‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 15 sur 55 · SUITE · texte numérisé non relu

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Spener et le piétisme. Le piétisme à Tubingue. Influences piétistes à Montbéliard. Le duc Georges. ].-]. Pelletier. L.-G. Pelletier. J.-F. Nardin.

Le piétisme a été, comme on sait, une réaction énergique contre les exagérations doctrinales des théologiens du xvrr"e siècle et contre les conséquences fâcheuses qu’un dogmatisme intraitable avait amenées avec lui (1). Il a été un réveil de la vie religieuse que les formules menaçaient d’étouffer. Son action à été utile et féconde. Reprenant l’œuvre interrompue de Luther, il a ouvert à la dogmatique et à l’Église luthériennes une voie nouvelle et élargie. Quelles qu’aient pu être les erreurs et les exagérations des piétistes de la seconde génération, Spener lui-même restera toujours une des belles et

(1) Sur Spener et le mouvement piétiste, Cf. C.-H. von Canstein, Speners Leben, Halle, 1740. W. Hossbach, Philipp-Jacob Spener u. Seine Zeit, Nœrdlingen, 3° édition, 1861. J. Rathgeber, Spener et le réveil religieux de son époque, Paris, 1868. Speners Sæcularfeier, Strasbourg, 1836. J.-G. Walch, Histor. u. theolog. Einleitung in die Religionsstreitigkeiten der ev.-luth.-Kirche, 1730. Tholuck, Lebensxeugen der lutherischen Kirche aus allen Stwnden, 1859. Das hirchl. Leben des siebxebnten Jahrbunderts; Berlin, 1861. Das akademische Leben des siebxebnten Jahrhunderts, 1854. Geschichte des Rationalismus, erste Abth. : Gesch. des Pietismus und der ersten Stadien der Aufklærung, 186$. H. Schmid, Die Geschichle des Pietismus, Nœrdlingen, 1863.

Ritschl, Geschichte des Pietismus, Bonn, 3 vol. 1880 et suiv. G.-C.-A. Schulze, Pietismus, Ritschlsche Theol, u. Lutherthum, Hanovre, 1890.

pures figures de l’Église luthérienne. En refusant de se soumettre aveuglément et sans examen au joug des livres symboliques, en faisant de la foi non plus une adhésion intellectuelle à des formules scientifiques, mais un sentiment de confiance envers le Dieu de Jésus-Christ, en rattachant étroitement la sanctification à la régénération, en insistant tout à nouveau sur la nécessité de la vie chrétienne, en rendant à la Bible sa vraie place dans l’Église et dans La famille, en réclamant pour le peuple croyant son droit à la direction de l’Église, Spener a rendu des services inoubliables l'Église et à la théologie luthériennes.

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À quel moment l'influence de Spener a-t-elle commencé à se faire sentir dans nos Églises ? C’est un point assez difficile à déterminer avec une précision complète. M. G. Donzé, dans l'étude que nous avons déjà citée, attribue à J.-F. Nardin, qui fut pasteur de 1714 à 1728, l'honneur d’avoir été le premier représentant du piétisme dans nos Églises. C’est selon nous une erreur. Avant Nardin il y eut chez nous des pasteurs qui subirent l’influence du piétisme sans qu'on puisse les rattacher tout à fait à cette tendance. Vers l’extrème fin du xvr”* siècle, le pasteur Samuel Méquillet, de Chagey, introduisait dans sa paroisse la cérémonie de la confirmation, qui avait été, comme on sait, remise en honneur par le piétisme. De plus, les documents que nous ont fourni les archives du Doubs nous permettent d’affirmer que le véritable introducteur du piétisme dans nos Églises, fut non pas Nardin mais L.-G. Pelletier, comme nous le verrons tout à l’heure.

En tous cas, le piétisme, comme l’intellectualisme orthodoxe, fut chez nous une importation de Tubingue.

Si, en eflet, l’université de Tubingue fut longtemps une citadelle du luthéranisme confessionnel, elle fut de bonne

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heure aussi entamée par l'influence de Spener. En 1662 déjà le duc Eberhard de Wurtemberg, après deux conférences de Spener qui avaient eu beaucoup de succès, voulut sans y réussir le garder au service de l’Église de son pays ('). Peutêtre est-ce là le point d’attache des relations que Spener ne tarda pas à entretenir avec quelques théologiens et pasteurs wurtembergeois.

En 1684 l’université de Tubingue était encore tellement enferrée dans le passé, que l’illustre Leibnitz, pour la relever, suggérait au prince de Wurtemberg et à ses conseillers l’idée de la transporter « loin de la pédantesque et monacale Tubingue ». Mais en réalité un esprit nouveau s’y faisait déjà sentir.

