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l'amour des choses de Dieu. Il aimait tendrement ses maîtres, honorait leur savoir et leur honnêteté purement humaine, mais tous étaient philosophes sans se permettre cependant jamais un seul mot qui put blesser sa délicatesse et sa candeur, ce qui cachait ou semblait excuser leur indifférence religieuse. Il retourna à Dijon auprès de son père pour sa rhétorique et sa philosophie et ne trouva pas mieux pour la vie de son âme. Bientôt il commença à négliger ses devoirs religieux et finit par les abandonner tout à fait; l'exemple de son père ne pouvait le soutenir beaucoup. Dieu permit cet égarement passager, qu'il devait expier si cruellement plus tard; il lui dut cette prodigieuse humilité et ces austérités étonnantes qui signaleront toute sa vie.
M. d'Arbaumont père avait en 1 8 14 le titre de premier notaire du Roi ; il fut ensuite avocat et remplit d'autres charges dont le P. Jean ne voulait jamais parler. La révolution de 1830 le trouva juge de paix et le destitua. Obligé de se créer une nouvelle position, ayant très peu de fortune et n'ayant pas su l'administrer prudemment, il devint régisseur des terres de M. le Comte de Vogué, à Chevigny, près de Beaume, où il habita désormais. Cette circonsrance obligea Louis à quitter le collège de Dijon et à prendre des répétitions particulières. A la fin de l'année 1831, il se présenta à l'examen pour l'école polytechnique et fut refusé; il avait alors 18 ans. Mais l'année suivante, il fut reçu avec un bon numéro, le trente-septième sur plusieurs centaines. Son cousin Edouard fut reçu avec lui. Sa nomination lui fut annoncée par le général Tholozé, commandant de l'école et il y entra le 14 novembre 1832, à l'âge de 19 ans. Son père et sa mère voulurent le con-
duire eux mêmes à Paris. Placé dans la deuxième division à la salle vingt-neuvième, il eut pour sergent M. Chareton, devenu depuis général du génie et député à l'Assemblée nationale de 187 1, sans que la diversité de leur carrière et de leur conviction ait jamais altéré les souvenirs de leur jeunesse; on le verra plus tard.
Ce nouveau milieu ne devait pas ramener notre élève à l'amour de la piété. Nous lui avons entendu raconter bien souvent quel esprit régnait dans cette célèbre école au début du rè^ne néfaste de Louis Philippe. Les idées d'honneur y étaient très développées, la camaraderie était parfaite, les idées politiques bien mauvaises. On se souvient du rôle que jouèrent les polytechniciens à la révolution de 1830 à la tète des barricades. Fort libertins, avec de nombreux jours de sortie, du moins on n'y connaissait pas le vice sous la forme hideuse qu'il a dans les lycées ; Louis ne se souvenait pas de l'avoir rencontré sous cet aspect, personne ne l'aurait souffert, affirmait-il. C'étaient des 'jeunes gens bien élevés, presque tous de bonnes familles, de grands travailleurs, désireux d'arriver, mais des enfants de leur siècle, où les idées religieuses étaient complètement oubliées ou laissées aux femmes comme l'apanage de leur sexe. Une femme philosophe était alors aussi rare qu'un homme chrétien. Les temps sont bien changés et dans ses vieux jours le P. Jean se réjouissait en voyant les hautes classes revenir à la pratique de la religion comme jamais il ne l'avait vu dans sa jeunesse. La foi est aujourd'hui de bon ton ; il est vrai que par un triste retour le peuple encore si bon en 1830 est plus que jamais éloigné de l'Eglise et de ses préceptes. Si Louis ne devint pas plus mauvais pen-
dant ces deux années — nous l'ignorons — il ne devint certainement pas meilleur ; ses examens étaient sa seule préoccupation, son avenir en dépendait, il se livrait donc à l'étude avec la plus grande ardeur ; mais Dieu s'était réservé cette âme d'élite, il allait la reprendre pour lui, directement, sans intermédiaire, par la seule puissance de sa grâce prévenante.
V. — Pendant les vacances de 1833, le général commandant lui annonça qu'il était reçu dans la première division avec le n° 1 3 sur 1 67 élèves et le plaça dans la treizième salle dont il devint sergent. Il avait atteint tout son développement physique. A 20 ans, sous son brillant uniforme, c'était le plus beau et surtout le plus sympathique jeune homme qu'on put voir. Son front était extrêmement développé, ses cheveux et sa barbe naissante blonds, les yeux très doux et pétillants d'esprit, le nez un peu grand, mais très bien fait ; la bouche indiquait une bonté naturelle. Très haut de taille, c'était un parfait cavalier. On pouvait lui appliquer le mot de S. Thomas : mens sana in ccrpore sano, une âme bien faite dans un corps bien fait. Ses études s'achevèrent avec un grand succès, car au mois d'octobre 1834, il fut admis dans les services publics avec le n° 10 sur 150 élèves. On sait que chaque année les ministres mettent un certain nombre de places dans leurs différents ministères, à la disposition des élèves de l'école polytechnique. D'Arbaumont choisit les ponts-et-chaussées, le service le plus recherché par les premiers numéros, avec les mines et les eaux et forêts. Vingt et un de ses camarades de promotion se présentèrent dans la même administration ; il fut reçu le huitième et nommé le 3 novembre ingénieur de troisième classe.
Edouard d'Arbaumont, son cousin, entra dans l'artillerie.
Si l'esprit de l'école l'avait entretenu dans l'indifférence religieuse, de fâcheuses connaissances qu'il fit à Paris faillirent altérer à jamais sa foi. C'étaient des familles respectables selon le monde, mais imbues des erreurs alors tant à la mode, le La Menaisisme et même, qui le croirait, le Saint-Simonisme. M. de La Mennais déjà bien déchu était encore dans toute sa gloire humaine, entraînant à sa suite une pléiade de jeunes gens tous pleins de talents, de vie, d'entrain, de dévouement, et dont les tristes erreurs ne peuvent faire oublier les services. Leurs erreurs ont disparu aujourd'hui; M. de La Mennais est mort dans son apostasie sans laisser d'autre trace après lui, mais il est resté cet éclatant retour vers la chaire de Pierre, le centre de l'unité, la grande force qui nous maintient debout au milieu des malheurs des temps présents et qui fut en grande partie son ouvrage au début de son éclatante carrière.
