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CHAPITRE © V

Les luthériens confessionnels. Léopold-Eberhard ‘Bonsen. Ses parents. Ses études. IL est appelé au gymnase de Montbéliard. Son mariage. Il devient recteur.

Le piétisme, nous l'avons montré, a été influent dans les hautes sphères ecclésiastiques, sous le règne d’Eberhard- Louis. Il a coopéré au travail de réorganisation que Léopold- Eberhard avait rendu nécessaire. Mais on se tromperait beaucoup si on pensait que le luthéranisme confessionnel n'avait plus de représentants dans nos paroisses. Beaucoup de nos pasteurs au contraire et la masse des troupeaux restaient réfractaires au piétisme. À côté des ministres à tendance piétiste, il y avait donc une majorité de pasteurs orthodoxes, lisant les livres « approuvés » et sollicitant des mesures de répression contre une tendance dont ils n'auguraient rien de bon pour l'avenir de leur Église.

Les pasteurs piétistes étaient mal vus de leurs collègues qui les accusaient d’hétérodoxie (!), et, comme il arrive si souvent, la lutte des idées dégénérait en luttes personnelles.

Les Réformés ne sont tolérés qu’à la condition de suivre

(1) « Son excellence fait connaître au Conseil, que les ministres de la Ville, Berdot et Pelletier, lui ont porté plainte que le ministre de Mandeure J.-G. Surleau avait presché contre eux dimanche aux vespres en l'Église S'-Martin ». Ils furent les uns et les autres mandés au Conseil et le ministre Surleau ayant accepté de déclarer qu’il considérait Berdot et Pelletier comme des ministres orthodoxes de la Parole de Dieu, la réconciliation se fit. Protocole des délibérations du Conseil ecclésiastique. Archives nationales, K. 2178.

le culte luthérien et de donner à leurs enfants une instruction religieuse conforme à la confession d’Augsbourg (1).

Depuis le règne d’Eberhard-Louis, la Cynosure ecclésiastique du Wurtemberg est devenue la règle des ministres et du Conseil lui-même. Le ministre Perdrix avait été chargé de la traduire pour qu’elle puisse être mise entre toutes les mains (?).

Le manuel officiel de l’enseignement religieux supérieur était depuis 1730 l’Instruction catéchétique de Zuegel, traduite en français par le ministre Jules-Frédéric Duvernoy.

Zuevel, qui présidait à toute cette réorganisation des Églises, multipliait les doléances pour obtenir du Conseil de nouvelles mesures de relèvement, tellement que les conseillers finirent par trouver qu’il allait trop loin dans ses plaintes (?).

En 1737, le surintendant Nigrin constate encore que les ministres sont fidèles à la « sainte doctrine » luthérienne et qu’on se conduit assez conformément aux ordonnances ecclésiastiques ({).

Les livres de Quenstedt, de Chemnitz, de Gerhardt, de Hollaz restent les sources où nos pasteurs vont puiser leur doctrine.

Il faut bien le dire d’ailleurs, cette stricte orthodoxie n’est pas nécessairement accompagnée d’une science profonde, ni d’une vie religieuse très intense. Il arrive assez souvent au

() 1729. Le Surintendant Zuegel est chargé par le Conseil de faire la visite ecclésiastique et d'examiner avec attention si les Réformés qui sont au pays s’acquittent des fonctions du culte divin et s'ils envoient leurs enfants aux écoles publiques. Protocole des délibérations du Conseil ecclésiastique. Archives nationales, K. 2178.

(2) « Comme il est ordonné au Conseil et aux ministres de se servir de la Cynosure ecclésiastique du Wurtemberg, on en fera venir, et Perdrix continuera sa traduction». Protocole des délibérations du Conseil ecclésiastique. Archives nationales, K. 2178.

(3) Archives nationales, K. 2175.

(4) Archives nationales, K. 2175.

Surintendant de dire d’un ministre : « Ses études sont médiocres (1) ». Quelquefois même il est obligé de dire d’un autre : « Il se laisse parfois surprendre par La boisson (?) ».

Mais ce sont là des exceptions et nous relevons beaucoup plus fréquemment de bons témoignages — non suspects, car MM. les Surintendants étaient sévères — sur la piété, le zèle, l’exactitude et la science de nos pasteurs. La visite de 1737 témoigne, par exemple, que le ministre d’Audincourt Laude « est écouté et goûté ». Isaac Masson, à Bavans, a de bonnes études, des manières édifiantes.

L.-F. Perdrix, à Bethoncourt, a de bonnes études. Il est très exact et réglé dans ses mœurs. Pierre Jeanmaire, de Chiregoutte, est assidu et régulier.

Nous pourrions multiplier ces exemples. Ceux-ci suffisent à prouver que le règne d’Eberhard-Louis a été une période de sérieux relèvement pour notre Église. Les livres symboliques règnent encore sans contestation. Les pasteurs lisent les livres approuvés (°). Le piétisme a eu pour eflet d’introduire dans l’Église plusieurs habitudes heureuses, comme la Confirmation par exemple (1730), mais il a perdu chez nous ses angles et n’a pas été jusqu’à ses dernières conséquences.

La menace des divisions a rendu les pasteurs plus attentifs. La crainte des conventicules a réveillé quelquefois un zèle qui paraissait s’éteindre. Les études sont devenues plus fortes. En un mot, la période qui va de 1723 à 1740 environ est

() Archives nationales. Visite de 1737.

(2) Archives nationales. Visite de 1737.

