CHAPITRE XV Les écrits du R. P. Jean
I. Ses écrits en général. — II. Les Constitutions des Victimes. — III. Le Coutumier des Victimes. — IV. Explication des Règles et des Constitutions. — V. De la direction des Religieuses. — VI. Traduction de Bourgoin. — VII. Correspondance avec la Prieure. — VIII. La politesse religieuse. — IX. Opuscules divers.
'ne vie nouvelle, comme il l'avait tou- 'jours désirée , commença pour le ^R. P. Jean avec la fin de ses missions, vie toute de charité pour le prochain dont il se regardait comme l'esclave, vie tout intérieure pour lui, partagée par la prière, la pénitence, le recueillement et l'étude, car, de cette époque surtout, datent ses innombrables écrits continués à peu près jusqu'en 1877, où les accablements de sa maladie ne lui permirent plus d'écrire, pas plus que de prêcher et de confesser hors de son couvent.
I. — Sa mission principale, nous l'avons vu, était d'asseoir définitivement la fondation des religieuses Victimes du Sacré-Cœur. Les premières religieuses avaient apporté leur dévouement absolu, leur grand désir de se sanctifier, mais aucune n'était capable de tracer des Règles et des Constitutions, qui formassent les lois du présent et de l'avenir surtout, alors que les premières sœurs auraient disparu successivement. Nous l'avons souvent entendu dire au P. Jean lui-
— 5°2 — même : Les grands ordres ont été fondés par des saints directement inspirés par Dieu : aujourd'hui, notre siècle a créé des besoins spéciaux, des maladies morales, physiques et intellectuelles, d'un genre particulier. Dieu suscite des hommes pour parer à ces besoins nouveaux : ils n'ont pas l'inspiration directe des saints d'autrefois, mais, en se laissant conduire par les événements naturels. Dieu, se sert de leur bonne volonté pour fonder une multitude de petites sociétés religieuses qui ont toutes leur utilité à côté des grands ordres. Ces petites congrégations ont ordinairement pour but, dans notre siècle, les soins hospitaliers et la diffusion de l'enseignement chrétien ; la vocation des Victimes est de faire fructifier, par la prière et la pénitence, ces deux fins principales des instituts modernes. C'est donc une vocation incompréhensible pour l'esprit de naturalisme de notre siècle ; pleine de mérites et de succès aux yeux de la foi. L'établissement, ou plutôt la consolidation des religieuses Victimes, fut l'affaire principale de toute la vie du P. Jean. Aucun de ses travaux du dehors ne put la lui faire perdre de vue, bien au contraire, chaque mission le mettait en contact direct avec des couvents de tous ordres, avec les religieuses cloîtrées, comme avec celles adonnées au ministère extérieur ; il revenait chaque fois avec une abondante provision de renseignements, d'observations personnelles prises sur le vif, dans la direction intime de tant de centaines de religieuses, entraînées à la confiance la plus absolue par leur zélé prédicateur. Qu'on nous permette de concrétiser notre pensée par une formule de l'école : les Constitutions des Victimes ne furent pas écrites à prioj'i, c'est-à-dire qu'elles ne furent pas le produit
d'une intelligence très-heureusement douée , elles ne sortirent pas tout d'une pièce de son cerveau ; elles furent faites à posteriori, fruit d'une expérience de la vie religieuse, comme peu de prêtres l'ont jamais peut-être autant possédée. Ainsi s'expliquent tant de prédications, tant de carêmes, tant de missions prêchées en tous lieux, mais principalement dans les monastères ; Dieu le permettait pour l'instruction de son serviteur et l'accomplissement de sa mission principale de fondateur d'un institut religieux.
II. — Par ordre de Msr de Mazenod et de M. Tempier, le P. Jean, se mit à ce travail dès 1854, en l'année bénie de la proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception. Il alla bien lentement, s'entourant de toutes les précautions capables d'assurer la perfection de son œuvre. Avant de commencer, il faisait de longues prières, puis se livrait, selon son usage, à toutes sortes de pénitences, il faisait prier ses religieuses en même temps. Après ces préparations renouvelées toutes les fois qu'il se remettait au travail, agenouillé devant son bureau, il écrivait selon l'inspiration du Saint-Esprit ; c'était les Constitutions des Victimes qu'il faisait. Dieu le lui fit comprendre en l'accablant des plus dures épreuves, pendant les deux années réservées à ce travail. Quelles furent ces épreuves? Nous l'ignorons, elles furent si terribles qu'on a cru plus prudent de les taire ; nous dirons seulement que, loin de nuire à ces Règles, elles contribuèrent sans doute à leur donner toute la perfection possible.