L'imagination du jeune d'Arbaumont, mal préparée par son éducation, ne pouvait résister à cet entraînement en dehors de la ligne droite de la vérité. Il est plus difficile de comprendre comment son esprit, naturellement si positif, se laissa séduire par la doctrine utopiste de Saint-Simon. Elle se présenta à lui dans des ouvrages qu'on lui prêtait, entourée d'une auréole de mysticisme qui le séduisit. Les mots de Dieu, de christianisme, de Jésus, de pureté revenaient sans cesse sur les lèvres des Saint- Simoniens et à toutes les pages de leurs écrits, mêlés à des erreurs qu'il était incapable de démêler. Il dévorait ces livres dans ses moments de loisir, il y trouvait une douceur inexprimable j Dieu s'en servait
pour le ramener à lui par cette voie détournée. Son esprit, enclin jusque là et par circonstances aux études positives, s'ouvrait au surnaturel. Que de belles intelligences ont été ramenées dans le temple de la vérité par M. de La Mennais qui n'a pas voulu y rester lui-même! Le P. Jean le disait beaucoup plus tard à un prêtre dans un moment d'épanchement : « Vous avez eu le bonheur de sucer la foi avec le « lait, vous avez reçu une éducation qui n'a cessé « de la développer, vous êtes entré dans la vie armé « de pied en cap. Qu'il m'a fallu de temps, d'études « et surtout de grâces de Dieu pour en arriver à « ce point et pour me débarrasser tout à fait de ces « restes d'erreurs et de préjugés qui survivent longce temps, même après une sincère conversion. »
Louis demeura-t-il aussi pur pendant son séjour à Paris ? Il est très permis de le croire d'après une confidence intime qu'il fit lui-même à une sainte âme. Sa mère qui veillait sur lui avec tant de sollicitude n'avait pu abandonner indéfiniment son mari, elle était retournée à Dijon. Dès l'âge de 15 ans, l'âge le plus difficile, il s'était lié avec de jeunes libertins très hostiles à la religion, particulièrement avec un ami qui l'eût perdu sans ressource, si Jésus et Marie, qu'il aimait tant, n'eussent veillé sur cette âme qui leur était si chère, et devait devenir un vase d'élection pour le salut de tant d'autres âmes. C'est alors, ainsi que nous l'avons dit, qu'il abandonna peu à peu les pratiques religieuses jusqu'à ne plus fréquenter du tout les sacrements. Il devint, lui aussi, hostile à la religion, il critiquait les ministres du bon Dieu, lui qui devait devenir bientôt l'un d'entr'eux. Il fut si loin hélas! qu'un jour, trouvant chez une de ses tantes fort
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pieuse, la vie de Ste Catherine de Sienne, il la jeta à terre avec mépris. Les théâtres de Paris, avec leurs acteurs célèbres, avaient pour lui le plus grand attrait, et s'il n'alla pas au bal, c'est, disait-il plus tard en déplorant cette période de sa vie, qu'il n'avait aucune aptitude pour la danse et y était fort maladroit. L'école polytechnique, avec ses nombreuses sorties et ses permissions de nuit, lui laissait toute facilité pour se livrer aux plaisirs du monde où sa bonne tournure, son esprit si sémillant le faisaient rechercher de tous.
VI. — Dieu ne l'abandonna pas dans ses égarements : « Les anges pleurent sur moi, » se disait-il dans ses moments de folles joies. Ses anciennes idées d'entrer dans le sacerdoce revenaient souvent à son esprit, il les étouffait au milieu du monde et de ses plaisirs. Le respect humain, la crainte de déplaire à ses amis le faisaient résister à la grâce et il ne se rendait point. Mais, comme S. Paul, il lui devenait tous les jours plus dur de regimber contre l'aiguillon qui le piquait sans cesse (i). Le 24 mars 1835, sa tante, Mme Lebon, lui racontait dans une lettre la grâce insigne dont elle venait d'être l'objet. Le 2 février précédent, au jour de la Purification de la très sainte Vierge, elle avait été guérie miraculeusement d'une grave maladie, par l'intercession de cette bonne mère. Le fait était incontestable, il avait eu le plus grand retentissement , les médecins l'attestaient et les incrédules eux-mêmes, n'essayant pas de le nier, l'attribuaient àla force de son imagination. D'Arbaumont en fut
(1) Act., ix, 5. — xxvi, 14.
vivement impressionné, et son ancien âmoUr pour la sainte Vierge lui revint au cœur. Cependant il ne songeait pas encore à se confesser. Vers la même époque, à la vue de certaines misères honteuses de plusieurs de ses amis, son âme, naturellement honnête, en éprouva un grand dégoût et pour eux et pour leur société. Il résolut plus fermement que jamais de rompre les liens qui l'enlaçaient et de redevenir sincèrement chrétien, mais sans encore abréger le long chemin que demandait sa conversion, en s'approchant des sacrements. Il prit une autre voie beaucoup plus détournée, et pour rompre avec ses amis qui l'aimaient tant, à cause de ses heureuses qualités, il résolut de se marier. Dieu qui voulait cette âme pour lui seul ne permit pas que ce projet réussit. Il s'en consola d'ailleurs facilement, et voulut revenir à Dieu désormais sans réserve mais ne franchissant pas encore le pas si facile et pour lui si redoutable, la confession.
