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CHAPITRE X

Rapports avec les catholiques. Triste situation des paroisses des quatre Seigneuries. Polémique catholique. Le curé Pilon. Le Père Brisot. Les protestants ne répondent pas aux attaques.

Pendant que nos Églises du Comté suivaient ainsi leurs destinées, les paroisses des Seigneuries connaissaient les mauvais jours de la persécution (!). La situation ne s’était pas améliorée depuis le séquestre. Le Régent et Louis XV avaient continué la politique du grand roi, et le clergé catholique n'avait pas abandonné l'espoir de ramener au catholicisme les populations des Seigneuries placées sous lautorité de la France. Il n’est pas de vexations dont on ne fatiguât les fidèles, ni de promesses qu’on ne fit briller aux yeux des faibles. Les promesses firent quelques conversions, les mesures vexatoires attachèrent à leur foi les victimes d’un zèle intolérant. Pendant tout le xvin®® siècle, les Seigneuries eurent à souffrir des contre-coups de la politique anti-protestante des rois de France.

(1) Pour le détail de la situation faite aux quatre Seigneuries, voyez à la Bibliothèque de Montbéliard le manuscrit qui porte le titre : Extract aus dem bhistorich Litterarischen Magasin von J.-G. Meusel, Bayreuth et Leipzig, 1785. Cet extrait est accompagné de notes dues à P.-C. Morel. Sur les violences et les procédés arbitraires dont les protestants de la principauté de Montbéliard furent les victimes au xvur siècle, voyez aux Archives du Doubs les cotes suivantes : E. 747, 771, 794, 924, 925, 1064, 1074, 1659, 1686, 1854.

En 1700, les catholiques s'emparent, à main armée, du chœur de l’église de Voujaucourt. Le 26 mai de la même année, ils s'emparent des églises d’'Héricourt et de Montécheroux.

Le 9 octobre 1711, le curé de Dampierre-sur-le-Doubs fait élever une croix à trente pas au delà du pont de Voujaucourt sur le territoire même de Montbéliard.

En 1713, les ministres des Seigneuries sont obligés de modifier leurs formulaires liturgiques et de prier pour S. M. Très-chrétienne qui les persécutait.

En 1715, le Parlement de Besançon casse, dans les Seigneuries, les officiers de justice, les notaires et procureurs postulants de la religion protestante pour les remplacer par des catholiques romains. On interdit aux protestants la sonnerie des cloches, on leur défend de travailler les jours de fète de l'Église romaine (!).

En 1716, l’Intendant de Besançon prive les bourgeois de Blamont du droit qu’ils avaient d’élire leurs quatre Maîtres- Bourgeois protestants.

En 1717, l'archevêque de Besançon interdit aux habitants de Lougres le chœur de leur Église et il leur ordonne de fournir les gages du maitre d'école catholique.

En 1726, le « recteur » de l’école de Blussanjeaux, nommé Vaugier, est emprisonné à Baume pour le simple exercice de la religion luthérienne.

Toutes ces tracasseries convergent au même but, l'extinction de l’hérésie dans les quatre Seigneuries protestantes.

Un des moyens employés par l’Intendant de Franche- Comté pour ramener au catholicisme les protestants des Seigneuries était, à chaque décès d’un pasteur, de le remplacer

(1) Cf. Archives de la Haute-Saône, E. 274. Voyez sur d’autres excès et violen. ces, Archives de la Haute-Saône, E. 262, E. 271.

par un curé, n'y eût-il qu’une famille catholique dans le village (1).

En 1739, par exemple, le ministre de Chagey, Samuel Méquillet, étant mort, il fut remplacé par le ministre Morel. Mais cette nomination ne fut pas confirmée par la France, qui nomma à sa place un curé catholique. L’agitation que cette mesure provoqua dans le village, fit recourir à la force armée pour l'installation du curé. « Le 27 août 1740, dit un récit contemporain (?), un détachement de grenadiers du régiment de Picardie se présenta à Chagey, avec M. Godard, bailli d'Héricourt. Quelques paroissiens qui se trouvaient sur la place publique demandèrent les ordres du roi, déclarant qu’ils s’y soumettraient avec le respect qu’on doit aux puissances établies par Dieu. On leur répond que les ordres étaient au bout du fusil, et incontinent l’on fit feu sur ces pauvres gens. Cinq d’entre eux tombèrent roides morts sur la place et il y eut environ quinze blessés ».

