CHAPITRE XIV
Les Vertus du P. Jean,
I. Les imperfections du P. Jean. — II. Sa foi et sa relig'on. — III. Son amour de Dieu. — IV. Son amour du procha'n. — V. Son humilité.
— VI. Son obéissance. — VII. Son espérance et sa confiance en Dieu. — VIII. Sa simplicité. — IX. Sa pauvreté. — X. Sa propreté.
— XI. Son amabilité.
e P. Jean, nous l'avons dit, n'approuvait pas ces auteurs qui font de la vie des hommes pieux un panégyrique à outrance. Il aimait, au contraire, à voir leurs défauts, les efforts qu'ils avaient faits pour s'en corriger, leur réussite toujours incomplète par quelque endroit ; cela l'encourageait lui-même et, en confession, il ne manquait pas de faire remarquer à ses pénitents que tels saints avaient eu le même tiéfaut qu'eux-mêmes, ce qui ne les avait pas empêchés de se sanctifier et les avait même beaucoup aidés à le faire en les tenant en haleine par ces luttes constantes. Nous le vîmes un jour tout mécontent à la lecture d'une vie, d'ailleurs très-bien faite, mais trop bien faite, car le héros ainsi costumé n'était plus celui que nous avions connu dans son originalité.
Nous croyons donc entrer dans ses principes en disant tout d'abord les défauts qu'avait naturellement le P. Jean, on n'en admirera que mieux les opérations de la grâce dans cette âme d'élite. Il
aurait été naturellement fier et il devint un des hommes les plus humbles qu'on pût voir. Il était cassant, fort entêté dans ses idées en sa jeunesse, son père le lui reprochait souvent, sans réfléchir que ce défaut lui venait de lui-même par hérédité. Nous avons vu et nous verrons davantage quels efforts il fit pour se surmonter à force d'obéissance et d'humilité, ne conservant de son entêtement que la fermeté et la constance dans ses résolutions. Il aurait été impatient, ennemi des contradictions, et cependant, dans une fréquentation assidue de trente ans, nous n'avons jamais surpris en lui qu'un seul mouvement d'impatience, à propos d'une divergence dans une question de politique. Le P. Jean se fâcha : « Vous êtes bien français, nous dit-il, dès que vous avez un sauveur, vous vous empressez de le renverser. » Ce ne fut qu'un éclair, car, ayant fini la séance, et pendant qu'il nous accompagnait à la porte, il nous dit : « Oui, j'ai grand espoir, mais il peut se faire que vous ayez raison. » Son ton semblait ajouter : J'ai été trop vif, il ne s'agissait que d'une opinion, et son air était si triste que les larmes nous en vinrent aux yeux, et c'est nous qui fîmes des excuses pour avoir eu un autre avis que le sien.
La Mère Prieure fondatrice était une grande âme, énergique, de la plus haute vertu, pleine de vénération pour son saint directeur qu'elle regardait comme un oracle ; mais elle aussi avait son caractère et, quelquefois, ces deux têtes se heurtaient, chacun conservant sa manière de voir. Rien n'était édifiant comme la promptitude de leur retour réciproque, de leurs efforts pour se vaincre en humilité et en obéissance. C'est alors que le P. Jean s'imposait des actes incroyables d'humiliation, tout en maintenant
invariables les principes qu'il voulait faire prévaloir, ce qui lui donnait une immense autorité pour la conduite de sa maison.
Si nous ajoutons sa lenteur extrême dans tout ce qu'il faisait, lenteur qui lui était naturelle, mais que ses infirmités augmentèrent de jour en jour en le rendant toujours plus anémique, nous aurons épuisé la liste des défauts du vénérable Père, défauts bien petits en comparaison des dons immenses que Dieu lui avait prodigués.
II. — Sa foi et sa religion. Ce sont des vertus que nous recevons en germe au baptême et que la Confirmation fortifie dans notre âme. Mais ce germe doit être développé par une culture chrétienne qui manqua d'abord au P. Jean. Son père était l'enfant du xvme siècle, lui était l'enfant de la Restauration, deux époques où l'indifférence religieuse suffisait pour être un honnête homme. Hostile, le vénérable Père ne le fut jamais, mais il n'avait trouvé que des principes mal définis dans sa famille, et l'éducation maudite de l'université avait augmenté son indifférence. Sa mère, il est vrai, était sincèrement pieuse, mais n'avait aucune influence sur lui. A cette triste époque les femmes étaient encore bonnes, c'était bon genre, mais les hommes chrétiens étaient fort rares, surtout dans la Bourgogne et encore plus à Dijon, ville de parlementaires qui a tant gagné sous le long épiscopat de Msr Rivet. En un mot, le jeune d'Arbaumont était comme tous ceux de son rang, parfait honnête homme selon le monde, mais très-imparfait chrétien devant Dieu.
Miracle de la grâce ! Un jour, le P. Jean, après de longues hésitations, se décide à se confesser, et le
voilà qui se relève avec toute la foi de son baptême. Depuis ce moment, elle le conduisit dans tous les actes de sa vie, ne cessant de grandir pendant toutes les années qu'il passa sur la terre. C'est elle qui lui lit rompre avec le monde pour entrer au séminaire ; plus tard avec ses parents dont il était le fils unique, avec son évêque qui l'aimait tant et lui eût ouvert le chemin des dignités ecclésiastiques. La foi seule put le soutenir dans ses laborieuses missions, dépassant les forces ordinaires de la nature ; dans les austérités effrayantes, dont nous n'avons pu dévoiler qu'une faible partie ; dans cette vie si monotone et si circonscrite de son couvent, jusqu'à faire vœu de le servir jusqu'à la mort. C'est la foi qui lui fit supporter avec une héroïque patience ses longues et cruelles infirmités, le réduisant pendant vingt ans à une impuissance presque absolue.
Sa foi lui donna comme conséquence un grand esprit de religion ; tout ce qui tenait au culte de Dieu, à l'honneur de l'Eglise, lui inspirait une véritable passion. Il y joignait une piété que nous appellerions enfantine , tant ses manifestations étaient pleines d'abandon et de simplicité. Aucune pratique ne lui semblait petite, toutes nourrissaient sa dévotion.
Le P. Jean avait été gallican, comment le dissimulerions-nous, ses cahiers de théologie que nous avons entre les mains le prouvent surabondamment: c'était alors l'éducation de presque tous les séminaires. Son séjour auprès de son êvêque n'avait pu modifier beaucoup ses principes , car Msr Rivet demeura gallican jusqu'aux définitions du Concile du Vatican. Lui ne tarda pas si longtemps; dès son arrivée à Marseille, sa foi unie à sa grande intelli-
gence, lui firent comprendre l'inanité de cette doctrine nationale, grandement aidé, comme tant d'autres, par la lecture assidue de V Univers que nous lui prêtions et qui a tant contribué, c'est sa gloire, à remettre le clergé dans sa bonne voie, car c'est dans Y Univers qu'écrivaient les plus illustres évêques et les plus savants docteurs de cette époque de combats.
Cependant il n'aimait pas le journalisme : il disait en plaisantant que, s'il était l'Empereur, il ferait pendre tous les journalistes, y compris Veuillot qui se dévouerait pour donner le bon exemple. Mais il ajoutait sérieusement qu'avec la liberté de la presse, il était fort heureux qu'il y eût des écrivains d'une doctrine si pure et qu'il fallait les encourager de toutes ses forces, devançant ainsi de plusieurs années les sentiments, si souvent exprimés depuis par le grand Pie IX.
Son cœur de français palpitait de bonheur au récit des victoires de la campagne d'Italie, mais il en prévoyait toutes les désastreuses conséquences, et fort bonapartiste jusque-là, sa foi si éclairée le détacha dès lors complètement de cet homme que Dieu destinait à de si grands châtiments et qui devait faire des blessures si cruelles à l'Eglise de Dieu. Il cherchait sa seule consolation dans l'expiation , redoublant de prières et de pénitences.