Pourtant les vertus fondamentales du christianisme s'infiltraient peu à peu dans son cœur. Déjà il se sentait porté à l'humilité, à l'amour de la vie cachée. Il avait obtenu deux très bonnes places à l'école des ponts-et-chaussées, d'abord septième, puis troisième. Il se hâte de l'écrire à sa mère, mais il ajoute : « Ne dis rien de ce rang aux personnes qui « viennent à la maison ; gardons-nous de nous « enfler dans la prospérité, il faut prévoir les revers. « Tu vas dire que je suis un original, mais tant pis, « j'espère que tu ne m'en conserveras aucune ran- « cune. Dans deux mois, ma bonne Mère, j'espère, « Dieu aidant, abandonner un peu les boues de « Paris et respirer auprès de toi un air plus tran- « quille. »
Les Conférences du P. Lacordaire , la Vie de Ste Elisabeth, ce chef-d'œuvre de M. de Montalembert et d'autres livres, le charmaient et commençaient à lui faire goûter les saints attraits de l'abjection, de la pénitence et de la sainte pauvreté. Il se sentit davantage attiré vers les églises, il s'y arrêtait et y priait longuement; il achetait des scapulaires, des chapelets, des médailles, et les suspendait à son cou, sous ses habits. Il ne lui manquait plus qu'un ami pour le pousser sans efforts jusqu'au pas décisif ; mais cet ami il ne l'avait pas, Dieu voulant agir tout seul et lentement pour ne pas forcer sa volonté. Un vénérable évêque, qui a vécu dans la plus grande intimité avec le P. Jean, croit au contraire que les bonnes pensées du jeune d'Arbaumont étaient entretenues par un de ses meilleurs amis, M. Jouin- Lambert, élève comme lui dé l'école polytechnique, comme lui dans les ponts-et-chaussées , enfin plus tard comme lui élève de Saint-Sulpice. Déjà à l'école il était remarquable par sa grande piété, sa bonté, son humilité. Plus tard, il fonda à Rouen un Collège qui porte son nom et mourut avant le P. Jean, laissant un grand renom de sainteté. Nous n'avons pas retrouvé ce détail dans nos notes, mais celui qui nous l'affirme l'a entendu de la bouche du P. Jean dans un de ces moments d'épanchement où l'amitié attirait ces confidences.
Un jour que Louis était sorti de Paris, sans but arrêté, il monte dans le premier omnibus venu qui le dépose à Saint-Cloud. En face il aperçoit une montagne avec des ruines et un cimetière, c'était le Mont-Valérien, dont les célèbres stations avaient été détruites par les émeutiers de 1830. Cette vue de Jésus outragé par ses créatures lui perça le cœur.
Il séjourna longtemps au milieu de ces ruines et revint à Paris plus résolu que jamais à se donner à Dieu.
L'assiduité dans ses études empêchait peut-être son esprit naturellement méditatif , d'exécuter plus vite ses bonnes résolutions ; ses examens, d'où dépendait sa carrière, absorbaient la majeure partie de son temps; la grâce continuait à opérer, mais par intermittence. Le 2 mai 1835 il fut classé le troisième sur 121 élèves et nommé élève ingénieur de deuxième classe. Cinq jours plus tard il fut envoyé dans l'Isère pour diriger les travaux de la route de Lautaret qui conduit à la grande Chartreuse, et pour le service général du département, sous les ordres de M. Crozet, ingénieur en chef . Il en profita pour embrasser ses parents, passa quatre jours à Grenoble pour recevoir les ordres de ses chefs, et quatre mois au bourg d'Orsans, sous les ordres de M. Goux, ingénieur ordinaire et résidant à Vienne. En 1836, il fit sa seconde année à l'école des pontset-chaussées. Ce milieu n'était guère favorable pour développer les nouvelles convictions à peine en germe dans son cœur. Afin d'être plus libre, le soir à la sortie, il faisait une lieue dans les rues de Paris pour aller à Saint-Méry, assister tous les vendredis de carême au chemin de la Croix et les autres jours à une instruction. Là, ne se sentant pas gêné, mêlé aux pauvres femmes de cette pauvre paroisse, il allait à la file, à son tour, adorer la Croix et baiser la représentation des cinq plaies de Notre-Seigneur sur le Crucifix. Dans les premiers temps le cœur lui battait fortement, mais il éprouvait une consolation singulière et revenait tout joyeux à sa pension.
Cependant Louis ne s'était pas encore confessé,
et peut-être depuis le temps de sa première communion. On ne saurait croire quelle peine, même matérielle, éprouvent les hommes à s'approcher du saint tribunal, et avec quelle facilité une main amie les y pousse quand ils ont le bonheur de la rencontrer. Un jour, pressé par la grâce, il se décide à faire le pas décisif; mais où trouver un prêtre? Il sort, plein de bonnes résolutions, à une heure assez avancée de la matinée, mais en vain entre-t-il dans la plupart des églises du Faubourg Saint-Germain, il ne rencontre aucun prêtre ; tous à ce moment étaient chez eux. Ce contre-temps l'embarrasse fort, ses résolutions pouvaient fléchir, il se décide à demander à la première fille de charité qu'il rencontrera de lui indiquer comment on peut trouver un confesseur. Justement il avait remarqué qu'à l'endroit où la rue du Bac débouche dans la rue de Sèvres, il s'était souvent croisé avec des Sœurs de Saint-Vincent-de- Paul. Hélas! pas une sœur ne passe, il était midi et il ignorait que c'était l'heure du dîner dans toutes les communautés : pas une cornette blanche ne se montre à ses yeux. Il se décide donc dans la soirée à recommencer son voyage d'églises en églises, et justement à Saint-Germain-des-Prés il voit un prêtre confessant une femme. M. d'Arbaumont ne sachant pas les usages, attend qu'elle ait fini ; il la remplace aussitôt, au lieu de se mettre dans le côté vacant et le prêtre ignorant sa présence ouvre son confessionnal et s'en va à la sacristie. Le pauvre jeune homme désappointé le suit et lui demande un moment d'entretien. Il lui expose qu'il va quitter Paris et qu'il voudrait bien se confesser auparavant , ne l'ayant pas fait depuis longtemps. Le prêtre trouve que cette confession serait bien précipitée, qu'il
n'aurait pas le temps de se préparer à la grâce de l'absolution et l'ajourne à son retour de la Drôme. « Hélas! disait le P. Jean à son ami, Msr de Conny, « je crois qu'il aurait pu démêler au milieu de mon « trouble , combien mon âme était sincèrement « disposée. Toujours est-il que par le fait de ma « méprise je dus partir avec le fardeau de mes « péchés, et mon retour aux habitudes chrétiennes « se trouva ainsi retardé de plusieurs mois. Grande « leçon pour nous, prêtres, disait-il à un autre de « ses meilleurs amis, depuis évêque de Quimper. »
Le 14 mai 1836, il fut envoyé dans la Drôme pour être employé à la route royale 93 et au service temporaire de Die, sous les ordres de M. Epailles, ingénieur en chef. En passant à Lyon, il visita avec beaucoup de dévotion le vénéré sanctuaire de Fourvières. M. de Montricher qui s'est immortalisé par son Canal de la Durance à Marseille , était ingénieur ordinaire de Die, il avait obtenu un congé pour les travaux préparatoires du Canal et d'Arbaumont le remplaçait. « M. de Montricher, était un « homme remarquable à tous égards, est-il dit dans « son journal, mais malheureusement protestant et « plus tard fanatisé par sa femme et par un catholique « apostat. » Les deux ingénieurs demeuraient dans la même maison. M. de Montricher mit une complaisance extrême à renseigner son jeune successeur pendant plusieurs semaines sur tous les détails du service. Ses belles manières lui gagnèrent tous les cœurs , chacun lui faisait le meilleur accueil sans pouvoir adoucir cette plaie toujours saignante de ses incertitudes.