(3) L’intellectualisme de cette période apparait partout. Voyez par exemple le certificat d'aptitude au saint ministère accordé à L.-E. Bonsen, Jules-Frédéric Doriot, Charles-Christophe Duvernoy : «Ils se sont tirés assez heureusement de leurs sermons et dans l'examen ils ont donné des preuves qu’ils entendent et qu'ils sont en état de soutenir la fhèse orthodoxe ». L'examen est fait par J.-C. Cuvier, Macler, Zuegel, C.-N. Berdot, L.-G. Pelletier.

une période de possession tranquille pour le. luthéranisme confessionnel.

Un homme en particulier représente vers le milieu du siècle les idées strictement luthériennes, c’est Léopold-Eberhard Bonsen. Il nous apparaît pendant de longues années comme un de ces rochers tombés tout-à-coup au beau milieu d’un torrent des Vosges. Le rocher n'arrête rien, l’eau court autour de lui et passe. C’est le rôle qu’a eu Bonsen dans nos Églises. Les hommes, les idées et les choses changent et passent devant lui depuis les dernières années d’Eberhard- Louis jusqu’au déclin du siècle, et il reste le même, solidement ancré à la Confession d’Augsbourg.

Bonsen à la fois éducateur de notre jeunesse, Recteur du gymnase, pasteur, plus tard Surintendant, a exercé trop longtemps une trop grande influence dans nos Églises pour ne pas nous arrêter quelque temps. D'ailleurs, pendant toute sa vie, il fut mêlé à tout et, faire sa biographie, c’est en réalité suivre la vie de notre Église pendant un demi-siècle.

Léopold-Eberhard Bonsen est né à Montbéliard le 17 août 1699. Léopold-Eberhard, duc régnant depuis cette même année 1699, fut le parrain du jeune Bonsen. Sa femme Anne- Sabine Hedwiger, qui prit en 1707, le titre de comtesse de Sponeck, fut la marraine. L’honneur au reste n’était pas rare. Le registre des baptèmes de la paroisse allemande de Montbéliard témoigne du grand nombre de filleuls que compte Léopold-Eberhard. Il figure comme parrain tantôt avec sa femme, tantôt avec les compagnes successives de sa vie débauchée, les baronnes de l’Espérance (1).

Par suite de quelles circonstances le futur Surintendant

des Églises de Montbéliard eut-il Léopold-Eberhard pour

(1) Registre des baptêmes de l’Église allemande du château de Montbéliard, daté de 1698, fabriqué en 1720. Archives de la mairie de Montbéliard.

parrain ? C’est que son père était chantre de l’Église allemande du château et avait été « homme de chambre » de la princesse de Montbéliard. C’était une des victimes des guerres qui avaient ravagé l’Allemagne dans le cours du xvrr"* siècle. Il s'appelait Herman Bonsen et était originaire de Corbach, dans le comté de Waldeck (1). Il avait eu une jeunesse rude et pauvre. Cette pauvreté, au reste, ne venait ni de l’obscurité de sa race, ni de la mollesse ou du désordre, mais bien des cruautés de la guerre, sed unice ob belli sævitiam, dit son fils (*). Le père d’'Herman Bonsen était juge et assesseur de de la paroisse de Nerder. Lorsque les Français, en 1674, transportèrent le théâtre de la guerre de Hollande en Allemagne, Herman Bonsen, privé de son père, suivit sa mère fuyant devant l’invasion. Il racontait souvent plus tard à ses enfants des épisodes de ses courses errantes à travers champs et forêts. Devenu adolescent, le jeune Bonsen, voyant sa patrie encore troublée par la guerre et ruinée, résolut d’aller chercher fortune ailleurs. Après quelques voyages, il gagna Montbéliard où nous le voyons dès 1689 valet de chambre de la princesse Anne, femme du duc Georges. C’est à Montbéliard qu’il épousa Anne Masson. Léopold-Eberhard Bonsen naquit de ce mariage. Bonsen a relevé plusieurs fois le fait qu’il était fils d’un Allemand et d’une Française et c’est sans doute en songeant à lui-même qu’il composait plus tard ce distique latin :

Plumbo germano Gallum miscere necesse est <Argentum vivum ; hinc fit bona temperies (°). Le 16 août 1699, Léopold-Eberhard régnait depuis quel-

() Il n’y a pas de doute qu’il ne fût de la même famille que le célèbre Josias von Bunsen, né lui-même à Corbach, en 1791.

(@) Noeotericarum elegiarum decas, Ms., papiers Wetzel.

(@) Nootericarum elegiarum decas,

ques mois, il n'avait pas encore multiplié les scandales, il était pour Herman Bonsen le fils de son maitre, le duc Georges, qui venait de mourir, aussi demanda-t-il au nouveau prince régnant d’être le parrain de son fils et à la princesse d’être marraine.

Il y était autorisé d’ailleurs par un mot amical du prince lui-même qui, en apprenant la naissance du futur pasteur, avait dit à son père : «Ah, ah, Nannette t’a donné un beau garçon, je m'occuperai de son baptème » (1). Et en effet, relevons ce trait, il s’occupa de l’enfant, qui d’ailleurs se rappela, dès qu’il sut écrire, à la princesse sa marraine par des compliments bien tournés. Plus tard encore le prince se fit instruire des dispositions du jeune homme et, apprenant qu'il était bien doué, il le destina aux études : « Puer iste bonis artibus ediscendis dicandus est ». Le jeune Léopold-Eberhard entra donc au gymnase de Montbéliard où il fit de bonnes études classiques et où il contracta un goût du vers latin et du vers français qui ne devait plus le quitter.