Une de ses vertus chéries, c'était l'esprit d'adoration ; il la conseillait en toutes circonstances, la pratiquant lui-même à chaque instant, y revenant tout de suite quand quelque occupation extérieure l'en avait détourné un moment : « Mes chères filles, les Mages ont emporté Jésus dans leurs yeux et dans leur cœur, et par là même l'esprit d'adoration habituelle. Il faut qu'il en soit de même de nous. Tâchons de
ramener toujours notre pensée aux choses solides, à Dieu, à Jésus, à ses mystères. Pensons beaucoup à Dieu et tenons éveillés le sentiment, le souvenir et l'impression de sa divine présence. L'esprit de religion demande que l'on fasse souvent des actes extérieurs propres à l'entretenir , comme des actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, d'adoration, de louange, de réparation et d'amende honorable. Ces actes sont la vie de l'âme. »
Cet esprit de religion lui faisait sentir avec une exquise sensibilité les beautés de la divine liturgie. A sa première station de Moulins, une de ses plus grandes joies était d'assister aux offices de la cathédrale où l'évêque pontifiait avec une grande majesté dans cette belle liturgie romaine , alors si peu connue en France. C'était encore une des idées fausses de sa première éducation, que la délicatesse de son intelligence et plus encore de son cœur abandonnait à jamais. Il éprouva le même sentiment en voyant pontifier M§r de Mazenod aux belles cérémonies de l'ouverture et de la clôture du synode. Aussi avec quel soin ne forma-t-il pas ses sœurs aux beautés de la psalmodie. Un jour de Samedi-Saint, il chantait l'épître dans sa chapelle, pendant qu'un autre officiait, il s'arrêta, sa voix étouffée par Les larmes. On crut qu'il éprouvait une défaillance I c'était la joie de son cœur qui débordait en doux sanglots. Chaque fête variait ses sentiments: il était triste ou joyeux, selon que l'Eglise s'attristait ou se réjouissait. Il déplorait l'indifférence des chrétiens pour les belles cérémonies religieuses, si délaissées de nos jours. Il préparait ses filles à célébrer dans l'esprit liturgique chaque solennité. A Noël 1879, vers la fin de sa vie, pouvant à peine se traîner jus-
qu'à la grille du chœur, il disait à ses religieuses : « Malgré les tristesses des temps présents et l'intensité de la persécution , selon l'intention de notre sainte et bonne Mère l'Église, nous devons nous réjouir de la bonne nouvelle qu'elle nous apporte : Voilà que je vous annonce une grande joie, il vous est né aujourd'hui un Sauveur. Ce matin, ajoutat-il avec sa candide simplicité, j'avais un vieux bréviaire , tout usé , tout râpé , très raccommodé , qui me va d'ailleurs très-bien à cause de son grand format. En tête, il y a une gravure qui n'est pas belle, certes, sur un papier tout jauni et qui représente l'Enfant Jésus. La physionomie n'est pas jolie comme celle que l'on fait maintenant, mais elle est divine. Debout, près de lui, est un petit berger, le pauvre homme n'est pas beau non plus, il s'en faut, il est là avec un air rustique,- son bâton à la main, les yeux attachés sur le saint Enfant et il lui sourit; le petit Jésus le regarde avec des yeux pleins de grâce et lui sourit aussi. Que nous sommes, hélas! de laids personnages devant ce gracieux Enfant ! Pourtant, malgré ma misère, je voudrais bien être ce berger, voir l'Enfant Jésus, lui sourire et jouir de son sourire. Il me semblait qu'il me disait : Enlève telle pensée de ton esprit, détache-toi de toimême, unis-toi avec moi à ma croix. Il vous dit cela à vous-mêmes, mes chères filles, allons, courage, devenons toutes de petits Jésus. »
Chaque fête ramenait ainsi les effusions de son cœur, toujours appropriées au temps de l'année , l'Avent, la Noël, le Carême, Pâques, la Pentecôte, la Fête-Dieu et en général toutes les fêtes de la liturgie. Il y joignait la dévotion à un grand nombre de saints, à tous ses anniversaires joyeux, sa nais-
sance, son baptême, sa première communion, sa conversion, ses ordinations successives, son entrée au couvent ; à tous ses anniversaires douloureux, la mort de ses parents et de ses amis, de sorte que presque tous les jours de l'année lui rappelaient un souvenir et excitaient les sentiments les plus variés dans son âme si délicate. Un cœur si catholique devait avoir une large place pour la très-sainte Vierge. Il l'aimait comme sa mère et s'efforçait de la faire aimer autour de lui. Nous avons raconté ses nombreux pèlerinages à Notre-Dame de la Garde, il ne les laissa que lorsque ses infirmités lui rendirent cette ascension impossible. Nous avons le récit, écrit de sa main, d'un pèlerinage qu'il fit à la montagne de la Salette, au mois de juin 1857. Nous n'aurions qu'à le copier, pour montrer quels sentiments d'amour il avait pour Marie, mais comment reproduire ces quarante grandes pages, limité que nous sommes par la nécessité de ne pas trop allonger ce volume ? Déjà, fortement atteint par son asthme, il fit cette ascension à pied, et probablement pieds nus, selon son usage, à jeun, pour pouvoir célébrer la sainte Messe en arrivant, ce qu'il ne put faire qu'après-midi, se mêlant, obscur et ignoré, à la foule du peuple, faisant le chemin de la Croix, écoutant les prédications avec lui, remplissant son âme de dévotion à l'aspect des lieux où sa bonne Mère avait apparu. Ce n'est pas sa foi aimante qui eût soulevé le moindre doute sur cette apparition, et les miracles dont il fut témoin, s'ils l'attendrirent, ne pouvaient augmenter sa croyance si entière. Il revint, le 5 juillet, embaumé de dévotion et, toute sa vie, il garda le souvenir de ce précieux voyage, où il avait encore plus aimé Marie. Et comme sa dévotion était très-expansive , non
content de raconter de vive voix à ses sœurs tout son voyage, il voulut encore leur en laisser le souvenir écrit en quarante grandes pages , comme nous venons de le dire.
C'est pour exciter la dévotion de ses sœurs qu'il composa pour elle son Petit Mois de Marie des Victimes. Sa préface en conte l'origine : « Voici, mes chères filles, y dit-il, un petit mois de Marie, composé jadis pour vous et en rapport avec votre vocation. Il est daté de Dijon, mai 1848 ; j'étais déjà en relations avec votre maison, mais j'ignorais encore que la Providence m'y fixerait un jour. Ecrit à une époque d'agitations et de troubles (la Révolution de février), puis oublié pendant de longues années, il reparait en un temps où les danges sont plus grands encore et les bouleversements plus profonds (31 décembre 1870), où la nécessité de mettre tout en ordre dans la prévision d'événements possibles l'a fait sortir d'un amas de papier, où il dormait enseveli. Permettez-moi de vous l'offrir pour humble présent de nouvelle année, ou plutôt de vous le restituer, car il vous appartient. Puisse-t-il augmenter encore en vous la dévotion envers l'auguste et immaculée Vierge Marie et vous porter à imiter et à suivre, avec une ardeur nouvelle et une fidélité de plus en plus grande, celle qui a été la plus pure, la plus excellente et la plus généreuse Victime unie au sacrifice de son divin Fils. L'Église lui demande de nous établir dans la paix, fit nda nos in pace. Priez donc instamment cette Mère de Dieu et des hommes, cette Vierge des vierges , cette Rédemptrice du monde, d'obtenir, par son intercession toute-puissante, la paix dans chacune de nos âmes, la paix entre nous, la paix dans l'âme de tous les hommes,
la paix dans le monde, la paix dans notre chère et aujourd'hui , hélas! si infortunée patrie , la paix pour l'Eglise ; et pour donner force à nos prières, soyez plus fidèles que jamais à vous approprier les vertus de Marie, Victime par excellence du Sacré- Cœur de Jésus. »
III. — Son amour de Dieu n'était pas moins grand. D'une nature froide comme le sont en général les gens du Nord, très-positif comme un mathématicien de profession, pas du tout enthousiaste , toute sa vie il a gémi de la froideur de sa dévotion , s'en accusant dans les pages les plus touchantes, ce qui prouvait bien comme il aimait le bon Dieu, quoiqu'il n'éprouvât pas les sensibilités et les douceurs de cet amour, s'en plaignant dans des termes qui montraient le contraire, car les âmes amoureuses ne disent jamais : Assez. Cet amour lui donnait une grande délicatesse de conscience : la moindre faute, même de celles qui échappent presque involontairement à la pauvre nature humaine, lui semblait considérable et , tout de suite, quand il ne pouvait se confesser, il cherchait quelqu'un à qui il put s'en accuser et y joignait immédiatement une pénitence.
Inutile de prouver cet amour de Dieu par de nouveaux faits. Toutes les lignes de cette vie le proclament. Sa conversion , sa rupture avec le monde, sa rupture encore plus douloureuse avec sa famille et son évêque ; ses missions , ses austérités , sa vieillesse anticipée, ses cruelles infirmités, supportées avec tant de patience, tout prouve combien il aimait Dieu de tout son cœur, et avec quelle joie et quelle constance il s'était fait la Victime de son Cœur sacré.
IV. — Son amour du prochain. Ses prédications nous ont montré quel amour il avait pour les âmes, se regardant comme leur serviteur et leur esclave, ne leur refusant jamais ses soins, fût-il malade, fatigué et épuisé. Il a confessé jusqu'à ses derniers jours, quoi qu'il fût dans un état pitoyable. Nous ne croyons pas que, dans ses plus grandes presses de travail, ou dans ses plus grandes souffrances, il ait jamais refusé quelqu'un, alors qu'il eût les meilleures raisons pour le faire.
Une chose étonnait grandement ses pénitents et leur semblait inexplicable ; ses écrits laissés après sa mort, ont pu seuls l'expliquer. Lorsqu'un prêtre ou un laïc allaient le voir , il les gardait une heure en moyenne ; cela le fatiguait beaucoup, et fatiguait ses pénitents ; d'autres se morfondaient pendant ce temps à sa porte-. Des dames, venues en coupé de place, dépensaient des sommes considérables à l'attendre au confessionnal, pendant que la voiture stationnait à leurs frais. C'était sa révérence pour les autres , et surtout pour les prêtres , qui en était cause. Il attendait qu'ils partissent d'euxmêmes, sans jamais les congédier ; pendant que ceux-ci, par respect, n'osaient en prendre l'initiative. Dans une retraite, le soir, après son souper, il attendit jusqu'à onze heures que le supérieur donnât le signal du coucher, pendant que celui-ci attendait qu'il le fît lui-même, ce qui faillit ne plus finir.
En lisant le récit de son départ de Dijon, on serait tenté de l'accuser de dureté. Fils unique et tant aimé de parents âgés, infirmes, adoré de son vieil évêque, qui en avait fait l'ami de son cœur, braver ainsi leur douleur et leurs larmes, tout cela est bien fort pour ceux qui ne connaissent
pas les opérations surnaturelles de la grâce. Et cependant, jamais on ne vit un si bon fils. Nous avons sous les yeux l'énorme volume de sa correspondance avec ses parents, qu'on lui renvoya après leur mort. Quelle tendresse ! Quelle effusion de sentiments! On ne peut le lire sans être attendri jusqu'aux larmes. Que de prières, que de gémissements, que de pénitences surtout, pour ramener son vieux père aux pratiques religieuses! On ne peut concevoir comment ce bon vieillard, accablé de tous les genres d'adversités, a pu résister jusqu'au dernier moment, à de pareilles instances. Quelles que soient les bornes étroites que nous avons voulu donner à ce livre, on nous pardonnera de citer au moins une de ses lettres ; elle donnera une idée de toutes les autres.
Marseille, le 22 janvier 1863.
Mes chers Parents,
Je n'avais pas su jusqu'ici l'anniversaire de votre mariage. 11 revient pour la cinquantième fois et il me sera bien doux de le fêter pour la première. J'aurais bien voulu passer ce jour avec vous, mais ne le puis pour de graves raisons... Cet anniversaire suscite en moi bien des réflexions et des sentiments que vous devinez. J'ai été le fruit très-prompt et unique de votre union ; je vous suis, après Dieu, redevable de l'existence. Ce don serait peu de chose, s'il se bornait à cette misérable vie... mais, il est immense, puisque cette vie présente se changera pour moi en la vie éternelle.
En revenant sur toute ma vie, j'ai à vous demander pardon de beaucoup de peines que je vous ai causées, par le mauvais usage que j'ai fait de plusieurs de vos bienfaits, par la paresse avec laquelle, dans le cours de ma jeunesse, j'ai diminué le fruit de tout ce que vous avez fait pour mon éducation ; je vous demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites contre Dieu, qui ont été aussi des fautes contre vous, parce que j'eusse été meilleur fils, si j'avais été meil-
leur chrétien ; je vous demande pardon de toutes les désobéissances dont je me suis rendu coupable envers vous, de tous les manquements de respect, d'égards, de bonté, de toutes les indiscrétions, les dépenses inutiles ; ,de tous mes défauts de caractère, mes manques de suavité, de toutes les négligences que j'ai apportées, par un trop grand amour de moi, à vous adoucir les sacrifices que Dieu a pu vous demander à mon sujet. Beaucoup de ces choses ont été, il est vrai, couvertes par le temps, par votre bonté de cœur envers moi, et aussi peut-être par la constante amitié qui a régné entre nous. Mais c'est un contentement pour mon cœur de pouvoir vous exprimer plus vivement mon respect...