Les détails de ce triste épisode nous sont connus depuis peu par un récit de source catholique (*) d’après lequel le détachement français, venu pour installer à Chagey le curé Briot, d'Héricourt, trouva un grand nombre d’homines et de femmes rassemblés autour de léglise et du cimetière. On leur demanda ce qu’ils pensaient faire et ils répondirent « qu'ils étaient déterminés à perdre la vie pour la défense de

(1) C'était en réalité supprimer la paroisse, car dès lors aucun service, aucun acte de culte, baptême, mariage, enterrement, tenue de classe par un instituteur protestant, ne pouvait plus avoir lieu dans l’étendue de la paroisse où un prêtre avait été établi.

Les quatre Seigneuries avaient 8840 habitants dont 7962 étaient protestants et 878 catholiques.

(2) Archives de la ville de Montbéliard, Livre des Notaux. Cf. Florent Mabille, Histoire succincte de la Réforme au pays de Montbéliard, Genève, 1873, page 92.

(3) Annales franc-comtoises, juillet-août 1894. La restauration du culte catholique à Chagey.

leur Église ». Décidé à exécuter les ordres reçus, le chef du détachement fit tirer sur ces braves gens qui ne voulaient pas perdre l’Église de leurs pères. Les grenadiers tirèrent vingt-six coups de fusil. Vingt-et-un protestants furent blessés et cinq tués sur place. Les femmes n'étaient pas moins ardentes que leurs maris. L’une d’elles, percée de part en part d’un coup de fusil qu’elle avait reçu au-dessus du sein gauche, perdant son sang par la poitrine et par l’épaule, pensait encore assaillir les grenadiers. Ils l’auraient achevée sans leur capitaine qui la fit conduire chez elle où elle expira trois heures après. La prise de l’Église de Chagey coûta la vie à vingt-et-une personnes. Le lendemain, qui était un dimanche, l’Église fut réhabilitée et «le saint sacrifice de la messe » put y être célébré.

Un mois plus tard, ce fut le tour des Églises de Seloncourt et de Bondeval, enlevées aux protestants le 28 septembre 1740. Intimidés par le sang versé à Chagey, les protestants de ces deux villages ne firent aucune résistance. L’année suivante, le 30 novembre 1741, les protestants de Lougres et de Longevelle (1) virent leurs églises passer aux catholiques. En 1744, les protestants de Blamont ayant essayé de faire quelques réparations dans la maison où ils se réunissaient, défense leur fut faite de célébrer leur culte dans leur maison ; ils durent se rendre, dès lors, à Pierrefontaine. L'ordre est signé du comte d’Argenson (?).

En 1746, les paroisses de Glay et de Villars subirent une petite dragonnade. Les Églises de ces deux villages ayant été prises par les catholiques, cela excita quelques rumeurs. Pour

(1) Les habitants durent, depuis lors, aller au culte à Beutal. C’est là qu'ils devaient aussi enterrer leurs morts. L'église de Beutal était bâtie sur la partie du village qui appartenait au comté de Montbéliard.

(2) « Très fin, un renard, ami des Jésuites ». Michelet.

les apaiser, les soldats vécurent à discrétion chez les habitants, qui furent assez maltraités.

À Montécheroux, l’église était soumise au régime du simultané. Elle fut, la même année, entièrement fermée aux protestants.

Six paroisses protestantes avaient été ainsi supprimées. Les quatre autres (1) auraient eu le même sort si le duc Charles- Eugène, pour répondre aux nombreuses plaintes de ses sujets, aussi bien que pour recouvrer la jouissance de ses revenus seigneuriaux, ne s'était décidé à sacrifier ses droits de souveraineté sur les quatre terres (?). Une convention fut signée à Versailles, le 10 mai 1748, qui faisait rentrer le duc de Wurtemberg, comte de Montbéliard, dans la possession du domaine utile, c’est-à-dire dans la jouissance des droits et revenus seigneuriaux dans les quatre terres, sur lesquelles il reconnaissait d’ailleurs les droits de suzeraineté de la France. Louis XV promettait en échange de tolérer l'exercice de la religion évangélique dans les seigneuries.