En 1718, Bonsen, arrivé au terme de ses études philologiques, et destiné par ses parents au ministère évangélique, devait entrer dans une Université. Son protecteur et parrain, brouillé avec ses cousins de Wurtemberg, ne voulut pas que son filleul allât à Tubingue. Le 27 juin 1718, Bonsen demanda aux autorités ecclésiastiques d'alors la liberté d'aller étudier la théologie à Strasbourg (?). Il y étudia, selon ses

@) Nootericarum elegiarum decas. Papiers Wetzel.

(@) Voici le certificat qui lui fut remis par le Recteur : « Anno ab instaurata salute bumana MDCCXVIIT Mensis Junii Die 27 antiquissimo et in omnibus Germaniæ Academiæ utiliter recepto Initiationis novitiorum studiosorum mori quem Depositionem vocant in Academia Argenloratensi sese subjecit : atque solemnibus cæremoniis et ceteris adhibitis rilibus în numerum studiosorum receptus est Leopoldus-Eberbardus Bonsen Montbelgardensis. Quo apud alios quoscumque Privilegio a nobis concesso, ut frui possit, praæsentibus illud ipsum literis testari voluimus.

JOHANNES SALTZMANN Universitatis Rector,

LES LUTHÉRIENS CONFESSIONNELS rot

propres expressions, « premièrement la philosophie et les langues, et ensuite la sainte théologie ».

Bonsen ne nous donne aucun détail ni sur sa vie à Strasbourg, ni sur ses professeurs. Mais nous croyons que la faculté de théologie mit sa marque sur l'esprit de notre jeune candidat. Dans le cours du xvirr* siècle, dit M. Schmidt, les professeurs de Strasbourg étaient plus occupés de controverse et d’édification que de science. « Dans le dogme ils étaient fidèles à la tradition orthodoxe luthérienne (!)». C’est exactement ce qu'on pourrait dire de la vie entière de Bonsen. « Quand les piétistes et les Moraves, ajoute M. Schmidt, commencèrent à se répandre en Alsace, on les combattit avec une extrême véhémence ». Bonsen, nous le verrons, profitera des leçons de ses maîtres.

Dans le cours de ses études, dès 1723, jusqu’en 1726, Bonsen fut appelé à exercer les fonctions de vicaire sous un de ses vénérables compatriotes, le pasteur de l’Église française de Strasbourg, Wild, très âgé alors et qui, d’après M. K.

- Reuss, avait déjà pour collaborateur un autre Montbéliardais, Georges-Adam Nigrin (*).

En quittant l’Université, Bonsen devint gouverneur, « ]nformator », dans la famille des comtes de Stein-Salm, de Gréviller. Déjà comme étudiant à Strasbourg, et à Gréviller ensuite, il occupait ses loisirs en traduisant des cantiques de l'allemand. Il envoyait ses essais à un de ses cousins, Masson, qui habitait Bouxwiller. Celui-ci lui répondait en le complimentant. Il lui demandait aussi des livres, Le Je ne sais quoi, un recueil d’anecdotes historiques, ou «les bons mots de M. Ménage » car, ajoutait-il, «il ne faut pas toujours

(1) Encyclopédie des sciences religieuses, article Alsace.

() Cf. R. Reuss, Nofes pour servir à l'histoire de l'Église française de Strasbourg, 1538-1794. Strasbourg, 1880.

s'attacher au sérieux; mon cousin, crainte que nos goûts s’émoussent et que nos sentiments s’affaiblissent (1). Le même correspondant lui écrit une autre fois : « Je loue comme je le dois la fertilité de vos pensées, la noblesse de vos expressions et le tour agréable et ravissant que vous leur savez donner ». Bonsen nous apparaît à cette époque comme un jeune candidat déjà grave, occupé de pensées sérieuses, digne dans sa vie, ménager de ses deniers (*), très sincèrement désireux de travailler à la gloire de Dieu, et, si possible, à son propre avantage.

Il faut bien qu'il ait été connu, par les autorités de Montbéliard comme un homme sérieux et savant, puisque sans qu’il ait rien demandé, il fut appelé à remplacer dans sa charge le sieur Berdot, Co-Recteur du collège qui venait de mourir. C'était en 1727. Il était alors avec les jeunes Seigneurs, ses élèves, à la cour du Comte de Nassau-Saarbruck à Ottweiller. Ce ne fut que le 12 mars 1728 qu'il put se rendre «au pays » pour remplir les fonctions de la charge à laquelle il avait été appelé. Le 8 avril 1728, il subit un examen public dans l’église du château de Montbéliard après avoir fait un sermon sur Rom. I, v. 18, 19. Le 11 du même mois, il reçut l’imposition des mains dans l’église St-Martin. Voilà notre futur dignitaire au travail en qualité de professeur et de pasteur.

Nous allons maintenant le suivre dans sa vie privée pour étudier ensuite de plus près ses nombreux travaux.

(2) Lettre du 6 octobre 1725. Papiers Marti.

(2) «Ménager comme je vous connais», lui écrit son cousin Masson, lettre du 6 octobre 1725. Vernier Masson est mort en 1740 conseiller de régence à Bouxwiller. Il légua par testament à la mère de Bonsen 100 livrés tournois, à David Bonsen, frère ainé de Léopoid-Eberhard, un journal de champ derrière la Crottotte à Montbéliard, à Léopold-Eberhard une armoire avec tous les livres et papiers qui y étaient renfermés et qui provenaient de la succession du surintendant Beurlin, grand-père maternel du testateur.