Etant , quoiqu'indigne , honoré du sacerdoce , je vous bénis, chers et excellents Parents, et je le fais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mais, à mon tour, comme fils, je me mets à vos genoux et vous demande votre bénédiction pour le temps et pour l'éternité. »
Mmed'Arbaumont répondit à cette touchante lettre que nous avons beaucoup abrégée :
Ta lettre, adressée à ton père et à moi, m'a bien émue, mon cher ami ; elle m'a fait pleurer, mais ce sont des larmes qui ne font pas de mal. Je l'ai donnée à lire à ton père, cït j'étais trop émue pour la lire à haute voix. Cher enfant, comme tu es bon ! comme ton cœur parle aussi ! Mais, mon bon Louis, tu ne nous as jamais donné de chagrins volontaires, et, quand je me compare à bien des mères, je vois que j'ai été bien partagée. Oh ! si tu avais besoin de pardon, comme mon cœur te l'accorde! Merci, mille fois merci, de ta bénédiction, je la reçois à genoux et elle me sera profitable. Tu n'as pas besoin que je te donne la mienne particulièrement, car je te la donne tous les jours du fond du cœur.
Toi, mon pauvre ami, tu as bien souffert. Dieu te donne la force de supporter tant de douleurs ! Soigne-toi, ménagetoi. Quand je pense que tu es seul pour te soigner! Je te vois quand tu es malade, sans personne auprès de toi, pas de soins de femme, car, dans la maladie, les femmes valent mieux que les hommes. Combien je souffre de notre séparation ! Quelle croix à porter !
Nous pourrions citer une multitude de lettres semblables qui montreraient quelle affection unissait le P. Jean à ses parents, malgré le cruel sacrifice qui avait éloigné leur corps, sans séparer leurs cœurs si aimants.
Cet amour s'étendait à tous les membres de sa famille nombreuse, qu'il a vu successivement mourir avant lui. Son grand'père, ses oncles, ses tantes, ses cousines, ses alliés, tous avaient part à sa vive affection comme aux jours de son enfance. Elle lui inspirait les lettres les plus tendres et les plus touchantes ; et, pour qu'il ne reste aucun doute sur la sincérité de ces lettres officielles de condoléance, son journal quotidien, écrit pour lui seul, a d'admirables effusions d'amour pour ceux qu'il a aimés et qu'il aime toujours au-delà de la tombe, faisant tous les anniversaires de leur mort , célébrant pour eux le saint-sacrifice de la Messe, faisant prier ses religieuses.
Une nature si bien équilibrée se complaisait dans la reconnaissance. Nous avons déjà dit quelle affection l'unissait au P. Tempier, son premier protecteur et son premier ami à Marseille. Ce bon vieillard voyait ses derniers jours accablés par tous les genres d'épreuves. L'ingratitude la plus cuisante achevait de le sanctifier, il était devenu comme un étranger dans cette ville où il avait fait tant de bien pendant trente-six ans. Il y revenait rarement et pour les affaires les plus urgentes de sa société, et alors il ne manquait pas de visiter ses rares amis. Le P. Jean avait toutes ses préférences, il le regardait comme son enfant, était fier de sa vocation, de sa sainteté, de ses succès dans les prédications, de la réussite de ses religieuses ; tout cela lui semblait son œuvre per-
sonnelle. Sa dernière visite fut, en 1867, au mois d'octobre. Ces deux saints, comme autrefois S. Paul et S. Antoine, ne pouvaient se rassasier de causer ensemble des temps passés et des temps' présents. «Agréable visite du P. Tempier, lisons-nous dans le journal du Père ; après de graves maladies, il a pris un air de résurrection. Frais comme la rose, sous sa couronne de cheveux blancs, ses yeux éveillés, sa fine physionomie, son cœur peint sur son visage épanoui par la charité, beau et saint vieillard, portant allègrement ses 80 ans. Après tant de travaux et d'épreuves , Dieu lui donne comme une auréole du Paradis. Sa congrégation l'honore dignement, et apprécie le bonheur de le conserver. »
Il n'aimait pas moins ses amis, ses anciens camarades de l'école polytechnique, il entretenait avec eux les meilleurs rapports, leur écrivant dans les circonstances solennelles, leur faisant du bien par ses conseils. Tous occupaient des situations élevées dans les armées de terre et de mer, dans les mines, le génie, les ponts-et-chaussées, l'artillerie. C'était un bonheur pour eux de venir le visiter, quand ils passaient à Marseille ; qui peut dire quel effet leur faisait cette bure, cette pauvreté de leur ancien camarade, appelé à être comme eux dans les plus hautes positions sociales et devenu pauvre de Jésus- Christ. Plusieurs, nous le voyons par leurs lettres, lui durent leur conversion à des sentiments plus chrétiens et une sainte mort.
C'est surtout dans le clergé qu'il eut ses meilleurs amis. Tous ceux qui l'avaient connu lui vouaient un amour aussi durable que la vie , et lui les aimait tous, ne voyant que les beaux côtés de leur âme, car il voulait ignorer les mauvais qui se trouvent
dans tous les enfants d'Adam. Nous ne pourrions nommer tous les prêtres, la liste en serait infinie ; mais, que d'évêques correspondaient avec lui sur les affaires les plus intimes de leur conscience. Nous pouvons aujourd'hui révéler quelques secrets de ces correspondances. Ainsi, par exemple, Msr Rivet lui écrivit :
Nous devons avoir un concile de la province de Lyon. Voici quelques questions que Monseigneur le Cardinal désire qu'on traite : Inamovibilité des desservants ; les officialités, les prédications, moyen de les rendre plus fructueuses et plus utiles au peuple ; les publications des journaux et des livres par des ecclésiastiques à soumettre à l'approbation des Ordinaires ; le mode d'élection des évoques; le casuel, son maintien ou sa suppression; etc. De ces sujets, quelques-uns sont inévitables, d'autres me semblent un peu aventurés... Quoi qu'il en soit, nous devons les étudier tous : c'est pourquoi je vous prie de vous en occuper ; mettez-moi par écrit ce que vous pensez sur chacun de ces sujets; aidez-vous des auteurs qui les ont
traités A l'aide de ces documents, je pourrais émettre
une opinion raisonnable et raisonnée sur tous ces points. N'oubliez pas la réponse que nous devons sur quelques expressions du Catéchisme Raisonné.
Nous n'avons plus le travail que fit le P. Jean pour son évêque, mais, nous savons qu'il s'occupa consciencieusement de ces graves questions enterrées par suite des persécutions que subit l'Eglise depuis si longtemps, mais qui appelleront tôt ou tard l'attention des souverains pasteurs.
L'amitié du P. Jean se manifestait par une grande franchise, il n'aurait pas cru aimer s'il n'eût été sincère avec ses amis. Nous n'avons pas la lettre qu'il écrivait au mois d'août 1863 à Msr Colet, mais nous avons sous les yeux la réponse de l'évêque de Luçon qui nous la fait deviner. Nous ne savons ce
qu'il faut le plus admirer ou de la sincérité de l'humble religieux ou de l'humilité de ce vénérable Prélat, convenant de ses torts, promettant de s'en corriger :
Votre lettre me fait un plaisir particulier, non seulement à cause de ses détails si intéressants pour moi qu'elle renferme, des encouragements que j'y trouve à mon adresse, et des règles de conduite si sages que j'ai besoin de m'approprier dans les circonstances actuelles, mais surtout parce que vous avez la charité et le courage de me signaler quelques-uns de mes défauts. Quoique j'aie beaucoup plus à faire encore pour reproduire l'image de Notre- Seigneur , tant au moral qu'au physique , je demeure persuadé, puisque telle est votre appréciation, que je ne soigne pas assez ma tête et ma figure. Je me rase et me brosse la tête chaque matin, mais j'ai pris l'habitude de me passer de miroir, ce qui est un tort. Puis je m'appuie trop sur ce que je n'ai que quelques cheveux, pour me passer
trop longtemps des services du coiffeur Je ferai mon
possible pour me corriger, carc'est-mon devoir, du moment que le bien peut en souffrir. Je tâcherai de tempérer ce qu'il y a de trop rude dans ma fermeté à l'égard des ecclésiastiques. Quant 4 me laisser mener, soit par les nobles, soit par les bourgeois, soit par les autorités civiles, je ne pense pas que cela me soit jamais arrivé. J'écoute ce que l'on me dit, mais je ne l'accepte que sous bénéfice d'inventaire. Seulement, je donne tort aux curés quand ils ont évidemment tort, mais je ne néglige rien pour les aider à revenir sur leurs pas, sans imposer trop de souffrance à leur amour-propre. Vous voyez, mon bien cher Père, que vos moindres paroles sont restées gravées dans mon cœur, et que mon intention est d'en tenir compte.
f Charles, évêque de Luçon.
Nous pourrions citer plusieurs autres lettres aussi importantes de plusieurs évêques illustres, si nous ne nous étions imposé de ne parler que de ceux qui sont morts. Avec quelle simplicité et quelle franchise il répondait aux consultations les plus intimes
sur leur conscience et l'état de leur âme. Msr Colet, archevêque de Tours, dont nous venons de parler, et qui s'était tant opposé à sa vocation, lui écrivait, nous venons de le voir, comme à son père, avec la plus touchante humilité, ne l'appelant que son saint ami. M§r Plantier comptait parmi ses plus intimes, et ainsi des dix-sept évêques dont nous avons la correspondance sous les yeux.
Msr Cart, le saint évêque de Nimes, dont Msv Besson, son successeur, a écrit d'une manière si remarquable la pieuse vie, l'avait invité à prêcher le carême dans sa cathédrale en 1856, nous l'avons déjà vu dans un chapitre précédent! Hélas! il était mort dans l'intervalle, et Mgr Plantier lui avait succédé. C'était un grand Prélat, qui joua un rôle considérable dans les graves événements qui agitaient alors l'Eglise. A peine s'étaient-ils connus, qu'une étroite amitié unit bientôt le saint évêque et l'humble religieux , car , ce qu'on ignore peutêtre , M&r Plantier , une des gloires de l'Episcopat français, avait une rare aptitude pour la direction des communautés religieuses ; ce fut leur lien commun avec le P. Jean. Il l'invitait sans cesse à sa table, surtout quand il avait quelques convives de distinction, et de suite le P. Jean en faisait la conquête. Citons Reboul , le boulanger- poète : « Homme fort remarquable, écrit-il, plein de bon sens, quoique poète, » et qui, en effet, eut l'esprit de rester toujours dans sa position de boulanger ; puis, la famille de Cabrières où il avait ses meilleures amitiés ; M. l'abbé Anatole, alors grand-vicaire de Nimes ; son frère, M. Humbert, qui revenait de la guerre de Crimée ; la vénérable marquise douairière de Cabrières, leur mère; enfin, M. l'abbé d'Alzon,
si célèbre par ses grandes œuvres qui durent encore après lui. Le P. Jean, si habile à distinguer promptement tous les dons que Dieu a mis en chaque âme, ne pouvait cacher ses propres qualités si éminentes, sa sainteté jointe à une grande distinction, et c'est ce qui lui gagnait tous les cœurs.