En se basant sur cette convention, les plénipotentiaires du duc, MM. de Keller et Georgii, confirmèrent dans leurs fonctions les pasteurs qui se trouvaient encore dans les seigneuries. Ils voulurent ensuite rétablir le culte évangélique dans les villages où il avait été supprimé. Il s'agissait, non pas de reprendre entièrement les églises, mais uniquement de constater le droit au simultaneum accordé par la convention de 1748. Nous avons sur cette tentative de rétablissement du culte le témoignage d’un contemporain bien informé, le physicien du comté, L.-E. Berdot. Il écrivait, en effet, au ministre plénipotentiaire du duc de Wurtemberg à Vienne, M. de Faber, à la date du 15 juillet 1748 : « Le 9 du courant MM.

() Héricourt, Breviliers, Roches et Vandoncourt.

(2) Cf. A. Chenot, l’Église d'Héricourt de 1676 à 1789, pages 155 et 157.

les B. de K. et de G. (!) avec M. le conseiller Gropp, furent établir M. Sahler à Longevelle. On fit chanter et prècher en l’église nonobstant vives oppositions et protestations du curé. Le 10, M. Rossel fut établir Tueffert à Chagey; il ne trouva point le curé, mais l’église étant ouverte par l'endroit qu’on la bâtit, il y fit chanter et faire la prière ; comme :ül fut obligé de s'asseoir, pendant le service, sur les grandes pierres, faute de bancs, le curé, après leur départ, dans l’ardeur de de son prétendu zèle, et dans l’excès de sa rage, a fait briser entièrement ces pierres qui avaient servi de banc au commissaire et aux autres personnes de sa suite. Le 10, M. le conseiller Gropp fut à Glay pour y établir M. Méquillet le jeune. Le curé s’absenta après avoir fait fermer et barricader les portes de Péglise. On fut obligé de crocheter la serrure et d’enlever quelques pièces de la porte... On y fit le service public comme dans les autres endroits. Il établit aussi ce même jour M. Masson à Seloncourt, malgré les protestations des curés » (?). |

À Blamont, les commissaires trouvèrent qu’on avait redoublé les sentinelles aux portes de la ville, qu’on avait mis un sergent avec cinq sentinelles, la baïonnette au bout du fusil, à la porte de l’église. « Les commissaires cédèrent devant les menaces et rentrèrent en ville peu satisfaits de leur voyage, ramenant le ministre Vallet des Barres qu’ils avaient eu l'intention d’établir à Montécheroux ».

Les protestants des seigneuries ne purent pas même se maintenir dans cette possession partielle. Les curés, le commandant de Blamont, M. de la Tour, adressèrent leurs plaintes au comte d’Argenson, qui répondit que le commandant

(1) De Keller et de Georgii.

(2) Cette correspondance de L.-E. Berdot et de Faber est entre les mains de M. le docteur Berdot, de Colmar.

« ne doit pas souffrir le moindre changement dans l’exercice de la religion, et qu’il doit y faire arrêter quiconque voudrait y en apporter à l'avenir ».

On le voit, Berdot pouvait faire à son correspondant de Vienne ce triste tableau de nos Églises dans les quatre seigneuries : « Quelque brillante qu’ait paru la restitution que la France a faite de nos seigneuries et que Monsieur d’Argenson nomme simplement cession, elle n’est cependant jusqu’à présent qu'un splendidum mihil. Et il paraît que pour qu’elle change de face, il faut qu’elle soit uniquement l’ouvrage de Dieu et non des hommes.

« Les intercessions du roi de Prusse, une négociation d’une durée infinie jointe à des frais immenses, l’accord du passage d'une armée entière par le Wirtemberg et un séjour infiniment coûteux, une parfaite neutralité du cercle de Souabe ; une opposition à une association des cercles qui aurait pu être fort préjudiciable aux vues et aux projets de la France pendant cette guerre, n’ont pu produire autre chose qu’une prestation de foi et hommage et une renonciation formelle des souverainetés incontestables. Le sort du feu duc Léopold-Eberhard, quelque triste qu’il ait paru, est sans contredit beaucoup plus riant que n’est celui de notre sérénissime duc par la convention du 10 mai... Il avait un Surintendant pour les Églises de ses seigneuries, sans que personne s’y soit jamais opposé ou qu'on l'ait trouvé mauvais. Il établissait librement des ministres dans toutes les cures excepté à Saint- Maurice, et il exerçait dans les Églises des Seigneuries tous les droits épiscopaux avec pleine liberté ; il avait l’administration des revenus ecclésiastiques. Présentement on traite d’irrégularité et trouble qui mérite châtiment le rétablissement qu'on avait fait de cinq ministres dans les endroits où

on s'était emparé des églises par violence durant le séquestre, on les a expulsés » (1).