Le Co-Recteur était le maître de la seconde classe du collège. Sa position matérielle était modeste. IL était logé et il recevait de la Caisse ecclésiastique 4 bichots et demi de froment (1). Dès son arrivée, Bonsen eut des ennuis. Son frère aîné, David Bonsen, qui avait succédé à son père comme chantre de l’Église allemande du château, attaché, lui aussi, au collège, habitait le logement qui devait être réservé au Co-Recteur. De plus, les maîtres qui avaient fait les fonctions de Co-Recteur en attendant l’arrivée de Bonsen, voulaient garder « la meilleure et la plus considérable partie du casuel de toute l’année », c’est-à-dire des étrennes du nouvel-an et des écus que les écoliers sont obligés de payer pour le chauffage. Bonsen, qui avait été privé de sa bourse de stipendiaire depuis la mort de Léopold-Eberhard, en 1723, adressa une réclamation au gouvernement du prince Eberhard-Louis. On lui paya son logement, quant aux étrennes et aux écus il fallut les laisser à Duvernoy (°).

Sa position matérielle fut améliorée en 1730. Il reçut dès cette date le traitement ordinaire des ministres de la campagne.

La position assurée de Bonsen lui permettait d’aspirer au mariage. Au commencement de l’année 1731, «il contracta — nous le laissons parler lui-même — il contracta des engagements de mariage avec honnête et vertueuse demoiselle Marie-Catherine Titot, fille du sieur Joseph Titot, quand il vivait marchand et bourgeois de Montbéliard, et de dame Jeanne-Catherine Bouthenot. Cet engagement n'ayant pu s'effectuer à cause d’une fâcheuse maladie qui attaqua ladite demoiselle, et qui, au dire de tous les médecins, la devait conduire dans peu de temps au tombeau, sa sœur Hedwige Titot lui fut substituée, du gré et consentement de la sœur

(1) Le bichot contenait 652 litres 8 décilitres.

(2) Adresse au duc Eberhard-Louis, 17 avril 1728. Papiers Marti.

malade, comme aussi de toute la parenté, et le mariage fut béni dans l’Église française de Montbéliard ». Plusieurs enfants naquirent de ce mariage. Ce furent :

I Le 11 août 1732, Marie-Catherine, qui épousa, le 19 février 1754, Jean-Frédéric Masson, sous Co-Recteur et pasteur à Montbéliard (1).

II Le 13 juillet 1734, David-Léopold, mort le 30 mai 1737.

III Le 6 octobre 1737, Charles-Léopold, mort le 28 août 1738:

IV Le 19 avril 1739, Elisabeth-Hedwige, qui épousa Pierre- Gaspard Wild, négociant à Montbéliard (2).

V Le 23 mai 1740, Suxanne-Elisabeth, qui épousa Pierre- Nicolas Cuvier, pasteur à Breviliers.

VI Le 22 février 1742, Marie-Anne, qui épousa Rodolphe- Jérémie Raisin, conseiller de régence, docteur en médecine et physicien à Montbéliard.

VII Le 23 mars 1745, Anne-Clémence, qui épousa Jules-David Macler, pasteur et pro-Recteur du gymnase de Saarbruck.

VIII Le 22 octobre 1747, Léopold-Eberbard, mort le 10 mars

IX Un fils né le 23 octobre 1750 et mort quelques heures après sa naissance.

On voit que les deuils n’ont point été épargnés au Recteur.

Il les supporta en chrétien. Il avait perdu son père en

1747. Le 26 août 1756, il perdit encore sa femme. « Hedwige

(1) Le petit-fils de Jean-Frédéric fut Auguste Masson pasteur de l’Église allemande de Montbéliard et inspecteur ecclésiastique. L’inspecteur Masson a eu un fils, M. Auguste Masson, Inspecteur des forêts, et trois filles Mesdames Kuhlmann, Luc Wetzel et Samuel Marti. Les papiers de Bonsen ont passé par héritage à Me Wetzel, puis à sa fille, M"° Fritz Marti, qui nous les a momentanément confiés.

@) P.-G. Wild est devenu Maitre-Bourgeois en chef de Montbéliard. Son portrait et celui de sa femme ont été reproduits dans Moutbéliard au XVII" siècle de M. C. Duvernoy. Les originaux sont en la possession de M. G. Wild, ancien pasteur à Montbéliard.

LES LUTHÉRIENS CONFESSIONNELS 75 Titot, dit-il, ma chère et bien-aimée épouse, s’étant paisiblement endormie entre les bras de Jésus son Sauveur, qu’elle avait réclamé avec foi pendant tout le cours de sa vie et principalement pendant sa dernière maladie qui a duré presque une année entière, fut inhumée le 28 du mème mois». Revenons maintenant un peu en arrière dans ce collège où le jeune candidat de Strasbourg vient prendre sa place. Les circonstances, l'énergie du jeune professeur, ses connaissances très réelles, ses qualités d'administrateur firent que cette place devint bientôt très importante. Le gymnase se ressentait encore du laisser-aller que l’administration de Léopold-Eberhard avait introduit partout. Le Recteur Jules-Frédéric Duvernoy, auteur d’une grammaire latine estimée et d'une traduction de lInstruction catéchétique de Zuegel, était âgé et malade. Bonsen le remplaça et fit deux classes à la fois. Il espérait bien d’ailleurs succéder à son ancien maître. Pendant la maladie de J.-F. Duvernoy, il adressait au Conseil des observations, justes au reste, sur l'inconvénient de laisser le rectorat sans titulaire effectif. Un précepteur, disait-il, qui n’exerce les fonctions d’une charge que par intérim, ne peut pas mettre les affaires sur le pied où il les mettrait s’il était entièrement revêtu de la charge même. Il arrive par R qu’une partie des écoliers se négligent et se dispersent, d’autres se dégoûtent tout-à-fait des études. Dans le cas particulier, il était d'autant plus nécessaire de ne pas laisser les affaires du gymnase dans leur état provisoire que les écoliers étaient faibles et qu’à l'exception d’un ou deux, il n’y en avait point qui composât en latin sans faute.

