CHAPITRE II
Depuis l'entrée du R. P. Jean à Saint-Sulpice ,
14 octobre 1837,
jusqu'à son Ordination, 5 juin iSjç.
I. Ce qu'était Saint-Sulpice. — II. Son arrivée au séminaire. — III. Sa vie de séminariste. — IV. La première tonsure. — V. Chagrins du côté de son père. — VI. Les ordres mineurs et le sous-diaconat. — VII. Démission des ponts-et-chaussées. — VIII. Le diaconat et le sacerdoce. — IX. Départ de Saint-Sulpice.
*£ ous n'essaierons pas de faire l'éloge
Mu séminaire de Saint-Sulpice ; jamais f notre piété filiale ne pourrait dire quels fruits de science et de sainteté il produit dans l'Eglise de France depuis plus de deux siècles, et nous craindrions de l'amoindrir en voulant le louer. On peut lui appliquer la parole de Notre-Seigneur : « Vous le connaîtrez par ses fruits » (i).Que d'innombrables et grands évêques, de savants et pieux prêtres, de saints religieux sortent incessamment de cette sainte maison ! Elle a même enfanté des communautés entières, comme la Société du saint Cœur de Marie du V. Libermann, celle des Frères de Saint-Vincent-de- Paul et de tant d'autres que nous n'énumérons pas de peur d'en oublier. Et cependant, une école moderne a essayé d'incriminer la doctrine de ses directeurs, de les donner comme les chefs et les cham-
(1) Math., vu, 16.
pions du gallicanisme, de leur attribuer la corruption des principes que professait jadis tout le clergé français. Qui se sent absolument pur leur jette la première pierre. Il nous est aisé à nous, qui bénéficions du retour aux pures doctrines romaines, dont quelques unes ont été depuis définies comme vérités de foi, de ne plus comprendre la contagion d'un enseignement aussi faux qu'universel. Mais combien y avait-il d'évêques ultramontains au commencement de ce siècle? Le clergé suivait ses évêques, et Saint- Sulpice suivait les uns et les autres ; ce sont les tristes fruits des époques troublées, où la vérité pure arrive difficilement aux intelligences les plus saines et les plus droites ; bien peu savent s'élever jusqu'aux hauteurs sereines, surtout quand il s'agit de doctrines que l'Eglise n'avait pas encore définies comme de foi révélée. Accuser les sulpiciens d'une erreur universelle, partagée par le grand nombre des ordres religieux les plus célèbres, partagée par la Sorbonne entière qui, jusqu'à la Révolution , a donné seule l'enseignement aux élèves de Saint-Sulpice, suivant exclusivement ses cours, c'est tomber dans une injustice criante. On leur reproche d'avoir été les derniers tenants du gallicanisme, mais alors, pour être juste, faudrait-il ajouter qu'ils avaient été les derniers à l'enseigner , ce qui n'était pas sans mérite à la fin du xvne siècle : que pas un sulpicien n'adhéra à la Constitution civile du clergé, dernière expression du gallicanisme, et que vingt d'entr'eux montèrent sur l'échafaud. M. Emery, leur premier supérieur, après la Révolution, soutint, une fois presque seul, les droits du Souverain-Pontife, contre Napoléon le tout-puissant, quand tant d'autres , hélas! faiblissaient épouvantés devant lui. D'ailleurs, à l'époque
où nous sommes arrivés en 1837, plusieurs professeurs de Saint-Sulpice , et des plus illustres , soutenaient publiquement et librement dans leurs classes les doctrines ultramontaines. On oublie encore que dès 181 1, Napoléon avait expulsé les sulpiciens de leurs séminaires à cause de leur grand dévouement à la cause du Saint-Siège ; et quand Pie IX a proclamé en 1870 le dogme de l'infaillibilité pontificale en matière de doctrine, tout Saint-Sulpice avait déjà prévenu ses décisions. Qu'on nous permette une observation personnelle: depuis 1837, puisque c'est la date où nous sommes dans cette histoire, jusqu'en 1854, où mourut celui qui eût une si grande influence sur la vie du R. P. Jean, les prélats les plus ultramontains ont été formés précisément par M. Galais, dont nous parlerons bientôt, et qui, à tort ou à raison, passait pour le principal tenant du gallicanisme; il nous serait facile d'en donner les noms, si nous avions qualité pour le faire. Déplorons l'erreur de nos ancêtres, nous ne le pouvons trop ; bénissons Dieu de nous avoir fait naître dans un siècle si merveilleusement illuminé par la vérité complète, ce ne sera que justice , mais n'attribuons pas seulement à quelques uns ce qui fut la malheureuse erreur de tous.
En écrivant ces lignes, ce n'est pas un sentiment de reconnaissance qui nous les a inspirées, quelque avouable que fût ce sentiment, il ne devrait pas le céder à la vérité. Nous nous faisons l'écho du R. P. Jean dont nous écrivons la vie, c'est sa pensée que nous avons cherché à traduire, il nous l'a dit mille fois et avec encore plus d'énergie et de conviction.
En revanche, ce qui est la gloire de Saint-Sulpice,
c'est la suréminence de sa doctrine spirituelle, la largeur de ses idées, sa condescendance pour les imperfections inhérentes à notre pauvre humanité déchue , la sûreté et la paternité de sa direction. Sur près de 400 élèves des deux Maisons de Paris et d'Issy, il y en avait de tout caractère, de toute naissance, de toute éducation, de toute nationalité, chacun y trouvait sa place , comme tout naturellement. Le même directeur, qui en poussait quelques uns à la plus haute perfection , en dirigeait d'autres avec la même facilité dans une voie plus commune. Ces Messieurs se faisaient tout à tous, suivant les attraits de la grâce, ne les prévenant pas. Aussi tous les genres de vocation éclosaient sur cette terre bénie. Les uns embrassaient les rudes voies de la pénitence dans les ordres les plus austères ; d'autres la vie de zèle dans les missions infidèles ou dans les innombrables œuvres qui couvrent la France ; la plupart suivaient la voie commune du ministère ordinaire, beaucoup arrivaient aux plus hautes dignités ecclésiastiques et ne les acceptaient souvent que sous la pression de leurs directeurs , bien peu se faisaient sulpiciens, alors qu'il aurait été si facile à ceux-ci d'en attirer un grand nombre, s'ils eussent été moins discrets. Sortis du séminaire, tous, par une exception trop rare, leur conservaient la même confiance ; ils continuaient à diriger de vive voix ceux qui n'étaient pas éloignés, ou par leur correspondance incessante ceux que la distance séparait. Leurs plus sévères adversaires sont obligés de reconnaître leur profonde piété, leurs grandes lumières, la sûreté de leur direction. Que dirons-nous de leur science qui a toujours jeté un si vif éclat, surtout ,dans ces dernières années ?
