‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 16 sur 55 · SOUS LÉOPOLD-EBERHARD AI · texte numérisé non relu

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tion et de l'erreur, et ne faisait aucun cas du service orthodoxe ».

Il nous est impossible de prendre au sérieux toutes les accusations de Gabriel Crêmet contre Nardin. Mais, d’autre part, il est possible que Nardin ait fait preuve en cette affaire d’un peu d’imprudence et de jeunesse. Ses intentions étaient excellentes, mais c’est une chose délicate que le ministère évangélique et la bonne intention doit toujours être soutenue par un peu de prudence pastorale. Prudence que le temps seul peut donner. De là pour les jeunes pasteurs le devoir de ne pas s'opposer trop au « torrent de la coutume ». Il y a dans les traditions d’une Église des éléments de sagesse qu'un jeune homme, même pieux et bien doué, peut ne pas apercevoir et qu'il découvrira plus tard. Un homme pieux comme Nardin, aussi sincèrement désireux de réformer et de vivifier son Église, peut donc trouver en face de lui non pas seulement lesprit diabolique, comme le donne à entendre J.-J. Duvernoy, mais un esprit de prudence et de raison. Les succès de Nardin, par exemple, paraissent bien avoir offusqué quelque peu le vieux « ministre Cucuel », mais il n'avait pas tout à fait tort de craindre le développement dans sa paroisse d’un esprit de jugement qui aboutirait fatalement à un séparatisme ficheux.

Qu'un pasteur réunisse chez lui quelques-uns de ses frères en la foi, qu'il les instruise d’une manière plus familière, qu’il fasse à leur conscience des appels plus personnels à la conversion, qu’il chante avec eux les louanges du Seigneur, quoi de plus naturel et de plus légitime ? Qu'un pasteur songe à créer autour de lui un noyau de fidèles qui soit dans la masse un ferment énergique, quoi de plus sage ? C’est ce qu'avait rêvé Spener et ce rêve bien d’autres pasteurs lont fait avant et après lui. Les réunions de piété, les collegia

pietatis contribuent ainsi à former une petite Église dans la grande, ecclesiola in ecclesia. Le but est excellent : vivifier l'Église, mais ces efforts, il faut bien le constater, ont souvent été à fins contraires. Les réunions familières qui devaient être un moyen deviennent un but. On en vient bientôt à se contenter d'elles et l'indifférence pour l'Église elle-même dégénère vite en hostilité, pour peu surtout que celle-ci commette des fautes. On s’isole, on se sépare, dans sa sainteté et sa foi. On ne veut plus avoir rien de commun avec les tièdes ou les infidèles. Douloureux exode qui laisse l’Église privée souvent des meilleurs de ses enfants, de ceux qui auraient pu le mieux la servir et la vivifier. C’est là l’histoire des piétistes qui ont suivi Spener. Par leur esprit « d’isolement et de séparation, dit avec raison M. Marchand (!), les piétistes se condamnèrent à faire tourner l’œuvre réformatrice de Spener en une œuvre de destruction ».

Quoi qu'il en soit, la requête de Crêmet et les plaintes du ministre Cucuel (*), produisirent leurs fruits. Nardin fut suspendu de ses fonctions.

Mais une pareille mesure qui frappait un homme aussi digne du ministère que Nardin ne pouvait être définitive. Cinq mois après, en effet, nous voyons un «jugement absolutoire» du Conseil de régence déclarer Nardin «orthodoxe, innocent de toutes les mauvaises pratiques dont on l'avait soupçonné » (5). Rétabli dans les fonctions du ministère, il fut installé comme diacre de l’Église de Blamont le 22 juin

Müûri par l'expérience, Nardin eut à Blamont un ministère

(1) Étude sur le mouvement religieux produit par Spener, page 77.

(2) Avertissement au Conseil de régence touchant le piétisme. Archives de la Haute-Saône, C. sor. « Les piétistes me méprisent partout, dit Cucuel, ils m'accusent d’être un vieux ignorant ».

(3) J.-J. Duvernoy, Vie de J.-F. Nardin, page 0.

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béni. Il se garda bien des imprudences de conduite qui avaient amené sa destitution et il n’en fut pas moins — pour être plus réservé dans ses innovations — un excellent pasteur. Il avait à seconder à Blamont un homme de bien, le ministre Ponnier, dont nous avons déjà parlé. La fidélité de ce pasteur avait bien préparé les voies de celui qui fut son successeur quelques années après (1).

