ses religieuses, c'est de la prière et de la sainteté qu'il nous faut ; il n'y a que cela qui puisse nous tirer de la situation où nous sommes. Les prières d'une âme fervente sont d'un prix inestimable devant Dieu, elles peuvent arrêter sa colère. Il faut donc se faire saints ; pour le moment, c'est l'essentiel. » Il s'enquit ensuite des logements où les sœurs pourraient se retirer par groupes assez

nombreux pour pouvoir conserver autant que possible les observances religieuses. A tout hasard, chaque religieuse eut ainsi son billet de logement dans des familles chrétiennes et dévouées, afin d'éviter le désordre d'une expulsion subite et imprévue. Des dames pieuses leur confectionnèrent à chacune des vêtements séculiers, mais d'une forme et d'une couleur modeste, l'évêché ayant décidé qu'elles ne devraient pas descendre dans la rue en costume religieux, pour éviter les insultes encore plus probables dans ce quartier que dans la ville. Tout ayant été ainsi réglé et leurs archives mises en lieu sûr, elles attendirent les événements, s'efforçant d'imiter l'esprit d'abandon dont leur Père leur donnait un si beau modèle. « Ensemble douloureux, écrit-il dans son journal, pas de lumière, pas de suite, incertitude, soumission à toutes les volontés de Dieu, mais qui n'empêche pas le tristis nsque ad morte m. Ceux qui voient tout en beau écartent la douleur, c'est plus simple. Il vaut mieux cependant la douleur selon Dieu, douleur qui adore, qui accepte, qui s'humilie et qui aime Dieu en ses sages justices et en ses bontés cachées. Sursum Corda. »

Il écrivait dans le même sens à sa cousine, Mme la baronne de Massiac :

Rassure-toi sur mon compte. Je ne prétends pas te dire que la position soit précisément agréable, mais, quelque noir que soit l'horizon, je ne pense pas avoir plus de chance qu'une infinité de citoyens français, d'être pendu, fusillé ou même emprisonné. Etant seul, je ne puis être dispersé, mais je puis être dérangé. Si j'étais plus vaillant, ce serait personnellement pour moi une fête d'avoir quelque chose à souffrir pour le bon Dieu ; quand on est infirme, on fait moins bonne mine aux tribulations de la vie et il faut prendre un peu plus péniblement son souffle pour dire : Sursum

Corda, et se conformer pleinement aux ordres et aux permissions de Dieu. Bien qu'affligées, nos sœurs sont pleines de courage et nous ne savons encore si la persécution ira contre elles jusqu'au bout. Quant à moi, je compte demeurer ici tant qu'on ne me chassera pas par les deux épaules, les sœurs fussent-elles expulsées en totalité ou en partie. C'est ici que je pourrai leur être plus utile.

Pendant que les mois se passaient dans ces anxiétés et ces incertitudes pires que la réalité plus facile à regarder en face, l'enfer se hâtait à renverser l'état religieux par d'autres moyens d'une atroce habileté. Les décrets s'attaquaient aux personnes ; l'amendement de M. Brisson, qui devenait l'article 10 de la loi des finances, s'attaquait aux propriétés des couvents. « Ce sera la ruine des communautés à bref délai par les lois fiscales, » écrivait le P. Jean. Que ne fit-il pas pour s'y soustraire ? Nous avons sous les yeux des consultations qu'il adressait aux évêques, ses amis, au cardinal de Paris plus à même de le renseigner, à des jurisconsultes de divers pays. Aucun ne lui répondait d'une manière satisfaisante, tous étaient aussi embarrassés que lui pour les monastères de leurs contrées.

III. — Il eut un court moment de joie qui fit un peu diversion à ses tristesses et ce furent les Bénédictins qui le lui procurèrent. Sous la menace de l'expulsion, leur courageux abbé avait résolu de célébrer avec un grand éclat le quatorzième centenaire de S. Benoît. Dom Gauthey l'avait invité avec les plus vives instances ; le P. Jean s'en défendait à cause de ses infirmités ; mais il fut convenu qu'il irait et reviendrait en voiture. M& Robert et les meilleurs amis des moines assistaient à cette fête que

