CHAPITRE XIII Les derniers jours, la mort, le triomphe
I. Sa patience et sa paix dans la maladie. — II. Alternatives de mieux et de plus mal. — III. Aggravation dans son état. — IV. Derniers sacrements. — V. La mort. — VI. Les obsèques.
'e P. Jean commence son journal ^f[¥ppar ces paroles prophétiques : « Que fesera cette année 1882 qui s'ouvre si tristement ? Qu'apportera-t-elle ? Nous la commençons, l'achèverons-nous? Vous seul le savez, ô mon Dieu, et, quoi qu'elle amène, qu'elle soit pour nous une année de grâces. » Elle le fut en effet, car, s'il ne pouvait plus se. livrer à toutes ses pénitences volontaires d'autrefois, il acceptait avec amour et avec joie les incessantes souffrances que Dieu lui envoyait. Rien ne peint mieux ses dispositions joyeuses et résignées, que ces paroles d'une spirituelle gaîté que nous trouvons de lui. « Quand on est malade, on a toujours trois maladies au lieu d'une : le mal dont on souffre, les médecins et les médecines. La santé est une grâce, la maladie aussi ; mais celle-ci a quelque chose de plus scabreux. Nous risquons d'y manquer de patience, de trop songer à nous, de nous inquiéter. Cependant, les infirmités bien prises, bien supportées, surtout lorsqu'elles durent toute la vie, valent plus que la tête coupée par la guillotine j seulement, il faut être très-délicat
pour suppléer par l'intérieur, ce à quoi la fatigue et la maladie font manquer à l'extérieur. On ne peut pas aller à la Messe, à l'office, ou à tout autre exercice, il faut tâcher d'y assister en esprit, d'y avoir son âme et son cœur. On est obligé de prendre une infusion chaque matin, eh bien! pour compenser, je pratiquerai un bon acte d'humilité, je prendrai bien toutes les contrariétés de la journée. Et puis, il faut supporter tous les ennuis de la maladie. Oui, merci, madame la fièvre, merci, madame la médecine, merci, monsieur le docteur, je vous obéirai bien, je ferai bon visage à tout ce que vous me donnerez. On a trouvé maintenant mille moyens d'adoucir les drogues. Ce qu'un pauvre malade ne pouvait avaler autrefois qu'à l'aide de deux ou trois personnes pour le tenir et une pour introduire la médecine, se prend aujourd'hui comme un verre d'eau. Il faut encore supporter la fatigue du médecin, les condoléances des infirmiers et des infirmières : Mais, mon Révérend Père, ne faites pas cela, vous allez vous fatiguer, prendre mal, et ceci, et cela. »
En effet, si le Père était admirable dans sa patience et son obéissance, c'était un grand mérite de sa part. Il avait des amis nombreux et dévoués, mais pas un qui ne se crût obligé, en conscience et tout le jour, de lui faire quelque réprimande, car tous appréhendaient sa perte prochaine et croyaient la retarder par toutes sortes de conseils, ce qui faisait bien rire le bon Père, qui savait parfaitement que la docte faculté ne peut rendre neufs les vieux meubles, c'était son expression. En effet, la vieillesse s'accusait toujours plus par un accroissement d'infirmités ; le séjour du lit lui était impossible, sa faiblesse ne lui permettait plus de se tenir sur
son séant, il passait ses nuits sur une espèce de dormeuse, à cause de ses étouffements» il avait besoin de s'appuyer, ce qui lui rendait h célébration de la Messe bien difficile et souvent impossible, c'était sa plus grande privation. Après u>6'longue interruption pendant le carême, il eut le bonheur de la reprendre le saint jour de Pâques. Sa gaîté restait la même au milieu de tant de souffrances. « Mes chères enfants, Allehùa ! je me trouve fort heureux, d'avoir pu, ce matin, dire la sainte Messe. J'aurais encore voulu vous prêcher, mais je vous dirai, en confiance, que je ne puis encore remuer le bout du doigt, sans qu'il me vienne de tous côtés des blâmes et des remontrances. Blâmes du dedans, blâmes du dehors, à me lever la respiration. Pas run prêtre, pas un laïque, pas un pénitent, pas une pénitente, qui ne m'apporte un très beau sermon. Si je faisais relier toutes ces recommandatioris éloquentes, j'en ferais de magnifiques volumes que je ne saurais où placer. J'ai jugé dès lors qu'ayant dit la Messe, je ne pouvais encore ajouter le sermon et tout reprendre le même jour ; j'obtiendrai ainsi un brevet de sagesse qui me permettra d'être plus hardi une autre fois. » Suivait une belle instruction sur l'esprit de la fête de Pâques.
Nous nous répéterions sans cesse, si nous voulions dire l'accroissement de vertu qui se montrait de plus en plus dans le vénéré Père. Ses soucis augmentaient avec sa maladie. Le 22 mars, les Bénédictins, rentrés dans leur abbaye de Solesmes, avec la tolérance évidente du gouvernement, étaient chassés avec plus de brutalité que la première fois. On n'y laissa pas un seul religieux pour veiller à la conservation du monastère, et une garnison de 'gendarmes
en garda toutes les avenues. Le même jour, les Trappistes des Dombes étaient réduits au nombre de dixneuf religieuxjeçhirrre insuffisant pour la culture de ces terres de juistilence, que leurs sueurs étaient parvenues à ass^. 0ir. En même temps, on présentait à la Chambre le projet Jules Roche pour la sécularisation des biens des couvents : « Les deux plus mauvaises semaines depuis cent ans. C'est plus qu'un point noir. Nous sommes sous la Providence sévère de Dieu : qui offrira réparation et attirera sa miséricorde ? » Cette accalmie de quelques mois n'était donc pas un désarmement des impies, mais seulement une trêve pour reprendre haleine et donner le temps à l'opinion de se faire aux dernières lois, avant d'en présenter de nouvelles. On procédait par tranches, comme disaient leurs journaux. Heureusement que s'il n'y a jamais tout le bien qu'on espère, il n'arrive jamais tout le mal qu'on craint , l'enfer n'ayant qu'une puissance limitée par la volonté de Dieu.
