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LES RÈGNES DE CHARLES-ALEXANDRE ET DE CHARLES-EUGÈNE

Les règnes de Charles-Alexandre (1733-1737) et de Charles-Eugène (1737-1793). Nouvelles tendances à Tubingue. Ch. M. Pfaff. Bilfinger. Les Cercles pieux, Bengel. Les élèves de Pfaff et de Bilfinger à Montbéliard. J.-J. Duvernoy. Ses premiers travaux. Il est nommé Co-Recteur, puis pasteur de l'Église allemande. Son caractère, sa piété, ses dons. Les ministres Jacquin et Fries.

Eberhard-Louis, malgré ses fautes, avait laissé ses théologiens travailler au relèvement de nos Églises. Charles-Alexandre, son successeur, fut pour elles un danger permanent (1). Appelé contre toute attente à succéder à son frère, il reprit sa tradition détestable de fêtes et de folles dépenses. Pour entretenir sa cour brillante et son armée trop nombreuse, il fallut écraser d’impôts nouveaux un peuple déjà épuisé. Le juif Süss fut le pourvoyeur insatiable de ses dépenses. De plus, Charles-Alexandre était catholique et, malgré les engagements formels qu’il avait pris, il songeait à faire rentrer son peuple par la force dans le giron de l’Église. Tout était prêt. Un soir, il quitte en secret sa résidence de Stuttgart et va passer la nuit à Louisbourg, pensant partir le lendemain pour ouvrir son pays à une armée catholique, mais dans la nuit, il meurt subitement comme arrêté par la main de Dieu (1737).

(1) Sur Charles-Alexandre, en outre de la bibliographie indiquée par Moser (Wirtembergische Bibliothek, pages 125 et 126), voyez : K. F. Dizinger, Beitræege xur Geschichte Würtembergs und seines Regentenbauses zur Zeit der Regierung Herxogs Karl Alexander. Rottenburg am Neckar, 1834. Sur les princes wurtembergeois du xvrr”® siècle en général : Geheimnisse eines mebr fünfxigjæhrigen Wirlembere. Slaatsmannes, 1799. Sans nom d’auteur ni lieu d'impression.

Le juif Süss fut la victime offerte aux rancunes du peuple. Il fut pendu dans une cage en fer.

La minorité de Charles-Eugène entouré de bons tuteurs fut plus heureuse. Mais les mauvais jours revinrent bientôt pour le peuple wurtembergeois. Charles-Eugène ne tarda pas à se débarrasser de ses conseillers gènants pour se mettre entre les mains d’un courtisan sans scrupules, le comte de Montmartin. La série des fêtes coûteuses recommencça. Le prince déployait un luxe véritablement insensé. Les bals, concerts, feux d'artifice se succédaient de semaine en semaine. Aucun conseil de la sagesse ne pouvait atteindre le duc. Les délégués de Tubingue lui demandèrent un jour d’épargner la patrie. « Qu'est-ce que la patrie, répondit-il ? La patrie, c’est moi » (1).

La liberté des mœurs était telle que la princesse avait dû quitter la cour.

Au point de vue philosophique et religieux, le duc Charles- Eugène était un protecteur des amis « des lumières ». Le court règne du duc Louis-Eugène fut une réaction violente contre ce qu'avait fait son prédécesseur. Ce fut le règne des Capucins. Mais il ne dura guère (1793-1795).

Que devenaient pendant le règne de ces princes l’Église et l’enseignement théologique ?

Dès le règne d’Eberhard-Louis, C.-M. Pfaff (*) se séparait

(1) Voyez sur Charles-Eugène : Moser, Wirtembergische Bibliothek, pages 127-135, et particulièrement le pamphlet de Maubert : La pure vérité, lettres et mémoires sur le duc et le duché de Virtemberg, Augsbourg, 176$, et la réponse d'Uriot sous ce titre : La vérité telle qu’elle est contre la pure vérité, Stougard, 1765. R. Mohl : Theilnabme Friederichs des Grossen an den Streitigkeiten zwischen Herxog Karl von Würtiemberg und den Stænden des Landes. Tübingen, 1837.