Il fallait, au reste, que le professeur à nommer sût aussi bien le français que le latin. Il ne fallait donc point qu'il fût étranger (1).

(1) Note de Bonsen. Papiers Marti.

Les conseils de Bonsen furent suivis, mais ce ne fut pas lui qui fut nommé. On voulait tirer le gymnase de sa décadence et on ne crut pouvoir mieux faire que d’appeler d’Allemagne un homme jeune encore mais déjà connu par des travaux spéciaux d’une véritable valeur. Il s’appelait Megerlin. C'était un élève du célèbre Georges-Bernard Bilfinger ; il avait été aussi à Tubingue l'élève de D. Lœæscher et de Pfaff à qui il devait, disait-il, beaucoup de reconnaissance, cui præcipuam mentis meam culturam in œternum debebo mente haud immemori ». Il était de tendance piétiste. Dans une cérémonie publique au gymnase il célébra publiquement les vertus du pieux Ch. Duvernoy, l'oncle de Nardin, qui avait eu maille à partir avec ses collègues luthériens. Il proposait à ses élèves l'exemple de Spener (!). Parmi ces élèves, il y avait des futurs pasteurs comme D. Duvernoy, Grammont, Surleau et Bouthenot qui fut conseiller.

Megerlin ne paraît pas avoir été accueilli très chaudement par Bonsen. La différence des idées ne contribua pas à les rapprocher. Bonsen était peu mystique et il fut plus tard, comme nous le verrons, un adversaire déterminé des piétistes et des Moraves. Il se contenta pour l'instant de remplir avec fidélité les devoirs de sa charge de manière à recevoir de la part des visiteurs des témoignages nombreux de satisfaction.

@) Voici comment il s’exprime dans un discours latin intitulé : Sanguis expiatovius e vulneribus Jesu in cruce suspensi extillans.… « Tandem oblivisci nolo incomparabilis theologi D. Speneri Soliloquia et meditationes sacras quas juvenis Argentorati operau navans theologice latine jam conscripsit, a celeb. D. Pritio post mortem auctoris ex ejus manuscripto in lucem publicam editas 1716. Francof. Uti vero allegatus Dn. D. Pritius præfatione docta excellens Speneri exemplum Eruditus commendat universis : ita ego scholæ rector, juvenem Spenerum præcipua christianæ devotionis argumenta latinitate proba quondam meditantem et practicos libros cum voluptate legentem, ad imitationem, ipsis salutarem meis discipulis jure propono omnibus ut homines frugi et quidam Theologi olim evadant Speneriani, hoc est, amore Dei incensi, spiritu Dei pleni et in sui aliorumque emendatione continua religiose occupati ». Il ajoute que c’est un excellent discours de Spener De Passione Dom. Nostri Jesus Christi qui lui a donné la pensée de faire traiter ce sujet par ses élèves. (Bibliothèque de Montbéliard).

Un évènement inattendu vint, au reste, lui rendre l'espoir de devenir bientôt Recteur. Le prince Eberhard-Louis, sous le nom duquel avait été promulguée l’ordonnance de 1724 et qui avait décidé de transporter l’école latine de l’ancien local des moines de Belchamp (1) dans un bâtiment neuf construit pour elle sur l’emplacement d’une ferme appelée Souaberie (*), était mort en 1733. Son cousin Charles- Alexandre lui avait succédé. C’était un politique sans grande valeur morale, qui, en 1712, s'était fait catholique pour avancer plus vite dans les armées impériales. Dès son accession au duché de Wurtemberg, il avait conclu avec l’empereur Charles VI un traité d’union. La France répondit à ce traité en faisant occuper Montbéliard (%) (11 avril 1734).

Tous les fonctionnaires civils et ecclésiastiques durent prêter serment à la France. L’Intendant de Besançon, M. de Vanolles, fit savoir en outre au Surintendant des Églises Zuegel et au Recteur Megerlin d’avoir à quitter le pays. Les maîtres-bourgeois se plaignirent. L’Intendant répondit simplement que « la raison d’État ne permettait pas de laisser à Montbéliard deux étrangers. C’est le seul motif qui a porté le Roy à faire congédier les deux ministres allemands, ils seraient encore en place comme les autres y sont conservés, s'ils avaient été naturels du pays » (4).

Megerlin, qui avait épousé une riche veuve de Montbéliard, Marguerite-Catherine Nardin, veuve de l’avocat J.-A. Scharffenstein, se retira en Allemagne. Malheureusement il y ou-

(1) Actuellement rue de Belfort, cour et écuries de M"° Morhardt. (2) Actuellement bâtiment dit « du vieux Collège ». (3) Livre des Notaux, page 345.

(4) L'Intendant de Vanolles à Messieurs les neuf Maïtres-bourgeois à Montbéliard. Copie. Papiers Marti.

blia l’exemple et les leçons de Spener. Après avoir été pasteur à Laubach, puis à Maulbronn, il fut exilé pour adultère. Sa femme revint se fixer à Montbéliard, et lui-même s’établit à Francfort où il mourut simple particulier en 1769 (1).

