‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 13 sur 55 · SOUS LÉOPOLD-EBERHARD · texte numérisé non relu

SOUS LÉOPOLD-EBERHARD

de présenter les titres de propriété de leurs immeubles, sous peine d’amendes et de confiscations. Les biens de ceux qui ne pouvaient produire ces titres devaient être confisqués au profit du prince. Cette mesure, étendue plus tard à tout le pays, produisit d’odieuses expropriations qui agrandirent d’une manière considérable le domaine du prince.

Pour assurer lapplication de ces mesures, Léopold-Eberhard avait confié les hautes charges civiles à des hommes de rien. Pour n'être pas gêné par les pasteurs, il en fit de même des hautes charges ecclésiastiques. Les deux surintendants ecclésiastiques qui exercèrent cette charge sous son règne étaient dignes de figurer à côté des Léonard Nardin, des Luciot et des Prudent. Léopold-Eberhard trouva dans ces deux hommes, le surintendant Gropp et le surintendant Bockshammer, des complaisants qui allèrent jusqu’à falsifier les registres de l’état civil pour favoriser les prétentions de ses bâtards (1). Le ministre Binninger de Seloncourt paraît aussi n'avoir pas toujours senti la grandeur de sa tâche

(1) On peut voir ces registres falsifiés dans les archives de la ville de Montbéliard. Cf. Les pièces de la Succession de Léopold-Eber hard.

Gropp était fils d'Etienne Gropp, bourgeois de Colmar. D’abord précepteur de Léopold-Henri de Forstner, il devint, en 1686, diacre au château, ministre allemand de 1707 à 1721, puis surintendant des Eglises. Dans un esprit de coupable complaisance il essaya de servir Léopold-Eberhard dans son projet de rendre ses enfants naturels habiles à lui succéder. Sa conduite est mise au grand jour dans les Mémoires que la maison de Wurtemberg a publiés pour défendre ses droits à la succession de Léopold-Eberhard. Gropp, reçu bourgeois de Montbéliard en 1712, eut entre autres enfants Jean-Jacques Gropp, conseiller de régence, châtelain de la seigneurie de Franquemont, mort en 1775.

Jean-Georges Bockshammer est né à Œls en 1671. Son père était secrétaire du duc de Wurtemberg-Œls. Il devint, en 1699, chapelain de la cour de Montbéliard, en 1720, second ministre de l’Église du château, en 1721, premier ministre et surintendant. J1 fut mélé à toutes les intrigues qui avaient pour but de légitimer les bâtards du prince. Destitué et emprisonné en 1723, il fut relâché et se retira à Héricourt auprès de la comtesse Anne-Sabine de Sponeck. Plus tard il obtint une petite cure de campagne en Wurtemberg où il mourut. Il ne manquait pas d’intelligence mais c'était une nature de courtisan. Cf. Collection Duvernoy, bibliothèque de Besançon.

pastorale. Mais il fut moins compromis cependant et il ne fut pas inquiété après la mort de Léopold-Eberhard (1). Des surintendants comme Gropp et Bockshammer devaient peu s'occuper des devoirs de leur charge. Le fait est que sous Léopold-Eberhard les visites ecclésiastiques ne furent plus faites et nos paroisses furent laissées à elle-mêmes. On se demande d’ailleurs au nom de quel principe ces surintendants auraient pu faire une observation à leurs collègues. Nos Eglises eurent donc à souffrir, à cette époque, d’un grand désordre administratif. Léopold-Eberhard ayant mis à la charge des communes un certain nombre d’obligations qui incombaient autrefois à la recette ecclésiastique, comme la réparation des temples, des cures, des écoles, ces édifices restèrent souvent en mauvais état là où les communes ne pouvaient ou ne voulaient les entretenir. On comprend à cette époque la résistance et le mauvais vouloir des communes qui savaient que les fonds destinés autrefois à l'entretien des temples et cures étaient détournés de leur destination et passaient entre les mains du prince prévaricateur. On vit alors des paroisses si pauvres qu'elles ne pouvaient acheter un registre pour inscrire les actes pastoraux, qui étaient pourtant alors les actes de l’état civil. Le pasteur de Bavans, le futur surintendant Nigrin, écrit ceci : « Le registre de Bavans commençait à se corrompre, ce qui fit que je solli-

(1) Binninger avait de bonnes intentions qui furent reconnues, mais il sortait de son rôle en essayant de se placer, comme intermédiaire, entre Léopold-Eberhard et les bourgeois de Montbéliard qui avaient à se plaindre des exactions du prince.