Depuis des siècles, le clergé avait assez oublié le chemin de Rome, les circonstances l'avaient ainsi fait. Le pontificat du glorieux Pie IX convoqua à plusieurs reprises tout l'épiscopat du monde dans la ville éternelle. Marseille étant le point de départ pour la plupart des évêques français, aucun de ses amis ne manquait de venir le visiter. Plusieurs même, pour en jouir plus à leur aise, lui demandaient une de ses misérables cellules, où il n'y avait qu'un grabat, une table et deux chaises, ils partageaient son pauvre dîner maigre, peu embelli par le zèle des sœurs , avec vaisselle convenable pour la circonstance, mais sans argenterie ni cristaux, avec verres, ou bien, si on le voulait, on buvait dans une écuelle rouge à deux anses et on mangeait avec des couverts de bois. Les plus attrapés étaient les valets des Prélats, peu habitués à un genre de vie qui remplissait leurs maîtres d'admiration ; et plusieurs revenaient souvent sans se lasser jamais. Nous ne croyons pas qu'aucun homme ait jamais autant aimé et ait jamais autant été aimé. Sa belle figure était si sympathique, ses manières si distinguées, sa conversation tantôt si grave, tantôt si sémillante! Qu'on parlât théologie, histoire, littérature, il excellait sur tout, excepté sur les sciences dont nous ne lui avons jamais entendu dire un mot, comme s'il avait voulu faire oublier ce qui avait occupé tant d'années de son existence.
Et cependant, il y avait chez lui un amour encore
— 47° plus fort, celui des pauvres, des petits, des abandonnés. Nous en citerons des traits admirables, à mesure qu'ils se présenteront. Son couvent n'avait rien de bien attrayant pour la nature. D'abord, composé d'un très petit nombre de religieuses — vingt et une — même quand elles se furent multipliées, c'était un ministère très-restreint, très-circonscrit. Ce fut cependant le ministère principal des premières années de sa vie religieuse, son ministère à peu près unique pendant les dix-sept dernières années. Sa foi lui montrait des Epouses de Jésus-Christ à sanctifier. Peu lui importait qu'elles fussent nombreuses , il savait quelle gloire rend à Dieu une seule âme, et Dieu l'en récompensa bien par la ferveur de ses sœurs sous son habile direction, car c'est toujours, même depuis sa mort, l'un des couvents les plus réguliers qu'on puisse voir.
Son amour du prochain s'étendait sur tous, sur les petits comme sur les grands, et de préférence sur les petits. On vint un jour lui dire qu'un pauvre ouvrier, sortant de l'hôpital et ne pouvant se traîner plus loin, était étendu par terre et en défaillance au milieu de la Traverse des Victimes. Il envoie du monde pour le chercher, l'accueille avec bonté, le fait coucher dans la cellule des étrangers, la seule qui eût un matelas, le soigne pendant trois jours, refait son âme en même temps que son corps, et ne le renvoie qu'après lui avoir donné des vêtements, quelques provisions et garni sa bourse. Le P. Joseph avait commencé par se dépouiller de son gilet de flanelle pour l'en revêtir et le P. Jean avait poussé la charité jusqu'à faire cuire un poulet. Le pauvre, presque scandalisé, avait demandé si le P. Jean se nourrissait souvent de poulets, et sur la réponse que
- 47' sa table n'en avait jamais vu, il partit tout édifié de la bonté de ces pauvres Pères.
Une prétendante était sortie de la communauté de ses religieuses. Quoique bonne au fond , son caractère était fort désagréable, ce qui rend le contact bien pénible dans une maison. Le Père craignit qu'à la récréation, quand la nouvelle serait connue, les sœurs se permissent quelques réflexions sur leur compagne renvoyée. Il se hâta de leur faire arriver une petite image du Sacré-Cœur, avec cette sentence écrite de sa main : « Le silence sur les prétendantes qui sont sorties est très-agréable au Cœur de Jésus. » Un petit billet accompagnait cette image, il disait, en substance, que, toute réflexion sur le caractère de cette postulante étant désormais sans utilité, ce serait offenser Dieu que de se les permettre.
V. — Sa vertu chérie, celle qui domina au-dessus de* toutes les autres, fut son humilité. Ici le courage nous manque, il faudrait reprendre sa vie ligne par ligne pour raconter les traits héroïques de cet amour des humiliations et des abaissements. On aura été étonné de la grandeur de ses austérités, nous sommes convaincus, preuves en mains, que son humilité a dépassé sa pénitence ; car quelles que fussent ses mortifications , elles devaient s'arrêter à certains moments, tandis que son humilité a été constante, sans un instant de relâche. La digne Mère fondatrice de son monastère et la Prieure, la Mère Marie des Anges, qui lui a succédé dans le gouvernement de sa maison des religieuses Victimes , étaient de grandes âmes, des têtes fort intelligentes, parfaitement capables de le bien juger : il nous faudrait un volume pour transcrire seulement ce qu'elles ont
laissé par écrit de l'humilité de leur bienheureux Père.
Il avait comme l'instinct de cette vertu , la devinait dans les autres, en faisait le fondement de leur perfection, ne comptait les autres vertus pour rien, s'il n'y avait pas d'abord l'humilité. Cela le rendait pour ainsi dire ombrageux. Un jour, il voit cette maxime écrite sur les murs d'un monastère : Méprisez les mépris. « Cette phrase ne me plaît pas, ditil, écrivez : Mettez-vous au dessous des mépris. » En effet, si on voulait lui plaire, il fallait l'humilier, le mépriser ; on n'aurait jamais pu le mettre aussi bas qu'il se mettait lui-même. Il traitait de même ses pénitents à proportion de leur humilité. « Je sais que vous avez bien plu dans votre prédication , disait-il à un prêtre ; remerciez-en Dieu, parce que vous avez fait du bien, et puis n'y pensez plus. » C'était court et clair, et jamais il ne lui en parla encore, précisément parce qu'il savait que ce prêtre en aurait ressenti de la complaisance.
La prédication de M. Plumier était extraordinaire de forme, mais pétillant de traits de bon sens et de jugement. Il en faisait le plus grand cas , parce qu'elle partait d'un esprit qui s'oubliait toujours luimême pour prêcher l'Evangile sans voile, dans toute sa crudité. Aussi, l'invitait-il souvent à prêcher les sœurs à la grille, quand il était absent pour ses missions. « Il est toujours plus positif, lui écrivait un jour la Mère fondatrice, on ne voit en lui aucune trace du respect humain. » Le P. Jean comprit sa pensée : «Vos oreilles sont fines, lui répondit-il sous forme d'un doux reproche, il vous faut des sermons stylés ; la vérité ne vous suffit pas pour vous convertir ; nous aviserons à vous faire venir des prédicateurs de Paris. »
Dans son humilité, il s'attribuait à lui-même les innombrables déboires que l'on trouve toujours dans la direction des âmes, quelque saint que l'on soit. La conversion de son pauvre père, malgré tant de prières, de larmes, d'instances, de pénitences, n'arrivait jamais. Ce bon vieillard résistait avec un entêtement inexplicable, car ses frères aînés, élevés comme lui, lui donnaient successivement l'exemple du retour à Dieu dans un âge très-avancé. « Il est bien humiliant pour moi, écrivait-il à sa mère, de ne pas obtenir la conversion de ceux qui nous sont chers. C'est la plus grande preuve de ma misère devant Dieu et que je ne suis saint que sur l'étiquette du sac, puisque j'ai si peu de crédit sur la bonté et la miséricorde de Dieu. »
Il ; n'y avait pas de marques d'honneur et de sympathie qu'on ne lui prodiguât dans ses voyages et à cause de l'affection qu'il s'attirait de chacun, et à cause du parfum de son évidente sainteté. Son humilité lui faisait analyser les sentiments, même involontaires, de son cœur. « Dans ce voyage j'ai eu plusieurs occasions où l'amour propre a pu respirer certains parfums délicats et pénétrants, il m'a semblé dans le moment que cette fine vapeur m'était fort indifférente. Mais après, lorsqu'on n'y prend plus garde, elle monté toujours au cerveau et y fait pénétrer un peu de grandeur. Grâce à Dieu , il se fait alors un petit mouvement dans l'âme pour la ramener à l'abjection et à la petitesse , où elle se repose comme dans la vérité. »
Ce bon Père, si prodigieusement mortifié, se complaisait cependant dans les charmes de l'amitié , mais il se rattrapait bientôt en acceptant toutes les humiliations qui se présentaient. Un jour, une bonne
femme, le rencontrant dans la rue, le prit pour un frère quêteur et lui donna deux sous. 11 n'eut garde de les refuser, et les fit conserver par les sœurs comme une relique de la pauvreté. Une autre fois qu'il venait de prêcher en ville avec un grand succès, des bouffées d'une satisfaction trop naturelle lui traversèrent l'esprit. Pour s'en punir, rencontrant une charrette de charbon, il en ramassa les débris au fur et à mesure qu'il en tombait, comme le font les pauvres qui suivent ces charrettes, les mettant dans son mouchoir de poche. Il arriva ainsi au couvent et dit : « Voilà de quoi entretenir le fourneau. » L'on pourrait raconter plusieurs faits de ce genre, mais nous abrégeons.