Une lettre qu'il écrivait à sa mère, le 29 juin 1836, nous fait connaître l'état de son cœur : « Je ne sais
« ce qui me tourmente et pourquoi tout m'est à « charge. La vie positive m'est d'un poids insupporte table. Je travaille par conscience , mais cette « atmosphère de chiffres, de travaux matériels, de <s comptes et de discussions, me pèse et m'étouffe, « les courses continuelles me fatiguent , mais que « serait cela si le cœur était content ! ->> Entrant plus avant dans la voie des confidences avec sa bonne mère , il finit par lui dévoiler toute sa pensée : « Enfin , ma chère maman , toutes ces idées qui « m'agitent depuis trois ans m'ont donné une idée « fixe: j'ai une envie irrésistible d'être prêtre. » Il lui demande ensuite pardon pour les chagrins qu'il lui donne, lui recommande le plus grand secret, n'ayant pas eu le courage de s'ouvrir de vive voix à son passage àChevigny et poursuit : « C'est un rêve « que je fais et que des difficultés m'empêcheront « peut-être d'accomplir. Oh ! fais-le avec moi ce « rêve, je t'en prie, fais-le et pense que si je le réa- « lisais, rien ne se mettrait jamais dans mon cœur « à côté de toi. Songe aussi combien il me serait « facile d'être près de Chevigny, ou à Chevigny « même, car si je n'ai guère d'ambition dans les « ponts-et-chaussées , à plus forte raison je n'en « aurais pas alors. Tu m'aimes assez pour croire « que je ne suis pas fou et que je n'ai pas le cerveau « dérangé. Papa pensera-t-il de même si je lui parle « jamais de tout cela? Pour ce qui est de ce côté, « c'est en y songeant que ma tête s'égare, aussi je « chasse aujourd'hui cette idée, elle m'est trop cha- « grinante, car j'aime aussi beaucoup mon père. » Pauvre jeune homme, il n'avait pas encore 24 ans, un brillant avenir l'attendait, il était doué de tous les dons de la nature, de la naissance, de l'intelli-
gence, et déjà désabusé de tout il pouvait s'écrier comme S. Augustin: « Vous nous avez faits pour « vous, Seigneur, et notre cœur sera sans repos, « jusqu'à ce qu'il se repose en vous. » Achevant de s'épancher avec sa mère, il continue ainsi sa longue lettre : « J'avais rêvé une vie de travail, silencieuse « et retirée, j'avais pensé à me rapprocher de toi, « à fuir le monde et j'ai justement le contraire de « tout cela ; ma vie est agitée, il me faut abandonner « mes études chéries pour un travail que je remplis v< seulement par un zèle de conscience et qui me « coûte bien cher. » Le vrai motif de ce dégoût étrange pour sa position, c'est que depuis trois ans l'idée de Dieu ne cessait de lui être présente, de le suivre partout. Cette idée était devenue une pensée fixe, elle s'était transformée en un désir irrésistible de faire quelque chose pour le bien du prochain, en une immense tristesse à la vue des misères où se trouvent la plupart des hommes. Son grand cœur ne pouvait se satisfaire dans la vie positive de ce monde, il avait goûté le bonheur de la famille, les charmes de l'étude, les espérances d'un brillant avenir, peutêtre même un peu trop les joies du monde ; il avait connu l'indifférence en matière de religion, avait frisé l'incrédulité, était revenu en arrière en traversant les erreurs de son époque ; tout cela le laissait vide, il lui fallait plus : « Cet amour des hommes, le « bourdonnement du monde le gêne, l'étouffé, il « m'en détourne et cependant je voudrais prier pour « ceux que j'aime, et pour moi qui en ai grand « besoin. C'est une lutte qui me ronge et me fatigue « plus que les courses que je fais sous le soleil du « midi ; c'est un regret qui me suit partout de « n'avoir à la bouche que des paroles rudes et sévè-
« res, quand je ne voudrais vivre que de l'amour « qui nous unit, et de l'amour des hommes en unis- « sant ces deux amours dans l'amour de Dieu. » Ne croirait-on pas lire une page des confessions de S. Augustin, racontant presque de la même manière l'histoire de sa conversion?