Si maintenant nous cherchons à définir d’un mot le ministre de Blamont, nous dirons qu’il a été, dans toute l’acception de ce mot, un « évangélique », un « pasteur des âmes », vrai modèle de son troupeau.

Sa piété était puisée à la source pure d’une communion intime et personnelle avec Jésus. D’une constitution débile, fatigué en outre par l'exercice de son ministère où il se dépensait tout entier, il était toujours calme et serein. Dans les moments difhciles, « son secret était alors de s'approcher de plus près de son Sauveur crucifié, de s’unir à lui plus étroitement que jamais de pensées et d’affections, pour présenter à Dieu ses maux et ses misères dans l’union avec les souffrances de Jésus en croix (*?).

C'était un homme de prière. «Il avait acquis une sainte habitude de cheminer partout comme devant la face de Dieu ». C'était un chrétien conséquent. Il savait pardonner (°).

Simple et modeste dans ses habits, il donnait l’exemple « d’une honnête liberté qui se possède toujours et d’une sobriété qui ne se dément jamais ».

Rien de sombre d’ailleurs, ni dans sa piété, ni dans sa vie. Son humeur était sereine et même enjouée. Sa gravité était

(1) Voyez sur les incidents de ce ministère la Wie de J.-F. Nardin, pages 9 et 10. (?) Vie de J.-F. Nardin, pages 10 et 11.

(3) Vie de J.-F. Nardin, page 11,

accompagnée d’humilité et de douceur. IL était prévenant, affable, populaire.

Cette nature si bien équilibrée devait préserver Nardin des erreurs qui furent celles de tant de piétistes.

Il savait respecter ses collègues d’une autre tendance : «Il n’affectait point de se distinguer des autres, bien moins de rendre méprisable les ministres qui ne suivaient pas en tout les mêmes maximes ».

Comme Spener lui-même, il ne méprisait ni l’étude, ni la science. Il « était assez versé dans la science ecclésiastique, possédait l’allemand, le latin, le grec et entendait passable-

. ment lhébreu et l’anglais » (1).

Comme pasteur, il apportait un grand soin à sa prédication, dont la forme était généralement improvisée (*). Sa catéchisation avait un caractère pratique. « I] ne se bornait pas simplement à endoctriner, c’est-à-dire à exposer séchement les Dogmes de la religion ».

Il avait grand soin des malades, des écoles. Il s’efforçait d’écarter « les impies et les scandaleux » de la table du Seigneur et « comme les circonstances ne lui permettaient pas d'observer ouvertement une discipline ecclésiastique un peu sévère, il usait d’une sage prudence pour obliger les indignes communiants à s’en éloigner ».

Nardin mourut après avoir vu des « circonstances » plus favorables, c’est-à-dire quelques années après Léopold-Eber-

(1) Nardin avait traduit une Explication du psaume LI de Luther. Cet ouvrage a été imprimé en 1842 sous ce titre : Explication du psaume LI, par le Docteur Martin Luther, traduite du latin par Jean-Frédéric Nardin, pasteur à Blamont. Toulouse, imprimerie Cadaux, 188 pages. Il avait aussi traduit le Voyage du chrétien, de John

Bunyan, sous ce titre : Voyage d'une chrétienne avec ses enfants. À peine l’eût-il achevé qu’il apprit qu’une autre traduction venait de paraître à Bâle.

(@) Choffin raconte que quand il avait à prêcher dans sa filiale, Nardin ne prenait rien avant de sortir et quand chacun était rentré chez lui pour le repas de midi, il méditait, sans rien prendre, sa catéchisation de l'après-midi et, de retour en ville, il prenait enfin son repas du soir.

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hard, le 7 décembre 1728. Sa mort fut simple comme sa vie. « Il s’étendit doucement dans son lit comme Isaac sur l’autel où il devait être immolé pour offrir à Dieu le sacrifice de sa vie, aussi bien que celui de son corps et de son âme ».

Le piétisme ne mourut pas dans notre pays avec Nardin. Nous aurons, au contraire, à suivre encore ce mouvement religieux qui finit par se confondre avec le mouvement morave.

Léopold-Eberhard mourut le 25 mars 1723. Il laissait l'Église appauvrie, désorganisée par les surintendants qu’il avait mis à sa tête. Mais la vie intérieure de l’Église ne dépend ni de la faveur, ni du caprice hostile d’un prince ou d’un régime quelconque. L'esprit chrétien fleurit tout à nouveau sur les ruines des édifices religieux que l’on a cru détruire. Les germes de vie que nous avons constatés ici et là vont se développer sous le règne plus favorable d’Eberhard- Louis.

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