C’est à l’extrème fin du xvn* siècle et tout au commencement du xvirr", qu’un nouvel enseignement théologique, moins polémique, plus pratique, plus vivant, fait son apparition à Tubingue. Cet enseignement se ressentait déjà de linfluence de Spener (2). Citons parmi les hommes qui l'introduisirent le chancelier Wolfgang Jæger (1690-1720), Jean-Christophe Pfaf (1699-1720), André-Adam Hochstetter (x700-1711 et 1714-1717), Christ. Reuchlin (1700-1707), Jean-Conrad Klemm (1701-1717) (°).

Trois de ces professeurs ont eu une grande influence sur les pasteurs de notre pays, je veux dire Jæger, Hochstetter et Reuchlin. Jæger () n’était pas précisément un piètiste,

() Spener enseigna deux mois à cette époque à l’université de Tubingue, Cf. Nanz, Der Pietismus in Würtembero, 1841. Württembergische Kirchengeschichte, p. 481.

(2) Cette influence se sent à certaines mesures générales prises par les autorités ecclésiastiques. En 1700 par exemple, il est question de fonder à Tubingue une

chaire de théologie pratique. En 17071, on prescrit aux fidèles de s’annoncer aux pasteurs avant de prendre part à la Sainte-Cène.

(3) Cf. H.-F. Eisenbach. Beschreibung u. Geschichte der Stadt u. Universitet Tübingen. — Tübingen, 1822, pages 156-168.

(4) Cf. Bœks, Geschichte der herx. Würtemberge. Eberhard Carls Universitet xu Tübingen, — Tübingen, 1774, pages 141-142.

mais, dès les premières luttes contre le piétisme, il prit ouvertement la défense de Spener en disant qu'il faudrait à l'Église beaucoup d'hommes comme lui. Au cours de sa controverse contre les mystiques Arnold et Poiret, il appelait Spener « un restaurateur de l’Église tombée ». Comme professeur, il faisait une place plus grande à la dogmatique et à la morale qu'à la controverse proprement dite. Il a exercé comme chancelier de l’université une influence très étendue.

André-Adam Hochstetter (!) était fils d’un pasteur pieux, ami de Spener. Très sérieusement élevé par son père, il fut poussé vers le ministère par une vocation véritable. De longs voyages en Suisse, en Hollande, en Angleterre, l’avaient beaucoup développé et instruit. A Dresde, il avait séjourné chez Spener lui-même. Hochstetter devint un prédicateur très écouté. Suivant l’exemple de Spener, il apportait un soin tout spécial aux catéchisations, à l’instruction religieuse de la jeunesse. Très instruit, doué d’un esprit clair, profondément pieux, Hochstetter a exercé sur un grand nombre de jeunes gens une excellente influence.

On peut en dire autant de Christophe Reuchlin (*). Reuchlin avait introduit dans sa maison ces collepia pietatis qui scandalisaient si fort les luthériens orthodoxes. Bengel avait suivi ces leçons familières de l’Écriture Sainte chez Reuchlin, et c’est à cette école qu’il puisa cet amour de la Bible qui devait faire de lui le fondateur de l’exégèse moderne.

Le professeur Fromman, qu’on a pu appeler un « Nathanaël sans fraude », avait subi aussi l’influence directe de Spener. C’est dans la maison de son père que Spener avait

Q) C£ Kurxer Versuch Lebensbeschreibungen berübmter Wirtemberger. Stuttgart, 1791, pages 164-169.

(2) Cf. Herzog et Plitt, Realencyklopædie, tome XI, page 684.

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demeuré lors de son séjour à Tubingue en 1662 et lui-même avait été plus tard l’hôte de Spener à Berlin.

Des hommes comme ceux-là ne pouvaient pas rester sans influence sur nos jeunes étudiants montbéliardais. En effet, dès la fin du xvrre siècle, nous sentons dans notre histoire religieuse des traces plus ou moins marquées de l’influence directe ou indirecte du réformateur alsacien.