Jean-Nicolas Binninger étudia à Tubingue de 1680 à 1685. Il devint ensuite diacre à Héricourt, pasteur à Montécheroux (1686-1694), puis à Seloncourt (x694- 1740). Binninger était né à Montbéliard en 1662. Son père, Albert Binninger, était trésorier du domaine privé du prince. Le ministre Binninger a publié une Paraphrase ou exposilion de la prophétie de Jonas en forme de dispositions, Neufchatel, chez Jean Pistorius, 1689 ; et une Explication du chrétien catéchisme, Montbéliard, 1693. Ses ouvrages sont d’une orthodoxie parfaite. Son fils, Jean-Nicolas Binninger, fut médecin du duc de Montrose, grand chancelier d’Ecosse.

SOUS LÉOPOLD-EBERHARD 19 citai à plusieurs fois les maire et anciens d’acheter de nouveaux livres pour servir de registres ; ils me donnèrent de temps à autre de belles promesses sans rien effectuer, particulièrement feu Jacques Marconnet, qui même incita ceux de la paroisse de Sainte-Suzanne à demeurer dans l’inaction comme lui. Je fus ainsi obligé de marquer mes baptêmes, mariages et mortuaires sur mes almanachs où il y avait des feuillets de papier blanc». — « Par un surcroît de malheur, dit encore le même Nigrin, je laissai les dits registres sur un reposoir au poêle du haut de la cure où ils étaient ordinairement, les croyant en sûreté, mais comme il y avait des gouttières partout dans le toit, ayant sollicité et présenté plusieurs requêtes pour mettre du moins la maison à couvert, les livres des Eglises furent mouillés, plusieurs furent corrompus et il y en eut qui devinrent comme de la bouillie et de la marmelade et je puis dire avec vérité que j'ai souflert de plus de trente livres dans ma bibliothèque (1) ».

D’autres pasteurs d'alors auraient pu faire entendre des plaintes semblables.

Ainsi le règne de Léopold-Eberhard est une période de grand relâchement administratif. Grâce à la faveur du prince, des hommes sans valeur morale ont pu être mis à la tête des Eglises et le scandale qu’ils ont donné a été grand ; grâce à la connivence d’une autorité indifférente au bon renom de PEglise, d’autres scandales se sont produits dans quelques paroisses et n’ont pas été réprimés.

Mais lorsqu'on a fait cette constatation douloureuse, on n’a pas analysé complètement la situation religieuse et morale de la période que lon prétend juger. C’est le tort de quelques-uns de nos historiens de s’en être tenus là et de n'avoir ni vu ni montré la lumière à côté de l’ombre.

@) Note sur la paroisse de Bavans, par Ed. Lalance, pasteur. Ms. Archives de la société d'Emulation.

20 L'ÉGLISE DE MONTBELIARD

M. G. Donzé, par exemple, dans son étude (1) qui met si bien en lumière la personnalité de J.-Frédéric Nardin, est un peu injuste parfois pour ce qui n’est pas Nardin. Il dit de la paroisse d'Héricourt qu’elle était dans un triste état « comme les autres ».

M. Charles Roy est plus affirmatif encore. Sous le gouvernement de Léopold-Eberhard, dit-il « la vie religieuse ne fit que décliner. il n’y avait plus guère dans l'Eglise que confusion, désordre et anarchie ; c'était un laisser aller aussi général que déplorable (?) ». Sans même être renseigné sur la vraie situation de notre pays pendant cette période, on peut s'étonner d’un jugement aussi sévère. Suffit-il donc du mauvais exemple donné par un prince débauché pour faire disparaître de la conscience de tout un peuple toute trace de vie religieuse et morale ? Suffit-il de supprimer les visites ecclésiastiques pour que tous les pasteurs perdent du même coup la conscience de leur devoir? Ont-ils tous été tellement amollis par l'habitude de l'autorité extérieure qu’ils ne puissent plus trouver en eux-mêmes la force d’être ce qu'ils doivent être ? Mais c’est réduire l'Eglise chrétienne, ce ferment de vie, à n'être plus qu’une administration ne valant que par son chef... En fait, l'Eglise de notre pays dans la première partie du xvirr"® siècle, malgré le prince, les surintendants et les quelques indignes qu’elle a comptés dans son sein, a fait son œuvre. Elle l’a faite dans la tristesse, dans l’humiliation, au milieu de circonstances très difficiles, mais elle l’a faite. C’est ce que nous voudrions montrer maintenant. Il vaut vraiment la peine de consacrer quelques pages à la destruction d’un de ces clichés historiques que les écrivains se passent, sans vérifier la ressemblance.

(1) G. Donxé, Etude sur J.-F. Nardin, page ro. (2) Charles Roy, Les juridictions ecclésiastiques dans l’ancien pays de Montbéliard. Ms. Bibliothèque de Montbéliard.

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