II. — Le 1 1 juin, il allait commencer pour la trentième fois la retraite des sœurs, une crise d'asthme l'obligea à la renvoyer d'un mois et même à manquer encore la sainte Messe. Il assistait alors debout au saint sacrifice célébré par un autre prêtre, appuyé sur le dos du fauteuil. C'est dans cette posture qu'on lui donnait la sainte Communion, ne pouvant plus se mettre à genoux. Le 23 juillet, il put prêcher pour la dernière fois la grande retraite, dire tous les jours la sainte Messe et recevoir le dernier jour la rénovation des vœux des religieuses. Il était relativement mieux. « J'ai soutenu cette retraite assez bien, écrit-il lui-même, c'est la Mère Prieure qui l'a
payé. » En effet, cette sainte et très-humble supérieure, la Mère Marie des Anges, était en proie à la maladie dont elle ne devait pas se relever. Retenue loin du Père par la plus sévère des clôtures, elle avait la douleur de ne plus le voir au moment où son âme et les incertitudes qui planaient sur sa communauté rendaient sa présence plus nécessaire, ce qui aggravait considérablement son mal. Au moment où la révolution hurlait ses menaces contre les religieuses, ces pauvres Victimes, vraies Victimes du Sacré-Cœur, se voyaient sur le point de perdre leur Père et leur Mère. Mais Dieu leur restait, elles ne seraient donc pas orphelines, la communauté avait été trop bien formée pour périr, et d'ailleurs leur Père et leur Mère ne la protègeraient-elle pas avec plus d'efficacité du haut du Ciel? L'avenir le prouva bien, mais en attendant il fallait qu'elles bussent jusqu'à la lie le calice d'amertume. Une des sœurs mourut au mois de juin ; le Père eut le chagrin de ne pouvoir l'administrer lui-même à cause de sa faiblesse, mais il assista à la cérémonie, debout, appuyé sur le dos d'un fauteuil, lui adressa les exhortations d'usage, et reçut le renouvellement de ses vœux. Les religieuses avaient un double tombeau dans leur campagne : un pour les Pères , où reposaient le P. Paul et le P. Joseph, un pour les sœurs. Tout cela était dûment autorisé, mais, en 1880, le Maire défendit ces inhumations et pour la deuxième fois le corps d'une sœur fut porté au cimetière Saint-Pierre, dans un tombeau exclusivement destiné aux Victimes. C'était chaque fois une nouvelle désolation pour ces pauvres religieuses, qui avaient espéré dormir leur dernier sommeil dans leur clôture et y attendre leur résurrection. «Je ne sais, lisons-nous, dans
le journal du Père, ce qu'ils peuvent gagner à faire ainsi monter vers le Ciel le cri de douleur des épouses de Jésus-Christ. Je vois partir cette pauvre dépouille, je lui donne ma dernière bénédiction, puis je vais adresser à mes pauvres filles les paroles de consolation que mon cœur m'inspire. »
Au mois de septembre, obligé de rentrer dans la clôture avec M. le chanoine Blancard, supérieur de la maison, et de monter jusqu'à la cellule de la Prieure malade, cette ascension lui fut si pénible que les sœurs en furent effrayées. Le voyant rarement, les progrès du mal étaient plus sensibles. « Nous vous tuons, mon Père, » dit la Mère Augustine, Sous-Prieure, en le reconduisant à la porte de clôture. «Oh! répondit-il, pour la consoler, je vais bien dîner, et tout cela se raccommodera. » En effet, plein de sollicitude pour leur chagrin, il leur fit dire de se tenir bien tranquilles, qu'il avait mangé une grosse soupe de choux qui lui avait fait grand bien. Aux soins que nous mettons à relater ces petits détails, le lecteur comprendra que nous approchons du terme.
Le P. Jean, depuis sa jeunesse, avait une hypertrophie du cœur, cause de son asthme ; la même maladie du cœur produisit une altération du sang : l'hydropisie se déclarait d'une manière évidente. Au mois de septembre, il souffrit davantage de ses jambes et des reins. De fréquentes somnolences le prenaient après ses repas ; par contre, il passait la plus grande partie des nuits assis et sans sommeil. « Je baisse, je remonte, écrivait-il, mais toujours avec une diminution restant par quelque part. » Hélas ! il se faisait illusion, comme tous les malades, il ne remontait plus, mais redescendait sans cesse. La mort de
M. Reynaud, curé de la Belle-de-Mai, arrivée presque subitement le 4 septembre , l'impressionna beaucoup. Il l'estimait grandement, parce que c'était un saint homme, plein de complaisance" pour sa communauté, toujours disposé à lui rendre service pendant ses maladies.