Le premier théologien qui paraît avoir subi chez nous jusqu’à un certain point l’influence personnelle de Spener, c'est le duc Georges lui-même. En 1661 Spener avait passé par Montbéliard. Nous n’avons cependant rien trouvé qui püt établir qu’il ait eu dès cette époque des relations avec nos pasteurs. Mais en 1667 le duc Georges avait visité Spener à Francfort et établi avec lui un commerce de lettres. Est-ce Spener qui fit apprécier au duc Georges la théologie mystique ? En tous cas nous avons vu qu’à un ministre affirmant que Dieu ne peut agir sur nous que par le moyen des choses sensibles, le prince avait fait lire la Théologie mystique de Christian Hoburg (1). En 1667, le duc avait accueilli un « M. Borel qui se mêle des accords de religion ». (*) Et en

(1) Christian Hoburg, au dire de Mosheim, trompa beaucoup d’âmes droites et charitables qui attribuaient à la violence de son zèle les attaques passionnées qu’il dirigea contre l'Église luthérienne de son temps. Il finit par devenir Mennonite. Cf. Mosheim, Histoire ecclésiastique ancienne et moderne, trad. française, Yverdon, 1776, tome V, pages 355-356. G. Arnold, Kirchen und Kefxergesch. 2° édition, part. IT, ch. XIII, page 455.

(2) Le 3 mai 1666 le duc Georges écrivait de Montbéliard au ministre Jean Duré, qui cherchait la réunion des Églises, cette phrase qui sent bien le piétisme : «Si plusieurs bonnes âmes s’employaient à perfectionner de plus en plus et de temps à autre ce qui regarde la facilité d’esclaircir la doctrine chrétienne au lieu de l’obscurcir par des subtilités qui sont en usage dans les escholes, cet œuvre, à mon jugement, ne seroit pas désagréable à Dieu ». Il fait des vœux pour que Duré réussisse, mais il n’a pas grand espoir. Archives nationales, K. 1763. Le duc Georges dit ailleurs : « Le recueil des concordances des Confessions n’est pas suflisant pour unir les esprits discordants. Bien est vray que les esprits paisibles concilieront mieux les Confessions que non point les livres de controverses ». Nofaux de la religion par le duc Georges de Montbéliard. Bibliothèque de Besançon, Ms 272.

1668, malgré l'opposition du ministre Grangier, il avait autorisé l'impression d’un ouvrage de ce M. Borel. Nous lisons en effet dans le journal du prince : « Hyp a eu ordre d’imprimer la philosophie de M. Borel que le docteur Spener a recommandée. M. Grangier trouve des choses absurdes dans

ledit livre ; il ne s'accorde pas avec les maximes de Descartes. Ainsi M. Grangier a bien fait de le représenter en conseil ; néanmoins la Seigneurie a permis limpression et elle entend exercer semblables choses quand bon lui semblera sans consulter les pasteurs ». Il ajoute d’ailleurs pour la satisfaction de sa conscience « Du reste, un livre est un livre... et finalement la philosophie consiste en des curiosités qui sont problématiques » (1).

Il n’est pas étonnant qu’un homme aussi fermement attaché à l’Église luthérienne que l'était le duc Georges, ait recherché le commerce de Spener et suivi à l’occasion ses avis. On sait que Spener lui-même a toujours protesté de son très grand attachement à la confession d’Augsbourg. Personnellement, il l’acceptait dans son entier. En outre, la tendance irénique de Spener devait plaire à notre prince théologien. Nous le voyons parfois étonné, scandalisé, irrité de la violence des controverses d’alors. C’est à la fatigue de son esprit excédé de polémique qu'il faut attribuer ce cri bien connu « Puisse la foudre du ciel embraser toutes les écoles d’Allemagne ; ce nest qu'à ce moyen que la paix et la concorde pourront jamais renaître dans lPempire ». Je retrouve cette

- (1) Cé Borel, docteur en droit, avocat de Grenoble, retiré à Montbéliard, avait publié déjà : De lu pluralité des Mondes, Genève, 1657, in-12. Doctrines Jfarmilicres, Paris, 1661, in-8°. Principes de la Sapience, Grenoble, 1662, in-8. Après la Philosophie dont il est question plus haut, il publia à Montbéliard : Introduction à l'hisloire universelle, en faveur de la jeunesse désireuse de la science et de la vertu... à Montbéliard, chez Claude Hyp, 1669. L'ouvrage a deux parties. I1 est dédié au duc Georges. C’est un résumé historique très succinct et assez insignifiant. Cf. Ch. Duvernoy, Éphémérides, page $19.

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fatigue dans son Traité de la Bible close. Écoutez ces conseils aux théologiens : « Voyez, je vous prie, mes frères bienaimés, combien vous avez ja écrit de livres, sur certaines particulières matières ; Combien il vous reste à en escrire des autres ; Combien à cette occasion vous avez d’adversaires non moins puissants que vous, avec la plume en main, ausquels il vous conviendra de respondre ; Combien d’erreurs il vous adviendra de faire en tant d’escrits ; Combien de temps vous y perdrez, et ferez perdre à ceux qui les liront ; À combien de personnes vertueuses et dévotes vous donnerez matière de scandale, par votre trop grande subtilité ? Combien vous en ferez desgouter des choses sacrées, pour les difficultés que vous y mettrez. Et finalement, combien vous serez dissemblables à Nostre Seigneur Jesus-Christ qui ne laissa aucun escrit et à ses apostres qui en ont. laissé bien peu ({) ».

