CHAPITRE PREMIER
Depuis la naissance du R. P. Jean, jusqiù'à sa conversion, i8ij-i8j^.
I. Sa naissance. — II. Son enfance. — III. Sa première communion. — IV. Sa jeunesse. — V. Lecole polytechnique et les ponts-et-chaussées. — VI. Commencement de retour à Dieu. — VIL Nouvelle vocation. — VIII. Conversion définitive.
^<A famille Maulbon d'Arbaumont est
hf?v?une ancienne Maison de la Bourgogne. ' ';Sans remonter dans sa généalogie, nous dirons seulement que l'aïeul du P. Jean , Louis-Charles Maulbon d'Arbaumont , était trésorier de France avant la révolution de 1789. Il mourut en 1825, à l'âge de 72 ans. Il avait épousé Marie- Marguerite-Joséphine Lardillon, qui mourut en 1854, âgée de 91 ans.
De ce mariage naquit entre autres enfants, Jean- Nicolas-Marguerite Maulbon d'Arbaumont, époux de Françoise-Emilie Osmont, père et mère de celui dont nous écrivons la vie.
Louïs-Marie fut l'unique fruit de ce mariage, bien que son père n'eût alors que 24 ans et sa mère 16 ans et demi seulement. Il vint au monde le mercredi 10 octobre 18 13, à 7 heures du matin, à Dijon, place Saint-Jean, sur la paroisse cathédrale de Saint-Bénigne, où il fut baptisé dès le lendemain, par M. Surget, vicaire à la Cathédrale. Son parrain fut son aïeul paternel Louis-Charles, et sa marraine son aïeule maternelle Marie-Marguerite Blanc, épouse de Pierre Osmont. On lui donna les noms de son parrain et de sa marraine selon l'usage jadis presque général.
Sa naissance fut une grande joie pour toute sa famille. Sa tante Elisabeth Lardillon qui avait épousé un de ses petits parents, écrivait peu de jours après : « Ta lettre, mon cher ami, me fait un « vrai plaisir, en m'apprenant l'heureux accouche- « ment de ta chère femme, qui t'a rendu père d'un « beau garçon qui doit être joli, ayant une maman « blanche et fraîche comme la rose... » La tante Lardillon avait bien deviné, Louis était en effet le plus bel enfant qu'on pût voir, et déjà on devinait ce que l'âge lui apporterait peu à peu de beauté mâle, achevant d'en faire un des hommes les plus sympathiques et les plus distingués , sans que les années , les austérités et les infirmités puissent jamais altérer la perfection de ses traits. Pour le moment, il avait la finesse d'une petite fille, et quand, dépouillé de ses langes, on commença à l'habiller, sa mère lui fit porter jusqu'à sept ans des vêtements de fille avec des pendeloques et des tirebouchons sur sa jolie petite tête, selon la mode du temps. Nous avons un petit dessin à la plume, fait par le P. Jean lui-même, qui le représente dans ce
costume auquel il s'était tant affectionné, qu'il fit une grosse scène, lorsqu'à 7 ans il fallut le revêtir des habits de garçon. Plus tard, il rappelait ce fait bien naturel, s'en servant pour s'en humilier profondément, se reconnaissant indigne de la supériorité que lui donnait son sexe sur les femmes si saintes qu'il dirigeait.
Sa mère l'aimait avec passion, mais elle ne lui laissait passer aucun de ses petits défauts d'enfant. Louis avait l'habitude de se ramasser dans son lit. Craignant pour la santé de son cher enfant, car malgré ses instances il refusait absolument de s'étendre, elle consulte son médecin. — Madame , répond celui-ci en souriant, je vais vous donner un remède qui coûtera à votre cœur maternel, mais il sera radical. S'il refuse encore de s'étendre, frappez-le quelque peu. Le conseil fut suivi et malgré l'énergie de sa petite volonté, Louis fut immédiatement guéri de son entêtement et ne désobéit plus à sa bonne mère.