(2) Voyez sur Pfaff : Bœk, Geschichte der Universitæt zu Tübingen, Tübingen, 1774, pages 146 et 147. H. F. Eisenbach, Beschreibung und Geschichte der Stadt und Universitæt Tübingen, Tübingen, 1822, pages 16$ et 166. Klüpfel, Geschichte der Universitæt Tübingen, 1849, et Klüptel dans Herzog-Plitt, Real-Encyklopædie, tome XI, page 555, enfin Wäürttembergische Kirchengeschichte, page 48s.

déjà dans son enseignement de l’orthodoxie qui régnait encore à Tubingue. Pfff, en effet, ne s’est pas seulement honoré par sa revendication des droits de l’Église vis-à-vis du pouvoir civil, il a été un théologien de valeur, une brillante personnalité. Son souci comme professeur est d'exposer un christianisme pratique, fondé sur la Bible et l’expérience. Son enseignement atténue la doctrine des Livres symboliques sur l'inspiration et le péché originel. Il considère le piétisme comme un contre-poids nécessaire à l’étroitesse de lorthodoxie régnante.

Pfaff a exposé ses vues dans un ouvrage où il y a beaucoup à prendre encore. Le titre même du livre en indique l’idée maîtresse, Jnstitutiones theologiæ dogmatice et moralis, 1720. Il veut unir, dans une même discipline, la théologie et la morale. Laissant de côté les préjugés sectaires qui nuisent tant à la vérité, il veut tout peser à la balance de la vérité divine. Il ne rejette point les Livres symboliques mais il veut introduire lhistoire des dogmes dans son exposition et montrer la cause des controverses qui divisent si gravement l’Église de Christ.

Son inspiration générale est toute irénique et pratique. « Toute théorie, dira-t-il, qui ne se résout pas dans la pratique et ne contribue pas à lédification, n’est que le squelette de la science et de la vérité ». Est-ce du piétisme cela ? Puissent alors ses adversaires tomber dans le piétisme qu'ils attaquent. Pfaff se défend d’être un éclectique, un syncrétiste, mais il déplore que la théologie de son temps soit pleine de disputes de mots. Ce qu’il faut, ce ne sont pas de nouvelles idées théologiques, ni une érudition compliquée, ni une théorie scolastique et morte, mais un vrai christianisme vivant, pratique, source féconde de bonnes œuvres et de sainteté. Ce qu'il veut exposer par conséquent ce sont ces

doctrines qui possèdent la vertu divine de nous rendre meilleurs et plus saints. Un article de foi est important en raison de son influence pratique. Tout ce qui ne peut être saisi par un esprit ordinaire ne peut être un article fondamental. La preuve décisive de la vérité de la religion chrétienne, c’est son efficacité. Être dans la vérité, pour lui comme pour Jean (VIL 17), c’est faire la volonté de Dieu. On croirait entendre Beck, fait observer Kübel (1).

Excédé de polémique, Pfff alla, au grand scandale de PAllemagne luthérienne, jusqu’à former un projet d’union entre Luthériens et Réformés.

Doué d’un esprit clair, d’une grande facilité d’élocution, mûri par de longs voyages, Pfff a exercé longtemps à Tubingue une influence considérable.

Mais cette influence lui fut bientôt disputée par un homme qui devint son puissant adversaire, Bilfinger(*). Bilfinger était, lui aussi, admirablement doué. Fils d’un Surintendant, il était entré en 1710 au séminaire de Tubingue dont il fut bientôt le plus mauvais élève. Mais c'était la faute de ses maîtres plus que la sienne, dit un de ses biographes. Une philosophie scolastique anxieusement attachée aux anciens, exposée en d’insaisissables définitions, une théologie polémisante, sans cesse en quête d’adversaires restaient sans autorité sur ce vigoureux esprit. Les mathématiques, pensait-il, n’ont tien à craindre des condamnations des théologiens. Il se tourna vers elles. C'était à l’époque où Wolf, sur les traces de Leibnitz, inaugurait une nouvelle méthode d’enseigne-

@) Cf. Herzog-Plitt, Reai-Encyklopædie, tome XII, page 525.