Cette disposition d’esprit faisait du duc Georges un paroissien-né de Spener.

Mais il s’agit ici d’une tendance, non de piétisme caractérisé. Le premier pasteur qui ait été gagné aux idées piétistes et qui l'ait montré dans sa pratique pastorale, fut J.-J. Pelleét).

J.-J. Pelletier était né à Montbéliard le 18 février 1652. Il était fils de Samuel Pelletier, bourgeois de cette ville, et de Anne Gète. Élève du gymnase de Montbéliard, puis du Séminaire de Tubingue, il quitta l'Université en 1676.

(@) Traité de la Bible close, page 94.

(2) « J.-J. Pelletier, desservant de la paroisse d’Allenjoie dès 1708 jusqu’en 1725, fut le premier qui répandit, dans le comté de Montbéliard, les opinions de la secte des piétistes, qui a troublé les Églises du comté pendant nn si grand nombre d'années ». Telle est l'opinion de M. Ch. Duvernoy, toujours si bien informé. Cf. Annuaire du Doubs, 1836, page 127. Voyez aussi : Précis historique de la Réformation, page 140. Mais le Précis confond à tort le mouvement piétiste et le mou-

vement morave, de beaucoup postérieur. M. Duvernoy avait fait la même erreur. Ephémérides, page 27.

Après avoir exercé, pendant deux ans, en Allemagne, les fonctions de précepteur, il revint dans son pays et fut appelé, en 1678, au poste d'Etobon. Il n'avait pu être, à Tubingue, ’élève de Hochstetter et de Reuchlin, dont il était plutôt le contemporain, mais des maîtres comme Osiander et Raïth avaient déjà le souci de réparer les brèches de l’Église.

J.-J. Pelletier apportait à Etobon un grand désir de réforme et de relèvement moral. Il se montra beaucoup plus sévère que ses prédécesseurs dans l’exercice de la discipline ecclésiastique. Il faisait venir les coupables devant le consistoire local et leur adressait ses réprimandes. Quand le cas était grave, il les censurait publiquement du haut de la chaire et, après les avoir fait mettre à genoux devant l'autel, il les contraignait de demander pardon à Dieu et aux hommes qu’ils avaient offensés. Quand il y avait récidive, il privait les coupable de l'usage de la Cène ou les renvoyait devant le procureur de Montbéliard ou d'Héricourt, selon les villages. L’amende infligée en pareil cas était toujours plus forte que celles du consistoire local (1).

J.-J. Pelletier défendait particulièrement les danses qu’il regardait comme indécentes. Spener lui-même n'allait pas si loin. « Si la danse, dit-il, le théâtre, le jeu, etc., excitent tes passions ou t’affaiblissent pour le bien, renonces-y sans hésiter, mais si tu crois pouvoir y conserver tes sentiments de piété et l’approbation de ton Dieu, je ne me crois pas en droit de te les défendre, car toutes choses sont pures pour ceux qui sont purs, et certainement il y a des jouissances permises qui, sans être préjudiciables à l’âme, sont utiles pour le corps qu’elles fortifient et aguerrissent » (2).

(1) Cf. Beurlin, Recherches historiques. Ms. Bibliothèque de Montbéliard.

(2) Cité par Léon Marchand, Étude sur le mouvement religieux produit par Spcner. Genève, 1873, page 58.

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Pelletier n'avait pas tant de largeur. On lit, par exemple, dans le registre de la paroisse d’Etobon, que le 10 juin 1681 les jeunes filles de Chenebier demandèrent pardon et payèrent une amende pour avoir dansé un dimanche.

Suivant l'idéal qu’il s'était fait de l’Église, Pelletier s’efforçait de la purger des membres indignes. Nous le voyons le 12 février 1681 demander et obtenir du Conseil de Montbéliard la destitution de l'ancien de l’Église d’Etobon qu’il accusait d’inconduite. La même année, il fait punir Pierre Mabille, coupable de blasphème.

La sévérité de J.-J. Pelletier était égale pour tous. Il ne ménageait pas plus les maires et anciens que les autres paroissiens.