II. — Cependant, arrivé à sa septième année, ses parents se préoccupaient de son éducation. Par un concours de fâcheuses circonstances elle fut médiocrement chrétienne. Mme d'Arbaumont était une digne femme, très assidue à ses devoirs religieux mais son mari , parfaitement honorable selon le monde , appartenait à cette génération , fille du XVIIIe siècle, qui n'avait pas conservé l'esprit d'impiété de Voltaire, mais une profonde indifférence pour les choses religieuses. En gentilhomme bien élevé, M. d'Arbaumont respectait les convenances ; il n'y avait jamais sur ses lèvres une parole contre la religion ; seulement il n'en usait pas. Que de
gens de cette sorte nous avons connus sous la Restauration et pendant le règne de Louis-Philippe, ayant horreur de l'impiété brutale de la voyoucratie, capables de lutter pour la défense de leur foi, mais incapables d'observer les pratiques religieuses. C'était l'esprit dominant dans la bonne société de la Bourgogne, avons-nous souvent entendu dire au P. Jean lui-même. Un fort reste de jansénisme, chez plusieurs, beaucoup de respect humain chez le plus grand nombre, avaient fait une rareté de l'usage des Sacrements. Il fallut les dernières années de l'épiscopat du saint Msr Rivet et le concours des Communautés religieuses qu'il appela, pour ramener peu à peu les hautes classes de Dijon à la pratique des devoirs qu'impose l'Église à ses enfants. Pour M. d'Arbaumont, naturellement froid, et par suite des embarras financiers qui ne firent que s'accroître jusqu'à sa mort, il y avait un fond d'aigreur né de ses préoccupations incessantes qui l'éloignèrent jusqu'au dernier moment de cette foi qu'il respectait, qu'il regrettait même de ne pas sentir, sans jamais avoir le courage d'en accepter le joug. D'ailleurs où trouver alors des maîtres parfaitement chrétiens sous l'empire tyrannique de l'Université ? Toutes ces tristes circonstances influèrent fâcheusement sur l'éducation d'un enfant dont l'âme se serait facilement ouverte, avec sa riche nature, à toutes les bonnes impressions. Cependant cette indifférence en matière de religion ne nuisit pas à ses mœurs ; son enfance fut pure et longtemps encore sa grande honnêteté naturelle l'éloignadu mal, il nous l'a dit souvent lui-même.
M. et Mme Quérin, place Charbonnière, à Dijon, lui apprirent l'écriture et les éléments du latin, selon
l'usage de l'époque, longtemps conservé, d'apprendre le latin dès le commencement des études. Son intelligence était aussi vive que son cœur était sensible; aussi ses progrès furent-ils étonnants, à en juger par les lettres qu'il écrivait, dès l'âge de 8 ans, à ses parents. Nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer quelques-unes ; elles annoncent celui qui maniera plus tard d'une manière si remarquable le style épistolaire. La première de ces lettres se ressent peut-être un peu trop des corrections du maître ; les suivantes, par la puérilité des détails, montrent bien qu'elles sont l'ouvrage personnel d'un petit enfant de 8 ans.
S décembre 1821.
Mon cher Papa,
Tu ne doutes pas que je t'aime de tout mon cœur. J'ai toujours fait mon possible pour te contenter et te marquer mon affection. Je vois arriver avec plaisir le jour de ta fête parce qu'elle est pour moi une occasion de t'ouvrir mon cœur. Tu voudras bien accepter un petit bouquet et les souhaits que je te fais de bonne fête.
Mon cher Papa, je t'embrasse de tout mon cœur.
26 décembre 1821.
Ma chère Maman,
Je compte t' écrire le jour de l'an pour te soiter la bonne année et pour te montrer l'amitié que j'ai pour toi. Aujourd'hui je t'écris ce que je fais depuis que tu es partie. Lundi je suis allé voir avec mes tantes Maulbon le diaphanorama qui m'a bien amusé. Je vais souvent avec mes tantes, on y joue toujours au loto. Annette (sa bonne) t'embrasse bien, elle ne veut pas me donner à manger quand j'ai faim. Quoique cela je ne suis point encore bien fâché avec elle.
Pendant les années scolaires 1822 et 1823, il avait alors neuf ans, il entra comme externe en sixième au collège royal de Dijon. Aux vacances de Pâques, il écrivait à son Père.
avril ib2;
Nous sommes arrivés mercredi à Auxonne en bonne santé (chezson grand père maternel) j'espère que tu te portes bien aussi. Nous avons trouvé à Auxonne ma bonne maman qui nous attendait avec la voiture. A Lacour — campagne de M. Osmont — j'ai été bien aise de retrouver bon papa en bonne santé. Je travaille tous les jours jusqu'à midi. Je m'amuse bien avec mon arc et mes flèches. Hier nous sommes tous allés à Auxonne, jusqu'à mon bon papa. Nous avons été à la messe et nous avons dîné chez M. de Montcourt. M. Roy a dîné avec nous et m'a chargé de te faire bien des compliments. Ma bonne maman m'a acheté un livre : Les soirées du père de famille, ou conversations familières d'un père avec ses enfants. Ce sont de jolies histoires qui m'amuseront bien. Adieu, mon cher papa, je t'embrasse de tout mon cœur ainsi que mes tantes et caetera, cela veut dire toute ma famille. Je te prie de dire à Annette de m'envoyer mon couteau, je l'ai laissé sur ma fenêtre. Ton respectueux fils.
On le voit, jusqu'à son départ pour Paris, beaucoup plus tard — en 1832 — Louis fut élevé au milieu des siens, la meilleure des éducations pour un enfant. Il prit cet amour profond pour sa famille que les plus pénibles et les plus héroïques séparations ne purent jamais détruire dans son cœur.
Après deux ans, Louis passa du collège de Dijon à celui d' Auxonne où il demeura plusieurs années, joignant à ses études littéraires les éléments des mathématiques. Ses petites lettres d'enfant font facilement juger de la précocité de son intelligence ; aussi fut-il tout le temps à la tête de sa classe
et toujours il obtint le prix d'excellence. La douceur et l'affabilité de son caractère ne permettaient pas à ses condisciples de le jalouser. Du reste, demeurant à Auxonne chez M. Osmont, son grand père, il n'avait avec eux que les rapports de classe, réunissant ainsi les avantages de l'éducation publique avec son émulation, aux avantages de la vie de famille qui conserva intacte la pureté de ses mœurs.