le Père raconte avec complaisance dans son journal. « Moyennant l'escabeau fait aux Orphelins pour monter en voiture et en descendre, j'arrive chez M. Chauvier. Il veut recevoir ma visite dans ma voiture, pour m'éviter la grande peine que j'ai à en sortir. Messe et Sexte dans l'église des Bénédictins. Orgue, plain-chant viril, très-bien chanté, leur vie est un dimanche perpétuel. Le Père Abbé, qui dîne ordinairement seul à sa table, était à la droite de Monseigneur. La nourriture est convenable, mais simple. » Sa fatigue ne lui permit pas d'assister aux vêpres, mais la joie qu'il éprouva au milieu de ces fervents religieux et le parfum de piété qu'il y respira ne lui firent que mieux sentir la douleur de l'expulsion qui pesait sur leurs têtes, ainsi que sur tous les ordres monastiques d'hommes et de femmes. Quel mal faisaient à la société ces hommes voués à la prière et à l'étude? Quelle loi naturelle ou positive pouvait les empêcher de vivre ensemble à leur gré, alors que le principe de l'association est solennellement reconnu dans les lois modernes ? Graves questions que la force brutale allait bientôt résoudre.

IV. — Le Père, dans un de ses sermons, expliquait bien la situation. « Mes chères filles, les malheurs que nous vous annonçons depuis longtemps sont enfin arrivés. On veut arracher Dieu du cœur de l'enfance et faire mourir l'Église à petit feu. On ne veut plus faire de martyrs : ces religieux et ces religieuses, si on les menait à l'échafaud, iraient en chantant des cantiques ; ils auraient l'auréole du martyre et en porteraient au ciel la couronne. Nous ne le voulons pas. Prenons-les par la famine. Vous pouvez donc en venir à ne vous nourrir que de pain

sec. Préparez-vous-y par la mort à vous-même. La sainteté de vos âmes serait capable d'arrêter les maux qui fondent sur l'Église. Dans l'ancienne loi, quand quelqu'un était trouvé assassiné , chacun venait mettre la main sur le cadavre, en protestant qu'il était innocent de cette mort. Mettons la main sur le corps vivant, mais saignant de l'Eglise : sommesnous innocents de ses blessures ? » Dans ces instructions, on le voit, le Père remontait à la source du mal, qui est le grand relâchement qu'éprouvent les âmes chrétiennes, dans les temps de paix. La persécution les rattache à Jésus-Christ et l'enfer n'avait pas prévu ce redoublement de ferveur et même cette multiplicité de vocations, qu'amèneraient ces persécutions, préparant ainsi les pierres de la future résurrection de l'Eglise dans toute sa beauté.

Au milieu de ces angoisses qui achevaient d'ébranler sa faible santé, il eut la douleur de perdre un de ses meilleurs amis, l'illustre cardinal Pie, évêcme de Poitiers, son condisciple de séminaire. Ils s'aimaient beaucoup et entretenaient une cordiale correspondance. Ces morts répétées de ses contemporains fixaient toujours plus ses yeux et son cœur vers cette éternité qui approchait pour lui à grands pas, sans le détourner des préoccupations du présent. La mort, il ne la redoutait pas, mais, ces chères filles, qui les protégerait ? « Que deviendra la communauté ? écrivait-il dans son journal, le 2 juin. Il faudra le bon esprit jusqu'au miracle pour ne pas perdre ce qu'on a. O mon Dieu! ne tradas bestiis animas confidentes tibi, (1) et que, dans cette fournaise du monde où ces enfants vont être jetées peut-être, elles ne soient point touchées du feu. Priez, mes filles, ajoutait-

(1) Ps. LXXIII, 19.

- 4°7 il pour tous les supérieurs qui ont les mêmes soucis, et en particulier pour les Pères Jésuites qui ont la gloire d'être toujours les premiers dans les persécutions. »

Ce qu'il y avait de plus diabolique dans ces projets de l'enfer, c'était la longue agonie qu'il faisait subir aux catholiques. Les desseins du gouvernement étaient impénétrables, on ne savait qui serait frappé, ni quand on léserait. Ces cruelles incertitudes suffoquaient toutes les consciences. Enfin, le dimanche 27 juin, un article du journal le Petit Provençal annonça que, le mercredi 30, toutes les communautés d'hommes et de femmes, reconnues et non reconnues, seraient expulsées à la fois. C'était absolument invraisemblable : comment l'autorité pourrait-elle disposer assez d'agents pour forcer à la fois tant de couvents, alors surtout qu'on craignait une vive résistance des catholiques, au moins dans quelquesuns? Comment surtout s'opposer aux excès de la canaille toujours si nombreuse dans les grandes villes, on ne le vit que trop plus tard ? L'effroi fut donc considérable, surtout chez les pauvres Victimes, spécialement nommées dans l'article du Petit Provençal. Le Père leur donna les instructions les plus précises sur la conduite qu'elles auraient à tenir dans le monde ; mais leurs sanglots étouffaient sa voix. Lui n'avait jamais été aussi calme, aussi maître de lui-même, les plus petits détails ne l'absorbaient pas, il n'oubliait rien en face de ce petit troupeau désolé. Tous les préparatifs furent faits, et on attendit, en commençant par consommer la Sainte Eucharistie ; c'était la première fois que les sœurs étaient privées de la présence de leur divin époux.