II . — Il nous a suffi de tracer ce tableau si incomplet du séminaire de Saint-Sulpice où M. d'Arbaumont arriva au commencement de l'année scolaire 1837-38, pour faire comprendre dans quel moule de perfection il allait être formé par la grâce prévenante de Dieu, qui lui avait préparé de tels directeurs. M. Garnier était alors supérieur général, il joignait toute la bonté d'un vrai père , à la piété également remarquable de tous ses confrères ; c'était un des plus savants hébraïsants de son siècle, le maître de M. Lehir qui devenait, après quelques années, plus savant encore que son professeur. Il mourut plus tard dans nos bras, car nous étions de garde en ce moment auprès de lui, le 16 mars 1845, à l'âge de 8^, ans. C'était V usage à Saint-Sulpice de mourir dans une vieillesse improbable. M. Garnier avait fait des travaux considérables sur l'Ecriture- Sainte, dont profita M. Glaire, doyen de la Sorbonne et son élève. M. Carbon était, sous lui, directeur du séminaire ; il remplaçait son supérieur pendant les visites de celui-ci aux séminaires de province et pendant les longues infirmités de la fin de sa vie. Il occupa sa charge sous trois supérieurs, et mourut aussi excessivement âgé. M. Gallais professait la première année du cours du dogme. M. Lehir, les deux années suivantes, et M. Icard, aujourd'hui supérieur général, le cours de morale. M. Carrière , devenu plus tard supérieur général après M. de Coursons et avant M. Icard, était professeur émérite et composait de savants ouvrages. MM. Laloux et Hugon faisaient le grand cours; M. Houssard était et fut très longtemps économe, M. Malzac, sous-économe, M. Mollevaut: « le plus saint homme que j'ai connu en^ France, » nous
disait à nous-même en 1842, le R. P. Lefèvre, jésuite célèbre, « soufflait le feu sacré dans toute la maison, » écrivait M. d'Arbaumont. MM. Caduc et Boyer, après une vie glorieusement usée au service de l'Eglise, cassés d'âge et d'infirmités, employaient leur retraite à se sanctifier et à sanctifier les autres par l'exemple de leur régularité sulpicienne. M. Faillon, tantôt au séminaire de Paris, tantôt à celui d'Issy, préparait sa belle histoire des saints apôtres de Provence, l'ouvrage le plus savant de notre siècle, disait, à son apparition, toute la presse érudite de tous les pays. Un illustre prélat, Msr de Quélen , gouvernait l'Église de Paris.
III. — La grande retraite de rentrée avait toujours lieu le lendemain du 14 octobre. En ce jour, M. d'Arbaumont revêtit, pour la première fois, cette sainte soutane, objet de tous ses vœux, et dès le même jour, dit un mémoire que nous avons sous les yeux, il fit couper sa belle chevelure blonde , aussi ras que possible. Peut-être ce sacrifice des vanités du monde ne fut-il pas aussi instantané et ne vint-il que plus tard à mesure qu'il se détacha des usages mondains , car nous lisons dans une lettre écrite longtemps après : « Je me souviens toujours de ce séminariste à la chevelure bouclée. . . » Il ressentit tout d'abord un grand amour pour la pauvreté qui devait être l'attrait de toute sa vie avec la pénitence et l'humilité. Il choisit le drap le plus commun pour ses soutanes et se défit de ces petits excès de propreté habituels aux gens bien élevés et auxquels il tenait tant dans le monde. Ce fut une dure mortification pour sa nature si délicate ; nous verrons à quel héroïsme il poussa plus tard
cette pénible privation des petits bien-être de la vie. Dès les premiers jours, maîtres et élèves inspirent à son humilité un respect et une confiance sans borne. Son âme si bien faite pour le vrai, le bien et le beau goûtait à longs traits le charme de cette atmosphère de piété et de paix, si différente de sa vie antérieure. Règlement, régime, études, exercices, tout lui plaisait, le ravissait, chaque parole de ses maîtres lui semblait un oracle, il l'acceptait avec une confiance aveugle. Dans de pareilles dispositions d'esprit et de cœur, on conçoit quel changement Saint-Sulpice dut opérer dans son âme. Aussi s'écriait-il bien des années après : « Heureux temps « et souvenirs pleins de charmes ! après bien des an- « nées écoulées je les repasse encore avec le même « bonheur dans ma mémoire, et je n'ai rien perdu « de ma reconnaissance pour les hommes saints et sx modestes qui y firent mon éducation ecclésiasti- « que. » Voici du reste, comme il s'en exprimait, quelques jours après sa retraite, avec ses parents. Nous avons dit qu'il avait obtenu un congé de six mois, il venait d'obtenir une nouvelle prorogation de six mois du directeur général des ponts-et-chaussées.
Paris, le 20 octobre 1837.
Ma chère Maman,
J'ai trouvé ta lettre hier au soir jeudi, en sortant de la retraite ; il est inutile de te dire qu'elle m'a fait grand plaisir. J'ai été fort content d'y trouver aussi l'annonce du congé que j'allais obtenir; bien que je sois parfaitement bien décidé, je conserverai pendant une année encore la liberté de rentrer dans les ponts-et-chaussées, et pendant ce laps de temps je pourrai, Dieu aidant, et par la manière dont la vie du séminaire agira moralement sur moi, acquérir une plus grande certitude encore, que je ne me suis pas trompé dans ma vocation.
En tout cas, j'aurai toute ma vie à remercier Dieu, de ce qu'il a fait pour moi, et ne m'eût-il accordé que la grâce de faire une retraite, que ce serait assez pour exiger toute ma reconnaissance. Bien des gens du monde se perdent et ne reviennent pas faute de passer quelques jours dans le silence et dans la solitude, rejetant toute pensée extérieure et écoutant la voix du Saint-Esprit, qui ne manque jamais alors de se faire entendre. Mon entrée au séminaire m'a peu ému ; une fois que j'en ai eu franchi le seuil, j'ai ressenti un grand calme; ce calme m'avait un peu abandonné en sortant du bateau à vapeur pour aller à la place Saint-Sulpice, depuis ce temps je suis on ne peut plus satisfait, et du séminaire et de la retraite, et du parti que j'ai pris; c'est une chose grave et très grave que de passer huit jours en retraite, au milieu d'une maison sainte, environné de bons et de très bons exemples, nourris d'instructions simples et solides, sur les plus hautes maximes de la vie chrétienne, recevant toutes les grâces désirables : malheur à qui n'en profite pas !