Le jour de l'installation de M. l'abbé Roque, son successeur, un terrible événement, qui aurait pu avoir les plus graves conséquences, lui porta un coup mortel. Dans un des terrains vagues, en face du couvent, il y avait un amas de corbeilles de sucre vides de la hauteur d'un cinquième étage, dit son journal. Elles prirent feu pendant la nuit du dimanche 22 octobre. La chaleur suffoquait aux endroits les plus éloignés du monastère, le mur de clôture en était calciné. Toutes les religieuses étaient sur pied, suivant des yeux la direction de l'incendie, le tocsin sonnait au couvent, à la paroisse et chez les Carmélites ; ce fut un moment affreux. Par bonheur, le vent poussa les flammes à l'opposé du couvent qui eût été incendié, si le levant eût soufflé à ce moment, et la population, appelée par le son du tocsin et aidée par les pompes de la raffinerie de sucre, se rendit maîtresse du feu vers les 7 heures du matin. Tout le mal fut pour le P. Jean ; en regardant le feu par une fenêtre ouverte, prêt à se porter où besoin serait pour sauver la sainte réserve et puis ses religieuses, il prit une impression d'air qui l'acheva. Il passa huit nuits de suite sans pouvoir dormir ; ce qui augmentait ses somnolences dans la journée. Il put cependant aller confesser les Oblates à son ordinaire, il aimait tant cette communauté que M. Vitagliano lui avait léguée en mourant, la seule qu'il eût conservée ; c'était pour la dernière fois.
Il dit encore la messe le jour de la Toussaint, le jour des morts et le 5 novembre. Ce jour-là, le docteur Eyriès, qui avait remplacé le docteur Lauzet, décédé, et qui soignait le Père avec un admirable dévouement, craignant que ce sommeil continu n'indiquât un commencement de congestion, lui fit prendre trois petits purgatifs qui le réveillèrent bien, mais lui laissèrent une plus grande faiblesse. Le jeudi 9, nouvelles somnolences, plus fortes que les premières, absence d'appétit, impossibilité de lui faire prendre aucune nourriture. Le médecin, appelé en toute hâte, essaya de le faire un peu marcher, soutenu par plusieurs personnes, sans pouvoir le réveiller, même en marchant. Il déclara qu'il n'y avait rien de grave, que c'était l'effet des trois jours de purge, et ordonna du bouillon, du chocolat, du malaga. Mais, ce qui sembla le remettre un peu, ce fut une fervente neuvaine que firent ses religieuses et tous ses amis à Notre-Dame de Consolation. Dès le premier jour, il se sentit un peu de vie, à la fin il était mieux, reprit l'appétit, dormit couché sur son lit, ce qu'il ne faisait plus depuis longtemps, et acheva les confessions des religieuses, interrompues depuis quinze jours. On renaissait à l'espérance, ce ne fut pas long, la force seule de sa ' constitution le faisait résister à la dissolution qui s'accentuait, malgré ces répits passagers.
Le 19, il assista à la Messe, toujours debout, et communia des mains de M. Serre, qui fut son bon ange pendant toute sa maladie. Le soir, après la bénédiction, il fut à son confessionnal entendre la Sous-Prieure et une autre sœur, et leur parla avec une lucidité, une précision qui semblaient annoncer que c'était la dernière fois qu'il leur donnait ses
- 43i conseils. Les deux religieuses s'étant retirées et. le Père ne paraissant pas, la bonne Babé fut frapper à la porte. Elle trouva le Père endormi, son chapelet à la main; c'est à grand peine qu'elle le réveilla et le ramena à sa cuisine. Le jour de la Présentation de Notre-Dame, 21, au prix de grandes fatigues, il put dire la sainte Messe à neuf heures. Sa dernière messe fut donc célébrée dans ce beau jour de fête de sa bonne Mère, la très-sainte Vierge qu'il avait tant aimée.
Une grande douleur suivit cette consolation. Le lendemain 22, jour de Ste Cécile, le Père apprit la mort de M. le chanoine Chauvier, son confesseur depuis le décès de M. Plumier, 1864. C'était son ami intime, il l'avait en grande estime à cause de sa sainteté. Tout lui manquait donc à ce dernier moment. M. Chauvier aurait adouci les terreurs du moment de la mort; ses amis n'avaient pas une connaissance suffisante de son intérieur ; la Prieure luttait elle-même contre la maladie qui allait l'emporter dans quelques mois, les religieuses se désolaient derrière leur clôture de ne pouvoir lui donner aucun soin, les femmes âgées qui le soignaient succombaient de fatigue : il demeurait presque seul pendant la nuit à lutter contre toutes les angoisses, son délaissement- était complet.
Cette mort de M. Chauvier n'est pas marquée dans le journal du Père sur lequel nous ne trouvons plus rien à dater de ce jour. Mais nous avons un billet qu'il écrivit à la Prieure, la main mal assurée le rend presque illisible.
Voilà donc le P. Chauvier parti et terminé, au nombre des choses réglées et accomplies, sur lesquelles il n'y a rien à dire que par la soumission à la Volonté de Dieu et à la
prière. Quoiqu'il fut très simple et nullement caché, Dieu seul l'a connu. Il n'était voilé que par l'humilité et l'oubli de soi-même. Il a souffert plus qu'on ne pense. Je n'ai pas idée qu'on fasse sa vie ; elle serait très belle, mais, où trouver un historien et où trouver les matériaux ? Cette mort est pour moi un sensible sacrifice, de même pour la maison, beaucoup d'autres communautés et d'âmes, surtout des prêtres. Il est mort avec sa connaissance, administré, mais bien tard, selon l'usage. Prières et communions pour lui.
Le P. Jean se trompait, plusieurs des grandes douleurs de M. Chauvier étaient cpnnues, mais, ce sont de celles qu'un historien ne peut raconter que cent ans après, et sa vie a été écrite, mais trop tôt, ce qui a empêché de la publier. Il en a cependant paru un abrégé dans Y Apostolat des Enfants de Marie. On a raconté de lui plusieurs miracles, mais nous n'avons pas qualité pour les juger. A l'Eglise seule de le faire, si elle le croit à propos.