(2) En outre des ouvrages généraux déjà cités, voyez sur Bilfinger : J.-F. Abel, Beitrag xur Geistes und Lebens-Geschichte des Geh. Raths G.-B. Bilfingers. (Mosers patriot. Arch. tome IX, pages 259 et suivantes). Kielmann, Versuch kurzxer Lebensbeschreibungen berübmter Wirtemberger, Stuttgart, 1791. Klüpfel, Die Universitæl Tübingen in ibrer Vergangenheit und Gegenwart dargestellt, Leipzig, 1877, page 47.

ment, et prétendait tout régler par les mathématiques. Ce fut une révélation pour Bilfinger. Bientôt il se mit à la philosophie de Wolf avec plus de zèle encore qu’aux mathématiques. Il consacrait de longues heures à la lecture et à la réflexion, cherchant à aller plus loin que son nouveau maître. Il commença dès lors ses travaux sur Dieu, l’âme, le monde, l’origine du mal et se remit avec zèle à l’étude indépendante de la théologie.

Après de brillants examens, il devint prédicateur de l’Église du château de Tubingue et répétiteur au séminaire. Mais il avait soif de voir le monde. Ayant obtenu un congé, il passa trois ans à Halle auprès de Wolf. Rendu suspect par ces relations avec le philosophe, il n’obtint qu’avec peine une place de professeur de philosophie (1721). Bientôt (1721) il publia une dissertation sur l’Harmonie préétablie de l'âme et du corps, où il opposait les idées de Leibnitz à celles du P. Tournemine, de Stahl, de Bayle et de Newton. En 1728, il résuma la métaphysique de Leibnitz et de Wolf dans son écrit le plus célèbre : Dilucidationes de Deo, anima bumana, mundo et generalioribus rerum affectionibus. Mais ses cours n’étaient pas suivis. On l’avait représenté aux pères de famille comme un ennemi de la foi et ceux-ci mettaient leurs fils en garde contre le dangereux professeur. Wolf le tira de peine en le faisant nommer professeur de logique, de métaphysique et de théologie morale à S'-Pétersbourg. Il s’y fit une réputation qui devint bientôt européenne. Un écho de sa gloire vint aux oreilles d'Eberhard-Louis qui le nomma, malgré la vive résistance des théologiens et de Pfaff en particulier, professeur de théologie à Tubingue et Surintendant du séminaire (1730). Ce fut un vrai coup de théâtre. On vit pourtant bientôt que l'acquisition était excellente.

Il donna au séminaire une direction nouvelle aussi éloi-

gnée du laisser-aller que de la pédanterie étroite. Son enseignement était très vivant. Sa piété était réelle. Les préjugés durent tomber devant les faits. Malheureusement Bilfinger fut bientôt arraché à l’enseignement. Charles-Alexandre avec qui il était en relations amicales en fit un conseiller intime et un ministre d'État (1735). Mis un instant à l’écart par Süss et sa bande, il reprit sous Charles-Eugène sa grande influence. Il s’efforça toujours d’introduire dans le Consistoire: un esprit de tolérance et de largeur, comme le prouve l’édit de 1743 sur les séparatistes et les piétistes. Il mourut en chrétien le 18 février 1750.

L'influence universitaire n’agit pas seule sur de jeunes étudiants, il faut compter aussi celle de l’Église. L'Église du Wurtemberg, à l’époque où nous sommes parvenus, était toujours imbue de lesprit de Spener. Le peuple, écrasé d'impôts, malmené par ses princes, regardait les scandales princiers comme une punition de Dieu et revenait à Lui comme au grand Consolateur. Une vie religieuse intense animait les conventicules qui se multiplient partout. La sévérité des édits n'avait pu arracher au peuple le Vrai Christianisme de J. Arndt, les livres de Bœhme, On les lisait sous le manteau.

En 1734, Zinzendorf était venu frapper à la porte de l’Église du Wurtemberg, pensant bien qu’il trouverait des amis dans ce milieu si vivant. En eflet, deux théologiens distingués, Steinhofer et Œtinger s’attachèrent à lui. Il est vrai qu'ils reculèrent bientôt devant ses extravagances et une froideur significative fit place à la chaleur du premier accueil.

Plus tard, lorsque Spangenberg eut corrigé la tendance sectaire des Moraves, et lorsqu'on put apprécier l'influence bénie qu'ils avaient exercé dans un temps d’indifférence et d’incrédulité, les rapports amicaux se rétablirent entre

eux et l’Église du Wurtemberg. Ce fut l’œuvre du prélat Roos.

Peut-être l'influence de Zinzendorf eût-elle été plus rapide et plus grande sur le Wurtemberg, si ce pays n'avait pas eu lui-même un prophète, Bengel (1).