Le temps me manque aujourd'hui ; on a très peu d'instants à soi au séminaire et je ne puis t'en écrire bien long, parce que nous allons cette après-midi à la maison de campagne d'Issy, et qu'il m'a fallu achever de m'installer dans ma chambre, la retraite ne m'ayant guère permis de défaire mes malles ! Moralement, je me trouve parfaitement, et je voudrais t'envoyer un peu du calme qui règne ici ; tous nos troubles viennent du peu de confiance que nous avons en Dieu, lors même que nous croyons en avoir beaucoup ! Tendons donc toutes nos espérances dans le Seigneur, et faisons-le toujours par l'intermédiaire de Marie ; tu vois qu'elle arrange tout pour le mieux ! J'oubliais de te dire que matériellement on est fort bien ici, la nourriture est meilleure qu'à l'école, et je suis parfaitement dans ma petite chambre ; je suis logé au Ier comme les grands seigneurs. Les détails de mon ménage ne m'ennuient pas ; d'ailleurs si cela était, je tâcherais de penser à Notre-Seigneur, qui a passé trente années dans la boutique d'un charpentier!...
Dans une autre lettre du 26 octobre à son père, notre jeune séminariste écrivait :
II y a eu hier quinze jours que je suis entré ici, il me semble en un sens que j'y suis à peine arrivé, tant les journées y passent vite ; je me trouve en un autre sens comme si j'y habitais depuis longues années, tant je m'y trouve déjà habitué et acclimaté. Non -seulement, mon cher papa, aucun regret ne s'est présenté à mon esprit sur le parti que je viens de prendre, mais je n'en éprouve que de la joie; ainsi j'ai d'abord à remercier Dieu, qui conduit par sa Providence chaque chose à sa fin, ensuite toi qui m'as permis d'accomplir sa volonté sainte.
Je n'ai pu m'empêcher dès mon arrivée ici d'être frappé de la différence entre l'accueil que l'on reçoit d'une réunion d'hommes unis entr'eux par un amour surnaturel dans son principe, avec celui que ménageait au pauvre conscrit de l'école polytechnique une horde vraiment barbare et indisciplinée, se faisant une joie méchante de bâtir une prétendue camaraderie sur l'abus le plus impitoyable du droit de la force et de l'ancienneté. Toute la raison de cette différence est dans l'esprit de foi qui anime les uns, tandis que les autres s'abandonnent aux instincts de malice et de haine qui sont hélas ! si naturels à l'homme. L'esprit de foi produit ici une charité sans bornes envers ses confrères; elle ne se fonde ni sur le caractère, ni sur l'esprit, ni sur les talents ; elle est générale parce que l'unité de but et de croyance engendre ici une véritable fraternité ; je doute qu'en beaucoup d'autres lieux, ce mot soit comme ici une réalité. L'amitié qui règne ici est extraordinaire et surnaturelle ; tu seras étonné d'apprendre que l'esprit du séminaire, comme la règle qu'on y suit, interdisent toute liaison trop particulière!... Les familiarités trop grandes sont inconnues ainsi que le tutoiement auquel il m'a fallu renoncer avec mon ami de l'école, (M. Jouin-Lambert) et autant qu'on peut en juger en si peu de temps, ce genre de vie me convient infiniment; il est éminemment propre à transformer les hommes, ce qui est nécessaire à tous, spécialement à moi; il n'est nullement triste. On se réunit deux fois par jour et la conversation est toujours gaie et animée, souvent très intéressante. Les directeurs et les élèves ne font qu'un dans ces instants. Ces messieurs sont presque tous d'une haute science, tous ont une piété tendre et profonde ; ils
sont tout cœur et d'une simplicité d'enfants. M. le supérieur est un vieillard dont la conversation est extrêmement agréable, lorsque l'âge ou la maladie ne le fatiguent pas trop à l'excès ; il a fait de longs voyages, d'énormes travaux ; une affabillité et une bonté extrême donnent le prix à tout cela. En résumé, on ne se doute guère de ce qu'il y a de paix, de bonheur, de piété, de science, de silence, et d'autres choses aussi extraordinaires au temps où nous vivons, dans ce bâtiment carré de Saint-Sulpice, qu'on regarde en souriant de mépris et de pitié. Ah ! si l'on savait ! Mais c'est là le sort de tant de choses ici-bas, on les ignore, on veut les ignorer ; c'est bien le lieu de s'écrier avec le psalmiste. Oculos habent et non videbunt (i). Nous avons été hier à Issy et j'ai entendu retentir pour la première fois ce cri autrefois si fameux presque abandonné aujourd'hui, car on se lasse de tout: Couac ! Couac!
Nous nous sommes permis ces longues citations parce qu'elles montrent mieux que nous n'avons su le dire, quel était l'esprit de Saint-Sulpice. Il se l'appropria avec une grande perfection et déjà on voyait dans ce jeune novice, à peine débarrassé des liens du monde, le germe des vertus que la suite développera à un si haut degré : une foi vive et généreuse, un amour absolu pour les bonnes doctrines, un grand attrait pour les études ecclésiastiques, une dévotion fort sensible pour le Très-Saint-Sacrement et, surtout, ce qui fut le caractère de toute sa vie, une humilité sincère, modeste, cachée, avec une abnégation totale de lui-même. Dès ce jour il prit cette devise que nous retrouverons en tête de tous ses écrits : Dieu seul !