Nous prierons nos lecteurs de remarquer une phrase qui leur aura peut-être échappée et qui fait déjà prévoir les épouvantables souffrances physiques de toute sa vie : « Ces courses me fatiguent beaucoup ». En effet, dès cette époque, il souffrait déjà beaucoup d'une oppression de poitrine et, un jour que, travaillant sur le terrain à tracer les lignes d'une route, il respirait plus mal à l'aise, un de ses collègues apercevant le soulèvement de ses habits sur sa poitrine lui dit : Vous avez une hypertrophie. C'était bien cela et cette -terrible infirmité devait avoir pour conséquence pendant toute sa vie les souffrances de l'asthme et à la fin l'altération de sang dont il mourut. Le P. Jean faisait remonter bien plus haut sa cruelle infirmité : « Un jour, dit-il, à « l'âge de 16 ans, on me fit couchera la campagne « dans une chambre remplie de pommes et voisine « du grenier à foin. Leur odeur m'étouffa et, depuis, « plus ou moins, j'ai toujours ressenti l'asthme. » Les austérités purent parfois aggraver son état maladif, mais ne le précipitèrent pas, car il mourut à un âge plus avancé que n'ont accoutumé de le faire les personnes atteintes de cette infirmité, même en usant de tous les soins et de toutes les précautions.
Cependant, Dieu continuait à parler à cette âme d'élite, enfermée par les circonstances dans la vie prosaïque de ce monde si borné, haletante de rompre ses liens pour s'élever sur les hauteurs de la vie
parfaite. Seulement , ce grand cœur qui paraissait tout de feu, tout d'ardeur était en effet tout positif ; la raison dominait absolument chez lui l'imagination ; on peut dire, selon l'expression vulgaire, qu'il ne se lâchait jamais despieds sans se tenir des mains. Il prenait son temps. Depuis trois ans, la grâce le poursuivait ; il ne la repoussait pas, mais il la suivait sans précipitation. En revanche, quand il avait fait un pas en avant, il ne reculait jamais plus, ce fut l'histoire de toute sa vie. Pour le moment, bien fixé dans son idée de se faire prêtre, sa seule préoccupation est de préparer ses parents à ce douloureux sacrifice, bien douloureux, en effet, pour ce père qui, n'ayant pas la foi, contemplait avec désespoir le renversement de toutes ses espérances, la perte des longs sacrifices qu'il avait faits pour donner une brillante éducation à ce fils unique. Et c'est au moment où ses espérances devenaient une réalité, au moment où un avancement inattendu plaçait désormais son fils dans une brillante carrière, c'est alors que ses lettres — car on comprend bien que Mme d'Arbaumont les montrait à son mari. — le mettaient en face de la réalité. Louis, cependant, n'osait s'adresser à lui, que lui aurait-il dit ? Aurait-il parlé le langage de la foi ? Son père ne pouvait guère le comprendre ; le langage de la sagesse humaine? mais son projet était insensé ; on n'abandonne pas une postion toute faite, pleine d'avenir, très honorable, pour recommencer à 24 ans de nouvelles études, une nouvelle carrière, et quelle carrière! aussi humble que possible aux yeux du monde, généralement délaissée par les hautes classes, apanage des petites gens. Qu'on se mette à la place de ce pauvre père n'ayant pas une éducation
suffisante pour s'élever jusqu'au surnaturel et ne pouvant juger que par les idées de toute sa vie. Aussi Louis, bien sûr que toutes ses lettres sont lues par son Père, n'écrit-il qu'à sa mère ; il peut compter sur son cœur, sur sa piété sincère ; il faut cependant la ménager à cause de sa grande sensibilité et à cause du rôle si pénible qu'elle va avoir comme intermédiaire entre le père et le fils. Laissons parler celui-ci, nous lirons mieux dans les pensées les plus secrètes de son cœur. En janvier 1837, il a 25 ans et trois mois, ses idées se fixent, il sait désormais ce qu'il veut faire, le fera-t-il ?
Ma chère Maman,
Tu t'es tourmentée de me voir en proie aux rêves, à l'incertitude; ne te chagrine pas trop, je t'en prie; peut-être s'habitue-t-on aux regrets, aux châteaux en Espagne sans beaucoup d'espoir. D'ailleurs pour combien de gens le mode d'existence qu'ils ont reçu en partage, n'est-il qu'une gêne, une prison? Combien ont-ils. été obligés d'user les facultés dont le Ciel les avait dotés, à supporter les chaînes du monde? Ces facultés finissent par s'user, l'habitude vient, on a perdu tout ce qui vous faisait vous dans ce monde ; on a anéanti en soi tout ce que l'intelligence avait de noble et d'élevé, c'est vrai, mais on s'est adapté à la- place que le monde vous a assignée, on s'est renfermé dans la case que vous a faite la civilisation. Je n'en suis pas là toutefois et, vraiment, je n'ose désirer d'y arriver. Les occupations matérielles et toujours matérielles qui m'attendent sont, je l'avoue, un horizon qui me semble étouffant. Ce n'est qu'une vanité, peut-être ; mais pourquoi, tout enfant que j'étais, mon cœur a-t-il battu à toute voix d'éloquence et de poésie? Pourquoi cette voix amie qui m'appelle incessamment aux chants des poètes et aux méditations des philosophes n'a-telle jamais été étouffée par les études abstraites auxquelles j'ai passé les jours de ma jeunesse ? Pourquoi là, et là seulement, ai-je toujours trouvé un charme de plus en plus
attachant ? Pourquoi encore cette voix s'est-elle fait entendre à moi plus sonore et plus ravissante, à mesure qu"elle m'a davantage entreteuu de Dieu? Pourquoi? Pourquoi? Pour consacrer ma vie aux affaires, l'user aux chiflres, aux comptes, aux choses matérielles, en l'entendant sans cesse m'appeler et me détourner de mon travail obligé ? Si c'est une épreuve qui m'a été donnée pour éprouver ma force et ma constance, grand Dieu ? je vous en remercie, mais elle est lourde et pénible. Que cette voix soit celle de l'ange, ou qu'elle ne soit qu'un piège de l'ennemi des hommes, c'est elle qui m'a toujours gardée dans mes désirs, et qui m'a inspirée celui dont je t'ai fait part l'été dernier, après une grande hésitation. Je ne voyais que là le moyen possible de lui obéir. Dans la vie tranquille et libre que je me serais ainsi faite, j'aurais pu donner pleine satisfaction à mes goûts d'étude, j'allais dire à ma passion. Le christianisme offre tant de belles choses à contempler que les études du prêtre sont les plus belles que l'on puisse faire. La réalisation de cette idée m'aurait rendu au calme, elle m'aurait permis de me rapprocher de toi! Oh! cette idée ne m'a pas encore abandonné.