La convention de Versailles resta donc lettre morte pour les Protestants. Ils ne recouvrèrent, ni les Églises dont ils avaient été spoliés, ni leurs revenus ecclésiastiques retenus par les curés. De nouvelles démarches faites à Paris par M. Rossel (°) auraient amené l’observation de la Convention de Versailles sans la vive opposition du clergé franc-comtois. Le Parlement de Besançon refusa formellement d’enregistrer les ordres du roi et tout l’effort des protestants dut se borner, jusqu’à la révolution, à se maintenir dans ce qui leur restait de liberté (*).

Si le protestantisme se maintint dans les Seigneuries, ce ne fut pas sans peine. Il n’est pas de tracasserie dont les protestants n'aient eu à se plaindre. Ici, ce sont des paysans poursuivant un loup bien réel, condamnés à l’amende pour avoir crié : au loup, sur le passage d’un curé qui portait l’hostie à un malade: (1): 1, c'est le curé de"Chasey tamireripente paiement d’une somme de 30 livres, pour laisser passer un mort luthérien devant son église (°).

Tout prétexte est bon pour retirer aux protestants l’usage de leurs églises, de leurs cloches. Dans les églises soumises au simultaneum, les curés ne suivent aucune règle pour les offices. Ils prolongent leurs services de manière à troubler ceux des protestants (°). De solennelles missions venaient aussi

(1) Lettre du 26 août 1748.

(@) Cf. Mémoire pour la religion dans les quatre Seigneuries. Archives de la Société d’Emulation de Montbéliard.

() C£. A. Chenot, l’Église d'Héricourt de 1676 à 1789, page 160.

(4) Cf. A. Chenot, l'Église d'Héricourt de 1676 à 1789, page 169.

(5) Visite de 1776. Archives de l'Inspection. Les parents du mort refusèrent et prirent le parti de l’enterrer nuitamment. L'affaire fut portée au Conseil. Sur la conduite du curé Saunier à Héricourt, cf. A. Chenot, l’Éolise d'Héricourt.., p. 181.

(6) Nous signalons ici avec empressement l'exemple des curés Busson, Jobin et Cu-

vier qui, plus tolérants, vécurent en bons termes avec les Protestants. Cf. A. Chenot, l’Église d'Héricourt.…, pages 165 et 182.

de temps à autre réveiller le fanatisme des fidèles. On espérait lasser la patience des ministres et des fidèles, provoquer une émeute qui aurait amené une répression sévère.

Une de ces missions mit fort à l'épreuve la patience du ministre Eberhard-Georges Méquillet. Le 13 (octobre 1769), raconte-t-il, l’afluence de monde fut si grande, qu’à peine je pus entrer dans l’église ; elle était entourée de toutes parts. À peine fus-je au milieu de mon service, que ces dévots se glissèrent dans le temple et y causèrent un grand tumulte. D’autres au dehors montaient sur les fenêtres, me faisaient des grimaces et me tiraient la langue. D’autres encore à la fenêtre du parquet donnaient des mains contre et frappaient avec des baguettes comme si c’eût été sur une caisse (1) ». La prudence du ministre évita seule une émeute.

À Blussans, en 1775, le curé, ayant entendu des chants au milieu de la nuit, se relève, cherche un homme pour l'accompagner, et trouve dans une auberge des jeunes gens qui chantaient en compagnie de la fille du logis. Il en prend prétexte pour écrire au ministre de Beutal (2?) (dont dépendaient alors S'-Maurice et Blussans), une lettre insolente dans laquelle il accuse les ministres de favoriser le relâchement des mœurs. Plus tard encore, à quelques années de la Révolution, le curé de S't-Maurice parcourait les villages la nuit, sous l’escorte d'employés des fermes, et s’il entendait ou voyait un individu se livrer à l’enseignement de la jeunesse ou à quelque fonction du culte, il pénétrait de vive force dans les habitations, lacérait les livres de piété tombés sous sa main et proférait les menaces les plus effrayantes. Il ne rougissait pas de se mettre lui-même à la poursuite des pasteurs du voisinage qui allaient porter aux malades les secours

(@) Voyez pour plus de détails : A. Chenot, l'Église d'Héricourt, pages 172 et suivantes.