Ce fut le 30 juin, lendemain de la Saint-Pierre, quand Msr Robert venait de faire, la veille, la grande ordination annuelle, à Saint-Martin, préparant ainsi de nouveaux prêtres pour de nouveaux combats, que les Pères Jésuites furent chassés de leur résidence. On accorda un répit jusqu'à la fin de l'année scolaire à ceux qui dirigeaient le collège de Saint-Ignace, au Prado. Cette expulsion se fît sans éclat, les Jésuites avaient interdit toute résistance à leurs amis, se contentant de laisser briser la faible porte intérieure de leur clôture pour constater la violence, et de lire une protestation que les commissaires entendirent respectueusement et chapeau bas. Les scellés furent mis sur leur chapelle. On laissa deux Pères, propriétaires, pour garder la maison et des voitures emportèrent les autres dans les asiles qu'on leur avait préparés à l'envi. Le sort si compromis de leur collège leur inspira cette modération, que les autres religieux n'eurent pas les mêmes raisons d'imiter quelques mois après.

Dans la nuit du 29 au 30, de neuf heures à dix heures du soir, les voyous, si nombreux dans ce quartier excentrique de la Belle-de-Mai, accablèrent la façade du couvent des Victimes d'une grêle de pierres qui cassèrent bon nombre de carreaux et répandirent la frayeur dans la maison, où personne ne se coucha. Toutes les révolutions font ainsi sortir des bas-fonds des êtres lâches qui s'attachent de préférence aux femmes et à tout ce qui est faible. Qui sait s'il n'y avait pas là quelques-uns de ces malheureux à qui les sœurs faisaient d'innombrables aumônes ? Le mercredi 30, M. le chanoine Chauvier étant venu pour prendre des nouvelles du Père, sa voiture fut assaillie par les pierres, il dut rebrousser chemin sans pouvoir entrer.

La canaille hurlait : Voilà les sœurs qui partent en voiture. . . C'était donc bien aux sœurs qu'on en voulait. Trois amis du P. Jean ne ie quittaient plus, afin de servir de notaire et de témoins pour faire une bien inutile protestation. Nos ancêtres si jaloux de leur liberté ne se seraient pas contentés de moyens si anodins, mais c'était le mot d'ordre : il fut exécuté dans toutes les communautés.

Tout d'un coup, on apprend que les pauvres Clarisses sont expulsées. Un des trois témoins se détache, il revient bientôt, c'était une de ces fausses nouvelles qui se multiplient dans ces moments d'émotion. On avait craint la guerre civile , hélas ! Le Père dans son journal caractérisait en une seule ligne l'esprit de la population. « La ville reprend vite son aspect, trop vite », ajoutait-il ; et c'était la vérité. On dansa pendant l'hiver comme à l'ordinaire, peut-être même plus ; les conservateurs ne furent pas les derniers à s'amuser, la France incorrigible avait besoin de nouveaux malheurs pour ouvrir les yeux.

Le Ier juillet , un article du Petit Provençal annonça un peu de répit aux malheureuses communautés, qui purent reprendre leur vie régulière après tant d'émotions. « Les décrets sont exécutés partout, mais contre les Jésuites ; on a commencé par eux, parce qu'ils étaient condamnés par les lois et que les délais qu'on leur avait accordés bénévolement pour s'en aller d'eux-mêmes étaient expirés. La situation est différente pour les autres congrégations, auxquelles on accorde encore quelques jours pour se faire autoriser et qu'on invitera une à une à rentrer dans la légalité. D'ailleurs, il existait une impossibilité matérielle d'avoir, le même jour, un personnel d'administration, de parquet et de police, pour une