Il ne faut pas croire cependant que ces quatre
années de séminaire fussent sans douleur. Quand
une âme est appelée à une haute perfection, Dieu
l'éprouve par des grandes peines intérieures, des dou-
(i) Ps. cxin.
tes, des anxiétés des abandons, des tristesses, des découragements. C'est l'histoire de tous les saints et en particulier de S. François -de -Sales , avec lequel notre vénérable Père eut tant de ressemblance. Use prit donc à douter de la vérité de sa vocation au sacerdoce; il était encore libre, sa position, si pleine d'avenir dans le monde, lui tendait encore les bras, la crainte de la damnation éternelle l'épouvanta. Heureusement pour lui, le séjour du séminaire, les études sérieuses qu'on y faisait, la bonté et la sage prudence de ses directeurs si habitués à ce genre d'épreuves, servaient de contrepoids à ces douloureuses tentations. Comme à l'école, comme aux ponts-et-chaussées, il gagna bientôt l'estime unanime de ses supérieurs et de ses confrères. Aussi, M. Carbon, directeur du séminaire, écrivait-il dès le 13 février 1838, peu de mois après son entrée au séminaire de Saint-Sulpice, au curé de Chevigny, qui lui avait demandé quelques renseignements de la part de sa famille : « Nous sommes fort contents de M. d'Arbaumont sous tous les rapports. Tout nous donne lieu de croire. que sa vocation est solide et que l'Eglise aura un jour en lui un très bon prêtre. » Bientôt on lui confia des fonctions importantes ; il fut catéchiste dans les célèbres catéchismes de la paroisse ; il devint boutiquier, charge toute de confiance, car la boutique devait fournir tous les objets nécessaires à la vie matérielle de plus de deux cents séminaristes et tous les livres de classe et de spiritualité. Le profit de ces ventes était pour les pauvres, profit considérable qand les boutiquiers étaient habiles, car on revendait plusieurs fois le même matériel qu'abandonnaient pour les pauvres les élèves finissant leur séminaire.
Si M. d'Arbaumont avait trouvé le bonheur à Saint-Sulpice, ce qu'il ne dit pas, c'est combien il y rendait les autres heureux. « Vous n'insistez pas assez, nous écrit un vénérable évêque, sur sa bonté et son amabilité. A lssy, les jours de promenade, il prenait la résolution d'aller à Lorette faire sa visite au Saint-Sacrement , aussitôt après le déjeuner. Retenu à tous les arbres par ceux qui voulaient jouir de lui, il ne pouvait jamais arriver à la Chapelle. » Et ce qui prouve combien on l'aimait, c'est la constarwce de ces affections de séminaire que sa mort même n'a pu interrompre.
IV. — Le Ier décembre 1838, il annonce à son père qu'il a été appelé à recevoir la tonsure, c'était le commencement de sa deuxième année de séminaire. Il lui dit la gravité de ce premier engagement et le répète dans une autre lettre plus explicite à sa pieuse tante Lebon :
Samedi prochain 22 décembre, je dois recevoir la tonsure et faire le premier pas dans l'état ecclésiastique; cette démarche grave et toute sérieuse en elle-même, l'est encore plus pour moi que pour d'autres, car j'ai assez d'âge pour réfléchir, et bien que l'engagement ne soit pas irrévocable, pour moi il est comme décisif. D'ailleurs, on ne fait pas à Dieu des promesses à la légère ; promettre n'est rien, il faut accomplir, et à la vue des lourdes obligations que l'on contracte en entrant dans l'état ecclésiastique, à la vue des âmes dont on rendra un jour à Dieu un compte rigoureux, de son sang qu'on sera un jour chargé de répandre sur elles et de la gloire de ce bon Maître dont il ne faudra point tenir l'éclat, il y a, ma chère tante, de quoi trembler ; mais il y a aussi de quoi se consoler, en pensant à cette très douce miséricorde de Dieu qui promet son secours à qui mettra en lui sa confiance, et qui récompen-
(ij Mgr Nouvel, évêque de Quimper.
sera si richement la fidélité de ses serviteurs. Je vais prendre à la face des autels ce Dieu pour la part de mon héritage ; et combien ma position est belle, et qu'il doit être cher à mon cœur ce temple que je vais habiter. Mon âme doit défaillir de joie en pénétrant dans ce parvis sacré où Dieu veut me préparer aux fonctions augustes du Sacerdoce. Qu'elle doit de bon cœur renoncer au monde, à ses joies, à ses vanités ! Mais pour un si beau partage dans la Maison du Seigneur, qu'il faudrait avoir le cœur pur ! On renonce à ce monde extérieur dont on a senti le vide, mais ce petit monde que l'on porte au dedans de soi, mais cette vanité, cette indifférence pour Dieu, cette recherche de soi-même, qui en délivrera? Oh! priez Dieu qu'il me soutienne, qu'il me sanctifie, que je sois un serviteur fidèle. J'entre dans son sanctuaire bien pauvre de vertus, mais au moins j'espère y entrer pour sa gloire, avec le désir de le servir généreusement. Je sais cela, mais, ô mon Dieu, vous seul savez si je persévérerai toujours à vous aimer, à vous servir! Hélas! tant d'autres, meilleurs que moi, se sont tournés contre vous ! Mais vous m'avez ramené de si loin, que vous n'aurez sur moi que des desseins de miséricorde, et que je pourrai toujours m'écrier avec David : Mon Dieu, Dieu de mon cœur, vous êtes ma part pour l'éternité (i).
Voilà de bien beaux sentiments que les jeunes séminaristes au début de leur carrière pourraient utilement méditer. O puissance de la religion chrétienne! Il y a peu de temps que M. d'Arbaumont était enfoncé dans la boue du monde et voilà aujourd'hui ce jeune ingénieur, oublieux de Dieu, Saint-Simonien, Lamennaisien qui parle déjà perfection avec un accent de conviction, qu'aucune erreur n'a jamais pu donner, avec une exactitude naturelle chez ces jeunes clers élevés dès leur plus jeune enfance dans les bras de l'Église, bien surprenante chez un jeune homme à peine sorti de ses
(i) Ps. LXX, h, 26.
égarements. Pauvre jeunesse ! qu'elle reviendrait facilement à Dieu, si; faisant un effort généreux comme M. d'Arbaumont, elle avait le courage de se jeter aux pieds d'un prêtre pour se relever avec la foi du baptême !
Il est d'usage que tous les séminaristes consignent par écrit les sentiments de leurs retraites. Quand les années se sont écoulées, que les déceptions de la vie ont effeuillé peu à peu les illusions de la jeunesse, c'est avec bonheur que l'on relit les impressions si remplies de fraîcheur des plus belles années de son existence, alors que, sous l'impression d'une grâce abondante et sensible, on épanchait son cœur seul à seul avec Dieu. Hélas! quel sujet de tristesse quand on est obligé de s'avouer après tant d'années comme on s'est éloigné de cette première ferveur sensible!' Nous avons tous écrit des pages semblables, nous en avons tous éprouvé les mêmes hontes ; aussi ne songerions-nous pas à consigner ici les beaux sentiments de M. d'Arbaumont s'ils n'étaient comme le germe de ce que fut toute la suite de sa vie. Nous n'en sommes qu'à l'aurore, mais c'est une aurore qui annonce un beau jour. Nous les copions donc comme les programmes d'une existence qui n'en fut que le développement poussé peut-être jusqu'à l'exagération, s'il pouvait y en avoir dans la sainteté.