On le voit , l'ingénieur , l'homme du monde , n'était pas encore parvenu à la perfection ; livré à lui-même, sans guide, ses idées étaient un mélange de naturel et de surnaturel, de vague et de positif; le travail se faisait dans son àme, mais lentement. Pendant ce temps, il suivait sa carrière, elle avançait rapidement.
Au commencement de cette année 1837, ^ ^ chargé du service de l'arrondissement de Saint- Flour, au fond de l'Auvergne. Mais il laissa en partant une demande de changement pour se rapprocher de sa famille à Chevigny. On lui laissa le choix entre Embrun, Saint-Flour et la Bretagne , les seuls postes vacants. « Aller en Bretagne, c'est « aller à 200 lieues de Chevigny , écrivait-il. Il
choisit donc Saint-Flour qui allait devenir sa résidence titulaire et définitive. Le traitement était de i ,800 fr. et 800 fr. de frais de bureau et de déplacement. Il fut installé le 27 juin 1837, à ^a tète d'un personnel assez nombreux. Sa position fut d'abord très délicate : son chef immédiat, l'Ingénieur du département et le Préfet, de qui venaient les fonds, étant très mal ensemble. Le sous-Préfet était gendre de M. d'Audry de Puyraveau, « grand homme, s'il « en fut, écrit M. d'Arbaumont, et aussi en hostilité «.< avec M. le Préfet. » Notre jeune ingénieur avait un service très pénible, ayant les deux arrondissements de Saint-Flour et de Murât avec trois routes royales et trois routes départementales pour lesquelles, à la suite de ces conflits entre autorités, le Conseil général était peu généreux. Avec sa nouvelle position coïncida son retour définitif à Dieu si longuement ajourné ou, du moins, entrepris bien des fois sans jamais arriver à terme.
Sa place d'ingénieur d'arrondissement le rendait l'égal de la plupart des autorités de Saint-Flour ; sa naissance, son éducation, ses belles manières lui ouvrirent les salons de la meilleure société. La première chose qu'il fit fut de s'afficher publiquement comme chrétien. Le dimanche, il allait à la grand'messe et se mettait au milieu de l'église. Enfin, après tant d'années d'interruption, il se décida a faire une confession générale. Mais dès la première semaine son service l'obligea à faire un voyage dans les montagnes de l'Auvergne. Il partit à cheval et s'occupa le long du chemin de la préparation à sa confession, sans savoir encore à qui il s'adresserait. Un orage affreux avec de violents coups de tonnerre et une grêle formidable l'eut bientôt mouillé
jusqu'aux os avant qu'il eût trouvé un abri dans une grange. Le second jour, il fut à Roulaire, entre Murât et Massiac, s'occupant toujours de ses affaires spirituelles. Après avoir fait une opération sur le terrain et dîné dans une misérable auberge, il voulut faire une promenade solitaire, qui le conduisit à travers les bois et les rochers au bord d'un torrent, où croissaient de magnifiques orties. Pénétré de douleur au souvenir de ses péchés, sans se douter que bien des amis de la croix avaient agi de même, M. d'Arbaumont se déshabille dans ce lieu solitaire où il n'était vu que de Dieu, tapisse son corps avec ces plantes, s'en flagelle, ne laisse pas un seul endroit sans souffrance et remonte achevai. « Bon, « se dit-il en lui-même et en riant, te voilà habillé << à la chrétienne. » Au retour, le mouvement du cheval, ou toute autre cause, lui firent presque oublier cette petite souffrance très supportable ; mais pendant la nuit, les fines pointes des orties entrées dans sa chair formèrent une suite non interrompue de cloches douloureuses. Après une heure de sommeil, malgré les fatigues de la route, il se réveille avec une violente fièvre qui dura toute la nuit. Mais s'il souffrait, son âme par contre était inondée de bonheur et éclairée des plus vives lumières. Ce fut la première de ces inconcevables austérités que nous raconterons plus tard. Il ne lui restait plus qu'à choisir un bon confesseur ; la bonne Providence s'en chargea.
VIII. — Le jour même, à son lever, c'était le 9 juillet 1837, M. le chanoine Fouilloux, secrétaire de l'évêché, lui fit demander un moment d'audience. J'irai moi-même, répondit poliment M. d'Arbau-
mont. Il s'agissait d'une permission d'ouvrir une porte du couvent des Visitandines sur la grande route ; la permission fut vite accordée. M. Fouilloux était un homme de Dieu, un vrai prêtre. M. d'Arbeaumont lui demanda de le confesser ; ces deux grandes âmes se comprirent bien vite, le rendez-vous fut pris pour le lendemain dans la chapelle de l'évêché. Cette confession se fit au milieu des éclairs, des tonnerres, d'un violent orage ; il semblait que l'enfer se mettait de la partie, lorsque M. d'Arbaumont faisait un pas vers Dieu. Il en éprouva une consolation et une paix inconnues jusqu'alors, et M. Fouilloux s'apercevant que son pénitent ne semblait déjà plus vivre sur la terre, le contraignit à accepter un parapluie pour se préserver de l'orage et une lanterne pour retrouver son logis. Ils se quittèrent après les embrasseménts les plus tendres et les plus expressifs, leurs deux âmes inondées de bonheur. C'était le 10 juillet 1837, en ^a fête de Ste Félicité, l'héroïque mère des sept martyrs qui demanda aux bourreaux comme une grâce de mourir la dernière pour soutenir le courage de ses fils et s'assurer qu'ils la précédaient dans la bienheureuse éternité. Dieu sachant tout ce qu'il pouvait attendre du cœur si généreux de M. d'Arbaumont, lui inspira aussitôt le désir de la vie parfaite. 11 éprouva les plus profonds sentiments de mépris pour lui-même, à la vue de ses nombreux péchés, le plus grand désir de les expier par les austérités de la pénitence, la ferme résolution de se donner tout à Notre-Seigneur en foulant tout d'abord aux pieds le vice du respect humain. Il communiait publiquement au milieu des femmes du peuple, récitait son chapelet avec les dévotes au Calvaire qui était près de la ville, Ces,
actes nous paraissent peu étonnants aujourd'hui où il y a un retour si marqué des hautes classes vers les pratiques religieuses ; mais il faut se reporter à l'année 1837, sous le règne de Louis-Philippe. Un jeune homme de 24 ans, un employé de l'Etat, dans une petite ville où tout se voit et tout se sait, en pleine efflorescence de voltairianisme, s'affichant ainsi comme chrétien pratiquant et fervent, c'était un vrai héroïsme qui allait attirer de nouvelles grâces de Dieu et les plus signalées. Tous les salons lui étaient ouverts, avons-nous dit, on l'y attirait, on l'y désirait, on le prenait même par ses nouvelles dispositions en lui montrant le bien qu'il pourrait y faire par ses bons exemples ; mais décidé à vivre loin de ce monde qui l'avait jadis tant séduit, il résolut de se renfermer dans la retraite, en partageant son temps entre ses devoirs professionnels, la prière et l'étude.