Bengel nous offre une belle figure de théologien. Il est savant, large et pieux. Sa science profonde, son amour pour la Bible, sa chaude piété lui avait assuré de bonne heure une influence considérable sur l’Allemagne entière.

Certes, Bengel fut un fidèle enfant et un fidèle serviteur de son Église, mais son horizon élargi lui permettait d’apercevoir des frères aussi bien chez les Luthériens stricts que chez les Réformés et les séparatistes. ;

Chrétien biblique, il n’était pas l’esclave de la lettre et de la formule. Il ne veut pas que l’on astreigne les consciences des pasteurs à une conformité minutieuse avec les Livres symboliques, et il fait à ce propos cette réflexion remarquable : « La conversion mène facilement à l’hétérodoxie. Un homme charnel et inconverti signera sans sourciller tous les dogmes de l’orthodoxie, il admet tout sans examen. Mais dès qu'un homme est converti la vérité lui devient chère c’est un joyau qu’il traite avec scrupule ; chaque doctrine est passée au creuset d’un sérieux examen, ce qui occasionne bien des luttes douloureuses. Souvent le progrès est lent et l’on n'arrive que tard à une entière clarté. Oh! quelle patience nous devrions avoir les uns pour les autres et combien on a tort de vouloir forcer ces âmes subtiles, de leur poser des dilemnes, de les astreindre à confesser ce qu’elles n’ont pas encore pu admettre, ou de les décrier comme hétérodo-

(1) Voyez sur Bengel : Burk, article Bengel,* dans Herzog-Plitt, Real-Encyklotædie, tome IT, page 295+ J.-A. Dorner, Histoire de la théologie protestante, traduction

A. Paumier, Paris, 1870, pages 558-564. E. Nestle, Bengel als Gelehrter, Marginalien und Materialien, Tubingue, 1893.

xes ! Encouragez-les plutôt et attendez » (1). Belles paroles qui n’ont rien perdu de leur actualité.

À l'encontre de Pfff, Bengel était opposé à une union purement politique entre Luthériens et Réformés, parce qu'il n’admettait que l’union spirituelle et réelle qui rattache entre eux les chrétiens régénérés des deux communions.

La théologie de Bengel est tout entière empruntée à la Bible. C’est dire qu’il se sépare des Livres symboliques de son Église quand ils lui paraissent dépasser le sens de l’Écriture.

Tel était le milieu spirituel où se formaient nos futurs pasteurs. Les uns pouvaient apprendre à Tubingue à devenir de bons fonctionnaires orthodoxes. Beaucoup n’y manquèrent pas. D’autres, au contraire, rapportaient de la vieille Université une foi chrétienne élargie, une théologie vivante, une piété ardente et pratique (®?).

Le plus distingué des pasteurs qui introduisirent dans nos Églises les nouvelles tendances de Tubingue fut certainement J.-J. Duvernoy.

Il naquit le 18 avril 1709 à Étupes, où son père Jean Duvernoy était pasteur. Sa mère était Suzanne Nardin. Nous avons vu déjà le bon témoignage que le Surintendant d’alors accordait à son père. Jean-Jacques Duvernoy, neveu par sa mère de J.-F. Nardin, le pasteur de Blamont, fut pieusement élevé. Il était très bien doué et il fut un bon élève de l’École latine de Montbéliard (®).

(1) Voyez, Bernard : Bengel théologien wurtembergeois, Chrétien évangélique, tome XX, pages 207 et suivantes.

(2) Les idées de tolérance font des progrès parmi nos ministres qui rapportent à Montbéliard l’Alloquium irenicum ad Protestantes de Pfaff, et d’autres écrits tendant à l’établissement de rapports plus fraternels avec les Réformés, par exemple un Christianum judicium super molimine quorundam, in Wirtembergiæ preæsertim, Theologorum irenico pro Reformalis.. Anno 1722.

(3) Étupes. Jean Duvernoy, mninistre. « Il a cinq enfants, trois fils et deux filles. Le premier est notaire à Montbéliard. Le second est bonnetier à Montbéliard. Le troisième est dans l’école du Recteur déjà avancé, qui paraît être un bon sujet pour l'étude ». Archives nationales, K. 2175. Visite de 1725.