(2) C'était alors P.-C. Duvernoy, pasteur à Beutal de 1775 à 1782.

de la religion. C’étaient principalement ceux de Beutal et de Bavans qui, ne consultant jamais ni l'heure, ni la saison, ni les dangers, savaient se trouver partout où leur ministère pouvait opérer quelque bien.

Pour amener les conversions tant désirées, le clergé eut encore recours à un autre moyen : la polémique. Le protestantisme était surveillé de très près par les curés et la moindre inconséquence venait alimenter la polémique. Un mouvement religieux comme celui des Moraves, par exemple, ne pouvait échapper aux curés. Les Moraves leur paraïssaient d'autant plus dangereux qu'ils avaient une foi plus chaude, plus active et plus large. Le curé de Tavey, l'abbé Pilon (1), écrivait en 1763 une dissertation (?) qui devait apprendre à ses collègues les moyens de combattre à la fois les Moraves (qu’il appelle à tort des piétistes) et les anciens Luthériens. La première partie de sa dissertation est une observation sur le système du nouveau luthéranisme, professé par le ministre de Chiregoutte. Ce ministre était alors L.-E. Scharffenstein, qui en était venu à partager entièrement les opinions moraves. Le mot de dissertation est d’ailleurs bien aimable pour désigner un tissu d’allégations sans preuves. Le curé Pilon commence par mettre en soupçon les mœurs des Moraves. « On accuse, dit-il, et c’est un bruit fondé, que ces sectaires tiennent leurs assemblées dans des maisons particulières, et même la nuit, qu'ils y éteignent la chandelle, à peu près comme ces gnostiques du second siècle dont parle Epiphane». Nous savons, nous, ce que faisaient les Moraves. Ils lisaient nos Livres saints, ils priaient et chantaient des cantiques (5).

(2) Sur sa conduite envers les protestants, voir A. Chenot, l’Église d'Héricourt de 1676 à 1789, pages 193, 202, 203.

(2) Archives de la cure de Tavey. Nous remercions M. le curé Chagnot d’avoir bien voulu nous communiquer cette pièce.

(3) Voir page 119, la description d’une réunion morave à Montécheroux.

Après avoir si bien débuté, le curé Pilon continue en faisant un crime aux Moraves de ce qu’il aurait dû le plus louer. Le grand principe des Moraves, c’est la charité. Voici tout ce que le curé de Tavey trouve à en dire : « Le grand principe, c'est la charité envers le prochain, selon lequel on soutient que toutes les religions sont bonnes, dès qu’on croit un Dieu en trois personnes et le mystère de la Rédemption, qu'on peut partout dans ce cas faire son salut et qu’on s’y sauve en effet dès qu’on y embrasse son Sauveur de tout son cœur. Il y aurait de la dureté et même de l’impiété à condamner aucune de ces religions. Ce serait, disent-ils, vouloir mettre des bornes aux miséricordes infinies de notre Dieu qui veut sauver tous les hommes de quelque nation qu'ils soient, c'est-à-dire luthériens ou calvinistes, anabaptistes, catholiques... ».

La vie intérieure des Moraves se reflète au dehors dans l'attitude des frères ; l'abbé les accuse d’hypocrisie..… «Ils affectent tant de douceur en leurs conversations, tant de piété dans leurs expressions, où ils ne cessent de nommer amoureusement le Christ l’aimable Sauveur, ils empruntent un extérieur si dévot, des manières si affables, si doucereuses, que c’est par là qu’on les reconnait dans les rues... ».

Du soupçon nous en venons aux afhirmations graves. « Ils recommandent et usent souvent de la confession auriculaire, et les femmes et les filles s’empressent d'aller en faire souvent dans des chambres seul à seul à l'oreille du ministre du parti, et quand celui du lieu n’en est pas, le ministre Duvernoy nomme un séculier pour y suppléer, mais ils n’évitent pas les jalousies que trop fondées et scandaleuses des époux sensés, non plus que les alarmes des parents sur l’innocence de leurs filles ». Les disciples salis, vient le tour du chef : « Ces fanatiques se sont fait quelques maisons reli-

gieuses en Allemagne. On dit que dans ces couvents on porte l'horreur jusqu’à reprendre sévèrement une fille qui, s'étant trouvée nue lorsque Seckendorf (!), leur chef, était entré seul dans sa chambre à son ordinaire, eut encore assez de pudeur pour vouloir se cacher derrière les rideaux de son lit (?).