Voici pourtant un joli trait qui nous a été conservé par la Révérende Mère Marie, fondatrice et première Prieure des Victimes du Sacré-Cœur de Jésus. Le 3 novembre 1853, revenant de Notre- Dame de la Garde et ne devant pas rentrer au logis pour dîner, le Père profita de cette circonstance pour faire un bon acte d'humilité, en mendiant son pain à la porte du monastère des Clarisses. On le connaissait dans la maison où il avait prêché deux retraites et avait eu déjà quelques rapports avec l'Abbesse ; mais il espérait , grâce au tour, que, ne pouvant le voir, on ne le reconnaîtrait point. Il sonne et la sœur portière demande : — Qui est là ? Le bon Père, déguisant sa voix, répond : « Pour l'amour de Dieu, faites-moi la charité d'un morceau de pain.» — Qui êtes-vous ? lui dit la sœur. — Je suis un pauvre. — Mais, dit-elle, notre Révérende Mère ne veut pas que nous allions chercher du pain, parce que la communauté est au réfectoire. Nous allons vous donner deux sous, vous irez en acheter. — Ah !
répond le pauvre déguisé, je ne saurais où aller et j'ai bien faim. La portière insiste, en lui indiquant un boulanger. « Ma sœur, vous me feriez une bien grande charité, si vous m'en donniez Un morceau vous-même, le bon Dieu vous le rendra. » Alors, les deux sœurs portières se consultent et se laissant toucher de compassion, l'une lui dit : — Je vais voir s'il reste quelque chose du dîner , et en attendant son retour, l'autre sœurlui fait un petit sermon sur sa pauvreté : «Pauvre pauvre, lui dit-elle d'un ton de compassion, il doit bien vous en coûter de mendier votre pain, pauvre homme! Mais le bon Dieu aime bien les pauvres, nous aussi, nous les aimons beaucoup, nous sommes pauvres nous-mêmes, mais pas autant que vous, car, Dieu merci, dans le monde, je ne demandais pas l'aumône, je travaillais pour vivre. » Elle continua son petit discours, que le Père écoutait avec une grande dévotion, jusqu'au retour de l'autre portière qui apportait un grand plat de soupe de courge avec un morceau de pain. «Tenez, pauvre, voilà de la soupe. » Le tour tourne, le Père prend son plat, la remercie humblement et se retire à l'écart. Mais la sœur appelle un enfant de l'hospice de la charité, qui se trouvait par là : « Petit/petit, dis à ce pauvre d'aller manger sa soupe au parloir, il sera plus tranquille." Le Père, saintement joyeux d'être traité comme un vrai mendiant, suit cet enfant ; mais durant ce long colloque il était venu des personnes du dehors et il dut aller devant elles du tour au parloir, sa soupe et son morceau de pain à la main, ce qui fut le plus beau moment pour sa confusion, car ces personnes virent bien à son habit que ce n'était pas un mendiant, comme l'avaient cru les portières. Il mangea, à son aise, ce grand plat
de soupe de courge que l'abjection seule assaisonnait d'un goût exquis, essuya avec beaucoup de soin le plat avec son pain et vint le rendre bien net aux deux portières qui se disaient l'une à l'autre :
— Oh ! pauvre homme, comme il avait faim ! voyez comme il a nettoyé le plat ! Il disait vrai, ce pauvre malheureux. Mais leur embarras fut bien plus grand lorsque ce pauvre leur demanda à parler à la Révérende Mère Abbesse. — Mais pourquoi ? mais comment? de la part de qui ?... — De la part de moi, répondit le P. Jean, de la part d'un pauvre. Les sœurs n'y comprenaient plus rien. Enfin la sainte Mère arrive au tour. — Qui êtes-vous ? — Je suis un pauvre ! — Mais, ce pauvre, qui est-il ? — C'est un pauvre bien orgueilleux, qui a eu honte de traverser votre parloir avec un plat de soupe à la main.
— Ah! c'est le P. Jean, s'écrie-t-elle, ayant enfin reconnu le timbre si clair de sa belle voix. Il revint heureux et content de cette fête et acheva de manger ce morceau de pain de la charité, le soir, à son souper. On parla longtemps de cette aventure dans le monde pieux de notre ville, et, par cet acte d'humilité, le Père s'acquit une grande estime. Il le comprit trop tard. « Mauvais calcul, trouvons-nous dans ses notes, de faire de ces sortes de choses pour s'humilier, après quinze ans, on en parlait encore ; plus de gloire que d'abjection. » Et cependant, ce supérieur, si difficile à permettre aux autres les austérités, permit quelquefois à ses religieux des actes semblables qui humilient la nature sans compromettre la santé.
Nous hésiterions à raconter le fait extraordinaire qui suit, si de graves et saints évêques ne nous le conseillaient. L'esprit^ de Dieu souffle où il veut, et
déroute souvent les règles de la sagesse humaine. Il prêchait un jour une retraite en dehors de Marseille, quand il fut subitement appelé à exercer son ministère auprès d'une religieuse qui se mourait. Elle avait la réputation d'une sainte et le P. Jean, qui la connaissait intimement, ne la jugeait pas autrement. La confession finie, le Père allait se retirer, quand la mourante le rappelle. « Quoi, mon enfant, lui dit-il, avez-vous encore quelque chose qui. vous fasse de la peine? » « Non, mon Père, reprend celle-ci, les yeux fermés et le visage enflammé comme celui d'un séraphin, quoique portant déjà les traces de la mort ; mettez-vous à genoux et dites tous les péchés que vous avez commis depuis votre plus tendre enfance jusqu'à ce jour. » L'humble Père, étonné, mais frappé de l'air extatique qu'il aperçoit dans cette.personne, croit y reconnaître une action directe de Dieu, se met à genoux, avoue quelques fautes et s'arrête. « Ce n'est pas tout, reprend la mourante, continuez. » L'homme de Dieu dit encore quelques péchés et se tait. « Il y en a encore, achevez. » Notre saint religieux, en face d'un prodige si nouveau, achève de dérouler sa conscience devant cette âme qui allait bientôt rendre compte de la sienne au souverain Juge ; elle lui dit enfin de se relever et meurt peu après.
Pour lui, du reste, ce ne fut pas une humiliation bien extraordinaire; il eût volontiers avoué ses péchés devant l'univers entier, s'il l'avait pu. Souvent on l'a vu se jeter à genoux devant des pécheurs endurcis qui ne voulaient pas se convertir, entr' autres, un jour, devant un vieillard obstiné : « Voyez, mon ami, lui dit-il, et moi aussi j'ai fait tel péché, tel autre » et il les nommait, embrassant avec effu-
sion ce pauvre vieillard, touché et converti par tant d'humilité.
Sa douceur ne l'abandonnait jamais. Au mois d'avril 1865, à son dernier voyage à Dijon, où sa mère agonisait, il arriva à Lyon dans un état de souffrance extrême. A la gare, un de ses anciens camarades , ingénieur maritime, l'entretint debout pendant plus de deux heures, lui parlant de ses anciens camarades, des étoiles filantes, des prédictions de Mathieu de la Drôme, sans que le pauvre Père osa lui avouer son accablement. C'était le soir, point de train jusqu'au lendemain matin. Il demanda, en grâce, de passer la nuit sur un banc : il y avait longtemps qu'il ne se couchait plus, on le lui refusa grossièrement. Il veut rester aux abords , on le menace de la police. Un employé, plus compatissant, lui indique un petit hôtel honnête, il s'y traîne péniblement et passe sa nuit, agenouillé devant un fauteuil. Combien se seraient plaints! lui était au comble de la joie d'avoir été si mal traité pour l'amour de Jésus-Christ, car, s'il avait eu un autre costume et surtout son épée au côté, on aurait eu plus d'égards pour lui.
V. — Cette humilité avait forcément pour fille l'Obéissance. Le P. Jean en était haletant. Son genre de ministère, la confiance de ses évêques successifs et des divers supérieurs de sa maison, semblaient lui donner une certaine indépendance. Parfois sa tendre affection pour un supérieur devait lui rendre bien pénibles les changements si fréquents dans l'administration. Lorsqu'on s'est tendrement attaché, comment ne pas éprouver une méfiance instinctive pour le remplaçant ? Son cœur souffrait,
mais sa foi lui montrait Notre-Seigneur Jésus-Christ dans le successeur, comme il l'avait vu dans le prédécesseur, et son esprit d'obéissance demeurait intact, ne décidant rien sans leur assentiment, ne faisant rien sans leurs conseils. Quand ils venaient au parloir du monastère ou entraient dans la clôture, il les accompagnait, se tenant un peu en arrière, la tête modestement baissée, ne se permettant pas de dire un mot, et répondant si bas, quand ils l'interrogeaient, que sa voix n'arrivait pas aux oreilles des sœurs réunies autour d'eux.
Mais ces rapports relativement rares avec ses supérieurs ecclésiastiques ne pouvaient suffire à son amour pour l'obéissance. Il cherchait donc des supérieurs autour de lui, et son industrie pour les trouver «et ensuite pour se soumettre, égale ce que nous avons dit de son esprit de pénitence et d'humilité. Plusieurs fois, il fit vœu d'obéissance envers plusieurs personnes, ne se réservant que l'indépendance de son ministère sacré et cela sans le leur dire, pour ne pas s'en donner le mérite et peut-être aussi pour ne pas exciter leur amour-propre. Nous ne saurions dire quelles étaient ces âmes d'élite avec lesquelles il se lia par ce vœu, mais nous soupçonnons par les récits qui ont passé sous nos yeux, que ce fut peut-être la supérieure de l'hospice de la Chartreuse à Dijon ; la Prieure des Carmélites de Beaune, la fondatrice de son couvent des Victimes et surtout, peut-être, la seconde Prieure, la Mère Marie des Anges, grande âme qu'il avait en la plus haute estime et qui le méritait par sa belle intelligence et sa solide vertu.
Quand il fut tout-à-fait infirme, ce fut une grande affaire pour lui faire accepter quelques soins. Ne
pouvant plus aller au parloir, les sœurs, absolument séparées par la clôture, ne savaient comment pourvoir à ses pressantes nécessités. Peu confiant en la médecine, l'obéissance seule lui faisait accepter les remèdes, mais avec une répugnance que cette vertu lui faisait cependant surmonter. Il obéissait scrupuleusement au docteur, il obéissait à la Mère Prieure elle-même gravement malade, il obéissait à sa bonne, vraiment très-bonne, la veuve Elisabeth, qui soigna ses dernières années. Dénué de tout il ne se plaignait que du trop de soins, de ce qu'on mettait du sucre dans sa tisane, de ce qu'on lui servait de trop bons aliments pour lui faire surmonterson dégoût de toute nourriture. Dans cet état, quel malade ne se fût pas plaint quelquefois? lui jamais, on faisait trop attention à lui, c'était inutile; mais, dès qu'on parlait au nom de l'obéissance, c'était fini, il acceptait tout, surmontait toutes les répugnances, quoique bien convaincu que tous ces remèdes hypothétiques lui étaient inutiles. Il demeura ainsi obéissant à l'exemple de son divin Maître jusqu'à la mort et à la mort de la croix. Il avait entièrement immolé chez lui le vieil homme naturellement cassant, entêté dans ses idées ; à force de vertu, il ne lui en resta plus le moindre vestige.
VII. — Ainsi formé par l'amour de Dieu et la pratique constante des plus grandes vertus, l'espérance avait jeté en lui de profondes racines. Elle se manifestait par l'abandon le plus complet aux desseins de la Providence, comme un enfant s'abandonne aux soins de sa mère. Sa vie fut traversée par bien des épreuves après sa conversion : sa rupture avec son évêque et avec sa famille, avant de
savoir au juste où il allait et ce qu'il serait ; les luttes de son âme pour choisir entre la vie chez les Capucins ou bien dans une vocation qui n'avait rien de déterminé ; les justes oppositions de son évêque, et de celui de Marseille, ses insuccès et ses anxiétés dans l'œuvre des religieux Victimes ; ses précoces et longues infirmités qui le réduisirent sitôt à l'impuissance ; l'abandon où il se trouva à l'heure de la mort : rien ne put jamais altérer son inaltérable abandon à la Providence. Il la voyait dans tous les événements de la vie, il la prêchait en toutes circonstances avec une sincérité et une vivacité de conviction qui avait quelque chose d'enfantin . Quand arrivait quelque événement heureux pour l'Eglise, la France, sa communauté et ses sœurs, il courait promptement à la grille pour le leur annoncer ; son visage épanoui rayonnait de bonheur et semblait dire : Vous voyez comme j'avais raison, comme la Providence est bonne ! Il écrivait à sa mère, dont l'àme était si déchirée et par les souffrances corporelles et par ses malheurs de famille : « Ma bonne Maman, logeons à l'hôtel de la divine Providence.» Il y logeait en effet et c'est par cette confiance que jamais son âme ne fut ébranlée au milieu des plus dures adversités, par exemple, au moment où les fameux décrets de M. Jules Ferry menaçaient les couvents de femmes après avoir brisé les portes des monastères des hommes et les avoir jetés sur le pavé. Il se conduisit selon la manière des saints, comme s'il n'avait dû compter que sur lui-même : s'entourant de toutes les précautions de la sagesse humaine, prenant les conseils de ses amis et principalement des évêques, mais sûr que la Providence protégerait ses filles spirituelles.