À Tubingue, où il se rendit en 1727 (1), il subit l’influence du brillant Pfaff mais aussi celle des milieux piétistes où il retrouvait les habitudes de sa famille. Zinzendorf, dont on parlait beaucoup à Tubingue au moment où il y étudiait, l’attira aussi avec sa piété chevaleresque et ses appels au christianisme pratique.

Duvernoy resta six ans à Tubingue. Ses études finies, il fut pendant quelque temps lecteur à la cour de Bade-Durlach. C’est pendant ce séjour qu'il traduisit un ouvrage de son maître C.-M. PAf.

Le Jésuite Scheffmacher, de Strasbourg, avait publié, en 1725, Douze Lettres contre les protestants luthériens. Il établissait dans les six premières que les Luthériens n’ont pas de salut à espérer :

1° Parce qu’ils se sont séparés de l’Église et que le schisme est un péché mortel ;

2° Parce qu'ils n’ont qu’une foi humaine qui repose sur un examen de la religion dont ils ne sont pas capables ;

3° Parce qu’ils sont en révolte contre les autorités ecclésiastiques ;

4° Parce qu’ils ne peuvent pas avoir une absolution de leurs péchés ayant aboli la confession auriculaire ;

s° Parce qu’ils n’ont pas de véritable ministère ecclésiastique ;

6° Parce qu’ils ont adopté des hérésies anciennes condamnées par l’Église.

Dans les six dernières lettres, le Père Jésuite s’efforçait de

(1) La promotion des jeunes théologiens de cette année était composée de : Jean-Frédéric Rigoulot ; Jean-Gcorges Hillmann ; Jean-Jacques Duvernoy ; Pierre Jeanmaire ; Jean-Nicolas Jacquin. Archives nationales, K. 2172.

NI

montrer qu'il n'y a pas d'obstacles qui empêchent les Luthcriens de se réunir à l’Église catholique.

Les Lettres du P. ScheAmacher, très habiles (1), avaient attiré l'attention non seulement des Strasbourgeois, mais encore de quelques cours d'Allemagne. De plus, les protestants de Strasbourg n’osaient y répondre de peur de s’attirer quelque affaire de la part de l'administration française.

Phff crut ne pas devoir laisser triompher si facilement le jésuite Strasbourgeois et il lui répondit d’une manière aussi ferme que digne. Sa réponse forme un gros volume qui ne rebuta pas le zèle de Duvernoy. La première édition française parut à Francfort, en 1733, sous ce titre : Réponse aux douxe lettres du P. Scheffmacher, jésuite de Strasbourg, par M. Phff. Le moment était bien choisi pour publier ce volume, au début du règne de Charles-Alexandre, que l’on soupçonnait de vouloir ramener ses sujets au catholicisme, et qui subissait visiblement alors l'influence toute-puissante de l’évêque de Wurtzbourg.

La traduction de Duvernoy fut largement répandue dans nos Églises (°?).

J.-J. Duvernoy revint dans sa patrie en 1736 pour devenir précepteur, « Informator », chez la baronne de Planta, née de Rosen, qui habitait alors le village de Sochaux (5). La ba-

(1) Une réimpression de ces lettres sert encore aujourd’hui à la propagande catholique dans nos centres luthériens.

(2) Une seconde édition, plus correcte, parut à Tubingue sans date. C’est elle qu'ont eue entre les mains les rédacteurs de la France Protestante (1'° et 2" édition), qui ne connaissaient pas l'édition de 1733.

(3) Madame de Planta avait habité Bâle. Elle avait réclamé la bourgeoisie de Mulhouse. Elle mourut à Sochaux. On peut voir encore sa tombe ornée de ses armes dans l'église d’Exincourt.

Cf. Musée historique de Mulhouse, 189$ et Lehr, L'Alsace noble, tome III, page 93. Sur le maréchal de Rosen, voyez : S'-Simon, Mémoires, Ed. Hachette, tome II, page 436, tome VIT, page 335, et Ernest Lehr dans le Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques d'Alsace, 2" série, tome III, pages 119-135.

ronne de Planta était pieuse. Pierre Roques, en lui dédiant son Vrai piétisme, lui disait : «Vous avez toujours désaprouvé ces ouvrages de religion, qui se bornent à la pure théorie, qui ne touchent dans le dogme que ce qu’il y a de plus abstrait, qui se contentent d'attaquer et de harceler l’hérétique, et qui négligent de parler au cœur, de montrer que la religion est un Mystère de piété, et que les mauvaises habitudes sont les hérésies les plus odieuses aux yeux de Dieu, et les plus périlleuses pour le salut ». On voit que son séjour chez Madame de Planta ne put que développer chez l'élève de Pfaff la tendance large et pratique qu’il avait rapportée de Tubingue.