III. — Le 26 novembre, dimanche, il put encore avec de grands efforts entendre la Messe et y communier, puis monter chez la Mère Prieure à l'infirmerie. Cette petite course le fatigua beaucoup ; toutes les religieuses furent effrayées de son état de délabrement, les prières pour lui redoublèrent. Le lendemain, ce fut M. le docteur Eyriès qui fut épouvanté de la multiplicité des symptômes alarmants, assoupissement, constipation, dégoût, agitation, rhume, divagation. On ne savait comment le mettre: couché, il eût mieux reposé, mais alors il étouffait ; assis, il s'assoupissait et il fallait que deux personnes se relevassent pour lui tenir le front avec les deux mains pour l'empêcher de s'écraser le visage contre sa table ; l'étendre à demi sur le dos de son fauteuil soutenu par des coussins, il ne fallait pas y songer,
à cause de l'étouffement. Le samedi, on crut le perdre ; rien ne pouvait plus le réveiller ; ainsi, les jours se passaient dans des alternatives de mieux et déplus mal, parfois divaguant jusqu'au délire, parfois ayant toute sa raison. Celui qui écrit ces lignes le vit pendant plus d'une heure ; le Père lui raconta, dans le plus grand détail, les hallucinations qui le fatiguaient tant pendant son sommeil, sans qu'il fut possible de le faire arrêter au milieu de ces longs détails. Pourtant, lui voyant toute son intelligence, il lui d emanda de le confesser. Ce pauvre Père éprouva un scrupule. « Pensez-vous, lui dit-il, que je ne sois pas interdit dans l'état où je suis ? » Et, comme nous nous récriions : « Alors, mettez-vous à genoux, ajouta-t-il. » Ses avis furent plus pathétiques que jamais. « Que l'état où vous me voyez, nous dit-il, vous serve de leçon, voyez ce qu'on devient. » Puis il leva la main pour nous absoudre, pendant que nous nous inclinions. Voyant qu'il n'ajoutait pas sa formule habituelle : Allez en paix, nous nous relevâmes, il s'était endormi, de sorte que nous ne sûmes jamais s'il avait prononcé les paroles sacramentelles. Ce fut, du reste, la dernière confession qu'il entendit.
Les religieuses et ses amis fort inquiets de l'état du Père voulaient une consultation. M. Eyriès en écrivit au saint docteuf Fabre. Mais le malade se prononça d'une manière si énergique qu'on dut y renoncer pour le moment. « Vos bonnes visites me suffisent, dit-il à son médecin, j'ai confiance en vous, je sais bien ce que c'est qu'une consultation. Vous viendrez tous les deux, vous causerez un peu ensemble, et je n'en saurai pas plus que je n'en sais. » Cependant, voyant le mal empirer, M. de Verclos
décida, peu de jours après, c'est-à-dire le 4 décembre, à inviter le docteur Fabre, sans en prévenir le malade. Ce saint et savant médecin trouva une congestion des bronches, aggravée par l'asthme dont il souffrait depuis si longtemps, et une lésion au cœur, dont les proportions étaient anormales par sa grosseur. Les deux médecins ne donnèrent aucun espoir, sinon que le malade, sauf accident imprévu, pouvait encore un peu durer. On s'occupa donc de lui administrer les derniers sacrements, ce ne fut pas une petite affaire. A Marseille, les statuts ordonnent de ne donner le Saint-Viatique qu'après l'Extrême- Onction. MM. Payan d'Augery et Blancard, vicaires-généraux, ne le trouvant pas assez mal pour recevoir l'Extrême-Onction et ne voulant pas le priver de la grâce de l'Eucharistie, décidèrent de lui faire donner le Viatique. La foi du P. Jean se réveilla avec énergie, on ne put le faire consentir à communier sans être à jeun. Il fut alors convenu qu'on lui ferait prendre quelque aliment avant minuit, et que M. Serres lui porterait le bon Dieu à 7 heures. Mais il eut tellement le délire pendant toute la nuit, qu'on ne le jugea plus capable de communier convenablement. Tous ces délais l'exposaient à mourir sans sacrements, ce qui est le suprême malheur, et le Père, qui ne soupçonnait pas toute la gravité de son état, n'aidait pas à prendre un parti, malgré ce qu'il avait écrit sur M. Chauvier si peu de jours auparavant.