De vagues désirs l'appelaient depuis longtemps au sacerdoce. Après sa conversion définitive, ces idées s'arrêtèrent plus fixement dans son esprit, il s'en ouvrit à son directeur. M. Fouilloux était un homme sage et prudent, cette prudence lui commandait une grande réserve, la conversion était encore bien récente, la ferveur des débuts pouvait égarer son pénitent. Il s'agissait de rompre une carrière laborieusement conquise au prix des plus pénibles études et des plus lourds sacrifices et qui débutait si brillamment ; il s'agissait, surtout, de mettre la désolation dans une famille respectable, arrivée récemment et après une longue attente au comble de ses souhaits. Tous ces motifs ne suffisaient pas pour résister à l'appel du bon Dieu, mais encore fallait-il que cet appel fût certain. Les enthousiasmes d'une
vie nouvelle ont parfois leurs illusions ; le temps est un grand maître, et si Dieu ne manifestait pas sa volonté par un signe évident, il fallait laisser au temps le soin de faire connaître clairement la volonté de Dieu. D'ailleurs notre ingénieur n'avait que 24 ans et demi, il avait fait de fortes études littéraires et scientifiques, c'était une grande avance qui permettait d'ajourner toute décision. Sans décourager son pénitent, il lui conseilla donc d'attendre encore un an, afin de mûrir sa résolution. M. d'Arbaumont se soumit humblement au sentiment de son Ananie , quand la lettre suivante vint tout précipiter par une permission évidente de Dieu qui tient tous les cœurs entre ses mains, car rien ne faisait prévoir ce dénouement.
Chevigny, le 14 août 1837.
Louis, mon fils, mon cher ami, tu dois avoir quelque chagrin que je te cause bien involontairement, en demeurant muet un si long temps après ta lettre du 11 juillet ; quand je l'ai reçue, j'étais encore avec mes comptes fatigants à terminer, tu le sais ; d'ailleurs cette lettre que je conserverai toujours parce qu'elle m'exprime ton bonheur, m'a fait ressentir de bien vives et diverses émotions. J'ai eu besoin, pour te répondre, que le calme revînt à mon esprit. Je ne te prie point de m'excuser, tu le fais sans effort, car dans la voie où tu marques de si grands pas, le pardon est facile ; c'est une vertu que tu y rencontres avec celle qui donne la
force de tout supporter dans la vie Tu me remercies
des sacrifices que j'ai faits pour toi. Je sais quelle est ta résolution dernière, à laquelle je ne saurais mettre obstacle, je suis donc prêt à en faire de nouveaux.
Mais dis-moi, comme tu me l'as annoncé, cette merveilleuse histoire des événements de ta vie qui t'ont ramené aux sentiments religieux, un temps abandonnés par toi, à ton regret aujourd'hui, alors contre le mien ; car j'ai constam-
ment désiré pour toi la divine croyance, qui porte avec soi tant de vertus, tant d'espérances, tant de bonheur !... Ce que tu me dis aujourd'hui ne m'offense pas, j'y vois ton amour
pour moi et l'espérance qui est un charme pour toi Tu
m'a tenus secrets tes désirs et tes projets dans la crainte de me contrarier, je t'en sais gré ; j'ai désiré néanmoins quelquefois ta confiance entière.
Tes dispositions naturelles et ton travail, plus que ta vocation et tes goûts, t'avaient placé à l'école polytechnique et puis à celle des ponts, dans un rang assez haut pour donner tout espoir de te voir complètement prospérer dans la carrière que tu te trouvais avoir embrassée. Mais depuis plusd'unan ce n'était pas sans quelque inquiétude que je te voyais froid dans le choix des localités où tu pouvais être employé, sous le rapport de la nature et de l'importance des travaux ; dès lors j'avais perdu la pensée de te voir aisément gagner ton avancement ; aussi je te vois aujourd'hui abandonner ton état avec beaucoup moins de peine que ce n'eût été précédemment.
Je t'ai dit que ton amour risquerait d'être passion, mais aujourd'hui que je sais que tu es tourmenté depuis si longtemps de l'idée d'embrasser l'état ecclésiastique; que d'ailleurs le mariage ne sait se tourner de façon à présenter une face qui ait quelque attrait pour toi, mes désirs de ce côté, comme de celui des ponts, se sont peu à peu réduits au niveau de mon espérance décroissante. Il faut bien maintenant que j'aie des désirs d'une nature nouvelle pour moi; avec eux viendra , je pense, l'espoir de te voir heureux dans la carrière objet de tes vœux, et comme ton bonheur est la fin que je me propose, ainsi que tu désires, ainsi soit, cher fils.