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action générale. » La conduite de tous les religieux fut admirable ; la plupart avaient signé l'inutile déclaration Freycinet, pas un ne voulut se soustraire à la solidarité qui doit exister entre tous les religieux; les Jésuites expulsés, ils ne voulurent aucun privilège et ils attendirent. Cela dura encore quatre longs mois, mais, ce ne furent pas des jours de paix, car, à chaque instant, il y avait quelque nouvelle alerte, la secte semblait se délecter à tenir le plus longtemps possible le couteau sur le cou des Victimes, disait le Père, avant de les immoler ; c'était pour elles un renouvellement continuel d'expiation. Les gens du monde, qui avaient si vite oublié, n'ont jamais su ce que ces vierges du bon Dieu ont souffert de tourments, pendant cette honteuse année 1 88 1 . Le Petit Marseillais, journal officieux, écrivait le 14 octobre cet article énigmatique : « On a dit que le gouvernement avait l'intention d'appliquer la seconde partie des décrets du 29 mars aux congrégations non inscrites au Bref. Le bref est un registre qui contient la nomenclature des Ordres religieux ou des congrégations qui sont approuvées par le Saint-Siège et qui jouissent de certains privilèges

spirituels A Marseille, il y a deux congrégations

d'hommes qui ne sont pas inscrites au Bref : les Victimes du Sacré-Cœur, traverse des Victimes, à la Belle-de-Mai ; supérieur: le P. Jean ; et les religieux de Saint-Pierre-ès-Liens, rue de Provence, 1 ; supérieur : le P. Arnaud. Les congrégations de femmes non inscrites au bref sont plus de cent en France.» Cet article n'avait pas le sens commun. Les Victimes ne formaient pas une congrégation d'hommes, puisqu'il n'y avait que le seul P. Jean, indispersable, comme il le disait en plaisantant, et les religieux

— 4n — de Saint-Pierre étaient parfaitement approuvés à Rome et justement ne furent pas dispersés. Evidemment, le Petit Marseillais avait voulu tromper l'opinion en la détournant du vrai but. Les craintes n'en redoublèrent pas moins chez les pauvres Victimes qui respiraient à peine depuis le mois de mars.

V. — Ce fut alors que, par le conseil des supérieurs, le P. Jean prit une mesure qui fut une des plus douloureuses de sa vie. On se rappelle avec quelle ardeur il avait désiré l'habit monastique, et au prix de quelles peines il avait obtenu de le porter. Jamais il ne l'avait quitté, ni le jour, ni la nuit , depuis trente ans , couchant toujours tout habillé sur sa mince paillasse. C'était devenu pour lui une nécessité physique. Ce costume, semblable à celui des Capucins, était identique à celui des sœurs, avec un grand cœur rouge sur la robe et sur le scapulaire. Craignant que cette forme religieuse ne compromît son cher monastère, il s'en dépouilla, au moins le jour, et revêtit une soutane noire. Nous l'avouons franchement, nous ne pûmes nous empêcher de sourire la première fois que nous le vîmes dans cet accoutrement. Cette soutane n'était pas une soutane, mais une espèce de grande robe noire, avec de très-larges manches, tout cela avec une ampleur qui lui permettait de porter, parfois, son ancien costume par dessous. S'il avait cru se déguiser, il s'était^bien trompé, il avait l'air religieux plus que jamais ; sa belle barbe n'en paraissait que plus blanche. Il était le premier à plaisanter sur sa nouvelle tournure, cachant, sous ce dehors de gaîté, la grande douleur qu'il ressentait. Du reste, il ne la porta pas longtemps, et il eut

le bonheur de mourir avec son saint habit tant aimé.

VI. — Enfin, arriva le jour fatal pour les ordres d'hommes. Le samedi 29 octobre 1881, le couvent des Capucins fut cerné le premier. Il y avait dix jours déjà que cinq cents catholiques veillaient nuit et jour dans le monastère. Il y en avait de toutes les conditions sociales, surtout beaucoup de jeunes gens. Les journaux de l'époque ont raconté avec le plus grand détail, ces scènes magnifiques, dignes des plus beaux temps de l'Église. Le bris de porte commença à six heures du matin, et, quoiqu'il y eût un immense développement de police et de gendarmerie, il fallut jusqu'à une heure et demie de l'aprèsmidi, pour expulser douze pauvres religieux qu'une foule innombrable acclamait au dehors jusqu'à une très-grande distance. L'expulsion des Dominicains, des Bénédictins, des Oblats, des Pères du Saint- Sacrement, continua l'après-midi du même jour et les jours suivants. Ce fut une désolation et une véritable indignation parmi les catholiques, même les moins fervents. La police, assez modérée de forme, à la première expulsion des Capucins, devint féroce aux autres crochetages ; la résistance l'avait exaspérée, et plusieurs des plus ardents, parmi les défenseurs des Pères, le payèrent d'une .glorieuse prison.