IV. — A une heure de l'après-midi, le P. Jean se réveilla avec toute sa lucidité. M. Richaud, son confesseur, qu'on avait été chercher en toute hâte à la cathédrale, profita pour le confesser pendant qu'on
préparait tout pour la cérémonie. Elle eut lieu à quatre heures et fut bien touchante ; huit prêtres accompagnaient le Saint-Viatique, porté par M. Richaud, à qui revenait de droit cette suprême consolation. Le Père était assis, entouré de coussins devant son bureau; lui seul était serein, son visage était transformé, il était revêtu du surplis et de l'étole. Après les exhortations du prêtre, il prit lui-même la parole avec une force d'âme et un esprit de foi qui pénétrèrent tous les assistants. Il s'humilia d'une façon si touchante que son père spirituel dût l'interrompre. Tout le monde fondait en larmes, lui rayonnait, plus de traces de maladie, plus d'assoupissement, une beauté surnaturelle et divine se peignait sur ses traits. Mais, quand il fallut lui donner l'Extrême-Onction, on s'aperçut d'une nouvelle phase de son mal, inaperçue jusque-là. La bonne Elisabeth, agenouillée devant le bureau, tâchait de lui tirer ses bas qu'on avait cependant achetés très larges, à cause de l'enflure de ses jambes, mais sans pouvoir en venir à bout, tant ils étaient mouillés. A dater de ce moment, et sans qu'il y eût aucune plaie, ses jambes devinrent de vraies fontaines, qu'on ne put plus étancher, ni avec du linge, ni avec du coton, ni avec des peaux de mouton dont on les entoura successivement ; à ses maux, s'était donc jointe l'hydropisie. Malgré cela, un mieux sensible suivit la cérémonie, assez pour qu'il pût écrire un billet d'une lucidité parfaite, quoique d'une écriture très-mal assurée :
Hier matin, M. Payan ne songeait à rien, aujourd'hui me voilà avec le Saint-Viatique et l'Extrême-Onction reçus. Trop long à vous raconter ce soir. Le gros public le prend dans le sens usité. Enfin, je ne suis pas plus malade que ces jours-ci, Ce n'est pas néanmoins affaire de rien. Je
crains que vous ne soyez guère bien renseignée. Plus que jamais la paix en Notre-Seigneur.
L'adresse était ainsi conçue : « Pour notre bonne Mère ; ce soir je lui souhaite la paix, ainsi qu'à toutes mes chères enfants. L. P. J. » Le mieux se maintint toute la nuit et le lendemain ; plus d'assoupissement, plus de délire, grande tranquillité, bon appétit relatif.
Le 6, M§r Coullié, revenant de Rome, vint le visiter, il ne savait pas sa maladie, les lettres qui l'en prévenaient l'attendaient à Orléans, car les sœurs écrivaient tous les jours à Nosseigneurs de Dijon, de Luçon , de Montpellier , de Rennes , de Moulins. Cette visite combla le Père de consolations ; il aimait tendrement Monseigneur d'Orléans ; mais il lui dit avec ses illusions de malade : « On a cru que j'allais mourir, et, en prévision, on m'a administré deux mois d'avance. » Monseigneur le voyant si fatigué abrégea sa visite, mais il fut épancher sa douleur chez les sœurs, comprenant bien qu'il ne reverrait plus son saint ami sur la terre.
De leur côté, les évêques, amis du P. Jean, écrivaient des lettres pleines des regrets les plus touchants et les plus affectueux. Nous les avons toutes sous les yeux : celles en particulier de Msr de Cabrières et du vieil évêque de Dijon, alors âgé de 83 ans, arrachent des larmes. Nous regrettons de ne pouvoir les reproduire, ne voulant pas prolonger ce triste récit, mais nous citerons l'avant-dernière lettre écrite par le P. Jean à la Mère Prieure qui se mourait aussi, elle est datée du 6, alors qu'il paraissait mieux. L'agonie , qui approchait, le trouvait toujours semblable à lui-même, gai, spirituel, pensant plus aux autres qu'à lui,
Dieu seul. Ma chère Mère, je voudrais, ne pouvant mieux, vous dire, en toute liberté d'esprir et de parole, mille choses que vous seriez satisfaite d'entendre. Ne le pouvant encore, et le temps même m'en ayant manqué, je me borne à des notes télégraphiques et sans ordre. Ne soyez pas étonnée, si vous aviez la visite de Monseigneur de Marseille en personne. S'il venait simplement pour me voir, il faudrait le demander tout de même. C'est bien par hasard que j'ai été administré hier, personne n'y pensait avanthier. Je vous le raconterai. Il paraît que ce qui les a déterminés, c'est la très- mauvaise mine que j'avais; et sur ce que M. Fabre avait dit que je risquais une attaque. Ce n'est pas bien clair. Mais, quoi qu'il en soit, tout cela est de Dieu, et a été très-bien fait de Dieu, cela est égalemeut bien du côté des créatures. M. Eyriès s'est très-bien conduit; pas de lait, des pruneaux. Ce que j'ai en somme est une maladie de cœur, gênant la circulation du sang, causes diverses, gênant le cœur, hypertrophie, faiblesse, anémie. Je songe à la bibliothèque.
Depuis plusieurs années déjà, cette bibliothèque préoccupait beaucoup le P. Jean. Il avait réuni, avec amour, jusqu'à 7,000 volumes parfaitement choisis. Mais, se voyant désormais tout seul, vieux, infirme, sachant la pénurie de ses religieuses, prévoyant qu'on la disperserait à sa mort, il avait résolu de la vendre. En 1880, un prêtre de ses pénitents, témoin de sa préoccupation constante, lui offrit de la lui acheter aux conditions suivantes : le Père en fixerait le prix, qui lui serait payé tout de suite, et il continuerait à en jouir jusqu'à sa mort. Il accepta avec la plus grande reconnaissance, mais avant de dire le prix il voulut en faire le catalogue. Le P. Joseph, l'avait déjà fait en grande partie, mais le P. Jean très-lent dans ce qu'il faisait, d'ailleurs accablé par la maladie et croyant toujours vivre longtemps, ne put jamais le terminer, quoique ce
~ 438 fut sa préoccupation constante, même à ses derniers jours, comme le prouve le billet que nous venons de citer. A sa mort, ce prêtre, voyant de nombreux acheteurs se présenter, se retira prudemment, et ces livres, malheureusement dispersés, ne produisirent qu'une somme illusoire.