Le point de départ du P. Jean fut d'accepter tout d'abord ce qu'un long usage avait déjà fixé
dans la communauté, en le régularisant et l'amendant sans le changer. La Mère Marie Victime, la fondatrice, a très-bien raconté ce premier acte des Constitutions : « Dieu dépose d'abord dans l'âme des religieuses qui forment le noyau, une pieuse pensée, sorte de germe dont l'Institut ne sera que le développement. Quelques règles s'établissent bientôt par une sorte de nécessité, suivant les besoins et les circonstances, pour régulariser les mouvements de la communauté naissante et la diriger vers sa fin. A mesure que la famille s'accroît et que le besoin de se régler sur un plus grand nombre se fait sentir, les prescriptions deviennent plus nombreuses, plus détaillées , plus précises. L'expérience sanctionne les unes, abandonne les autres et il se forme ainsi peu à peu, par une action d'autant plus sûre qu'elle est plus lente, et plus par la pratique que par l'écriture, un ensemble d'usages, de règles qui mettent un certain ordre dans la vie commune, et donnent à la maison une première apparence religieuse. Il se produit ainsi quelque chose d'incertain et d'incomplet, réclamant impérieusement une main qui, avec l'aide de Dieu, ramasse ces règles éparses, retranchant ce qui est hors de propos ou inutile, ajoute ce qui manque, mette de l'ordre et de la clarté dans l'ensemble et produise enfin un code de vie religieuse en rapport avec la fin de l'Institut. C'est alors que les Constitutions peuvent être présentées à l'approbation des supérieurs, pour qu'ils les vérifient, les revêtent de leur autorité et les déclarent en vigueur.-» Cette main choisie de Dieu fut celle du P. Jean. A une profonde science théologique constamment entretenue par l'étude, il joignait la connaissance la plus parfaite du cœur humain, ayant traversé
successivement les genres de vie les plus différents. Homme du monde et de bonne société, prêtre séculier , religieux , prédicateur , directeur d'un grand nombre d'âmes et surtout de religieuses^ très-avancé dans les voies de la spiritualité, sans aucun genre de mysticisme, doué d'un grand jugement, avec une certaine tournure d'esprit qui le portait plutôt au naturalisme et au positivisme pris dans le bon sens, admettant le surnaturel, comme le demandait sa foi vive, mais, l'admettant rarement dans la pratique, comme le lui apprenait sa grande expérience, jamais il ne s'était laissé séduire par aucune de ces illusions communes aux femmes. On ne peut nier que ce ne fut un type à part, d'une grande originalité si on veut ; mais, chose vraiment remarquable et remarquée de tous ceux qu'il a dirigés : l'excentrique, l'extraordinaire de son genre de vertu était pour lui seul, avec les autres c'était le directeur le plus uni, le moins exagéré qu'on pût voir. On jugera de l'exactitude de ce portrait par l'analyse de ses Constitutions, qui n'ont rien que de trèssimple, de très-ordinaire, mais portent d'un bout à l'autre la marque de son grand jugement et de sa connaissance profonde de la vie religieuse.