Les bornes de ce livre ne nous permettent de rappeler ces souvenirs que sommairement. Le P. Jean, tenu au courant d'heure en heure par ses amis, transmettait ces nouvelles à ses sœurs implorant la divine miséricorde pour de si grands crimes, inouïs chez un peuple qui se dit civilisé ! Il nous faudrait copier tout son journal pour dire sa dou-

- 4i3 leur : « Le jeudi, 1 1 novembre, le Ministère, faisant une déclaration aux Chambres , leur annonçait avoir dispersé deux cent soixante-une communautés d'hommes. Il déclarait ne pas avoir la pensée d'appliquer les décrets aux femmes, mais qu'il réglerait leur position par d'autres procédés, et qu'ainsi la Chambre pourrait s'en rapporter à lui. C'est peu rassurant, cette soi-disant parole de paix n'est qu'une menace. C'est l'heure de la prière, et celle où il faut fortifier son âme en Notre-Seigneur. »

VIL — Les terreurs du P. Jean n'avaient rien d'exagéré : les religieux , chassés de leurs propriétés, s'étaient adressés à la justice de leur pays ; mais un arrêt de conflit les avait renvoyés par devers le Conseil de l'État, présidé par celui-là même qui avait contre-signe les décrets.- Dès ce moment, il n'y avait plus de justice en France, mais les couvents de femmes étaient sauvés pour quelques années. L'émotion, produite par toutes ces violences, avait donné à réfléchir au gouvernement, d'éclatantes protestations s'étaient fait entendre dans les Chambres ; plusieurs des crocheteurs avaient avoué en pleine tribune qu'on était allé trop loin ; selon l'usage, une réaction de pitié se produisait pour ces innocentes victimes des sociétés secrètes ; mais, mieux que cela, le parti triomphant se divisait après sa victoire, et les catholiques respiraient un peu, pendant qu'opportunistes et radicaux se dévoraient pour avoir les portefeuilles, et presque tous les religieux rentrèrent peu à peu dans leurs monastères, leurs églises seules restèrent sous les scellés. Mais tout cela n'arriva que successivement : les procédés, annoncés par Ferry, consistaient à

ruiner les communautés par des impôts exceptionnels ; c'était un moyen infaillible, car, si elles n'ont plus de revenus, les immeubles, que possèdent les couvents de femmes pour leur logement , ont en général une grande valeur locative et foncière. Les alarmes du P. Jean furent donc immenses; ses filles n'avaient que de [très-maigres ressources, à peine suffisantes pour payer les impôts et l'entretien de l'immeuble, leur travail seul les faisait subsister: comment supporter ces nouvelles charges et surtout ces droits énormes de succession, s'élevant, désormais à ii fr. 25 %, tandis que jusque-là ce n'était qu'un droit d'accroissement de 5 %? Et puis , quelles précautions prendre pour assurer la transmission du couvent, compromise par toutes ces nouvelles lois? Jusqu'à sa mort, son journal ne s'occupe plus que de ces questions : il consulte de tous côtés, ne peut obtenir aucune réponse satisfaisante. C'est qu'en effet il n'y en avait pas. En temps de révolution, il faut lutter pied à pied et puis se fier à la Providence qui sait conserver les maisons qui lui sont utiles.

Quelques communautés vendirent leurs immeubles par des ventes fictives, expédient bien dangereux et qui coûte des droits écrasants de mutation ; d'autres firent des emprunts considérables, ce qui les exposait à des expropriations, le jour où elles ne pourraient plus payer leurs intérêts ; et puis, que faire des fonds empruntés? Comment les utiliser d'une manière sûre avec le peu de durée des choses présentes ? Aussi le Père, tout bien considéré, ne s'arrêta-t-il à aucun de ces moyens que chacun lui prônait. Il s'efforça de rendre ses religieuses plus ferventes, si nous osions nous servir de cette expression, plus indispensables