Cette sévérité lui attira bien des haines. Ainsi nous voyons Pelletier porter plainte, en 1681, contre Adam Goux qui l'avait outragé (1).

Pelletier quitta Etobon en juin 1682 pour aller occuper le poste de Mandeure. Nous le voyons ensuite passer, en 1688, à Seloncourt, en 1694, à Vandoncourt et enfin, en 1708, à Allanjoie. Devenu pasteur émérite en 1724, il vint se fixer à Montbéliard, où il mourut à l’âge de 73 ans.

Dans toutes ces paroisses, il se montra ce qu'il avait été à Etobon, aussi sévère pour les autres qu’il l'était pour luimême.

En 1704, raconte Ch. Duvernoy (?), les jeunes filles du village de Dasle, paroissiennes du village de Vandoncourt, sont excommuniées par leur ministre J.-J. Pelletier pour s’être rendues à Seloncourt le jour de la fête patronale et y avoir dansé quelques ajoulottes avec les garçons du village ; elles supplient le duc Léopold-Eberhard d’ordonner à leur pasteur dé

(1) Archives de la Haute-Saône, E. 233.

(2) Ephémérides, page 362.

cesser toutes poursuites contre elles et de les admettre à la Cène, d'autant plus qu’elles ont dansé sous les yeux de son S. À. S. qui a paru y prendre plaisir. I faut croire, ajoute l'historien, que l’indulgence du prince prévalut sur la sévérité du ministre ». Cela n’est pas sûr. Léopold-Eberhard, très peu sévère pour lui-même, l'était beaucoup plus pour ses sujets, surtout lorsque leurs péchés pouvaient rapporter quelque amende à son profit.

Pelletier était très pieux. Il aimait à se retirer à l’écart pour prier. Il allait souvent se mettre à genoux dans un buisson du bois de Vandoncourt, où le sol même trahissait les longues stations du ministre. Quelques-uns de ses paroissiens eurent la malveillance et la sottise de le soupçonner d’adorer le buisson lui-même (1)! La charité « croit tout », dit l’Apôtre, la haine aussi.

On voit par tout ce qui précède que J.-J. Pelletier était tout préparé par ses propres tendances d’esprit à accepter le programme réformateur du piétisme.

Il fut gagné aux idées nouvelles par son fils Léopold- Georges Pelletier, à qui revient de droit l'honneur, que M. G. Donzé attribue à Nardin, d’avoir introduit le piétisme dans nos Eglises. Le jeune Pelletier avait adopté, à Tubingue, les idées de ses maitres Hochstetter et Reuchlin. Comme beaucoup de ses camarades wurtembergeois, il avait été continuer ses études à Halle. Revenu en vacances, il exposait, avec chaleur, à son père, les idées puisées auprès de Francke. Avec laplomb de la jeunesse et de linexpérience, il jugeait les vieux collègues de son père. Il prétendait avoir entendu le très orthodoxe ministre Macler donner « un presche par où il a enseigné plutôt aux âmes la voye de l’enfer que la voye du ciel... »

(1) Archives du Doubs, E. 1015.

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Il avait des accès d’ascétisme : « Ceux qui se marient ne sont pas des saints », Il polémisait contre les prières ecclésiastiques : « Il n’est pas nécessaire d’avoir des livres pour prier Dieu ».

Les idées du fils furent bientôt celles du père, qui ne tarda pas à être l’objet d’une accusation de piétisme. On l’accusait de ne pas faire de prières ecclésiastiques, d’avoir une prédication qui « ne réclamait que les régénérés ». On lui reprochait, en 1704, d’avoir dit « qu’il n’y avait que dix vrais communiants dans tout le pays. Ayant dit un jour à Abraham Monnerot : malheureux d’athée ! celui-ci répondit : si je suis un athée et un épicurien, je ne suis pas un piétiste ».

On voit que le piétisme a agité nos Eglises quinze ans environ avant Nardin. La tendance se sent déjà chez le duc Georges. Le piétisme s’accentue chez J.-J. Pelletier. Il entre avec L.-G. Pelletier, J.-F. Nardin, Berdot dans la période polémique. Il triomphe sous le règne d’Eberhard-Louis, mais, pour triompher, il prend une couleur ecclésiastique qui préserve nos piétistes des exagérations que l’on regrette de trouver dans la seconde génération piétiste en Allemagne.

Ainsi, à notre connaissance, il y avait dans notre pays deux pasteurs à tendance piétiste, J.-J. Pelletier et son fils, lorsque J.-F. Nardin vint apporter au mouvement le précieux concours de son talent et de sa vie religieuse intense.