Nous avons vu ses préparations avant d'écrire, son profond respect en écrivant toujours à genoux ; c'était sa préparation surnaturelle, la prière et la pénitence ; puis, il rentrait de suite dans la voie commune, en s'entendant d'abord avec les plus anciennes et les principales religieuses députées à cet effet. Il s'appliquait à reproduire aussi parfaitement que possible l'esprit primitif des Victimes, développé et réglé successivement par l'expérience et le temps, y ajoutant, avec leur agrément, tout ce
qu'il avait recueilli de plus précieux dans les autres communautés religieuses. « Chaque point , écrit la Mère Marie Victime du Sacré-Cœur, était discuté avec le plus grand soin, longuement, si c'était nécessaire ; nous retardions souvent la décision pour réfléchir et prier. Nous disions toutes nos pensées de part et d'autre, avec la plus grande liberté, et parfois avec chaleur notre bon Père exigeait qu'il en fut ainsi. Nos yeux se mouillent de douces larmes, au souvenir de ces séances si fructueuses, où l'humilité, la bonté et la fermeté de notre excellent Père, écoutait tout de la part de son indigne servante, accordant ceci, refusant cela, selon que le bien de notre maison le demandait. »
Dans le but de faciliter un jour l'approbation par le Saint-Siège, le P. Jean choisit la Règle de S. Augustin ; ce fut l'avis de Msr de Mazenod, c'est la plus ancienne des Règles toute remplie de la charité la plus suave, et qui, se bornant à prescrire d'une manière générale la pratique des vertus chrétiennes et religieuses, laissait le champ libre pour exprimer dans les Constitutions l'esprit et l'usage des Victimes.
Tout étant ainsi préparé par la prière, la pénitence et la discussion, le P. Jean écrivit ce code de vie religieuse, un des plus parfaits et des plus sagement pondérés qui existent. Une préface expose la doctrine du sacrifice, qui est la fin principale des Victimes. Les Constitutions, proprement dites, sont divisées en trois parties, chacune précédée d'un préambule, où sont déposés les motifs qui engagent à pratiquer les articles qui vont être détaillés. Laissons encore parler la Mère Prieure, qui, après le P. Jean, eut une si grande part à la rédaction de
ces Constitutions, nul ne peut mieux les analyser qu'elle-même.
« La première partie contient dix-neuf Constitutions, qui marquent nos obligations de Victimes dans la voie de sacrifice. Elles expliquent, avec ordre, science et netteté, ce que nos sentiments intérieurs n'avaient su qu'ébaucher dans nos premiers essais , sans cette sûreté indispensable de doctrine. Tout s'appuie sur les principes de la théologie et se trouve en harmonie, comme n'auraient pu faire des femmes, avec la doctrine de l'Église.
« La deuxième partie est composée de vingt-neuf Constitutions sur la vie .régulière, et trace les obligations que nous avons à remplir comme religieuses. « La mortification reste ce qu'elle était dès le début, ni augmentée ni diminuée. Le changement le plus considérable, c'est la suppression des vœux temporaires de cinq ans avant les vœux perpétuels. L'expérience avait démontré le fâcheux de cette Règle qui faisait tant souffrir Jes bonnes religieuses, en les privant du bonheur de se consacrer à Dieu, et à perpétuité, dès leur jeunesse. D'ailleurs , aucune communauté cloîtrée ne connaissait ces vœux temporaires. On les conçoit dans les communautés d'hommes ; un prêtre qui abandonne son Institut demeure toujours prêtre, il trouve à exercer son ministère, et le monde est peu sévère pour ces inconstances qui n'entraînent presque plus aucun déshonneur. Il n'en est pas de même pour les Vierges du Seigneur ; après un long noviciat et cinq années de vœux temporaires, lorsqu'elles sont devenues inhabiles à se créer des ressources, souvent sans familles, ou oubliées par elles, quelle figure feront-elles dans le monde? A quels dangers n'y
seront-elles pas exposées? Quelle mauvaise édification n'y causeront-elles pas souvent? Aura-t-on même toujours le courage de les rejeter dans le siècle, alors qu'elles auront été les épouses de Jésus-Christ, au risque de faire accuser la communauté de dureté ? Il faudra alors les garder sans vocation, sans les admettre aux vœux perpétuels, comme des membres séparés du corps, précisément parce qu'on a été trop facile à les admettre à des vœux qui n'étaient qu'une sorte de continuation du noviciat. Il vaut bien mieux leur faire faire deux années de probation bien suffisantes pour les admettre à la profession définitive. » On voit, dans le détail de tous ces motifs, la sagesse profonde du P. Jean, qui avait trouvé les vœux temporaires existant à son arrivée à Marseille en 1 850, mais qui en avait promptement saisi les inconvénients (1).
« La troisième partie comprend dix-neuf Constitutionset traite du gouvernement de la maison, en se rapprochant le plus possible des usages des autres communautés cloîtrées qui ont pour eux la sanction d'une expérience plusieurs fois séculaires.