Cette confiance en Dieu enfantait une autre vertu dans cette âme si délicate, vertu qui semble si naturelle et qui est pourtant si rare : il était reconnaissant. A la moindre grâce reçue, le P. Jean voulait qu'on eut de la gratitude. Il était ainsi pour les hommes ; à bien plus forte raison pour Dieu, source de tous les biens. Il commençait par prier, par faire pénitence; puis, la grâce obtenue, avec ses Pères, quand il en avait, tout seul même, quand il les eut perdus, il chantait le Magnificat à pleins poumons, avec sa belle voix ; ou, si cette grâce regardait les sœurs, il voulait que la cloche les appelât tout de suite au chœur, toute action cessante, pour chanter le cantique d'action de grâces. Il comptait parmi les plus grands bienfaits de Dieu ses propres souffrances, il l'en remerciait sans cesse, comprenant que cela lui était bon, que c'était une faveur de l'immense bonté de Dieu ; confiance admirable si l'on réfléchit qu'il souffrit trente ans presque sans un moment de relâche et, tous ses amis peuvent l'affirmer, sans un moment de tristesse ou de découra-
gement.
VIII. — Une chose étonnait grandement quand on fréquentait assidûment le P. Jean, c'était sa simplicité d'enfant. Cet homme du monde si bien élevé, si instruit, mêlé à tant d'affaires importantes, ayant toute la confiance de personnes de haut rang, sérieux dans ses conseils, distingué dans tous ses rapports avec les grands, se complaisait surtout avec les petits. Il affectait d'imiter leurs manières, de parler leur langage; la familiarité de leur mauvaise éducation le réjouissait grandement. Jamais, il ne prenait la moindre boisson hors de ses repas, mais
- 4^3 quand il allait visiter quelques pauvres malades, il acceptait gaiement ce qu'ils lui offraient. Un jour, ces braves gens lui demandèrent s'il voulait se rafraîchir , il aurait refusé ailleurs, il y consentit de suite. Le rafraîchissement était de l'eau, versée dans un verre opaque de crasse, qui servait à toute la famille. Il la but gaiement tout d'un trait. Dans un de ses voyages, revenant d'une mission, un de ses compagnons de diligence lui offrit un morceau de pain noir, ce que voyant, une dame lui offrit un morceau de fromage. Il n'en avait pas besoin, il venait de dîner ; mais il se garda de refuser, trop heureux de manger l'aumône de la charité, et ne voulant pas contraster ces braves gens, qui la lui offraient de si bon cœur. Il assistait dans son quartier une femme pauvre, qui voulut lui léguer un souvenir. Elle mourut, et, pour remplir ses intentions, le mari lui apporta, quelques jours après, une statue de la sainte Vierge, pour parler son langage, car c'était une affreuse poupée , ridicule , vêtue d'oripeaux sans nom. Le bon Père l'accepta avec grande reconnaissance, ne considérant que l'intention de ces pauvres gens qui croyaient donner merveille, et l'apporta aux sœurs pour un peu l'arranger. Les sœurs étaient en ce moment en récréation, la poupée passa de main en main, et toutes, à l'unanimité, déclarent, en éclatant de rire, que cette poupée ne peut recevoir une toilette convenable. Le P. Jean les gronda et pour ne pas le contrister on essaya de lui laver la figure et de lui faire une robe. Il l'apporta tout joyeux dans sa cellule, la mit à la plus belle place, c'est-à-dire au-dessus de la petite meurtrière qui avait vue sur le sanctuaire où elle est encore, toujours aussi laide, appelant le sourire de ceux qui
ne savent pas son histoire, mais édifiant grandement quand on sait qu'elle a été l'objet de la vénération du Père et qu'elle a entendu ses prières pendant tant d'années.
Il apportait la même simplicité dans sa dévotion. A l'autel, il était grave, solennel, mais en son particulier, il suivait son attrait d'enfant. La veille de Noël, avant les Matines, il chantait des Nocls français et provençaux avec ses pères, et lorsqu'il fut seul il ne cessa pas pour cela. Sa douleur fut immense à la mort du P. Joseph, son dernier compagnon ; pour la charmer, il chanta ses Noëls dans sa cellule, le jour de la Nativité de Notre-Seigneur, les entremêlant de ses larmes, mais y cherchant sa consolation. Il aimait les pratiques de piété populaires , baisait les grands crucifix placés près de la porte dans plusieurs églises de Marseille, aimait à se confondre avec les gens du peuple dans les cérémonies religieuses, et cela dès l'aurore de sa conversion, quand il ne s'était pas encore confessé. Ce fut une privation pour lui de ne plus monter à Notre-Dame de la Garde les pieds nus, quand il s'aperçut que cela attirait trop l'attention, comme aussi de réciter son chapelet à gros grains dans les rues. Rien de puéril dans sa dévotion, mais quelque chose de candide et d'enfantin qui montrait bien la simplicité de sa belle àme.
IX. — Il y a pour les religieux deux sortes de pauvreté : celle qui, par l'obligation contractée dans les vœux, devient par cela même de précepte, et celle qu'on appelle la vertu de pauvreté qui est la perfection du vœu. Nous ne parlerons pas de la première, il suffit de dire brièvement qu'il ne pos-
- 4§5 séda absolument rien en propre que l'habit qui le couvrait. Un jour qu'il prêchait le carême à Nérac, le bruit se répandit qu'il avait 800,000 francs de fortune. « Voilà qui est amusant, écrivait-il, quand on est réellement pauvre. » M. de Vigier, le respectable curé, se chargea de détromper ses paroissiens. Quand il partit pour Marseille , il n'emporta pas même le strict nécessaire pour ses besoins journaliers et rien de touchant comme la sollicitude de sa bonne mère et les recommandations qu'elle lui fait :
Si j'avais quelque chose qui put te convenir, mon Louis bien aimé, dis-le moi. Je t'enverrais tes serviettes si tu devais en acheter, ou "d'autres, si les tiennes ne peuvent pas convenir. Mais, si vous étiez malades, car je pense que tu ne resteras pas seul, il faudrait bien coucher dans un lit. Pour les bas, je pourrais bien t'en envoyer deux ou trois paires ; pour voyager, tu serais peut-être bien obligé d'en mettre. Je t'enverrais aussi tes mouchoirs de poche. A cette occasion, mon bon ami, je te ferai une petite observation, que tu recevras bien, je l'espère. Dans ton Ordre, je veux dire avec l'habit que tu prends, il faut une grande propreté. Ne portant pas de linge, couchant tout habillé, il y a une forte transpiration avec la laine, et, quand on est au confessionnal, il ne faut pas avoir de l'odeur. Un religieux doit être propre pour ne pas exciter les moqueries. Tu as, dis-tu, six mouchoirs et tu as envie d'en retourner quatre. Cela ressemble à une plaisanterie, mais, comme je te connais, je sais que tu es capable de le faire. Tu ne peux cependant pas te priver de te moucher, tu ne peux tirer un mouchoir sale devant tout le monde quand tu prêcheras, ou te moucher sur ta manche pour ne pas le montrer et tu seras occupé à laver tes deux mouchoirs tous les jours. Je ne puis m'empêcher de rire de tes idées de réforme.
Nous ne savons ce que le P. Jean répondit à sa mère, mais ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'il
n'y avait rien chez lui des objets mobiliers qu'on rencontre partout. A part sa bibliothèque, qu'il avait faite considérable , en vue de ses Pères , et les fournitures ordinaires de bureau, on ne voyait aucun meuble qu'une table et quelques chaises. Il y avait bien une petite armoire, non peinte, peu large, peu élevée, surmontée d'un buste en plâtre de S. Bernard ; nous pensions qu'elle contenait son vestiaire , ou tout au moins ses serviettes et ses mouchoirs. Un jour il l'ouvrit pour prendre un livre et, profitant de l'occasion pour jeter un regard curieux sur le contenu, nous ne vîmes que quelques livres et quelques cahiers, et plus rien autre. Peutêtreles six mouchoirs étaient -ils par derrière, s'il en avait encore six.
Lorsqu'on inventa les enveloppes, si commodes pour enfermer les lettres, le P. Jean ne voulut jamais s'en servir que dans certaines circonstances solennelles, par exemple, pour écrire à quelque évoque. Le plus souvent il utilisait la feuille blanche des lettres qu'il recevait, les pliant et les cachetant à l'ancienne mode. Nous en avons conservé plusieurs qui prouvent son amour pour la pauvreté.
Un de nos clercs venait d'être ordonné prêtre ; le P. Jean nous demanda la permission de l'inviter, à dîner. Nous aurions bien voulu en être, mais il n'osa pas nous le dire par respect, nousavoua-t-il plus tard. Notre jeune prêtre se rend à l'heure dite, le bon Père le reçoit avec la plus franche cordialité, mais c'était tout. « Jamais je n'ai fait un pareil dîner, nous ditil au retour ; c'étaient des plats impossibles ; mais jamais je n'ai fait un si bon repas par la prodigieuse édification que j'en ai emportée. » Cette table étroite de quarante centimètres, ces écuelles en poterie
- 4§7 rouge à deux anses, ces assiettes jaunes, ces couverts en buis, surtout la cueillère entrant difficilement dans la bouche et les deux dents des fourchettes si écartées qu'une seule pouvait- entrer à la fois si on n'avait pas une bouche énorme, tout cela inspirait autant de respect que d'étonnement. Et encore était-ce un diner de gala ; qui peut dire quel était l'ordinaire des petits jours ?
Ses vêtements étaient vieux, usés, rapiécés avec des morceaux neufs qui faisaient encore mieux ressortir la vieillesse du fond, mais sans jamais aucune tache. Evidemment il dut les renouveler plusieurs fois en trente ans, mais nous ne lui avons jamais vu qu'une seule fois une robe neuve ; c'était assez extraordinaire pour le remarquer. Aussi éprouvait-il une vraie joie, quand il surprenait chez les autres ces livrées de la pauvreté. Entrant un jour chez les Clarisses pour confesser une sœur malade, c'est avec admiration qu'il compta jusqu'à vingt-deux pièces sur une seule manche de la Mère Abbesse. Il ne cessa d'en parler pendant plusieurs jours.