J.-F. Nardin (1) était, par sa mère, le petit-fils du savant et pieux pasteur d'Héricourt Charles Duvernoy. Son père,

@) Nous avons pu ajouter à la biographie de Nardin quelques traits peu connus en utilisant une traduction allemande de la Wie de J.-F. Nardin, par J.-J. Duvernoy, sous ce titre : Das Leben des Herrn Jobann-Friedrich Nardins, Evangelischen Predigers an der Kirche zu Blamont im Mümpelgardischen ; beschrieben von dem Herrn Duvernoy, Prediger an der teutschen Kirche zu Mümpelgard. Mit einigen Noten vermebret und herausgegeben von David-Stephan Choffin, und ins teutsche übersetzet von Ebregott-Friederich, Quaden. Halle, gedruckt bey Christ.-Michael Vestern, 1759,

in-12°, x11-96 pages. (Bibliothèque de Besançon). — D.-E. Choffin, qui publia cette Vie de J.-J. Nardin, en 1759, traduite la même année par Quaden, était né à Héri-

36 L'ÉGLISE DE MONTBÉLIARD Daniel Nardin (!), était pasteur de l’Église Saint-Martin de

court où il fut l’élève de Nardin. Il étudia la théologie à Tubingue, fut ensuite précepteur dans une famille wurtembergeoise où Nardin avait été avant lui et devint professeur de langues modernes au Pædagogium royal de Halle où il mourut en 1773. À la liste de ses ouvrages publiée par la France protestante (édition Bordier, tome IV, page 343), il faut ajouter :

1° Une édition de Cantiques composés ou traduits de l'allemand par Nardin, publiés à Halle, en 1740, chez Gebauer, avec quelques prières et l’histoire de la Passion.

2° Une nouvelle édition de ces Cantiques, en 175$, avec trente des meilleurs psaumes de David sous ce titre : Recueil de Psaumes et de Cantiques spirituels, Halle, 175$, in-8. (Cf. Nachrichten von einer Hallischen Bibliothek, page 372).

3° Le trésor des enfants de Dieu contenant un recueil de 300 passages de l’Ecriture Sainte avec des applications en prose et en vers (par D. E. C.), Halle, 1737, in-18° oblong. 11 a emprunté plusieurs de ces applications aux poésies ou cantiques de M5 P. (Pelletier) et N. (Nardin) connues depuis plusieurs années de beaucoup d’âmes pieuses dans la principauté de M. (Montbéliard).

En rééditant la Wie de Nardin, Choffin avait un but de pure édification. Il explique, dans la préface, qu’il s’est permis d'ajouter quelques notes empruntées à ses souvenirs et portant sur des particularités que J.-J. Duvernoy ne connaissait sans doute pas.

(1) Les Nardin de Montbéliard venaient de Fraisans (Doubs), mais ils descendaient d'un marchand hollandais nommé Alardin Guillaume qui s'était établi à Besançon au xv”* siècle et y avait épousé Marguerite Boncompain. La prononciation populaire déforma vite le prénom de l’étranger : Alardin devint Anardin, puis Nardin. En 1506, Alardin Guillaume fournit à la municipalité une partie du vin qu’elle présenta, le 2 décembre de cette année, à Marguerite d'Autriche : le prix en fut payé à « honorable homme Pierre Nardin, fils dudict Alardin Guillaume » (Voyez : A. Castan, Catalogue des Incunables de la Bibliothèque publique de Besançon, Besançon, 1893, page 275, note 2). Les fils d’Alardin Guillaume, Pierre et Nicolas, furent anoblis par lettres de Marguerite d'Autriche en 1528. Ils prirent pour armes : « Un écu aiant le champ d’or à un chef d’azur et sur icelui chef trois étoiles d’or à cinq pointes en range... » Un exemplaire de la Wie de J.-F. Nardin, par J.-J. Duvernoy, conservé à la bibliothèque de Montbéliard, renferme une copie des lettres d’anoblissement de Marguerite d'Autriche. Le tableau généalogique ci-dessous résumera ce que nous savons des Nardin de Montbéliard.

Daniel Nardin, Maitre bourgeois à Montbéliard. TT UT EE Frédéric Nardin, l’un des Neuf bourgeois, épouse Claudine Brisechoux en 1632. T1 meurt vers 1645.

De Daniel Nardin, né en janvier 1642, meurt surintendant des Églises en 1707. Il épouse, en 1666, Marie, fille de Ch. Duvernoy, ministre à Héricourt, puis à Montbéliard. Ils ont quatorze enfants et parmi eux : TD

Charles-Christophe Nardin, conseiller Jean-Frédéric Nardin. de Régence. qui épouse Anne-Clémence,

fille du greffier de la mairie Duvernoy.