Ce travail, terminé en deux années, fut lu et expliqué à plusieurs reprises aux sœurs du chapitre et même à celles du noviciat ; toutes furent invitées à donner leur opinion, et l'impression ayant été généralement très-bonne parmi ces religieuses toutes ani-
(1) Au concile du Vatican, le 15e schéma, relatif aux religieuses, veut qu'on les éprouve d'abord après leur noviciat par la profession de vœux simples pendant cinq ans, avant de les admettre à la profession solennelle. Mais ce schéma n'a pas franchi la commission des postulats, il n'a pas été discuté ; par conséquent, il n'a pas été jusqu'à une congrégation générale et n'a pas été promulgué dans une session publique, il n'a donc aucune valeur canonique. Peut-être, s'il avait été examiné, quelque Père du Concile aurait-il défendu la pratique contraire, qui est celle de tous les grands Instituts les plus anciens et les plus approuvés par l'Eglise.
~ 509 mées du même esprit, le Père, avant de les mettre définitivement au net , les soumit humblement à l'examen de son saint ami, M. le chanoine Demore, qui remplissait depuis de nombreuses années, auprès des Clarisses, le même rôle que le Père Jean auprès des Victimes. M. Demore n'y trouva rien à redire et se joignit aux sœurs pour remercier Dieu, qui leur avait fait trouver un pareil secours en la personne du bon Père. Les Constitutions furent ainsi heureusement terminées, le 2 février 1856, en la fête de la Purification de Notre-Dame.
Cependant, elles se trouvaient sans autorité canonique, jusqu'à ce que les 'supérieurs ecclésiastiques les eussent approuvées. Alors commença une longue période d'ajournement, qui venait du caractère de Msr de Mazenod. Ce bon prélat, alors âgé de 74 ans, était surchargé d'occupations. Outre son diocèse, un des plus petits mais des plus peuplés de France, rempli d'établissements pieux de tous les genres, il était encore supérieur-général d'une congrégation très-nombreuse, répandue sur les deux hémisphères, l'obligeant à une correspondance incessante. Très-laborieux et ayant le travail très-facile, il lui était cependant mal aisé de tenir tête à tant d'affaires, de donner ses audiences, de présider à une multitude de réunions, aux offices de sa cathédrale ; bien des choses demeuraient ainsi en souffrance et pour terminer une affaire il fallait souvent user de ruse et saisir le bon moment. Le P. Jean, qui le connaissait parfaitement avec ses petits faibles de vieillard, lui présenta les Règles dans les premiers jours de février 1856, le priant de les faire examiner par un prêtre de son choix et de les sanctionner de son approbation épiscopale. Msr de Mazenod répon-
- 5i° dit avec une grâce charmante qu'il ne voulait pas se priver de la satisfaction d'examiner lui-même ces Règles et qu'il ne s'en déchargeait sur personne autre. C'était bien aimable de sa part, mais il était évident que jamais cet examen n'aurait lieu ; ces choses se font à l'instant ou ne se font plus, c'était un ajournement sans limite. Quatre mois après, c'està-dire le 4 juin, le Prélat n'avait pas encore ouvert ce cahier enfoui sous le tas de papiers que nous avions l'habitude de voir sur son bureau. Le P. Jean lui fit envisager l'importance pour sa communauté d'avoir des Constitutions approuvées canoniquement, alors, surtout, que Sa Grandeur allait faire une très-longue absence ; à quoi Elle répondit : « C'est une affaire arrêtée, je me réserve le soin de la vérification, mais j'ai toute confiance en vous, dites à vos sœurs de suivre ces Règles, en attendant comme conseil. » Le Père fut bien touché de ces bonnes paroles, mais il en fut aussi bien attristé, prévoyant que ses Constitutions ne seraient jamais examinées. En entrant à son couvent, il rédigea sur les registres de la communauté les détails de cette entrevue, afin qu'il en constat d'une manière plus certaine.