- 4i5 au bon Dieu, et il se laissa aller à la confiance. C'était le seul moyen pratique, le seul qui ait réussi à toutes les communautés qui ont su l'employer, la seule richesse, le seul trésor sur lequel le gouvernement ne put mettre la main. Mais, qui peut dire ce qu'il souffrit ? L'âge et les infirmités avaient détendu ses forces, l'énergie diminuait, il la retrouvait dans les moments de danger, le silence de la solitude le remettait en face de ses anxiétés, et jamais nous ne l'avions vu dans un pareil état de souffrance morale, il semblait en oublier ses douleurs physiques qui s'aggravaient pourtant tous les jours. En revanche, sa sainteté augmentait d'une manière visible. Que nous voudrions transcrire les belles instructions qu'il faisait à ses sœurs : jamais il n'avait été si tendre, si onctueux. En le voyant se traîner à la grille, appuyé sur son long bâton, on eût cru qu'il ne pourrait plus dire un mot : pas du tout, sa voix avait conservé toute sa fraîcheur, son cœur tout son amour du bon Dieu et son esprit toutes ses saillies qui relevaient l'attention, consolant les sœurs en les faisant sourire lorsque les larmes se fussent si facilement échappées de leurs yeux.

VIII. — Nous suivons à cette époque le progrès rapide de ses infirmités, il devient évident que la mort approche à grands pas. L'année précédente, il avait dû implorer le secours de prêtres dévoués pour faire les fonctions sacrées de sa chapelle. Un jour qu'il assistait à la bénédiction du Très-Saint Sacrement, debout, appuyé sur le haut dossier d'un fauteuil, il voulut se mettre à genoux au moment de la bénédiction, mais ne put plus se relever. Depuis vingt ans qu'il passait ses nuits agenouillé au

bord d'un fauteuil, ses genoux en avaient contracté une faiblesse, surtout le genou gauche, désormais incurable. Très-grand de taille, ayant fort grossi par la vie sédentaire , ses jambes ne pouvaient plus le supporter. Le médecin assura que ce n'était rien, de se frictionner avec un baume, ce n'était que l'effet de ses longues nuits à genoux, mais il avait irrévocablement perdu l'usage libre de ses jambes. Il fallait aviser au moyen de lui faire dire la sainte Messe sans trop de fatigue. Une fois appuyé contre l'autel, il n'avait plus besoin de personne, mais, pour monter et surtout pour descendre les trois marches, il se serait certainement tué. Pascalis, le vieux concierge qui lui servait la messe, lui prêtait donc l'appui de son épaule et rien n'était touchant comme de voir ces deux vieillards se soutenant l'un l'autre, surtout au moment où le Père devait donner la sainte communion. Mais Pascalis mourut le premier, et le servant, son successeur, était trop jeune et trop faible pour soutenir le Père. Alors la bonne Elisabeth mettait le haut fauteuil devant lui, il s'y appuyait pour monter et descendre. Malgré ce secours, souvent le genou refusait son service, alors il ne pouvait offrir le saint-sacrifice, ce qui était pour lui la plus pénible des privations ; ou bien il disait la Messe plus tard, et alors le jeûne le faisait cruellement souffrir en augmentant sa faiblesse. Nous avons déjà dit, qu'à cette époque, il mettait plus d'une heure pour célébrer sa messe, une heure et demie, devrions-nous dire avec l'action de s'habiller et de se déshabiller à la sacristie, s'arrêtant à chaque moment pour souffler et reprendre haleine. C'est à ce moment que dés prêtres arrivaient parfois pour se confesser, ignorant qu'il fut ainsi en retard

— 4^7 pour l'heure de sa Messe. Il n'y a rien de tyrannique comme les pénitents, surtout venant de si loin et pressés de s'en retourner. Le bon Père les recevait avec la plus grande charité, sans un mot.de plainte, sans le moindre signe d'une impatience bien naturelle, car il n'en pouvait plus à ces moments et avait un urgent besoin de prendre, souvent il ne pouvait ainsi déjeûner qu'à onze heures.

Un autre ministère bien pénible pour lui était la confession des malades dans le couvent. La Mère Prieure, l'angélique Marie des Anges, était souvent alitée par la maladie qui devait l'emporter peu de mois après le Père ; l'infirmerie était au premier étage, grosse affaire pour ses genoux. Il pouvait encore monter avec l'aide de son bâton, s'arrêtant à toutes les marches, s'appuyant contre les murs ; mais, il ne pouvait descendre, il se serait précipité en avant. Il descendait donc à reculons, lentement, ce qui lui faisait éviter les chûtes qu'on redoutait tant pour lui.

C'est à cette époque que , sans le prévenir , M. l'abbé Arlhac, un de ses plus fidèles amis, lui fit apporter deux fauteuils et deux canapés en simple paille jaune, de forme très-antique. Un canapé était pour sa cuisine et l'autre pour sa chambre. Le Père en fit enlever les dossiers, afin qu'ils fussent plus conformes à la pauvreté et, du reste, nous ne l'avons jamais vu s'en servir. Un fauteuil devint son siège habituel à sa cuisine, il pouvait ainsi s'appuyer, car jusque-là il n'avait eu qu'une chaise ; l'autre fut mis dans le sanctuaire , ainsi que nous venons de le dire, et dans sa chambre lorsqu'il veillait la nuit.