« Retraite du 15 au 23 décembre 1838 pour la tonsure. A. M. D. G. sub protectîone et custodiâ cor dis Immaculati B. M. V. in templo présentât œ S. Ludovici et S. Angeli custodis, et omnis aulœ cœlestis.
Jam non estis hospites et advenœ sed estis cives ( 1 ) .
(1) Eph. il, 19.
- 5i - Imposuisti capiti jneo coronam de lapide pretioso ( i ) .
Après de sérieuses réflexions sur ces paroles : les prêtres sont choisis et appelés de toute éternité, M. d'Arbaumont ajoute : « Nul en ce monde ne peut savoir s'il est appelé à l'état ecclésiastique. L'obéissance seule doit faire marcher.
« J'ai donc pris la résolution de me rappeler souvent i° Ce qu'est un prêtre et que je dois me préparer si je dois l'être. Ad quid venisti ? aut sœculum reliquisti ! (paroles de S. Bernard).
^ « 2° Ce que je suis moi-même : tu qui es ?
« Ce matin à l'oraison j'ai pris deux résolutions : i°Ne jamais parler de moi ni en bien, ni en mal, sauf nécessité ou utilité ; 2° ne jamais parler mal du prochain, quelque légèrement que ce soit; n'en pas faire trop d'éloge, lorsque je puis penser que ces éloges attireront de la part des autres un blâme ou un ridicule ; 30 Me mettre au-dessous de tous mes confrères en général et en particulier, lorsqu'il m'arrivera de me préférer à quelqu'un d'eux.
« La tonsure est une préparation aux Ordres et au Sacerdoce ; rien, par conséquent, ne sera de trop dans les bonnes dispositions qu'on y apportera. Par la soutane, on marque qu'on est délivré des caprices du monde, de ses coutumes, de ses règles, qui sont les lois du démon qui en est le prince ; cette servitude du monde est ignominieuse, on est donc bien délivré de l'ignominie de l'habit séculier. C'est revêtu de la soutane et, par conséquent, mort au monde, que je dois me présenter au Pontife, que je dois venir avec joie et promptitude, comme Marie au temple, sacrifier mes cheveux, emblème des vanités du monde, et pourquoi ? pour l'amour du bon
(!) Ps. XX, 4.
Maître. Qui me donnera la force d'accomplir, non pour quelques jours, mais pour toujours et à jamais, ce que je vais promettre ? qui me gardera dans cette sainte religion dont je prends l'habit, ma sauvegarde contre mille dangers ? C'est le Saint-Esprit que l'Église demandera pour moi.
« Par le surplis est signifiée la vie nouvelle ; il faut être sans tâche et avoir le cœur pur et les mains innocentes pour monter sur la montagne du Sauveur. »
Après un examen sur les vertus nécessaires à un tonsuré, notre humble séminariste s'accuse de manquer souvent à ces vertus. Il s'avoue coupable en particulier contre la modestie, en plaisantant trop à la récréation. Il promet de s'appliquer spécialement à l'oraison, à l'humilité, à l'action de grâces, à la préparation à la messe, à l'examen de conscience, aux retraites annuelles et mensuelles, à la dévotion envers la très sainte Vierge, puis il ajoute : « Je prends, ô mon Dieu, la résolution d'être fidèle à toutes ces choses et m'y engage, non pas toutefois sous peine de péché, parce que je n'en ai pas la permission, mais au moins je vous offre le désir que j'aurais d'en faire le vœu. J'offre aussi à la Ste Vierge le désir que j'ai de faire le vœu de chasteté perpétuelle et de réciter le chapelet tous les jours de ma vie. Dieu est tout ; qui a Jésus a tout; Marie est mon espérance. — Servire regnare est » (i).
A la veille du jour de la tonsure, il s'écrie : « Mon Seigneur, mon Dieu, tout aimable Jésus, je m'offre à vous par Marie. Oui, c'est pour votre amour que je vais demain déposer à vos pieds avec les cheveux que le Pontife me retranchera, toutes les vanités du
(i) Pontifical.
~ 53 — monde, pleurant le soin que j'ai donné à mille futilités que je tâcherai de réparer par ma fidélité à vous servir. O mon Jésus, j'espère être fidèle par votre grâce, car je ne suis rien par moi-même, qu'infamie et pourriture; porté au mal, toujours prêt sans votre grâce à vous couronner d'épines, à vous flageller, à vous cracher au visage, à vous crucifier. Remplissez-moi donc de votre Esprit-Saint qui me conserve dans ce saint habit de religion, que vous me donnez aujourd'hui et défendez mon cœur de tous les désirs, et de tous les empêchements du monde et du siècle. Faites que, changé dans mon extérieur, mon cœur soit changé aussi et rempli de vertus ; éclairez-moi de votre sainte lumière et éteignez en moi la science du siècle et de la chair.
« Mon Dieu, faites que demain je me donne à vous complètement et sans retour. Vous me conserverez toujours dans ce sein paternel où vous me recevrez. Vous êtes mon Dieu, que puis-je vous offrir à vous qui allez être mon hérirage ? je n'ai rien, vous êtes riche, non, vous n'avez pas besoin de mes présents. Mais au moins faites que, si m'offrant à vous je ne vous offre rien, puisque je suis moins qu'un néant, j'édifie votre sainte Église où vous me recevez, par les vertus que vous mettrez en moi. Plus mes frères sont tombés dans la misère spirituelle, plus ils sont éloignés de vous, plus j'espère que vous sanctifierez votre serviteur pour qu'il soit parmi eux une lampe luisante et ardente, qui les instruise de vos grandeurs, qui les leur fasse aimer, qui les fasse courir dans la voie de vos commandements. Pour produire dans votre Église ces fruits de sainteté, je renonce du plus profond de mon cœur à Satan, à ses œuvres, à ses pompes, pour m'atta-
cher très uniquement à vous. Que cette sainte soutane soit une barrière de mort entre le monde et moi, que j'oublie jusqu'au nom des choses du monde, tout cela n'a plus rien de commun avec moi puisque demain je vais dire à tout jamais. Dominus pars hœreditatis meœ et calicis mei ( i ) . Vive Jésus. »
Nous n'avons rien osé retrancher, malgré sa longueur à l'expression de ces beaux sentiments. On y retrouve la pure doctrine de M. Olier, si bien enseignée par ses enfants et si bien comprise par M. d'Arbaumont à la veille de son premier engagement.