Toute l'année 1856 et l'année 1857 se passèrent dans ces alternatives; le bon Père essayait de temps, à autre de relancer le bon Evêque qui vieillissait à vue-d'œil, mais il n'obtenait jamais que la même réponse : « Je veux examiner moi-même, je n'ai pas encore eu le temps. » Les sœurs se mirent donc avec courage à observer scrupuleusement leurs Constitutions. Une heureuse innovation fut apportée tout de suite : chaque année, elles font une retraite, mais bien dérangée pour celles dont les offices ne souffrent point d'interruption, comme la cuisine, l'infirmerie,
— 5ii etc. Une seconde retraite fut donc établie pour les religieuses qui ne pouvaient suivre convenablement et utilement la première. Une seconde innovation, bien plus grave et bien plus heureuse, fut d'appeler à la profession perpétuelle les sœurs qui n'avaient fait que des vœux temporaires. Le 24 mai 1857, cinq religieuses firent ainsi leurs grands vœux. M. Tempier présida à cette cérémonie ; la joie eut été entière si Msr de Mazenod eût voulu, par un seul mot, approuver les Constitutions , mais sa grande affection pour le P.Jean et pour son couvent lui défendait de se décharger de cet examen sur un autre, alors que M. Tempier, par exemple, l'eût fait si facilement et si promptement en moins de deux heures. Une petite ruse obtint une approbation un peu plus explicite. Le Père, prévoyant bien que le Prélat ne trouverait jamais le temps de lire ce- travail, eut l'idée d'en faire un résumé court et succinct, puis de l'invitera recevoir la profession de deux religieuses le 15 décembre 1857. D'ordinaire, le bon Evêque consacrait quelques moments aux sœurs après ces sortes de cérémonies, qui avaient le privilège de lui donner une humeur charmante. Son cœur de vieillard s'épanouissait alors au milieu de ses filles et oubliait ses préoccupations incessantes. En effet, après la messe, Monseigneur ayant pris sa petite réfection au coin d'un bon feu, le Père lui présenta son court manuscrit ; il le lut avec la plus grande attention. Il s'arrêta à plusieurs articles pour y ajouter à haute voix ses réflexions, et, après avoir tout considéré et pesé, ne trouvant rien à modifier, il demanda une plume, et, sans changer de place, il écrivit son approbation au bas du manuscrit. Peut-être qu'on manqua de hardiesse, car, dans les bonnes dispositions où il
était, il aurait lu et approuvé les Constitutions en entier. En somme cependant, elles se trouvaient intégralement dans ce petit écrit, débarrassé seulement des considérations pieuses et des développements que renfermaient les Constitutions complètes. Le grand inconvénient, c'est que désormais on ne pouvait revenir sur cette affaire, qui, en effet, ne put se vreprendre avant sa mort. M. Tempier qui était présent et connaissait parfaitement les pensées de son Évêque, assura toujours depuis que, par l'approbation du Précis, on devait considérer les Règles et les Constitutions comme définitivement approuvées. La Mère Prieure ajoute dans ses mémoires : « Notre joie eût été bien plus grande, ainsi que celle de notre bon Père, si Monseigneur eut revêtu de son approbation le volume tout entier. Mais il n'est pas de la vocation des Victimes d'éprouver des joies par-faites. »
Les Constitutions ne furent définitivement approuvées que quatorze ans après la mort de Msr de Mazenod, le 21 juin 1875, parMsr Place, son second successeur, aujourd'hui cardinal et archevêque de Rennes.
III. — Un second travail, bien plus long et bien plus considérable , occupa les loisirs du vénérable Père pendant quinze ans; ce fut le Coutumier des Religieuses Victimes. Les Règles et les Constitutions ne peuvent tracer que les grandes lignes, elles ne sauraient entrer dans les menus détails. Elles disent ce qu'il faut faire, le Coutumier dit comment il faut le faire. Peu de personnes seraient capables d'un travail si minutieux, moins encore en auraient la patience; la grande vertu du bon Père le soutint dans ce labeur souvent interrompu par d'autres
ministères, toujours repris dès qu'il était libre, au prix de bien des ennuis, mais soutenu par cette pensée qu'il s'était fait le serviteur et comme l'esclave des religieuses Victimes et qu'il leur .devait sa peine et son temps. Il s'en était occupé dès 1854, mais avec de nombreuses interruptions nécessitées par ses missions et plus souvent encore par ses infirmités et les autres dérangements continuels de sa vie. Devenu plus malade, ne pouvant plus prêcher hors de Marseille, il se consacra principalement aux écrits qui devaient fixer irrévocablement l'esprit et l'usage des sœurs. En 1864, il s'y adonna avec plus de suite, comme il nous le raconte lui-même.