La soirée du 7 fut mauvaise. A neuf heures du matin, Msr Robert vint le voir, accompagné de son grand vicaire , M. Payan d'Augery , dont la conduite filiale fut au-dessus de tout éloge dans ces tristes circonstances. Monseigneur resta peu auprès du malade pour ne pas le fatiguer, mais, ayant réuni toute la communauté à l'infirmerie autour du lit de la Mère Prieure, il leur adressa les paroles les plus paternelles, qui furent comme une oraison funèbre anticipée : « Le Père est mieux aujourd'hui, dit-il, mais il est gravement malade, et il faut multiplier vos dévotions et vos sacrifices, pour que Dieu vous le laisse et nous le laisse à tous. C'est le trésor de notre diocèse par les conseils qu'il donne, par la sainteté de sa vie, par ses prières et ses saints exemples. Cependant, mes chères filles, si Notre- Seigneur devait vous réserver ce douloureux sacrifice, il ne faut point vous décourager, mais penser que la bonne Providence prendra soin de vous, puisqu'elle ne délaisse pas les oiseaux du Ciel. Puis, vous êtes les Victimes de Notre-Seigneur, vous êtes attachées à la croix avec lui ; il faut bien vous sanctifier et bien prier, car Dieu est beaucoup outragé, l'Eglise bien persécutée, et les âmes bien en danger. »
Une grande tentation vint encore purifier cette pauvre Victime et assombrir le peu de jours qui lui restaient à vivre. La maison, disait-il, ne pouvait plus
le supporter, il netait plus qu'un embarras, on allait le mettre ailleurs, à Saint-Jean de Dieu probablement, cette pensée désolait son cœur, il voulait mourir dans son pauvre couvent tant aimé. Rien ne put plus lui enlever cette idée, malgré les dénégations les plus énergiques, les protestations les plus affectueuses de dévouement. Dans ses somnolences, ses propos décousus ne parlaient que de cette expulsion, il y revenait à son réveil, cela navrait tout le monde, on en avait le cœur déchiré, mais lui en souffrait plus que tous les autres.
Le 8 décembre, beau jour de l'Immaculée-Conception, il reçut de nouveau la communion en viatique et écrivit encore un billet à la Prieure, se promettant d'aller bientôt la voir. Les deux femmes, qui le soignaient de jour et de nuit, succombaient à la tâche. On avait pris une sœur Trinitaire pour les soulager la nuit, on en prit une seconde pour le jour, mais cela ne suffisait pas pour remuer ce corps pesant qui ne se prêtait plus à aucun mouvement. A l'évêché, on se préoccupa de chercher un homme, et, par une heureuse chance, le P. Louis-Antoine, gardien des Capucins, put donner l'infirmier de son couvent, le Frère Cvprien. Dès lors, les soins furent parfaitement organisés. Lfe Frère faisait ce qu'un homme seul pouvait faire, les Trinitaires, habituées aux malades, l'assistaient de jour et de nuit, et Elisabeth, depuis tant d'années le bon ange du P.Jean, au courant de ses habitudes et des mille petits riens de sa maison, aidait à tout.
Qui aurait cru que Dieu réservait à cette âme si sainte une suprême humiliation ? Nous n'avons plus à faire l'éloge de son obéissance, de sa soumission, de son esprit de pénitence et de morti-
fication, de sa grande douceur avec tout le monde; son esprit s'affaiblissant par suite de ses souffrances, la partie inférieure de son être prenait par moments le dessus sur sa volonté. Mais il ne se rendait pas compte de ses actions, pas plus que de sa maladie. Il revenait toujours sur sa communion en viatique donnée sans motif. « Je ne sais ce qu'ont eu ces bons prêtres de m'administrer. » Cependant dans ces divagations il se prenait à douter. « Je commence à croire que je suis bien malade. » Il l'était en effet, car tout se détruisait en lui, le corps et l'intelligence, seulement le corps s'en allait sans interruption, sa raison par moments. C'est le 12 qu'arriva le Frère Cyprien, le Père était assoupi ; à son réveil il fut vivement impressionné de le voir. « Que faites-vous ici, vous?» Mais apprenant que le frère était là par ordre des supérieurs, il se calma tout de suite, sa vertu d'obéissance reprenait le dessus. Cette robe de Capucin qu'il avait vue pour la première fois, il y avait trente-cinq ans, parut le réjouir beaucoup, elle lui rappela peut-être la première cause de sa vocation, mais ce fut dans tous les cas une simple lueur qui traversa son esprit, il n'avait plus que deux jours à vivre, dont la plus grande partie se passa dans un délire tranquille, une sorte de divagation.
Parfois il se réveillait ; alors c'était encore le P. Jean, avec son intelligence claire, précise, pensant à tout, prévoyant tout, comme le prouve ce billet du 12 :
Ma très-bonne Mère, je vous envoie, sur réflexion prise aujourd'hui, quelques clefs de mes chambres, meubles, tiroirs. Les objets qui y sont renfermés appartiennent à la communauté. Vous devez donc les faire transporter chez
— 44i vous à l'instant. Le tout absolument à votre bon sens, je m'arrête, on m'assure que je vais mieux, je le crois, il ne faut rien gâter et une précaution ne fait de mal à personne.
Le 13, M. Blancard vint voir le malade, le Père lui parla, mais M. le Grand-Vicaire ne put comprendre ce qu'il disait, sinon qu'il semblait parler de sa communauté. M. l'abbé Serres, effrayé, lui appliqua l'indulgence in articula mortis.
Le Frère Cyprien fut ravi d'admiration, en voyant la pauvreté et le dénûment absolu qui régnait autour du pauvre Père. Même dans son couvent des Capucins, où la pauvreté est si stricte, il n'avait jamais rien vu de semblable. Aussi fut-il d'une admirable charité et ses soins intelligents eussent été bien inutiles s'ils ne fussent arrivés trop tard.