Nous avons dit ce qu'était sa couche. Trois planches sur deux tréteaux avec une mince paillasse piquée quand il ne l'enlevait pas pour coucher sur les planches. Son asthme ne lui permettant pas de s'étendre, il avait des coussins carrés en toile grossière, tellement bourrés de paille qu'ils étaient durs comme la pierre. A la fin de sa vie, voyant comme il était mal assis sur une simple chaise, M. Arlhac, son pénitent, lui apporta, sans le prévenir, un vieux fauteuil de paille, mais dont le dossier très haut lui permettait de s'appuyer. Il ne pouvait se décider à l'accepter, tant ce luxe lui paraissait exorbitant et, s'il n'eût craint de fâcher son charitable pénitent, il
l'eût formellement refusé. Aussi dans les premiers temps s'en excusait-il auprès de tous ceux qui venaient le voir.
Pendant ses dernières années, accablé d'infirmités, ne pouvant plus se mouvoir, il fallut que l'obéissance lui imposât un petit calorifère que rarement nous avons vu chauffer et dont il ne s'approchait jamais. Jamais aussi il ne se plaignait ni du chaud, ni du froid, quoique sa maison fut une glacière l'hiver et une fournaise l'été, à cause de sa déplorable situation au couchant. Son jardin aurait pu devenir très-agréable à peu de frais, surtout quand il avait ses deux frères. Jamais on n'y a rien planté : de vieux pins et des herbes sauvages y poussaient au hasard, sans aucune culture et sans aucun arrosage. Tous ses visiteurs éprouvaient la même impression de surprise, suivie bientôt d'admiration . Nous trouvons ces sentiments dans toutes les lettres des nombreux parents qui vinrent successivement le visiter. Mais jamais nous n'avions éprouvé un saisissement semblable à celui de ses derniers moments. Nous le vîmes encore, le soir qui précéda sa mort, entouré de couvertures et de coussins de paille, bien soignés sans doute par des amis dévoués , mais dans un dénûment de toutes choses que nous n'avions jamais rencontré dans les galetas les plus pauvres. Il aurait pu dire avec vérité comme le prophète : Unicus et pauper suni ego(i). Et, en effet, en mourant, il ne laissa absolument rien que ses livres; il n'avait ni argent, ni meubles, ni trousseau, pas le moindre souvenir à laisser à ses amis, à ses fils spirituels, que quelques méchantes images. Il emporta toute sa fortune dans la tombe, la robe de bure qui couvrait
(i) Ps. xxiv, 16.
ses restes, s'étant depuis longtemps dépouillé de tout ; le fisc n'eut donc rien à lui réclamer.
Le P. Jean, qui aimait tant la pauvreté absolue pour lui-même, veillait avec le soin le plus ombrageux sur celle de ses religieuses. Il y avait dans leur réfectoire des bancs fixes supportés par des morceaux de bois qui se détachaient souvent des murs ; il fallut les remplacer par des bancs portatifs et le menuisier, croyant être agréable aux sœurs, y joignit un petit dossier bien modeste, de dix centimètres de large, mais enfin, c'était un dossier. Le Père s'en alarma, croyant y voir un commencement de luxe. Précisément un gros rhume l'empêchait de prêcher à la grille, il y suppléa par le billet suivant : « J'ai aperçu sur le perron, de magnifiques bancs, destinés à votre réfectoire et augmentés de dossiers bien propres à favoriser l'oraison de quiétude. J'ai secoué un peu la tête et me suis dit : Voilà les petites qui deviennent dames, elles commencent peu à peu. J'appris que le menuisier avait fait la chose de lui-même et j'ai pensé que la Providence l'avait permis pour la propreté des murs. Néanmoins, j'avais grande envie de donner une pénitence au menuisier, mais, comme-il ne fait pas sa coulpe comme les religieuses , je vous prie, mes chères sœurs, de faire vous-même la pénitence et, si la digne Mère le permet, de réciter en communauté cinq Pater et cinq Ave les bras en croix, en amende honorable contre l'esprit de commodité et de grandeur, pour qu'il ne vienne jamais dans la maison. Toutefois, j'ai eu occasion d'admirer comme tout est saint pour les saints, car il m'est venu qu'une dévote sœur avait été si enchantée de ces bancs à dossiers qu'elle s'y était assise avec une joie candide. Je ne
doute pas qu'elle n'ait voulu essayer comme on serait bien sur les sièges du Paradis. Or, ne faut-il pas satisfaire la dévotion de cette chère petite, et ne sera-t-il pas bon que le beau fauteuil réservé aux révérendissimes évêques, qui visitent la maison, soit apporté à la récréation, afin qu'elle y prenne place et qu'elle y ait un avant-goût des choses célestes ? La très-digne sœur infirmière aura soin de chercher les flacons de senteur, si cette sœur toute confite dans les confitures de la dévotion venait à avoir quelque extase. » Et il en fut fait comme le bon Père avait prescrit, à la grande confusion de la sœur qui n'eut plus envie de se prélasser sur les bancs à dossiers. Ne dirait-on pas une de ces lettres si belles, si agréablement spirituelles , si onctueuses de l'aimable S. François de Sales.
En 1868, une fusée, lancée par un enfant, mit feu au petit bois de pins qui était autour du couvent. Ce pouvait devenir grave, mais les voisins, franchissant les murs de clôture, se rendirent maîtres de l'incendie en moins d'une heure et les deux couvents furent sauvés. Il y avait un puits dans le jardin, mais la pauvreté du P. Jean était si grande qu'il n'y avait dans toute la maison qu'un seau et trois cruches sans fond qui ne pouvaient servir contre l'incendie. Pendant les repas, on allait remplir la gargoulette, à mesure qu'on en avait besoin. La leçon servit, car on acheta une cruche neuve et entière qui demeura sans emploi jusqu'à sa mort.
Le P. Jean ne possédant absolument rien, il semble qu'il était dispensé de faire l'aumône. Du temps de ses missions, il y employait ses honoraires ; quand il cessa de prêcher, il n'eut plus de ressources personnelles et comme aucun pauvre n'était
refusé à sa porte, au besoin il quêtait pour eux, il faisait de longues courses pour leur trouver du travail, placer les enfants, intéresser les riches à leur sort et les charités qu'il fit ainsi sont incalculables.
X. — La pauvreté du P. Jean n'avait rien de sordide, rien de rebutant, elle était d'une remarquable propreté, l'ordre régnait partout autour de lui, c'était son luxe, mais un luxe complet. Les nombreuses personnes qui le visitaient, les prêtres et les laïques qui entraient chez lui, en rendent tous témoignage. Il n'y avait dans sa maison, dans son petit réfectoire, dans ses cellules, aucune de ces odeurs habituelles dans les maisons des pauvres et parfois dans les communautés d'hommes. Il était d'une grande sévérité sur ce point avec ses sœurs et, sans blâmer les saints qui , sous l'inspiration de Dieu, avaient agi autrement, il ne voulait pas qu'on les imitât. Parlant de S. Benoît Labre, par exemple, il était d'avis qu'en ces sortes d'abjections, il fallait avoir égard, avant tout, à la chanté commune, et ne jamais incommoder les autres.
Voici comment il s'en explique dans son Traité de la politesse, écrit pour -ses filles, aucun menu détail ne lui paraît insignifiant et ce qu'il enseignait il le pratiquait lui-même : « Mes chères Filles, si vous habitiez le désert et que quelqu'une de vous eût envie de marcher sur les traces de ce grand Hilarion et de tant d'autres qui, pensant que la propreté n'est pas indispensable dans un cilice, ne changeaient de vêtements que lorsqu'ils tombaient en ruine, et laissaient à la pluie du Ciel le soin d'approprier leur personne et que vous voulussiez suivre les exemples de ce héros de la pauvreté et de la pénitence, S. Benoît
Labre, couvert de lambeaux, dévoré par des légions d'insectes, nous nous garderions d'arrêter votre zèle et de vous priver du mérite d'un si généreux sacrifice de toutes les délicatesses du siècle. Si l'on n'avait même toujours un peu à compter avec les usages du temps où l'on vit, où l'amour du bien-être est regardé comme une vertu première, nous ne trouverions pas mauvais que vous imitassiez ces saints religieux dont il est parlé dans la vie des pères du désert, qui ne se lavaient ni les pieds, ni les mains, ni le visage. Jadis on s'édifiait avec raison de ces triomphes de l'âme sur le corps, de la foi sur la sagesse terrestre, de la mortification sur une vaine délicatesse, et on les admirait surtout dans un sexe si naturellement porté à la vanité des habits et du visage. Aujourd'hui, on crierait à la barbarie et au scandale, et peut-être plusieurs bonnes vocations seraient-elles arrêtées par là. D'ailleurs, une certaine délicatesse, une fois surmontée, la négligence et la paresse trouveraient leur compte à ce régime. Les mendiants ne sont pas toujours saints, parce qu'ils sont entièrement crasseux ; beaucoup de saints, au contraire, ont été attentifs à la netteté du corps, comme symbole de la pureté de l'âme, et parce que le corps de l'homme est le tabernacle où repose à chaque communion le Très-Saint-Sacrement. Il convient donc de tenir son visage suffisamment propre, de nettoyer de temps en temps ses dents, d'avoir les mains nettes, d'enlever le cercle bleuâtre qui se forme sous les ongles, de tenir ceux-ci'courts, de se raser exactement la tête, de se laver les pieds aussi souvent qu'il est nécessaire ; que vos habits soient pauvres, mais qu'ils soient exactement raccommodés; n'y souffrez ni taches, ni déchirures, ni amas de
crasse. Assujettissez-vous aux recommandations qui vous sont faites de mettre à mort toute la population indiscrète qui trouble votre sommeil. Si ces impitoyables insectes se restreignaient à immoler en secret la victime mortifiée qui s'abandonnerait à leurs morsures, chaque sœur pourrait satisfaire à part son attrait pour la pénitenee ; mais, ils font des sorties sur les terres voisines et, soit dans les cellules, soit dans les vêtementsils, doivent être poursuivis avec rigueur. Je vous le répète, mes sœurs, soyons Victimes, mais n'ayons pas la dévotion de rendre les autres victimes. »
Voilà les préceptes du P. Jean, et il en exigeait l'application. Un 'jour , allant confesser la mère Prieure gravement malade, il trouva un tablier qui était hors de sa place, il le ramassa avec le bout de la canne qui l'aidait à marcher dans ses vieux jours et, le présentant à la mère Sous-Prieure qui l'accompagnait, il lui demanda de le faire porter pendant quelques jours à la délinquante sur les épaules, ce qui fut fait.