IX. — Sous prétexte de conserver le souvenir du saint habit qu'il ne croyait plus reprendre, avant de revêtir sa houppelande noire, il consentit, après de longues instances, à se faire photographier ; c'est le meilleur portrait que nous ayons de lui, c'est celui qui est en tête de cet ouvrage et qui reproduit ses traits, un an avant sa mort, lorsque la maladie l'avait déjà cruellement touché.

Nous n'oublierons pas la sonnette, car tout manquait dans ce logis, même les choses les plus indispensables à la vie. Le pauvre Père s'épuisait parfois à appeler son Elisabeth, qui ne l'entendait pas. Le bon M. Arlhac lui apporta une petite sonnette, qui fut reçue avec reconnaissance. Mais, comme, malgré sa simplicité, elle était toute neuve, toute reluisante et semblait dorée, le fidèle pauvre de Jésus-Christ, même dans les plus petites choses, lui fit une enveloppe de papier, qui ne tarda pas à se déchirer par l'usage. Alors les sœurs furent chargées de lui faire une robe de couleur noire , et c'est dans cet état qu'elle a été conservée, prêchant toujours la pauvreté, car il avait demandé de la lui habiller en mendiante.

Sa jambe continuait à lui jouer de mauvais tours. Allant confesser les Oblates des orphelins, il voulut profiter de leur voiture pour se confesser luimême à M. Chauvier, à la rue du Coq. Écoutons-le raconter son aventure, elle nous montrera à quel état de faiblesse il était arrivé. « J'avais pu descendre assez bien les escaliers de notre perron, je n'ai rien éprouvé dans la voiture. Mais, voulant descendre sur le trottoir devant la porte de M. Chauvier, je pose le pied droit sur le marche-pied du coupé, le genou gauche fléchit et je me sens couler dans le

vide. Le cocher me tient un peu, je puis me rejeter en arrière et je ne tombe pas. J'ai couru le risque d'une terrible chute. Paul, qui n'est pas fort, n'eut pu me retenir. Je veux encore essayer de descendre, impossible ; M. Chauvier a la bonté de venir me confesser dans la voiture. Je renonce à aller aux Orphelins et retourne au logis. » De plusieurs jours, il ne put célébrer la sainte Messe.

Cependant, les menaces d'expulsion se renouvelaient de temps en temps, comme pour empêcher ce pauvre Père de mourir tranquille. Le 23 novembre, le Petit Marseillais annonçait qu'il y avait encore deux communautés d'hommes à crocheter : Les religieux Victimes et ceux de Saint-Jean de Dieu. La Gazette du Midi releva cet article : « Le Petit Marseillais se trompe dans ses dénonciations. Il y en a encore quatre : les Frères de Saint-Jean de Dieu à Saint-Barthélémy et les Pères qui dirigent l'Œuvre de la Jeunesse ouvrière. La république osera-t-elle toucher à ces œuvres si importantes ? Nous pensons que M. le Préfet a pris des mesures pour recevoir les 500 vieillards de Saint-Jean de Dieu dans son palais. On nous parle d'une autre communauté, composée d'un seul prêtre, vieillard et infirme, servi par sa vieille bonne. Nous engageons la police à réunir un millier d'agents, de gendarmes et de soldats pour expulser ce pauvre religieux. Nous la prévenons qu'on peut le diviser en plusieurs morceaux, mais le dissoudre, jamais. » Ce n'était pas la division qui effrayait le P. Jean, mais il tremblait en yoyant l'attention constamment arrêtée sur son couvent.