Le lendemain 22 décembre 1838, l'ancien ingénieur reçut la tonsure des mains de Msr de Quélen dans la nouvelle chapelle du séminaire bénite seulement l'avant veille par M§r de Quélen lui-même. La cérémonie commençant par l'ordination des tonsurés, et M. d'Arbaumont par une sorte de hasard étant le premier à s'avancer, il en résulte qu'il a été le premier à recevoir la cléricature dans la chapelle actuelle. Msr Rivet, sacré évêque de Dijon dans cette même année, à la place de Msr Rey démissionnaire, lui donna son démissoire.
Depuis le premier moment où M. d'Arbaumont s'était donné à Dieu, il faisait chaque pas en avant avec une perfection et une générosité absolues, sans jamais plus regarder en arrière et sans aucune réserve.
Rentré dans sa chambre, il prend encore la plume et son cœur déborde sous l'impression de la grâce qu'il vient de recevoir. Nous hésiterions à donner ces longues pages si on ne nous représentait qu'elles forment successivement comme un traité com-
(1) Ps. XV, 20.
plet des Saints Ordres. Les jeunes séminaristes les liront avec fruit et les plus avancés dans la vie y trouveront un doux souvenir des sentiments qu'ils éprouvèrent eux-mêmes dans ces mêmes beaux jours d'autrefois; quant aux âmes pieuses elles seront édifiées en voyant comment leurs prêtres se préparent à la réception des Saints Ordres.
« Me voilà donc, ô mon Dieu, me voilà clerctonsuré. Me voilà revêtu canoniquement de la sainte soutane qui doit me rappeler sans cesse la sainteté de mon état, la mort au monde que je vous ai vouée en vous prenant pour la portion de mon héritage. Tout ce qui passe ne m'est plus rien, les créatures ne peuvent plus m 'arrêter ; il y a entre ces choses et moi une barrière insurmontable.
« Mon Dieu, à quoi ai-je renoncé en me donnant à vous ? ... A peu de choses, sans doute, faites au moins que je ne les reprenne jamais. Je vous ai sacrifié et je vous sacrifie encore mes pensées, mes paroles, mes affections, mes goûts, mes désirs, mes satisfactions, ma santé, ma me. Je veux être pauvre d'esprit, c'est-à-dire, détaché absolument des plaisirs du monde, de la science, de la réputation, des commodités de la vie, des parents, de moi-même enfin. C'est là ce que marque ma soutane ; cet habit doit m'être bien cher ; je ne le quitterai jamais que si la plus stricte nécessité et l'obéissance l'exigeaient, parce que, outre qu'il me rappelle que je suis pour le monde comme mort, il m'est une sauvegarde contre tous les dangers et me rappelle à la sublime dignité de ma vocation, en même temps qu'il m'attire le mépris des ennemis de Jésus-Christ, ce que je dois chérir et accepter.
« Ainsi détaché de tout ce qui est créé, Dieu est
mon unique trésor, il est maître de tout... je suis donc assez riche, puis qu'il est la portion de mon héritage... Combien d'ailleurs ne me rendra-t-il pas au centuple ce rien, cette boue que je quitte : en ce monde, la paix et la joie du Saint-Esprit, en l'autre les biens éternels. Dominas pars mea... ta es qai restitues hœreditatem meam mihi (i).
« Ce n'est pas tout, ô mon Dieu, et que les obligations de mon saint état me sont douces et aimables. Induat te Dominas, novinn liominem (2), m'a dit le Pontife, je dois être revêtu de Jésus-Christ, je dois continuer l'œuvre de Jésus-Christ, je dois pratiquer toutes ses vertus, c'est-à-dire, l'aimer , car tout revient là, c'est-à-dire ne plus vivre que de la foi vive et complète, de la foi qui opère par la charité ! Faites que la pureté de ma vie corresponde à la blancheur du surplis dont vous m'avez revêtu aujourd'hui. A ces conditions, ô mon Dieu, de même que vous reçûtes autrefois Marie dans le temple, vous m'introduirez dans votre sanctuaire, pour que j'y vive et que je serve tous les jours de ma vie, pour que j'y contemple ces œuvres admirables que vous y faites, et que je me prépare peut-être à en être un jour le principal instrument. Je dois m'y préparer à recevoir un jour l'onction sacerdotale, je dois y pratiquer les vertus sacerdotales et participer ainsi par avance au sacerdoce de Jésus-Christ, comme je suis réellement aujourd'hui en partage de sa royauté.
« J'en porte sur ma tête la couronne glorieuse ; élevé au-dessus des fidèles, je suis déjà roi dans l'église, mort au vieil homme et vivant de la vie nouvelle ; je dois être roi de mes passions et triom-
(1) Ps. XV, 20.
(2) Pontifical. Eph. IV, 24.
pher des vanités de la chair que je méprise comme ces cheveux superflus qui m'ont été retranchés. Cette couronne que je porterai fidèlement tous les jours de ma vie, et qui fait ma gloire, c'est la couronne de Jésus-Christ qui vit en moi, ce sera un jour, je l'espère, ma couronne de gloire. Ah ! combien elles doivent m 'être chères toutes les deux !
« Me voilà, ô mon Dieu, introduit dans votre église ; quel pécheur, ô Dieu de miséricorde, vous avez choisi, pour lui faire de si grandes choses ! ... Me voilà aux pieds des autels qui sont à jamais ma demeure. L'extrême souillure, l'extrême sainteté ! Mon Dieu, comment ne suis-je pas humble? Oui, mon Dieu, je veux reconnaître vos bontés, purifier mon âme de plus en plus; oui, votre grâce va faire de moi une lampe ardente et luisante, donnez-moi de procurer le salut des âmes, pour votre gloire, donnez-moi l'amour du mépris réel, donnez -moi l'amour de la souffrance et la souffrance elle-même, faites-moi aimer la croix, puisqu'on m'a coupé les cheveux en forme de croix et donnez-moi la croix à porter. Mon Dieu, je ne suis rien, je ne puis rien, je ne sais que vous offenser, mais plus j'en suis convaincu, plus je serai vide de moi-même, plus je serai propre à être fidèle à votre Esprit-Saint ; donnez-moi donc pour votre gloire la sainte vertu d'humilité, afin que je puisse, revêtu du saint habit de religion, que vous m'avez donné, en réaliser toutes les significations et marcher pur et sans tâche et toujours sous votre sainte dilection.