V, — Le 13, à 6 heures du matin, il perdit avec la connaissance l'usage de la parole et ne la reprit qu'à huit heures du soir. On en avait profité pour le coucher tout habillé sur son lit. En se réveillant, il ne put plus rester dans cette position qui lui était insupportable et voulut passer toute la nuit assis sur les planches de son lit, soutenu par des coussins et des couvertures. Le 14, M. Serres, devenu en fait l'aumônier du couvent , "le trouvant plus mal, lui donna une dernière absolution. Le mourant , en pleine connaissance , croisa les deux mains sur sa poitrine, les écarta ensuite, puis, les élevant vers le Ciel, demeura les yeux fixés en haut pendant quelques instants dans cette attitude de supplication, d'adoration et d'amour. Peut-être sa figure comme en extase exprimait-elle une vision surnaturelle qui apparaissait à ses regards. Puis elle reprit son atonie. Ce fut le dernier signe d'intelligence qu'il donna.
On put changer ses vêtements tout mouillés et le remettre au lit sans qu'il s'en doutât. Il ne devait plus en sortir que mort. Inutile de raconter la douleur des sœurs qui recevaient au tour de ses nouvelles presque toutes les minutes. Le jeudi soir 14, le Frère Cyprien vint leur dire ces paroles prophétique : « Mes sœurs, ne craignez rien jusqu'à minuit, c'est demain vendredi , jour consacré au Sacré- Cœur; le bon Père ne mourra pas avant que ce jour soit venu. » En effet, le vendredi 15 décembre, au jour de l'oetave de l' Immaculée-Conception, à une heure du matin, la belle âme du serviteur de Dieu fut célébrer ce beau jour dans le Ciel. Il avait 69 ans, 2 mois et.5 jours. Il était au couvent depuis le 1 1 mars 1850, c'est-à-dire depuis 32 ans et demie.
On conçoit la désolation de ses filles spirituelles et de tous ses amis, nous n'essayerons pas de la décrire, encore bien moins celle de la Révérende Mère, Marie des Anges, la fille chérie du vénérable Père, qui gisait inconsolable sur son lit de souffrances et devait bientôt suivre son Père dans le Ciel.
VI. — Le saint évêque de Marseille, M. Payan d'Augery, son grand-vicaire, et tous les amis du Père voulurent se charger de ses obsèques, même des lettres de faire part, envoyées par ordre du Prélat à toutes les paroisses du canton de la Belle-de- Mai, et à tous les prêtres de la ville. Dans la journée, le Frère Cyprien lui rendit les derniers devoirs, aidé de quelques amis. Quel fut leur étonnement, en voyant les empreintes qui couvraient ce saint corps, ainsi que nous l'avons raconté au chapitre huitième. Ce fut alors que le Frère en fit la description minu-
tieuse que nous reproduirions, si elle n'était trop longue. Après avoir modestement enveloppé son corps avec des linges, plusieurs personnes purent contempler ces stigmates volontaires;1 on le revêtit de son habit religieux ; et à sept heures du soir on le descendit dans l'église, les pieds appuyés et la face tournée vers la grille, où pendant tant d'an-, nées il avait enseigné ses religieuses. Toute la communauté était au Chœur, le Frère soulevant la main droite du Père lui fit faire un signe de croix sur les sœurs, comme s'il les eut encore bénies. Les sanglots éclatèrent à ce moment, rien ne pouvait plus calmer leur douleur.
Le corps resta à cette place pendant toute la nuit du vendredi, gardé par les deux sœurs Trinitaires et le bon Frère Cyprien, qui ne le quitta plus, les Victimes se succédant toute la nuit pour réciter l'Office des Morts. Samedi, avant la Messe conventuelle, on l'exposa au milieu de l'église où il resta jusqu'au lundi. Les prêtres ses amis se remplaçaient à l'autel pour célébrer les saints mystères pour le repos de son âme, pendant que la foule se pressait dans la chapelle, pour le voir encore une fois, lui faire toucher des médailles, des chapelets , baiser ses pieds, ses mains, plusieurs déposant leurs demandes dans son cercueil par de petits écrits, dans de petites boites. Son visage, si altéré pendant sa maladie, avait repris sa placidité, il semblait dormir, ses bienheureux pieds qui avaient évangélisé tant de pays, avaient perdu leur enflure, au noir de la gangrène avait succédé une blancheur semblable à celle de la cire. Beaucoup de personnes vinrent de Marseille pour le voir, leur nombre augmenta dans la journée du dimanche, à mesure qu'on apprenait sa mort:
chacun disait : Al Ions voir le saint. Quant au faubourg de la Belle-de-Mai, on peut dire qu'il y vint tout entier. Très-populaire de son vivant, connu de tous, il y eut alors comme une explosion universelle de vénération.