Voilà à quelles proportions un fanatisme aveuglé ramène la belle figure chrétienne du comte de Zinzendorf.

Laissant enfin les insinuations malveillantes, le curé de Tavey attaque ensuite le principe protestant de l’autorité des Écritures Saintes. Sur quel témoignage, demande-t-il, reconnaïîtrai-je la divinité de l’Écriture ? Et si j’en viens à reconnaître cette divinité ne puis-je pas me demander si ces livres qui ont été inspirés sont encore tels qu’étaient les premiers originaux ? N’ont-ils point été corrompus ? Pourrai-je apprendre toutes les langues dans lesquelles ces livres ont été écrits, pour voir s'ils ont été bien traduits et si chacun des partis n’a rien altéré ?... » On reconnaît là les vieux efforts de la polémique catholique pour substituer l’autorité d’une institution humaine, l’Église, à l’autorité de Dieu et de sa Parole. Après avoir attaqué le principe protestant de l’autorité des Écritures, le curé Pilon s'efforce de montrer que. les ministres de l'Évangile n’ont aucune charge légitime dans l'Église et il oppose à ce ministère qu’ils se sont donné euxmêmes ou qu'ils ont reçu d’une puissance incompétente, leurs princes, la fiction de la tradition apostolique.

(1) Pour Zinzendorf! L'abbé Pilon ne connait même pas le vrai nom de l’homme qu’il calomnie ainsi.

(2) C’est sur cet «on dit», sur ce vilain racontar, que M. l'abbé Tournier s’appuie uniquement pour affirmer qu’en Allemagne les protestants piétistes (il veut dire moraves) avaient des communautés dont certains réglemenls étaient « honteux » ! Cf. Le prolestantisme dans le pays de Montbéliard, page 134, note 1. Les communautés moraves sont trop connues pour que nous tentions ici une réfutation inutile. Nous avons seulement voulu faire toucher du doigt la manière historique de M. l'abbé Tournier.

Nous retrouvons, sous une autre forme, les mêmes arguments dans une brochure répandue à profusion dans les seigneuries lors de la mission catholique de 176$ (1) : « Les protestants n'ont pas d’unité de foi, ils ne sont pas sûrs d’avoir les vrais livres divins. Chez eux, les ministres ne sont pas envoyés de Dieu, ils n’ont pas succédé à de vrais pasteurs. Il est donc de la prudence de se fixer à l’Église catholique ». Mais ni ces appels, ni les mesures vexatoires, ni les faveurs promises aux nouveaux convertis ne purent entraîner notre peuple. Il resta fidèle à sa foi.

Pendant toute la domination française dans la seigneurie d'Héricourt, de 1676 à 1789, il y eut en tout quarante-neuf conversions au catholicisme (?). Dans ce nombre, il faut

(2) Lettre à un ministre protestant au sujet d’une abjuration, par un prêtre du diocèse de Besançon. Besançon, C1. Jos. Daclin, 1765, 48 pages.

(2) Voyez en la liste dans A. Chenot, l’Église d'Héricourt, pages 24$ à 249. Les auteurs catholiques ont fait quelque bruit de deux conversions au profit de l’Église de Rome, celle de la princesse Eléonore-Charlotte de Wurtemberg, sœur de Léopold- Eberhard, et celle du conseiller Frédéric Fallot.

La première ne fit pas grand bruit à Montbéliard. De la part de Léopold-Eberhard et de sa famille, on était habitué à toutes les faiblesses. Le Livre des Notaux renferme cette courte mention : « La princesse Eléonore-Charlotte, duchesse de Wurtemberg-Œls fait sa cour au roi-Soleil en embrassant la religion romaine dans VPabbaye de Maubuisson ».

L'un des auteurs de cette conversion, le père David, de l’Oratoire, l’a racontée dans un petit livre de 142 pages, très habile et très modéré de ton : Abjuration du Luthéranisme par Madame la princesse Eléonor-Charlotte de Wirtemberg-Montbéliard, duchesse d'Olss en Silésie, dans l'Église de l'Abbaye Royale de Maubuisson, entre les mains du Pere D. prêtre de l'Oratoire, le 3 aoust 1702. — À Paris, avec approbation et permission. MDCCII. L'auteur donne d’abord quelques détails sur la vie privée d’Eléonore-Charlotte. Veuve de Sylvius de Wurtemberg-Œls, elle avait trouvé en lui, dit son biographe, « les plus rares qualités qui font et l’honnête homme et le héros ». Elle vient à Montbéliard pour se consoler auprès de son père et le trouve mort en arrivant. « Toute sa consolation fut de retrouver les éminentes et glorieuses qualités du père dans son illustre fils, le prince Léopold-Eberhard ». Nos lecteurs savent ce qu'il faut penser des qualités de ce prince.