« Long travail avec la Mère Marie des Anges, Sous-Prieure, la mère Prieure étant malade, pour dresser le Coutumier. Cette affaire, toujours en projet, toujours sentie nécessaire, souvent commencée, bornée jusqu'ici à des expériences et à des recherches de matériaux dans les livres, et à des informations prises dans les communautés, a été sérieusement reprise cet hiver. La préparation des articles s'est faite entre la Révérende Mère Fondatrice, la Mère Marie des Anges et moi. La Mère Prieure, étant souvent malade, ne peut nous donner une coopération bien active, mais elle revoit les articles quand ils sont préparés, puis on les essaye par un commencement d'exécution. La mère Sous-Prieure est douée d'une rare aptitude pour ce genre de travail et je trouve en elle les plus grandes ressources sous le rapport de la solidité du jugement et l'intelligence des choses religieuses. Sa mémoire n'est en défaut pour rien et sa vue est extrêmement nette, pour saisir rapidement ce que tel changement pourra présenter d'inconvénients et d'avantages; son aide me donne
— SH courage pour ce travail long, minutieux et souvent aride. Nous sommes soutenus par le sentiment du bien à faire à la communauté. Les habitudes prises ne laissent pas que d'apporter quelques difficultés à la mise à exécution de plusieurs arrangements religieux; il y a d'abord un peu d'étonnement, puis chacun est content de voir la maison prendre une tournure plus religieuse. »
Ce travail dura quatre ans encore. Le Père s'occupait des plus menus arrangements avec le même zèle qu'il eut mis à approfondir une question de théologie. Il se faisait renseigner par les sœurs officières sur la buanderie, le vestiaire, la cuisine et le reste. « Ce sont, disait-il, avec sa gaîté habituelle, mes professeurs de cuisine, de lessive, du soin des poules, etc., jamais je n'avais été si savant. » L'expérience lui avait appris que les petits points maintiennent le bon ordre, la régularité, l'économie, les habitudes religieuses, la piété même. Il écrivait à ce propos : « Les riens sont plus difficiles à régler que les quelques choses, et cependant les riens ne sont pas des riens. » Du reste, il n'y avait pas que des riens dans le Coutumier; les observances les plus importantes et les plus relevées, par exemple ce qui touchait au chœur, aux saints mystères, à la sacristie, coudoyaient les fonctions les plus basses aux yeux des gens du monde. Un jour, présidant à une profession religieuse, il fut frappé de l'aspect que présentait le chœur pendant cette cérémonie par l'observation du Coutumier qu'il avait réglé , et il entendit comme une voix qui lui disait au fond de son cœur : « Sois ferme pour le Coutumier ; rocher et douceur. » La confiance qu'il inspirait lui avait permis de puiser à pleines mains dans les coutumes
— Si5 des autres communautés religieuses, il notait tout, ce qui lui permit de donner une grande perfection à son travail. Ainsi, il écrivait d'Arles :
Ces saintes sœurs m'ont montré leur Coutumier. Dans ce que j'ai vu, les choses sont traitées avec beaucoup plus de détails encore que nous n'en mettons. Tout est prévu jusqu'à la grosseur d'une pointe d'aiguille. C'est l'Œuvre des anciens Visiteurs du temps de M. de Bérulle, de grands docteurs de Sorbonne, de grands saints. Cela m'a rassuré sur la crainte de trop détailler.
Si nous écrivions pour les gens du monde, nous craindrions de faire accuser le P. Jean d'esprit minutieux, s'attachant à de trop petites choses. Mais, les âmes, habituées aux choses de Dieu, savent que la vie religieuse est une vie d'obéissance continuelle, qui saisit celles qui se sont consacrées au Seigneur dans tous les actes de leur existence et que la vocation des Victimes consiste principalement dans cette immolation continuelle de toutes les actions de la journée, sans laisser aucune place à la volonté propre. D'ailleurs, est-il vrai que le monde ne connaisse pas ces petites règles ? Qu'on lise les règlements de la vie militaire par exemple, tout y est prévu et réglé comme dans les couvents, jusqu'au nombre des boutons des guêtres ou de la tunique, jusqu'aux moindres mouvements dans les manœuvres, tant l'instinct de la conservation inspire la nécessité de ces petites observances. Que de maisons prospèrent à cause du bon ordre qui y règne, combien de ménages se ruinent pour ne pas connaître ces petits riens qui finissent par faire de bien grandes choses. Aussi le P. Jean avait-il l'instinct de ces menus détails que ne dédaignaient pas de très-grands personnages historiques.