En 1737, J.-J. Duvernoy fut appelé à devenir le collaborateur de Bonsen en qualité de Co-Recteur du gymnase. En 1745, après la mort prématurée du diacre Hillmann, il fut appelé à desservir l’Église allemande. Il remplit ces fonctions avec fidélité et succès pendant quarante années consécutives (1). Il avait en effet des dons bien remarquables. À une solide culture littéraire il joignait une piété vivante, une grande facilité de travail (*). Les contemporains lui ont fait aussi une réputation d’éloquence (*). Malheureusement nous n’en avons pas pu juger. Nous n'avons retrouvé aucun de ses sermons. Il prêchait en allemand et improvisait probablement.

(1) J.-J. Duvernoy avait épousé en premières noces Marie-Catherine Nardin, fille du conseiller. I1 eut un fils, né le 2$ novembre 1749 qui «dès son bas âge fut envoyé dans les établissements des soi-disant Frères Moraves ». J.-J. Duvernoy épousa en secondes noces Suzanne Raumond.

(2) Le Surintendant dit de Duvernoy en 1745 : « Il lit Spener. Il aime la littérature et s’occupe quelquefois à faire des traductions françaises et des compositions de cantiques. Ce ministre a de bonnes études, il prêche avec une élégante simplicité, sa voix est douce, ses auditeurs sont très satisfaits. Il fait assiduement son service, ses mœurs sont réglées. Il fut soupçonné de piétisme ».

Archives du Doubs, E. 8.

(3) En 1770, le duc régnant Charles-Eugène avait fait une visite à Montbéliard. Le jour de son départ, dit le ministre G. Duvernoy, dans ses Anecdotes inédites, « il reçut les compliments du ministère, qui avait à sa tête l’éloquent ministre du château, J.-J. Duvernoy ».

Reprenant la tradition de son oncle et suivant l’exemple de son collègue Pelletier, J.-J. Duvernoy tenait dans sa maison des réunions familières de piété.

Duvernoy ne fut pas, à Montbéliard, le seul représentant des idées plus larges qui s'étaient fait jour à Tubingue. Il faut citer avec lui, entre autres, le ministre de Vandoncourt- Dasle, J.-N. Jacquin (!), qui avait étudié à Tubingue et passé deux ans à Halle, le ministre Pierre-Conrad Fries, fils d’un apothicaire de Montbéliard, un des premiers pasteurs qui aient osé déclarer au Surintendant qu'ils lisaient autre chose que les livres des théologiens orthodoxes (?). C’est la trouée qui commence. Entre les élèves de Pfff, de Bilfinger, de Canz, un peu plus tard, et les luthériens stricts, encore en majorité, une lutte d'idées était inévitable. L'arrivée des Moraves à Montbéliard vint fournir l’occasion du conflit.

(1) Visite de 1747. « Il lit Pfff. Il est un partisan de la théologie mystique ». J.-N.-Nicolas Jacquin, d'Héricourt, entré à Tubingue le 24 septembre 1727," en sortit le 4 juillet 1735.

(2) Visite de 1747. QI] lit Bilfinger : De origine mali, en histoire Mosheim ». Le rapport ajoute : « Ce ministre a des connaissances philosophiques modernes ».

P.-C. Fries, baptisé à Montbéliard le 3 novembre 1720, était fils de Pierre-Conrad Fries, originaire de Francfort-sur-le-Mein, qui fut reçu à la bourgeoisie de Montbéliard le 27 décembre 1709, et de Anne-Marie Mégnin. P.-C. Fries n’étudia pas à Fubingue. IT fut nommé à Couthenans en 1746. Son frère, Georges-Conrad Fries, marchand, a une nombreuse descendance. Nous citerons parmi ses petit-fils Frédéric Dorian, membre du Gouvernement de la Défense nationale, et M. Charles Lalance, ancien maire de Montbéliard et conseiller général du Doubs.

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