III. — Il eut le bonheur de faire sa première communion le dimanche de la Passion, 20 mars 1825, il n'avait pas encore onze ans et demi. Monsieur l'abbé Gouvernet était son catéchiste et son confesseur. Sa confession fut sincère et sérieuse, mais, ignorant le mal, il ne comprit pas plusieurs questions que lui fit avec prudence son confesseur, et il reçut l'absolution avec la pensée que celui-ci n'avait peutêtre pas cru à sa sincérité, ce qui lui fut un grand chagrin. Il approcha cependant de la Table-Sainte avec respect et gravité, mais, voyons-nous dans ses notes, sans amour sensible pour celui qu'il devait un jour tant aimer. Cependant la veille, au moment de l'absolution, il éprouva une vive douleur de ne pas aimer le bon Dieu, ce qui prouve que déjà il l'aimait bien, et, levant ses petits bras vers le ciel il s'écria, plus de cœur que de bouche. « O bon Jésus, donnez-moi la grâce de vous aimer. » Il eut encore une autre chagrin dans ce beau jour. Ne voulant pas salir ses beaux habits neufs, il mit son mouchoir sous ses genoux. Il paraît que c'était défendu dans cette paroisse, et Monsieur le Curé s'en étant aperçu le gronda fort et le lui fit enlever. Louis en éprouva une grande peine, craignant d'à-
voir offensé Dieu et, peut-être, ce reproche intempestif l'empêcha-t-il d'éprouver cette dévotion sensible si bien ressentie la veille au moment de l'absolution. Cependant Dieu lui avait réservé dans ce beau moment la plus grande de toutes les grâces, car pour la première fois la pensée lui vint de se faire prêtre. Que de grands pas 1 éloigneront de cette vocation qui devait renaître au moment marqué par la divine Providence ! La même année, à peu près au mois de septembre, il reçut le sacrement de Confirmation des mains de Msr Martin de Boisville, évêque de Dijon.
Très assidu à ses devoirs classiques, Louis manifestait en outre un goût très prononcé pour le dessin et pour les collections d'insectes et de plantes. Avec l'âge l'amour des collections ne dura pas, mais il excella peu à peu dans le dessin ; nous verrons au temps de sa grande ferveur quel inconcevable usage il fit de ce talent sur son propre corps. Pour le moment il ne pense qu'aux insectes : « Mon cher Papa, « écrit-il six mois avant sa première communion, « c'est pour te dire que j'ai oublié ma chenille que « je t'écris. Ce n'est pas la peine de me l'envoyer, « j'ai peur qu'elle ne meure en route, ainsi tu la « nourriras. Nous sommes arrivés heureusement à « Auxonne, ainsi que mes papillons, dont aucun « n'a été abîmé. Tu feras aussi attention aux chry- « salides. » Il faisait volontiers le sacrifice de quelques sous de sa petite bourse pour acheter de ses amis une mouche luisante fort rare dans son pays et qui manquait à sa collection. Nous retrouvons constamment dans ses lettres de cette époque, sa constante préoccupation pour ses chenilles, ses chrysalides, ses papillons qui ne sont pas arrivés à terme,
ses plantes qui se sont pourries dans son herbier. C'est une grande grâce que Dieu lui faisait, sans qu'il s'en doutât , car il faut quelque chose qui occupe l'imagination des enfants; le surnaturel étant ordinairement hors de leur portée, ces innocentes préoccupations les éloignent des habitudes coupables de l'adolescence et les conservent purs. Cela ne le détournait pas de ses études. « Je suis plein « de Virgile, deCicéron, deQuinte-Curce, j'ai la tête ««< cassée de latin, de français et de grec et je ne sais « plus de quel côté me tourner. Si tu as de beaux <v papillons, je les emporterai quand j'irai à Dijon. « Pour moi je n'en puis plus prendre , je n'en ai « plus le temps ; mais pendant les vacances, je <s m'en dédommagerai bien. » Parfois, pour mettre son père au courant de ses progrès, il lui écrivait en latin autant que peut le faire un élève de cinquième, sans négliger son cher dessin. « Je con- <s tinue mon cher dessin qui m'amuse beaucoup « — écrivait-il en mars 1826 — je continue à faire «.< des têtes et je commence les fleurs. ^> Il avait alors 12 ans et demi, les dangers allaient commencer pour lui.
IV. — Auxonne avait une garnison d'artillerie. Louis eut des relations avec plusieurs officiers de cette arme, entr'autres avec le capitaine Caffart, qui lui donna, avec le goût des mathémathiques et des études sérieuses, l'idée de se présenter à l'École polytechnique. Il avait eu pour camarade à cette école l'oncle de Louis, M. Denys Maulbon d'Arbaumont, mort à Dijon en 1870, ingénieur en chef des ponts-et-chaussées, en retraite. Ces relations, quoique honnêtes, n'étaient pas faites pour lui donner