Dans la seconde partie de son récit, le Père se garde bien d’entrer dans le fond des questions qui divisent catholiques et protestants. Il se tire des difficultés par des périodes oratoires dont il faut admirer l’habileté et qui pouvaient vraiment abuser une femme. Quant au motif réel de l’abjuration, on le trouve indiqué par le Père David lui-même. Quand elle eut abjuré dans l’abbaye au Bois, «la princesse se

compter des soldats au service de la France, sûrs de ne pas arriver s'ils restaient protestants, des Suisses venus chez nous pour faire fortune, des mineurs élevés par leurs parents dans la religion romaine, des jeunes filles désireuses d’épouser des catholiques étrangers. La conversion sincère mérite le respect de tous. Mais ce serait de la niaiserie de prendre au sérieux les conversions de gens qui s’empressent trop tôt de demander le salaire assuré par la munificence royale aux nouveaux convertis (1).

À l’active propagande du clergé catholique, nos ministres ne pouvaient opposer que leur fidélité. En 1767, après les retentissantes missions de 1765 à Héricourt, le ministre E.-G. Méquillet présenta à la Conférence pastorale une brochure du Père Grisot, de Besançon, sur l’Eucharistie dans laquelle les protestants étaient vivement attaqués. J.-J. Duvernoy proposa alors de rédiger un Petit catéchisme des controverses qui s’agitaient entre catholiques et protestants, pour mettre

pressa d'écrire au Roy et de marquer à sa Majesté toute la joye dont elle était pénétrée depuis le moment de son abjuration ». On se doutait bien que le désir d’être de la religion du roi était dans l'affaire. Il était bon que le Père David en fit luimême la remarque naïve.

Moins sérieuse encore fut certainement la conversion de Frédéric Fallot. Il avait étudié à Tubingue de 1708 à 1711. Devenu conseiller de régence sous Léopold- Eberhard, il fut un des tristes complaisants du prince et de ses bâtards. Aussi futil entraîné dans leur ruine. Abandonné de sa femme elle-même qui obtint un jugement de divorce, il alla cacher sa honte en France où il abjura le protestantisme. Il revint à Montbéliard, en 1734, à la suite des ennemis de son pays et dût le quitter de nouveau en 1736 après la restitution du comté à ses possesseurs légitimes. On a de lui un gros volume manuscrit (in-8° $34 pages) intitulé : Motifs de conversion ou raisons qui ont déterminé M. Frédéric Fallot ancien Conseiller de feu S. A. S. Monseigneur Léopold-Eberbard duc de Wurtemberg-Montbéliard à faire abjuration du Luthéranisme pour rentrer dans le sein de l'Eglise catholique écrites par lui-même. (Bibliothèque de Besançon). ;

(1) Voyez Archives du Doubs, E. 1831. Requête de Jean-Georges Métin, de Laire, à l’Intendant de Franche-Comté, par laquelle il expose qu’ «ayant abjuré l’hérésie luthérienne, il le supplie de le déclarer habile à jouir de toutes les faveurs que le Roi accorde à tous ceux qui rentrent dans le giron de la véritable Église D. LES nouveaux convertis étaient déchargés des impôts.

les habitantset la jeunesse du pays en garde contre les discours et les écrits des catholiques romains. Mais, après examen, on décida que dans la situation critique où l’on se trouvait, surtout à l’égard des seigneuries, il ne convenait pas d’irriter les catholiques romains, qu’un modeste silence était à préférer et les confondrait plutôt qu’une répétition des anciennes controverses qui ne feraient que renouveler les vieilles querelles de religion dans lesquelles ils ont été mille fois confondus (1). On se tint coi jusqu'à la Révolution. Quand on connait la situation faite dans notre pays même aux protestants par l’ancien régime corrompu et persécuteur, on comprend l’allégresse avec laquelle ce pays a salué sa fin.

(1) Conférence du 29 juillet 1767. Archives de l’Inspection.

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