« Mon Dieu, je vous remercie, non par moi, car je ne le puis dignement, mais je le fais par Marie, par S. Louis mon saint patron, mon saint ange et toute la cour céleste. Benedic anima mea Domino
et omnia quœ intra me sunt nomini sancto ejus (i).
« Me voilà arrivé, ô mon Dieu, à la fin de cette sainte retraite. Que de grâces n'y ai-je point reçues; l'impression va-t-elle s'en affaiblir de jour en jour et s'effacer bientôt? Non, mon Amour, non, avec votre grâce, carde moi-même je ne suis qu'un traître prêt à vous trahir. Je ne veux pas terminer ces jours de salut et de bénédictions sans prendre, en votre présence et eh celle de la Cour céleste, la résolution que je vous ai faite de bien remplir les promesses en prenant la sainte tonsure. Qu'est-ce que pour moi que la vie nouvelle que le Pontife a demandée pour moi, en me revêtant du surplis? C'est la vie de Jésus, brûlant de propager la gloire de Dieu et le salut des âmes ; telle est la fin de mon séminaire, puisque, s'il vous plaît ainsi, je serai prêtre. Mais où est le moyen de procurer ces deux grandes choses ? Ce moyen, c'est ma propre sanctification au séminaire, je veux y travailler, et pour cela je veux m'adonner fidèlement à la pratique du règlement, et à acquérir l'esprit de cette sainte Maison.
« Voici quelques résolutions qu'en la sainte présence de Dieu, j'offre à Jésus par Marie :
« i ° Le vice général de toute ma conduite vient de ce que je n'apporte aucun soin à m'avancer dans l'oraison. Je vais donc me pénétrer de la méthode d'oraison et m'en servir, prendre enfin des résolutions pratiques, les exécuter et préparer le tout soir et matin par un grand recueillement.
« Je prendrai quelquefois pour sujet d'oraison les quatre fins de l'homme, le péché, la nécessité d'avancer dans la vertu et les paroles du Pontifical relatives à la sainte tonsure que j'ai eu le bonheur de recevoir hier.
(i) Ps. en, i.
« 2° Je veux m'attacher au saint exercice de la présence de Dieu, voir Dieu partout, me jeter en son sein au moment où je me lève, penser amoureusement à lui lorsque je m'éveille dans la nuit.
« 3° Je veux profiter des saints avis que je reçois en confession , et avancer ainsi chaque semaine dans la vertu. Chaque matin je me dirai : Aujourd'hui, il faut que je sois plus agréable à Dieu que je ne l 'ai été hier. Je me préparerai à la sainte communion et j'en rendrai grâces , surtout par une grande pureté de cœur et en y pensant souvent. Je veux vivre d'amour. Qu'il est beau à une âme, ô mon Dieu, de se consumer dans cette dilection!
« 4° Je renonce à tout plaisir dans l'étude, à toute curiosité, à toute vanité et ne veux étudier que pour votre amour, ô mon Dieu ; c'est pourquoi je prends la résolution de réciter avec piété le Veni S a ne te.
« 5° Je continuerai à prendre la .pureté d'intention pour sujet de mon examen particulier que je serai fidèle à faire dans mes visites au Très-Saint- Sacrement, n'ayant, en purifiant ainsi mon cœur, d'autre vue que celle de la gloire de mon divin Maître.
« 6° J'ai beaucoup à me reprocher pour la façon de dire mon chapelet, en le disant d'un exercice à l'autre ; j'aurai un extrême soin de mortifier mes yeux , c'est bien le moins que je fasse quelque chose pour ma bonne Mère, je serai plus fidèle à me consacrer le vendredi au Sacré-Cœur de Jésus et à me réfugier tous les samedis dans le Cœur Immaculé de Marie.
« 7° Je renonce, ô mon Dieu, à la bouffonnerie, elle est indigne d'un ecclésiastique, qui porte sur
sa tête la couronne de Notre-Seigneur, avec lequel il ne fait plus qu'un. J'éviterai la moindre plaisanterie sur le prochain et sur mes bons frères. Je les aimerai tous, adorant Jésus-Christ présent dans leur cœur. Me voilà serviteur de Jésus , moi aussi , il faut que je fasse aimer ce bon Maître ; je prierai très souvent et ferai des communions pour ces bons frères, pour qu'ils fassent du fruit dans la sainte Eglise. Ecce quam bonum et quam jucundum habitare in nnum (i).
« 8° Je prierai de tout mon cœur pour les enfants du catéchisme et me donnerai avec zèle à leur service en ce qu'il peut avoir de plus désagréable. Cependant le catéchisme doit aller après la théologie
« 9° L'humilité est la vertu dans laquelle je dois faire reposer toutes les autres. Plus je serai vide de moi-même par la sainte humilité, plus j'aurai de confiance en Dieu... Mon Dieu, donnez-moi la sainte vertu d'humilité.
« io° Enfin, ô mon Dieu, je suis ecclésiastique, je ne veux plus avoir de pensées, de désirs, d'affections, de souvenirs que ceux qui conviennent à un ecclésiastique. Je veux renouveler à tout propos à la Sainte-Messe, à la sainte Communion, à l'oraison, mille fois par jour, je veux renouveler au fond de mon cœur la consécration cléricale que j'ai eu le bonheur de faire hier. En prenant la sainte soutane , je la baiserai comme l'ayant reçue de votre main en répétant : Dominus pars hœreditatis meœ et Calicis mei) etc. En revêtant le surplis que je baiserai aussi, je prononcerai les paroles qui me rappellent mes obligations. Induat me Dominus
(i) Ps. CXXX, ii*
novum hominem, etc. Enfin, en faisant renouveler ma tonsure, je me souviendrai de la dignité admirable à laquelle il vous a plu de m'élever. Imposuisti
capiti meo coronam de lapide pretioso Je veux
être, ô mon Dieu, fidèle en un mot à l'avertissement que vous m'avez donné par votre Pontife. Filii cliarissimi, animadvertere débet is » (i).
M. Baunard, dans sa belle vie du cardinal Pie, fait remarquer justement que ce n'est pas sur les résolutions écrites dans un moment de ferveur qu'on doit juger les hommes, mais sur les actes de leur vie. Nous conjurons donc le lecteur de se rappeler ces résolutions, de les relire au besoin après avoir fini ce livre, et il admirera comme elles ont été le programme exact de la vie extraordinaire qui se déroulera dans les chapitres suivants, preuve évidente que le Saint-Esprit les avait inspirées luimême.