Le départ de Megerlin faisait de nouveau retomber la charge du collège sur Bonsen. Pour sortir du provisoire, les ministres de l’Église française de Montbéliard demandèrent au subdéléoué de l’Intendant la nomination de Bonsen comme Recteur. Cette fois Bonsen ne fit aucune démarche auprès d’une administration qu’il ne considérait pas comme légitimement établie à Montbéliard. Mais il n’en fut pas moins nommé par un arrêté de l’Intendant. Le nouveau Recteur prêta serment le 8 décembre 1735.

(1) C£. Ch. Godard, Essai sur le Gymnase de Montbéliard, page 89.

CHAPLTIREULNI

BONSEN M RECTEUR

Bonsen recteur. Le programme des classes d’un gymnase protestant au XVIII" siècle. Succès de Bonsen dans l'enseignement et l'administration. Ses travaux altèrent sa santé. Il demande à être nommé inspecteur des écoles. Après quarante années d’enseignement, il est nommé surintendant des Églises,

Quelle était la vie, quels étaient les travaux du Recteur d’un gymnase protestant comme celui de Montbéliard ? C’est ce que nous allons essayer de nous représenter.

Comme on peut en juger par la partie du Supplément de 1724 consacrée aux écoles, l’éducation n’était pas sacrifiée à Montbéliard à l'instruction proprement dite. Le Recteur avait en quelque sorte charge d’âmes et il devait mettre tout en œuvre non seulement pour meubler l'intelligence de ses élèves de connaissances précises, mais aussi pour en faire des hommes, des chrétiens. Le Recteur avait, en outre, dans la partie technique de l’enseignement, la charge la plus lourde. Tant que Bonsen n'avait été que Co-Recteur, il avait été chargé d'apprendre aux enfants de la 2" et de la 3° classes les éléments du latin. Il enseignait cette langue d’après Ordonnance avec la Nomenclature de Cellarius, les Colloques de Langhius ou le célèbre Orbis pictus de Comenius. Chargé aussi de la 3° classe, il lisait avec ses élèves les Co/loques d'Erasme, le Cornelius Nepos, commençait le grec. Devenu Recteur, 1létait chargé de la 4° et 5° classés. Dans la 4°, il faisait lire Ovide, Les Tristes ; en grec, le Nouveau Testa-

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ment. Il commençait la logique et la rhétorique et présidait à des exercices oratoires progymnastiques. Avec la 5° classe, il passait à Cicéron, dont on lisait les Lettres, les Devoirs, les Discours, à Horace et à Virgile. En grec, les élèves lisaient les pages les plus faciles de Démosthènes et de Jean Chrysostome, en hébreu on apprenait la grammaire de Schickard et on expliquait la Genèse. Quelques heures étaient consacrées à l’histoire générale, à la morale, à la physique. Il fallait aussi trouver du temps pour les exercices oratoires en public où l’on convoquait les autorités et les parents. Ces actes oratoires, que Megerlin aimait beaucoup et dont Bonsen n'avait pas laissé tomber l'habitude, se tenaient dans la grande salle du gymnase. Ils avaient pour but d’exercer à la vie pratique les jeunes gens que Bonsen appelait « la pépinière de l’Église et de l'État » (1).

Ainsi, non seulement on lisait les poètes et les orateurs grecs et latins, mais on s’essayait dans leurs genres. On étudiait la prosodie française, latine, grecque, et on s’exerçait ensuite à des compositions françaises, latines, grecques et même hébraïques.

Chaque classe s’ouvrait par la lecture de la Bible et par la prière.

Un quart d'heure avant midi, on s’exerçait au chant des psaumes sous la direction d’un maître spécial, souvent l’organiste d’une des églises de la ville.

On voit que pour remplir une place si vaste, bien des connaissances étaient nécessaires. Ces leçons demandaient presque toutes une sérieuse préparation et d’ailleurs les visiteurs prévus par l’Ordonnance s’assuraient par eux-mêmes en entrant parfois dans des détails exagérés, que le programme était bien suivi.

(1) Pour plus de détails voir : Ch. Godard, Essai sur le Gymnase, pages 49-107.

BONSEN RECTEUR 8I

Bonsen possédait certainement les connaissances que nécessitait son emploi. Il était bon latiniste. Si son français n’est pas toujours pur, son latin est meilleur, plus clair, moins entortillé que celui de Megerlin, par exemple.

Appelé par ses fonctions à apprendre à ses élèves la composition latine, il n’est pas étonnant qu’il se soit exercé luimême dans ce genre. Encore simple Co-Recteur, il publia pour ses élèves une nouvelle édition des Colloques de Langhius. Il a composé aussi des Elégies latines, des sentences, des satires, des fables, des discours latins.

Le grec lui était aussi familier. Sa compétence spéciale était assez reconnue pour qu'il ait été chargé, avec quelques collègues, de procéder à une révision du Nouveau Testament de Martin, déjà revu par Roques.

Il était moins bon hébraïsant que Megerlin, qui était un spécialiste remarquable, mais cette langue lui était familière.

Cet homme d’étude était un maître exact à ses devoirs, ainsi qu'en témoignent les rapports des visiteurs. Il tenait une liste exacte de ses élèves, comme d’ailleurs le voulaient les visiteurs. Nous voyons par ces listes qu’on venait du dehors au gymnase de Montbéliard, de Mulhouse, de Bâle, de Riquewihr, de Colmar.

Bonsen était aussi un bon administrateur, soucieux de mener à bien les affaires dont il était chargé. À peine est-il nommé Recteur, qu’il s'adresse au Conseil de régence pour obtenir la fin des travaux du nouveau gymnase qui trainaient en longueur. Ses papiers renferment les nombreuses minutes de ses réclamations. Tantôt il demande une paroi portative séparant la salle des actes publics des classes inférieures, tantôt ce sont des bancs distincts à l’Église Saint-Martin qu’il obtient pour ses deux régents et pour sa femme.