ES Tnt

Anne-Clémence Anne-Catherine Nardin, femme du Nardin, femme du médecin Léop.-Em- surintendant J.-J].

manuel Berdot, Duvernoy.

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Montbéliard et vice-surintendant des Églises (1). Il naquit à Montbéliard le 29 août 1687. « Dès qu’il fut sorti du berceau, raconte son biographe J.-J. Duvernoy, son père travailla avec succès à planter dans son cœur les premiers gérmes de la Piété ».

J.-F. Nardin était fort bien doué. Ses parents le destinaient à la jurisprudence (*), mais une inclination secrète le poussa de bonne heure vers la théologie et le ministère, À 12 ans, il savait le Nouveau Testament grec par cœur. À 16 ans, parvenu au terme de ses études préliminaires, il partit pour l’Université de Tubingue où il devait étudier le droit. En route, il perd son épée. Il écrit alors à ses parents que cet incident fournit la preuve « qu’il n’était pas appelé à porter des armes terrestres, mais l’épée de l'Esprit qui est la Parole de Dieu ». Arrivé à Tubingue, il n’y avait « plus de place pour un juriste dans le séminaire où il devait étudier » ; il fut donc contraint de se déclarer étudiant en théologie. Les leçons d'Hochstetter et de Reuchlin « ne facilitèrent pas peu son accroissement dans la grâce ». Dieu lui découvrit dans cette école « d’un côté le fond d’incrédulité, de corruption, d’ingratitude, d’aversion et de révolte contre Dieu dans lequel l'homme est plongé, d’un autre côté le Seigneur Jésus se

(2) Brief recueil de la Vie et de la Mort de feu M. Daniel Nardin, Montbéliard, chez J.-M. Biber, MDCCVIII. Le rédacteur de cette notice s'exprime ainsi sur D. Nardin : « On peut dire, que dans toutes ces charges dont Dieu a bien voulu le revêtir, il a apporté toute la diligence et le zèle que l’on peut demander d’un homme fidèle ; Il y a servi son Dieu et son prochain avec toute la force et l’assiduité dont il étoit capable. Ses auditeurs luy peuvent encore rendre témoignage de quelle manière il s'est comporté en la Vigne du Seigneur, s’efforçant de se rendre approuvé à Dieu, ouvrier sans reproche, qui détailloit droitement la Parole de la vérité » (page 24).

(2) Une note de la main de J.-J. Duvernoy, ajoutée à un exemplaire de la Vie de Nardin (bibliothèque de M. le pasteur Ch. Perdrizet), raconte cependant que lors du baptême de Jean-Frédéric, son père, dans un « mouvement extatique», se sentit porté à prendre son enfant des mains de sa marraine pour le déposer sur l'autel et le consacrer spécialement au service de Dieu et de son Église.

manifesta à lui sous l’image sensible d’un tendre et sincère ami des pécheurs ».

Nardin eut à Tubingue la vie d’un étudiant exemplaire. Renonçant aux plaisirs, crucifiant les passions fougueuses de la jeunesse, il n'avait « de cœur et d’amour que pour Jésus ». Il vivait déjà uniquement pour Dieu. Dès cette époque le jeune étudiant montre la fermeté de son caractère en demeurant fidèle à la ligne de conduite qu'il s'était tracée malgré les railleries, les calomnies et les persécutions même. Déjà, d’ailleurs, il se sentait soutenu par des amis sûrs qui partageaient ses idées (1).

A la fin de ses études théologiques, il passa deux années, en qualité de précepteur, dans une famille où il laissa des souvenirs bénis (?).

Rappelé dans son pays en 1714, il subit au mois de juin de cette année l’examen des candidats et reçut l'imposition des mains. Il était destiné au diaconat de Blamont, mais sa mère, qui voulait l'avoir plus près d’elle, réussit à le faire nommer diacre à Héricourt. Il fut présenté à sa nouvelle paroisse le 12 juin 1714.

Nardin apportait au service de sa paroisse des qualités remarquables et une piété déjà müûrie par une constante et intime communion avec son Sauveur. C'était un souffle de jeunesse et de vie qui venait passer sur une Église qui avait eu déjà d’excellents pasteurs mais qui, à cette époque, était

(4) Mon bienheureux père qui l’avait connu à Tubingue, dit Choffin, racontait qu'étant entré dans sa chambre pour lui dire bonjour, il l'avait trouvé en prière. Se voyant remarqué, il expliqua qu’il était tombé aux pieds du Sauveur pour l'appeler avec larmes à son secours dans le sentiment de sa misère et de sa perdition.

