‹ La vie du serviteur de Dieu Louis Maulbon d'ArbaumontChapitre 3 sur 33 · MONTPELLIER · texte numérisé non relu

MONTPELLIER

Monsieur le Chanoine et trës-honoré Supérieur ,

Je vous remercie de m'avoir envoyé la Vie du R. P. Jean d'Arbaumonû, que vous venez de faire imprimer, de l'aveu de Msr l'Evêque de Marseille. Cette vie, dont l'ensemble est marquée de traits si extraordinaires, semble tout d'abord un défi jeté à la prudence humaine, et à ce que S. Paul appelait « la sagesse du siècle. » On se sent reporté, par cette lecture, vers les âges où l'austérité de l'Evangile, loin de rebuter les âmes, les attirait. Et ce solitaire, cet anachorète, on pourrait presque dire : ce stylite, isolé au milieu de notre siècle, dont il n'avait connu les entraînements et les erreurs que pour les réprouver et les flétrir, apparaît, dans les pages que vous Jui avez consacrées, tel que devaient être ces moines de la Thébaïde, détachés de tout et d'eux-mêmes principalement , morts à toutes les passions, supérieurs à tous les événements., et, mieux encore que le philosophe Diogène, plus puissants en réalité que les princes ou les grands de la terre, parce que les grands et les princes ne peuvent donner que des honneurs ou de la fortune, et que ces hommes célestes avaient méprisé la gloire comme la richesse. Si doux, si affable, si tendre même que fût le P. Jean, on tremblait presque en l'abordant, parce que son pâle visage, ses rides précoces, les longs anneaux de sa barbe grisonnante, son habit de bure grossière semblaient vous dire : Voilà jusqu'où il faudrait pousser l'héroïsme de

la pénitence, voilà par quelles armes il faudrait combattre l'égoïsme et la sensualité des temps actuels.

Mais cette impression d'involontaire terreur cessait aussitôt que le P. Jean prenait la parole et regardait au fond du cœur qu'on lui ouvrait. Quelle sagesse alors, quelle discrétion, quelle mesure, quelle rigoureuse et exacte orthodoxie! Ce pénitent , si rude à lui-même , prenait, vis-à-vis des autres, des précautions infinies pour éviter tout excès et prévenir toute exagération.

En parcourant votre intéressant volume , Monsieur et honoré Supérieur, j'ai suivi par la pensée, depuis la première année de mon séminaire , en 1849, jusqu'à ces derniers temps, la pieuse existence du P. Jean, comme je l'avais vue, pendant cette longue période de temps, se dérouler sous mes yeux. J'ai assisté à la retraite qu'il fit auprès de M.Galais, de Saint-Sulpice, avant de quitter Dijon; et depuis, ses missions, ses prédications, ses travaux ont été souvent l'objet de nos entretiens. Il a daigné me servir de guide et de conseil dans les périodes les plus graves de ma vie, et je seraisbien ingrat si j'oubliais jamais sa suave et condescendante paternité. Quel noble cœur battait dans sa poitrine ! Comme il aimait avec intelligence l'Église , le Pape , la France? Avec quelle ardente curiosité, lui, si mortifié, il accueillait les récits qu'on lui faisait sur Rome ou sur Paris et comme son fin et gracieux sourire, son limpide regard montraient la pénétration naturelle d'un esprit que nulle passion étroite ou mesquine ne venait émousser.

Il aimait d'instinct tous ceux qui aimaient ou servaient l'Église et la Patrie. Chez lui, pas de jalousie, pas d'envie, pas&de gène pour célébrer le mérite ou les actions d'autrui. Enfin, car il faut me borner sur un sujet où ma reconnaissance me commanderait presque d'être intarissable, j'ai toujours admiré le zèle du P. Jean pour la science sacrée. Sa bibliothèque, absolument ecclésiastique, n'était pas trèsconsidérable. Il en avait banni tout apparat et tout luxe

inutile. Mais ses livres étaient vraiment des amis, et des amis familiers. Non content de les avoir ou même de les feuilleter, il les lisait, il les commentait, il en tirait la moelle et le suc. C'était bien « l'abeille industrieuse et laborieuse », dont parle la liturgie sainte, dans l'office de sainte Cécile.

Je ne m'étonne donc pas , Monsieur le Chanoine, que vous vous soyez promis à vous-même de prendre sur vos loisirs si rares le temps de rédiger, d'après vos souvenirs et sur de fidèles mémoires, la vie du R. P. Jean.

Vous aurez par là adouci l'inconsolable douleur des saintes Religieuses, fondées et formées par notre cher et admirable ami. Vous aurez appris au monde insouciant que la Croix trouve encore des amants passionnés pour elle; et vous nous aurez fourni à tous le sujet d'une excellente et sérieuse méditation. Ce n'est pas tout de louer ou d'admirer les saints ; il faut faire plus encore et les imiter !

Agréez, Monsieur le Chanoine et honoré Supérieur, mes dévoués et respectueux hommages en Notre-Seigneur.

f Fr. Marie-Anatole DE CABRIÈRES,

Evêque de Montpellier.

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