Il sait aussi ce qu'on lui doit à lui-même. Il ne craint pas,

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quand cela est nécessaire, de demander au Conseil quelque augmentation à son maigre traitement. Lorsque les troupes françaises eurent évacué Montbéliard, Bonsen, qui, nous l'avons vu, avait fait double besogne pendant l’occupation, demanda et obtint une gratification de 30 livres, portée à 6o sur une nouvelle réclamation. En 1745, Bonsen, dont les charges de famille augmentaient toujours, fait observer au Conseil que son prédécesseur immédiat au Rectorat, Megerlin, avait un traitement qui était à peu près le double du sien. Pour attirer Megerlin à Montbéliard, on lui avait offert 252 quartes (!) de froment, 240 quartes d'avoine et 109 livres 4 sols en argent. Le traitement de Bonsen avait, au contraire, été remis sur l’ancien pied. Il touchait 156 quartes de froment, 144 quartes d'avoine et 8o livres en argent. Il était en outre logé. En considération de ses nombreux travaux, il croit pouvoir demander une augmentation de salaire, qui lui fut, au reste, accordée. Ces demandes d’augmentation de traitement ne font point un effet pénible. Elles sont formulées avec dignité par un homme qui a la conscience du travail fait et des services rendus. Bonsen, en effet, ne reculait jamais devant la besogne. Il est de la lignée de ces modestes et courageux pasteurs montbéliardais qui ont su si bien s'acquitter à la fois de fonctions pédagogiques importantes et des devoirs multiples de leur ministère (?). Bonsen, qui n’oubliait pas que « l’ouvrier est digne de son salaire », savait aussi travailler pour rien, comme tout pasteur doit savoir le faire. En 1750, le baron de Gemmingen lui offrait de prendre un pensionnaire. Bonsen, dont la famille

(@) La quarte valait 2 décalitres 6 litres 6 décilitres.

(2) Qu'il me soit permis de rappeler ici, entre autres, le nom et le souvenir d’un homme qui a rendu de grands services à la ville et à l’Église de Montbéliard pendant une longue carrière de travail assidu, M. le pasteur Henri Jeanmaire (1810- 1886).

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déjà nombreuse devait s’augmenter encore, est obligé de refuser l'offre qui lui était faite et il répond qu’ «il y a quantité d’autres maisons en ville où de jeunes étrangers peuvent également bien être logés, nourris et soignés ». Puis il ajoute : « Pour ce qui regarde les choses publiques et ordinaires qui ont pour objet l'exposition des meilleurs auteurs latins, comme aussi la composition de thèmes diversifiés en langue française, latine et grèque, je m’offre toujours agréablement à les offrir gratis à tous les honnêtes étrangers qui veulent bien en profiter » (1).

Un défaut chez Bonsen, c’est qu’il n'aime pas la critique. En 1740, le Conseil de régence après la visite usitée, crut pouvoir recommander au Recteur : « 1° de veiller à ce que la manière de composer de ses écoliers ne soit point trop guindée, mais formée simplement et naturellement suivant le style des bons auteurs qu’ils lisent et traitent pour, éviter qu'ils ne s’accoutument à l'obscurité, et 2° d’exhorter sérieusement ses écoliers de se conduire avec plus de retenue et de modestie après la sortie des leçons, mais surtout de fréquenter diligemment les services divins..…. ». Bonsen, qui savait que ces observations avaient été faites par deux jeunes pasteurs à tendances piétistes et qu’il n'aimait déjà point pour cela, répondit au Conseil « qu’ils auraient dû n'être point écoutés, parce qu'ils ne sont rien moins que connoisseurs en matière de style ». Bonsen n'aurait pas pu parler ainsi s’il ne s'était pas senti apprécié de ses supérieurs. Et, en fait, pendant la plus grande partie de son rectorat, les visiteurs ne se plaignent pas comme du temps de Megerlin. Ils reconnaissent que la discipline est excellente, que Bonsen a des qualités de commandement exceptionnelles. De 1735 à 1758, les rap- “ports le présentent comme un pédagogue de premier mérite,

(1) Papiers Marti.

84 BONSEN RECTEUR instruit, énergique et intelligent, capable de diriger un établissement bien plus important que le sien (1).

Ces visites d’ailleurs ne s'étaient pas toujours passées sans incidents. Bonsen n’aimait point qu'on vint fourrager sur son terrain. En 1750, le Conseil de régence avait décidé que les ministres de la ville feraient tour à tour une visite tant dans le gymnase que dans les autres écoles. Bonsen fut blessé au vif de cette décision. Il avait jusqu'alors dirigé le gymnase avec succès, il ne pouvait se faire à l’idée qu’il serait pendant un jour interrogé, surveillé, critiqué par des collègues, plus jeunes que lui peut être, et dont il était en tous cas légal. Il fit au Conseil de vives réclamations. Selon lui, les ministres et diacres de la ville n’ont le droit d'inspection que sur les petites écoles, le gymnase doit être visité par le Conseil luimême et le Surintendant des Églises, et, à l'appui de sa thèse, il cite la Polymathie de Morhoff, la Cynosure ecclésiastique du Wurtemberg, le Supplément de 1724. Le ministère ecclésiastique doit visiter les écoles quand il y a des plaintes à faire, mais que peut-on reprocher à sa direction ? (2?) Le surintendant Macler, tout en exprimant ses regrets de la requête du Recteur qui pouvait porter atteinte aux bons rapports des ministres entre eux, lui donna pourtant raison. De 1750 à 1793, les visiteurs du gymnase furent des membres du Conseil de régence assistés du Surintendant ecclésiastique.