XL — Nous ne pouvons oublier "une vertu naturelle qui brillait d'un vif éclat chez le P. Jean, mais que son esprit de charité et d'humilité rendait vraiment surnaturelle : C'était un aimable homme ; on ne pouvait le fréquenter sans l'aimer. Sa grande taille parfaitement bien prise, sa belle figure, ses traits si réguliers, sa conversation surtout, ses belles manières, lui gagnaient de suite tous les cœurs. Le fond de sa conversation était toujours sérieux, jamais de plaisanteries, jamais un mot contre la charité, ni un mot qui pût blesser la modestie la plus ombrageuse. Mais c'était un délicieux conteur, un homme
d'esprit, émaillant ses paroles de saillies qui forçaient le sourire comme on a pu s'en convaincre en maints endroits de ce livre. A Moulins, où il rencontrait de si bons juges, on raffolait de lui. Il y avait à la table de l'évêque une réunion de prêtres ayant tous plus d'esprit les uns que les autres, Msr Gibert, grandvicaire, l'homme le plus spirituel qu'on put voir, M&r de Conny, parfait gentilhomme, Msr de Dreux- Brézé, les dépassant tous par ses grandes manières et sa gracieuse bonté. Tous appréciaient également le P. Jean, les égalant par sa naissance, son éducation, son instruction et son esprit si sémillant. Il semblait là dans son centre ; puis, descendant chez les petits selon le monde, c'était encore le même homme par la grande facilité qu'il avait de se faire tout à tous, ce nouveau milieu paraissait le sien, il ne semblait pas s'apercevoir de la différence.
Il était impassible en face des gens mal élevés, ne montrant aucune émotion des injures . C'était en 1870, aprèsla chute de l'empire, le 28 novembre, au moment où on fusillait les passants dans les rues de Marseille. Le Père était au confessionnal des religieuses à la sacristie, un violent coup de sonnette se fait entendre delà porte. Un homme, d'une taille gigantesque, s'élance vers le logement des religieux., La concierge surprise le poursuit : « Monsieur, que demandez-vous ? — Je veux , répond-il d'un ton de maître, je veux le P. Jean. — Mon ami, le Père est occupé dans ce moment, vous ne pouvez le voir. — Je le veux, crie-t-il d'un ton menaçant et en dégainant une canne à épée ; je le veux, je le veux, et si je ne suffis pas à le faire venir, j'ai sous les mains cinquante hommes qui le prendront par force. Le Père, entendant ces bruyants éclats de voix qui
retentissaient dans sa petite maison, sort de son confessionnal. « Que demandez-vous? — Je veux que vous baptisiez mon enfant. — Mais, je ne puis le faire, cela regarde M. le curé. — Il n'v a pas do curé qui tienne, répond le bonhomme, si vous ne baptisez pas mon enfant, il ne sera pas baptisé. — Quel métier faites-vous, lui demanda le Père? — Je suis menuisier, nous le sommes de père en fils dans ma famille depuis quatre cents ans. — Alors, mon bon ami, vous savez ce que c'est qu'un apprenti. Eh bien! le maître, c'est M. le Curé, je ne suis que son apprenti. — Vous apprenti ! s'écria le menuisier en s'exaspérant, vous apprenti ! je vous connais, moi, et je vous estime, vous êtes le P. Jean, le plus grand homme du monde. » Il n'y avait plus moyen de faire entendre raison à cet homme dont la tête avait été toute bouleversée par la politique et un coup de vin, racontait le bon Père: Il essaya d'un nouvel argument . « Vous voyez bien qu'il n'y a pas de fontsbaptismaux dans notre église, il n'y en a qu'à la paroisse. — Eh! qu'importe, répond ce bizarre personnage qui avait conservé, parait-il, quelque reste de son catéchisme ; un peu d'eau suffit, Jean-Baptiste n'en employait pas plus. » Pour se débarrasser de ce forcené, de sa canne à épée et de ses cris, le plus court était de se rendre et le Père lui donna un mot de billet pour demander la permission à M. le Curé, lui recommandant de se hâter, ses infirmités ne lui permettant pas de rentrer trop tard. « N'ayez peur de rien, répond le bonhomme, je vous porterai sur mes épaules. » Le baptême du petit se fit très-convenablement, le menuisier tint sa parole de ne point parler fort dans l'église. « Je crains, ajoute le Père dans son journal, que, si l'enfant vient à mourir, il ne
me vienne encore chercher, son épée à la main, pour faire l'enterrement. » Nous ne savons ce que le père et l'enfant sont devenus depuis.
Dans une autre circonstance, il ne s'en tira pas à si bon marché, mais, en revanche sa douceur et son égalité d'àme parurent dans tout leur éclat. L'oncle d'une jeune personne, qui voulait entrer chez les Victimes, l 'agonisa d'injures. « — Je vous maudis, s'écriait ce forcené. Et moi, je vous bénis, répondit le Père. » C'était l'heure de la bénédiction et toutes les personnes qui entraient à la chapelle s'arrêtaient dans l'admiration, en voyan tle Père impassible, dans le calme le plus parfait, comme s'il se fut agi d'un autre. A la fin, cet emporté, à bout de cris, le menaça de sa canne qu'il brandissait devant son visage, oubliant, comme le Père l'oubliait lui-même, que ce saint religieux avait jadis et longtemps porté l'épée. Le moment de la bénédiction étant arrivé,- le P. Jean entra dans la chapelle, l'assurant qu'il allait bien prier pour lui, ce qui désarma enfin ce grossier personnage.
Quelquefois, il s'en tirait par une de ces saillies dont il avait le secret. Les parents d'une sœur voulaient voir leur fille, et, sur le refus de la portière, parce que les religieuses faisaient alors leur retraite annuelle, ils espérèrent gagner plus facilement le P. Jean. Celui-ci tint bon, et, comme les parents commençaient à s'échauffer : « Que voulez-vous, dit-il, il y a huit jours que les sœurs sont parties pour le Paradis, et elles n'en reviendront que ce soir. Il n'y a pas de wagons qui aillent en Paradis et je ne puis aller la chercher. » Cette réponse calma les parents qui revinrent quelques jours après, quoiqu'ils demeurassent fort loin.
Il n'était pas toujours aussi heureux. Une jeune personne était entrée dans un monastère malgré ses parents. Le Père n'était pour rien dans cette vocation, il n'avait pas même été consulté, mais il avait des rapports avec ce couvent et la mère de la postulante voulait se servir de lui pour la faire sortir. Il ne pouvait accepter ce rôle odieux et s'efforça de calmer cette mère. Mais celle-ci, au paroxysme de la douleur, lui fit la scène la plus violente sur le perron, en face des fenêtres de tout le quartier, qui s'ouvraient en entendant ces cris. Elle finit par lui dire, en lui montrant le cœur brodé en rouge, qu'il portait sur sa poitrine : « Je tordrai le cou à cette petite ; pour vous, ce n'est pas un cœur que vous avez dans la poitrine, mais un crapaud. » La pauvre enfant, qui était mineure, dut sortir de son couvent ; mais le Père, qui savait la maxime : Vince in bono malum fij, toucha tellement le cœur de cette dame, qu'elle le prit pour confesseur, et ne l'abandonna que lorsque ses infirmités et la longue distance ne lui permirent plus le trajet.
Il avait l'égalité d'humeur en grande estime et comme il la pratiquait en perfection, il voulait qu'elle brillât dans les autres. Il disait. un jour à ses sœurs : « Voulez-vous recevoir une nouvelle prétendante ? Elle est extrêmement aimable et gentille, vous en serez satisfaites, au point de la porter dans la paume de la main. — Nous la recevrons à l'instant même , mon Père, répondit la Révérende Mère. — Elle s'appelle, répliqua-t-il : Egalité d'humeur ; je suis sûr qu'elle vous édifiera beaucoup et fera un grand bien dans la communauté. Elle s'accommodera de tout, de ce qui fait peine comme de ce qui fait plaisir ; dans
(i) Rom., xii, 21.
le chaud comme dans le froid, elle bénira Dieu ; si la Mère la gronde, elle s'en réjouira dans la pensée qu'ainsi on la rendra bonne et sainte. Quand vous la connaîtrez, vous voudrez toutes lui ressembler et avoir son nom. En ce cas, pour ne pas confondre les sœurs les unes des autres, on pourrait ajouter un numéro après le nom : Ma sœur Marie Egalité d'humeur i, et ainsi de suite. » En entendant ce discours, les sœurs souriaient et toutes voulaient avoir l'égalité d'humeur, qui rend la vie si douce en communauté pour soi et pour les autres.
Bien des personnes de haut rang auraient voulu l'inviter quelquefois à leur table , tant ses belles manières jointes à une si grande sainteté le faisaient aimer et vénérer de tous; mais, le P. Jean n'acceptait jamais. Nous ne connaissons que deux exceptions : une fois, en mission à Nimes, croyant dîner chez M. de Cabrières, son grand ami , par une innocente supercherie, il se trouva avec toute sa respectable famille. La seconde fois, ce fut de propos délibéré, mais l'exception en valait bien la peine. Le vénérable M. Chuit, qui l'aimait tant, avait l'heureuse chance d'avoir M. Louis Veuillot à dîner. M. Chuit était le beau-père de M. Dumont, sénateur inamovible et fervent catholique, chacun le sait. Une voiture vint chercher le Père, alors déjà fort infirme ; écoutons-le raconter lui-même cette délicieuse entrevue et son jugement si exact et si vrai sur M. Veuillot : « Il est laid, pas de mine. Il parle comme il écrit, mais doucement, posément, il est poli et réservé dans la discussion, avec une franchise et une netteté de foi remarquables. Il a eu le dessus incomparablement pour la raison, le fond, la forme, la politesse. Attaqué sur sa malice, il a laissé
l'adversaire dire des malices, sans en dire lui-même. Simple, candide comme un enfant et vraiment bonhomme. On le connaît de suite et on est avec lui comme si on l'avait toujours connu. Jei'embrasseen arrivant et il m'embrasse en partant. C'est non-seulement un homme d'esprit, mais encore une âme d'élite. Les gens de sa trempe sont bons à voir ; ils réchauffent le cœur. J'ai regretté qu'un discuteur ait pris et gardé la parole, sans presque jamais la lui laisser. Je suis reconnaissant à M. Chuit, de me l'avoir fait connaître. » Ce que le Père ne dit pas, c'est l'effet qu'il produisit lui-même sur Veuillot, si habile à juger les hommes, mais nous savons par un autre des invités que cet effet fut'excellent.
Nous aurions encore bien d'autres faits à raconter de ce genre, qu'il nous suffise de rapporter le jugement sommaire de son bon ami, Msr de Conny : « C'était un saint, fort gai et fort aimable. » Ces trois mots si courts nous donnent la photographie exacte du P. Jean.