Son âme se sanctifiait grandement au milieu de ces épreuves qui le rejetaient plus que jamais dans

le Cœur de Notre-Seigneur. Il est impossible, en lisant les écrits de 1881, de ne pas remarquer l'évidence de ses progrès dans toutes les vertus, mais surtout dans la sainte humilité et l'amour de Notre- Seigneur. « Ah! mon Dieu, s'écriait-il, je suis un grand misérable et je suis la cause de beaucoup de maux qui arrivent. Si j'étais plus saint, je rendrais mes filles plus saintes et elles expieraient mieux les péchés du monde. Oui, c'est moi qui suis le plus grand coupable. Mes bonnes filles, mettons-nous y tout de bon, je vous promets de le faire de mon côté, faites-le du vôtre. Oui, aimons bien Notre- Seigneur, aimons-le de tout notre cœur. Je suis vieux maintenant, plus bon à rien, cependant je ne désire pas mourir, je souhaite de vivre si je puis encore vous faire un peu de bien. Mais, je vous en supplie , donnez-moi cette consolation avant ma mort , aimez bien Notre-Seigneur. » C'était le Vendredi-Saint 1881, et, en disant cela, le Père se mit à pleurer, de telle manière que, les sanglots étouffant sa voix, il ne put plus continuer. L'émotion gagna tous les cœurs, des soupirs sortaient de toutes les poitrines, des larmes de tous les yeux. Le Père ne pouvant plus reprendre son discours ne put que dire : Debout, mes sœurs, et chantez le Stabat Mater. Rarement un prédicateur avait produit un tel effet, mais rarement aussi un prédicateur avait ressenti si profondément ce qu'il prêchait.

Une autre fois, leur parlant de la persécution religieuse, il leur disait : « Travaillez sérieusement à votre sainteté. Le même esprit qui fait expulser les religieux, enlever les croix des écoles, retirer les aumôniers des hôpitaux et des régiments, qui fait défendre de parler de Dieu aux enfants, fait aussi

tous ses efforts pour empêcher que les âmes religieuses travaillent à devenir saintes. Soyez trèspersuadées que le démon ne vous perd pas de vue : laissons-les dire leur bréviaire, dit-il, laissons-leur faire leurs momeries, qu'elles continuent à porter leur habit gris, mais, faisons en sorte qu'elles soient comme les autres dans leur conduite, peu patientes, peu charitables, peu supportables, et leurs prières alors ne me seront pas d'un grand préjudice, car, comment Dieu les écouterait-elles, partant de cœurs si en désaccord avec leur vocation ? » En face du danger, il avait trouvé le seul moyen de sauver son couvent : le faire bien saint, et ce moyen était infaillible.

Que nous regrettons de ne pouvoir multiplier ces citations, donner le beau commentaire qu'il fit à la grille du chœur sur quelques chapitres de Y Introduction à la vie dévote, et celui sur les Huit Béatitudes. Nous l'avons dit, le P. Jean manquait un peu de cette action, complément des grands orateurs. Il était un peu froid, parfois un peu monotone, mais, à la fin de sa vie, sa foi ardente, son amour de Notre-Seigneur faisaient oublier ces imperfections. Il avait plus que jamais le don de convaincre et de toucher, parce qu'il prêchait avec son cœur. Espérons que quelque jour on publiera ses volumineux écrits, ils seraient la source de grandes édifications pour les âmes religieuses.

Le P. Jean termina cette honteuse année de 1881 dans tous les genres de douleurs, infirmités du corps toujours plus graves, terreurs du présent, incertitudes de l'avenir, vue des inconcevables outrages faits par les hommes à la Majesté divine. C'était son plus vif chagrin qui le desséchait. Il était évident pour tous que sa fin approchait. Il eut à cette

époque un flux de sang qui l'affaiblit beaucoup et donna de vives inquiétudes. Pendant quelque temps, son estomac ne put plus retenir aucun aliment, la lampe de sa vie s'éteignait, laissant reparaître par moments un peu de sa clarté, mais cela durait peu. C'est à ce moment qu'un chanoine de Blois attaqua violemment sa petite brochure sur la direction des religieuses. Il eût été heureux qu'on lui signalât ses erreurs, s'il s'était trompé, et nous avons dit combien il était dans le vrai; mais, l'attaquer dans sa foi, lui, si soumis et si dévoué à la sainte Eglise romaine, refuser d'insérer sa justification, mourir peut-être avec cette tâche de révolte, alors que tant d'évêques et d'illustres personnages l'avaient approuvé, ce fut pour lui un coup bien sensible. Ce pauvre Père qui n'avait jamais imprimé que ce livre, n'était pas cuirassé contre les déloyautés de ces critiques qui atteignent trop souvent les meilleurs ouvrages. Les contradicteurs passent, et le livre demeure, quand il est bon. Il ne vécut pas assez pour en faire l'expérience consolante.

« L'année 1881 finit, écrit-il dans son journal, elle a été cruelle pour l'Eglise et pour les âmes, annonçant 1882 encore plus terrible. Finissons cependant par ces mots sacrés : Jésus, Marie, Joseph. »

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