Le Père était mort le vendredi, à une heure du matin, avons-nous dit, le bas du corps entièrement enflé, les jambes gangrenées. On avait craint que la corruption ne le gagna trop tôt, et on attendait le moment favorable pour souder le cercueil de plomb où il était déposé dans une caisse de chêne. Soixante-cinq heures après sa mort, son corps n'avait ni altération, ni odeur, il continuait à recevoir les hommages de la dévotion parfois indiscrète des fidèles qui lui baisaient les pieds, les mains , la figure, qui se permettaient même de pieux larcins que le bon Frère avait bien de la peine à empêcher. On coupait sa barbe, ses vêtements, chacun voulait quelque chose. Ses amis, frappés de cette conservation insolite, en préviennent M. le vicaire-général Blancard, et tous ensemble conviennent d'appeler trois médecins pour la constater. Mais les médecins habitaient dans des quartiers éloignés, on n'avait pas prévu qu'ils n'arriveraient pas ensemble. Le premier qui vint crut qu'on l'appelait seulement pour constater le décès, et, faisant une forte brûlure à ses pieds, il déclara qu'il était bien mort et qu'on pouvait l'ensevelir sans crainte. Sur ce, les plombiers soudèrent le cercueil ; c'était fini quand les autres docteurs arrivèrent, il était cinq heures du soir. Nous avouerons que d'habiles médecins nous ont assuré que cette conservation, dans le cas d'hypertrophie, pendant un jour ou deux, n'était pas rare. Dans les maladies de cœur, le sang veineux ne peut plus rêve-
nir à cet organe, il s'altère sans dissolution, et l'eau qu'il contient en grande quantité, fait enfler la partie inférieure du corps et en même temps conserve plus longtemps les chairs. Quoi qu'il en soit de cette explication, ils conviennent que soixante-cinq heures est une durée anormale dont ils n'ont jamais vu d'exemple. Il ne nous appartient pas de trancher cette question, qui est du ressort des juges ecclésiastiques seulement. La Providence un jour peut-être en décidera.
Avant de sceller la caisse, on voulut prendre une nouvelle photographie du Père, mais le peuple qui se renouvelait sans cesse était si nombreux, qu'il fallut presque employer la violence pour l'écarter un moment, ce qui produisit un certain tumulte dans la chapelle.
Pendant ce temps, M. Payan d'Augery réunissait la communauté au parloir et consolait les pauvres sœurs par les paroles les plus paternelles. Nous lisons sur le journal de la maison : «M. Payan fut inspiré d'adoucir notre douleur en l'élevant jusqu'à ce degré surnaturel de la foi qui, sans ôter la peine, la tempère, l'ennoblit et lui laisse tout son mérite et tout son prix. Trop préoccupés dans ce moment pour écrire ses paroles, nous nous rappelons seulement que M. le Grand-Vicaire nous a montré d'une façon admirable, comment le bon Père, que le ciel venait de nous prendre, était la gloire de notre communauté, comment Dieu l'avait fixé parmi nous pour le faire nôtre, et l'influence qu'à son tour la communauté avait exercée sur ce Père. « C'est le P. Jean qui a fait la communauté, dit-il, c'est la communauté qui a fait le P. Jean. Il lui a donné toute sa sève, c'est-à-dire tout lui-même, avec ses
dons de nature et de grâce dont Dieu l'avait enrichi en vue de la vocation sainte et sublime à laquelle il voulait l'appeler. Il a été pour vous la forme de Dieu ; cette forme vient de disparaître, mais Dieu vous reste. »
Pendant toute la nuit du dimanche, les portes de la chapelle étant fermées, les deux sœurs Trinitaires et le Frère Cyprien le veillèrent dans l'église, et les Victimes veillèrent et prièrent toute la nuit dans leur chœur. Le lundi matin, 18 décembre, M. Serre, l'aumônier bénévole de la maison et M. le chanoine Richaud , dernier confesseur du Père , célébraient successivement la sainte Messe. A 9 heures, M. Blancard , prévôt du vénérable chapitre , vicairegénéral et supérieur de la communauté des Victimes, chanta la grand' Messe, en présence d'un clergé nombreux que le petit sanctuaire ne pouvait contenir et qui remplissait la sacristie, pendant que ses meilleurs amis avaient peine à entrer dans la chapelle. La foule refluait sur le perron et dans la cour. Après la messe , M. Payan d'Augery, prenant la parole, annonça que Monseigneur l'Evêque, voulant acquitter la dette du diocèse pour le bien que le P. Jean lui avait fait pendant plus de 30 ans, avait résolu de faire célébrer un service solennel à la cathédrale le 10 janvier suivant et qu'il y convoquait tout le clergé. Après -l'absoute, le corps fut enlevé et conduit à la paroisse de la Belle-de-Mai, pour recevoir les dernières prières et plus de quarante prêtres l'accompagnèrent au cimetière où on le mit dans le dépositoire , en attendant que la piété filiale de ses amis lui eût fait faire un sépulcre neuf. Vingt-huit jours après, le 15 janvier, se fit la translation. Ce tombeau simple, comme le demandait sa
pauvreté, mais fort convenable comme le voulait l'amour de ses amis, est au midi du cimetière, contre le mur du fond, carré 18, au huitième rang, numéro 48, où il est facile de le trouver au millieu des tombes. Après cinq ans nous l'avons trouvé couvert de fleurs fraîches et de couronnes sans cesse renouvelées par des mains et des cœurs reconnaissants.
Msr Robert voulut bien composer lui-même l'épi* taphe funéraire. Il est fâcheux qu'un renseignement inexact lui ait donné un titre nobiliaire qui ne lui appartenait pas et que n'a jamais eu sa famille. Mais, s'il n'a pas été Cornes d' Arbaiimoiit, nous avons la douce certitude qu'il est dans le ciel Cornes Jesn- Christi Dei nostrï. Une autre erreur lui donne 68 ans, mais un simple coup de ciseau la réparera facilement, il avait plus de 69 ans. 18 13- 1882.
heic in pace quiescit
r. p. joannes a sanctissimo corde
Ludovicus Maria Maulbon
comes d'arbaumont
Sacer. DlVION.
SORORUM VlCTIMARUM A S. S. CORDE