« J'ai hâte d'avancer le Coutumier, écrivait-il. Vous savez que je n'ai guère de révélations, mais j'ai eu pendant ma maladie une manifestation si claire de sa nécessité, qu'il me tarde de l'avancer. C'est là qu'est le salut futur de la communauté. Cela gêne un peu, il faut bien se le persuader, mais c'est l'un des meilleurs exercices de l'esprit de sacrifice, préférable à toutes les pénitences du monde. » Et d'Orléans, où il prêchait une retraite ecclésiastique, il écrivait encore :
Après plus de douze ans d'impuissance à faire ce travail du Coutumier, je me sens maintenant aussi porté à m'en occuper qu'à boire ou à manger chaque jour. Jamais, au milieu de ma vie, je ne me suis senti aussi sûrement dans la volonté de Dieu, qu'en faisant cela. Je ne sais ce que Dieu veut encore de moi dans la vie chrétienne, mais, ce dont je ne doute pas, c'est que je dois m'user jusqu'au dernier morceau pour la bonne constitution de la Maison.
Nous trouvons dans ses sentiments de retraite, en 1865, l'importance qu'il attachait à ce travail : « L'infirmité m'est bonne, elle me met dans la vie cachée. Pour la Maison, il était nécessaire que je devinsse infirme, sans cela je n'aurais jamais fait ce pourquoi Dieu m'y a mis. Il est même nécessaire que je reste infirme, car il y a un grand travail .à faire. Dieu a tout bien fait, si j'avais été mis plus tôt hors d'état de mener la vie active, j'aurais fait trop tôt le travail de la Maison et l'affaire n'était pas mûre. Maintenant, le moment est venu. La Providence me donne la liberté de tout régler, sans trop de gêne. La Mère Marie des Anges est taillée pour achever ce qui manquait à l'œuvre de sa devancière. Puissionsnous, ô mon Dieu, ne pas manquer à vos desseins! »
Enfin, le R. P. Jean termine ce grand ouvrage le
- 5i7 - Ier août 1868. Il avait mis onze années à en réunir les matériaux et quatre à les mettre en ordre. Il forme quatre forts volumes in-40, écrits en entier de sa main. Restaient à faire les tables alphabétiques, permettant de trouver facilement chaque chose, il les termina le 10 novembre de cette même année ; c'est le travail qui lui coûta le plus. La joie des sœurs fut immense en recevant cet ouvrage si longtemps attendu, elles voulaient faire une fête de reconnaissance, le Père s'y opposa. « Oh, voyez-vous, dit-il, nous autres nous ne sommes que de petites gens, alors point d'étalage, point d'éclat, que tout se passe entre Dieu et nous. » Les religieuses durent se contenter d'une petite fête intérieure, c'est-à-dire offrir en silence, le 21 novembre, au moment de la rénovation des vœux, leur reconnaissance au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur pour leur avoir donné un tel père. Désormais, les cérémonies du chœur se firent avec une dignité ravissante, pendant que les plus humbles emplois s'exerçaient- avec la plus religieuse ponctualité. Rien n'avait été imposé sans l'agrément des sœurs, mais il avait un tact infini pour leur faire accepter les choses les plus difficiles ; sachant ce qu'il voulait, il suivait sa maxime : être rocher et douceur. Un exemple, entre plusieurs, montrera sa méthode et sa réussite. Le Coutumier prescrivait à chaque sœur le changement annuel de cellule et des autres objets dont elles se servent. Un tirage au sort réglait tout cela. Jusqu'alors les bréviaires avaient été soustraits à cette règle par raison d'économie et de soin. Il y avait là un esprit de propriété, qui lui sembla une imperfection. Voici comment il s'y prit pour amener les sœurs à ce sacrifice. « Mes chères filles, il faut, ainsi qu'àéde bonnes enfants, je vienne