Ta mère m'a dit que tu ne prendras définitivement une
résolution que selon que j'ordonnerais ; que tu pensais
venir ici au mois de janvier et n'entrer dans un séminaire qu'au mois d'octobre suivant; je n'en sais point parfaitement la raison. Je conçois que tu veuilles te remettre à quelques études de latin, mais je serais surpris que cela exigeât un aussi long temps.
Si ta résolution est bien réfléchie, je crois qu'il faut la mettre plus promptement à exécution.
je n'ai pas vu tes lettres à ta mère, à ton père grand, ni à Monsieur le Curé, je me contente de la tienne pour le moment ; je l'ai lue, relue et mes émotions ont toujours été vives; il ne faut pas que cela t'étonne, t'afflige, ni t'inquiète ; quand je lirai ces trois lettres que je ne connais pas, je ressentirai peut-être de nouvelles émotions, mais elles ne m'empêcheront pas de t'approuver dans ta résolution, si elle a la maturité désirable, parce que je sens parfaitement qu'il n'est pas possible que tu continues de remplir des fonctions qui ne sont pas de ton goût, tandis que tes pensées de chaque instant sont ailleurs tournées. J'ai lu ta lettre à Laussirais et à M. Jolier, tous deux l'ont admirée ; Jolier a pleuré d'attendrissement à chaque ligne, comme tu penses que je l'ai fait moi-même; ils ont dit l'un et l'autre que je devais être bien satisfait de toi : ils ont bien pensé ; ils m'ont fort approuvé de n'avoir pas l'intention de te détourner de tes projets, pressentis par quelques expressions de ta lettre
Rien ne peut rendre la joie de Louis en recevant cette lettre si inattendue, la surprise de son saint directeur n'était pas moindre. « Le doigt de Dieu « est là, s'écrie celui-ci, c'est lui qui fait donner ce « consentement contre toute attente, il faut entrer « au séminaire cette année. » En effet tout mûrement pesé entre Louis , son directeur et sa vénérable famille, il fut décidé que le pieux jeune homme entrerait à Saint-Sulpice. 11 commença par demander un congé à son administrateur : son prudent confesseur ne voulait pas qu'il brisât tout d'abord et irrévocablement sa carrière. Il lui fut accordé pour six mois à partir du 14 octobre, mais il put laisser son service dès le 14 septembre, ce qui lui permis de passer quelques jours dans sa famille avant la ren. trée du séminaire. Aux Quatre-Temps, 23 septembre, il assista à l'ordination que M§r Rey, le trop célèbre évêque de Dijon, faisait dans sa Cathédrale,
Cette belle cérémonie, si nouvelle pour lui, le remplit de la plus vive joie, en pensant que, lui aussi, recevrait un jour ces mêmes ordres.
Il ne faut pas croire cependant que ses parents lui eussent donné leur consentement sans déchirement de cœur. Ils ne cessaient de pleurer : Mme d'Arbaumont, si sensible, à la pensée de se séparer de son fils ; M. d'Arbaumont en considérant la ruine de toutes ses espérances. Plus Louis révélait toute la perfection de son âme , plus cette séparation était cruelle. On ne perdait pas sans une vive amertume un fils unique , l'espoir des vieux jours qui s'avançaient. Nous comprendrons mieux ces sentiments si naturels en lisant ce que M. d'Arbaumont écrivait à sa sœur, Mme Roux, née d'Arbaumont, mère de Mme la baronne de Massiac , le 26 août 1837, nmt jours après sa lettre de consentement.
Ma chère Joséphine,
Peut-être as-tu vu un enfant enfler une goutte d'eau savonneuse au bout d'un chalumeau, la joie briller dans ses yeux quand le globe léger se détache et s'élève éclatant des plus vives couleurs, et puis l'enfant pleurer quand le globe s'éteint aussitôt. A la facilité de mes pleurs à couler devant toi, quand je te lisais, il y a quelques jours, une lettre de Louis, où sa résolution était encore à lui-même plus qu'à moi dissimulée, tu as pu me comparer à cet enfant, image assez parfaite d'un des plus sérieux événements de ma vie.
Louis était au terme d'un travail qui avait été tout d'espérance; le but semblait bienheureusement atteint, et pour réalité qu'ai-je ? ... Rien !.. Il faut que je souffle de nouveau dans mon chalumeau et que je vive d'un nouvel espoir. — Espérance la plus chère des réalités ! ....
C'est toi qui me soutiens avec la part que les miens prennent à mes ennuis comme à mes joies ; c'est à charge de revanche, ma chère Joséphine, que tu as pleuré quand tu
as su les craintes que m'inspirait le retour de ses sentiments religieux ; eh bien ! j'ai quelques larmes pour tes ennuis, comme j'aurai de la joie pour tes joies.
Tu sais que la résolution de mon fils est aujourd'hui définitivement arrêtée ; elle a deux ans de maturité ; je dois la croire dégagée de tout regret. Et puis, comme j'ai pour fin le bonheur de mon fils, je fais de cette pensée ma jouissance ; ainsi je suis moins tourmenté que peut-être on ne croit.
Tu n'avais guère idée plus que moi, il y a quelques années, que Louis porterait un jour la soutane ! Tu vois comme nos projets passent avec nos désirs ! Mais un désir qui ne varie point chez moi, c'est celui de te voir heureuse quelle que soit la nature de ta destinée future.
Ton frère et ami. N. D'ArbAUMONT.
Louis aimait tendrement sa famille ; son départ, qui eut lieu le 12 octobre, fut un horrible déchirement pour son cœur autant que pour celui de ses parents. Mais , suivant le conseil de son illustre compatriote, S. Bernard, per calcatum perge patrem, per calcatam perge mat rem, et à l'exemple de Ste Chantai, aussi sa compatriote, il s'arracha de leurs bras ; le sacrifice était consommé. Arrivé le 14 octobre 1837 à Paris, il entra le jour même au séminaire de Saint-Sulpice. Il avait fini ses 24 ans et commencé sa 25me année depuis quatre jours.