Nous avons vu M. d'Arbaumont s'entretenant seul à seul avec Dieu dans le secret de sa conscience ; écoutons-le communiquant ses pensées à sa pieuse et digne mère, puis à son père, dont l'âme lui était d'autant plus chère qu'il la savait plus éloignée de Dieu.
Paris, le 24 décembre 1838.
Ma chère Maman,
La retraite a fini hier dimanche au soir, je profite pour t'écrire des premiers instants qui s'offrent à moi après cette semaine de salut et de bénédictions, afin que tu aies les prémices de l'effusion de cette joie dont le Seigneur a rempli mon cœur qui lui est désormais consacré solennellement. Oui, ma bien chère maman, la journée d'avant-hier a été pour moi une de ces journées qu'on n'oublie pas,
(1) Pontifical,
un jour comme Dieu seul en peut faire, où il rend au centuple le peu qu'on lui donne et où les obligations même que l'on contracte sont un sujet de joie et de consolation, car le joug du Seigneur est suave et son fardeau est léger.
Ah ! je puis bien dire comme Marie au moment où elle portait dans son sein son Dieu et son Sauveur. Le Seigneur a fait en moi de grandes choses; il m'a fait son ministre, il veut m'employer à le faire bénir, il veut que je devienne un guide pour en conduire beaucoup après moi dans la voie étroite du salut. Que lui rendrai-je pour tant de bienfaits dont il m'a comblé, lui qui n'a besoin ni de moi ni de ce que je possède ? Comment répondrai-je dignement à la vocation sublime où il m'appelle ? C'est encore en lui qu'il me faudra puiser la force, le courage , les vertus nécessaires, mais au moins en ce beau jour de ma consécration lui ai-je offert mon cœur et me suis-je donné à lui tout entier ?
J'ai renoncé au monde : c'est peu de chose, sans doute, et depuis longtemps je m'en étais séparé du fond du cœur, d'autant plus que je vis loin de lui dans la solitude ; mais, tout en y vivant, l'homme ne se sépare point pour cela de ce petit monde que chacun porte dans son cœur, qui ne nous quittera pas en cette vie, mais dont il se rendra maître, et qui se compose de nos passions, de nos goûts, de toutes nos inclinations qui nous éloignent de Dieu et nous font chercher hors de lui un repos que nous ne trouverons pas, de notre imagination, de notre vanité. Ah ! c'est ce petit monde auquel on tient tant, que j'ai cherché à sacrifier à Dieu le jour de ma consécration , sacrifice qu'il faut renouveler. souvent, car si l'on n'y prend garde on a bientôt repris ce que l'on a donné à Dieu. Je lui ai demandé, à ce Dieu de bonté, de me vider de mon propre esprit pour me donner le sien, afin que je ne vive plus que pour Dieu, pour le faire connaître et aimer. J'ai bien besoin pour cela d'être rempli de l'Esprit-Saint, que l'Église a demandé pour moi ; elle l'a obtenu, je l'espère, mais que de choses à corriger en moi, pour que l'effet n'en soit point paralysé ! Priez Dieu pour qu'il me rende digne de tout cela.
L'ordination a été faite dans la chapelle du séminaire ; comme on commence par les tonsurés, et que j'étais le plus
ancien, c'est moi qui ai eu l'étrenne de la chapelle. Veuille Dieu avoir attaché à cette circonstance des grâces particulières. J'ai passé le reste de cette cérémonie, qui a été longue, à remercier Dieu et à prier pour tout ce que j'avais de plus cher en ce monde: j'ai bien prié pour toi; j'ai demandé à Dieu qu'il te remplisse de plus en plus de sa grâce qui est le seul vrai bien, et qu'il te donne la force de triompher de tous les embarras, de toutes les peines où tu te trouves ; je lui ai remis l'avenir entre les mains; j'ai prié de tout cœur pour papa et le grand'père Osmont, pour la paroisse de Chevigny, pour le diocèse de Dijon où Dieu m'a fait naître et où je dois aller un jour travailler au champ du père de famille. J'ai passé, je crois, en revue toutes les personnes que j'ai connues et j'ai prié pour elles, m'offrant de bon cœur à Dieu pour leur salut.
Cette journée a été pour moi bien grave et bien belle, j'espère que le souvenir ne s'en échappera jamais de mon cœur : elle m'a appris combien il était doux de se donner entièrement à Dieu, et de le prendre pour son partage. Qu'on est riche alors puisque le possédant on possède tout ! Ma lettre a été interrompue par la fête de Noël, et j'ai renouvelé aux pieds de l'Enfant Jésus les promesses que j'avais faites samedi. Ah I que Dieu descendu si bas pour nous sauver remplisse ton cœur des mêmes sentiments de confiance et d'amour dont le mien est comblé ; donne-toi sans réserve à Dieu dans l'embarras où tu te trouves et qui est bien cruel, aie confiance en lui, offre-lui toutes les fatigues, les inquiétudes que tu éprouves, celles qui viennent de ta sensibilité naturelle, de ton imagination, ce sont autant de croix qu'il t'envoie et qu'il faut supporter, te rappelant que si on souffre avec Jésus-Christ, on ressucite avec lui dans la gloire. Acceptons, ma chère Maman, ce calice d'amertume que le Sauveur a bu le premier; reçu avec amour, il perdra une partie de cette amertume qui nous effraie ; il t'éprouve aujourd'hui, peut-être te consolera-t-il demain. Que tout se fasse selon son bon plaisir, telle est la disposition sans laquelle notre cœur n'aura jamais de repos. Ce calice ne passera pas loin de moi , j'entre dans une carrière où il faut souvent le boire jusqu'à la lie , et cette tonsure que je viens de recevoir n'est que
l'emblème de la couronne de Jésus-Christ, couronne qu'il faut porter ici avec ses épines, si on veut qu'elle soit 'glorieuse dans le Ciel. Les chrétiens d'autrefois, et il y en a encore aujourd'hui, s'estimaient heureux de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus-Christ, ils s'estimaient heureux parce que l'amour adoucit toutes les peines. Aimons donc ce bon Maître et aimons-nous en lui, aimons-nous aux pieds de sa crèche, aimons-nous dans son cœur adorable, c'est le plus vif de mes souhaits au renouvellement de l'année. Cette année sera bien grave pour moi, parce que je la terminerai probablement par l'engagement éternel et redoutable du sous-diaconat. Je le mets, comme j'ai fait pour la tonsure, sous la protection de Marie, afin que ces promesses que je fais à Dieu dans une sainte joie et une vive espérance ne soient pas au dernier jour l'objet de ma condamnation. Adieu, je t'aime, ton respectueux fils,