On voit que le digne Recteur savait défendre ses droits. Son énergie à cet égard ne l’abandonna jamais.

Cette disposition de Bonsen à maintenir énergiquement ses droîts et privilèges, son impatience de toute critique, sa tendance d’esprit à croire bien fait ce qui vient de lui, tout cela avait fini par lui créer des ennemis, non moins que ses

() CF Ch. Godard, Essai sur le gymnase de Montbéliard, page 92. (2) Cf. Chartulaire. Papiers Marti.

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opinions absolues qu’il ne taisait en aucune occasion. Bonsen était un caractère, et ce n’est pas d’avoir du caractère qui rend toujours la vie facile. L’énergie de Bonsen s’était-elle affaiblie, ou bien ceux qu’il avait malmenés profitaient-ils des occasions qui leur étaient offertes pour lui faire sentir ses propres défauts ? En tous cas, dans les dernières années de son rectorat, Bonsen ne rencontre plus l'approbation générale. Le niveau des études baisse, la discipline se relîche, les visiteurs se plaignent assez vivement. Ils ménagent le Recteur lui-même, mais les plaintes vont toujours se renouvelant. Le Conseil allait prendre des mesures définitives, lorsqu’en 1768 le Recteur s’alita. On le remplaça dès l’année suivante.

Un homme ne peut porter toute sa vie sans faiblir une charge comme celle de Bonsen. Le digne Recteur le sentait lui-même. À mesure qu’on s’adressait à lui, soit pour réviser le Nouveau Testament de Roques, soit pour des cantiques à publier, soit pour la Liturgie à revoir, il demandait à être déchargé sur de plus jeunes de ses fonctions les plus fatigantes. À la mort du surintendant Nigrin, en 1744, il avait espéré être pourvu d’une des cures de la ville, mais le conseiller Faber, directeur de la Chancellerie, lui fut hostile, et il dut rester assujetti « à la pénible galère ou au martyre de l’école ». En 1755, les trois Corps de la ville, à la mort du surintendant Macler, proposèrent Bonsen pour le remplacer, mais il ne fut point nommé (!). Sa santé avait été altérée par ses travaux, par sa vie sédentaire. Il désirait lui-même abandonner la direction d’une école qu’il avait bien menée jusqu'alors. Il demanda même à plusieurs reprises qu'on créât pour lui une place d’inspecteur des écoles de la ville. Dès 1750, il avait adressé au Conseil de régence un mémoire où il se basait sur l’état de sa santé et sur le petit nombre

(1) Documents inédits de lHôtel-de-ville provenant de la Société d'Émulation.

56 BONSEN RECTEUR des écoliers fréquentant alors les classes latines pour demander que sous le nom d’ancien recteur ou sous telle autre dénomination qu’on pourrait trouver, il soit « chargé d’avoir, pendant le reste de ses jours, l’inspection sur toutes les écoles de la ville à l’effet de voir si chacun remplit les trois principaux objets de l’instruction de la jeunesse qui sont : la religion, les mœurs et les sciences ». Ainsi, cette idée si pratique d’une inspection à exercer sur les diverses écoles, Bonsen l'a eue bien longtemps avant que cette institution fut devenue un rouage essentiel de notre système scolaire. Dans un rapport adressé ‘quelques années plus tard au baron de Gemmingen, mémoire qui ne manque certes pas de finesse et d'esprit d'observation, Bonsen insiste davantage sur les raisons qui nécessitent cette institution nouvelle. Il expose qu'après la Réformation, l’inspection des écoles avaient été confiée au ministre de chaque Église. Cela était plus économique, et personne alors ne pouvait s'acquitter mieux de ces fonctions. Mais cela était devenu par la suite insufhsant. Les écoles s'étant multipliées, développées, il était nécessaire de confier cette inspection à des hommes spéciaux, particulièrement qualifiés pour cela, à un homme, par exemple, pour parler avec Bonsen «qui, par une longue expérience et une application particulière, fût brisé dans les affaires qui concernent les écoles et la culture des esprits en général » (1). Bien que l’idée fut juste et pratique, Bonsen n’obtint pas ce qu'il demandait. Il dut rester jusqu'en 1769, malgré des indispositions fréquentes, le modeste Recteur du gymnase de Montbéliard.

Bonsen enseigna ainsi au collège pendant quarante années consécutives, Pendant cette longue période, plus de trois cents élèves avaient passé sous sa direction. Non seulement, il

(1) Rapport à M. le baron de Gemmingen. Papiers Marti.

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avait enseigné avec compétence et succès le latin, le grec, l’hébreu même, mais son rôle au collège avait été de restaurer la discipline, de chercher à faire de bons pasteurs et de bons serviteurs de l’État. En fait, il avait relevé le niveau des études, mis le gymnase sur un bon pied, il avait été un administrateur aussi ferme qu’heureux dans ses réclamations. Si le gymnase avait été moins florissant dans les dernières années, cela tenait autant aux circonstances qu'à l’âge du Recteur lui-même. Ces années ne pouvaient faire oublier les services rendus, et la longue carrière de travail et d’honneur que Bonsen avait fournie méritait bien la haute distinction qui venait couronner sa vieillesse. En 1769, Bonsen fut nommé surintendant ecclésiastique.

Il nous faut maintenant retourner un peu en arrière pour suivre de nouveau le mouvement des idées religieuses dans nos Églises.

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