(2) C'était à Léonberg, chez le baron de Gaisberg, officier de la cour d’Eberhard- Louis. Choffin, qui fut précepteur dans la même maison dix ans plus tard, rend à Nardin le témoignage qu’on parlait encore de lui avec une considération particulière. M de Léonberg conservait, comme un précieux trésor, un paquet de lettres de Nardin.

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desservie par un homme qui paraît avoir été plutôt un fonctionnaire exact et correct qu'un vrai pasteur des Âmes. Nardin était au contraire un pasteur dans toute l’acception du mot. Son ministère ne devait pas tarder à porter des fruits. Ce ne fut pas sans doute un mouvement général. Il «en réveilla plusieurs », dit simplement son biographe. « Un certain nombre de ses auditeurs, ajoute-t-il, goûtaient l’effcace de la Parole de Dieu et embrassaient ouvertement le parti de la piété. D’autres, moins avancés, cessaient de scandaliser l’Église par leurs dérèglements et leurs profanations. Les jurements, les chansons profanes et impudiques ne se trouvaient plus que dans la bouche de quelques libertins déclarés. En échange, on entendait retentir dans la campagne aussi bien que dans la ville et même parmi les jeunes bergers, des Hymnes et des Cantiques spirituels que le ministre zélé composait pour sanctifier leur joie (1) ».

La prédication de Nardin, simple et précise, était très goûtée des pauvres gens qui n'avaient été que trop longtemps rassasiés des syllogismes orthodoxes. Quand il devait prècher au-dehors, à Tavey par exemple, beaucoup de ses auditeurs ly suivaient.

Le jeune diacre n’avait pas tardé à introduire à Héricourt ces collegia pietatis, ces réunions de piété qu’il avait vu pratiquer à Tubingue. Outre ces instructions publiques, dit J.-J. Duvernoy, il en donnait de particulières dans sa maison tous les jours de dimanche. Et pour que tous les jeunes gens pussent profiter des unes ou des autres, il tenait ces dernières à une heure où la jeunesse employée à garder les bestiaux pouvait y assister (*).

L’entrée en activité de Nardin nous donne ainsi limpres-

(1) J.-J. Duvernoy, Vie de J.-F. Nardin, page s. (2) J.-J. Duvernoy, Vie de J.-F, Nardin, page 15.

sion d’une vie consacrée. Qui n’appréciera ce souci des jeunes bergers et de leurs âmes ? Un pasteur qui se résigne à ne pas atteindre une partie du peuple, n’est pas digne de ce nom.

Mais, malgré tout son dévouement, Nardin ne devait pas tarder à subir le sort de ceux qui ne suivent pas «le torrent de la coutume », comme dit son biographe. Il vivait d’ailleurs au temps de la « théologie fulminante » et il rencontra dans son collègue, le ministre Cucuel, un adversaire décidé. À l’instigation de ce dernier, le Maïître-Bourgeois en chef de la ville d'Héricourt adressa au Conseil de Montbéliard une requête où il se plaignait vivement de Nardin et de ses sectateurs (!). Il lui reproche ses conventicules : « Il fait assembler à la maison de cure qu’il occupe jusqu’à cinquante ou soixante personnes, de tous âge, sexe et qualité ». Cette assemblée finie, elle se renouvelle dans le même lieu depuis les neuf heures du soir jusqu’à dix et onze de la nuit, où chacun, selon que les mouvements les prennent, ils prient, chantent, crient et hurlent tout hautement au grand scandale de ceux qui sont véritablement intéressés pour le soutien de notre sainte religion et sa morale ». Les paroïssiens se soustraient «par trentaine » aux prédications ordinaires pour aller entendre le « sieur diacre » à Tavey. Une grande effervescence régnait dans la ville, il y avait eu des rixes entre les partisans et les adversaires de Nardin. Celui-ci aurait même dit qu'on ferait bien de lapider le Maître-Bourgeois, qui avait essayé de s’interposer. Crèmet accusait Nardin de séparatisme. Il ne savait pas bien quels étaient les principes et les dogmes de ces fanatiques, mais ce qu’il savait c’est «qu'ils décriaient extrêmement le ministère, qu'ils regardaient les pasteurs établis comme des ministres de la corrup-

(1) Cf. Archives nationales, K. 2180. Archives de la Haute-Saône, C. sor. G. Donzé, J.-F. Nardin, page 23. A. Chenot, L'Église d'Héricourt de 1676 à 1789, Montbéliard, 1885, page 125.

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