CHAPITRE XI
* Il est nommé Stathouder à vies Sa famille. Sa cour. Tendances de la cour. Holland. J.-F. Bernard. La Baronne d'Oberkirch. L'Église. Le dernier Surintendant. J.-J. Duvernoy. Ses ouvrages. Influence morave. J.-J]. Paur. ]. Monnier. Les idées régnantes. Situation des Églises.
L'influence des cours protestantes est un des facteurs importants de l’histoire ecclésiastique en Allemagne. Le piétisme a triomphé dans les cours avant de conquérir les chaires et les Églises. On peut en dire autant de la philosophie de Wolf.
Quelle influence la petite cour du prince Frédéric-Eugène allait-elle exercer sur l'Église et le clergé de notre pays ? Il est d'autant plus nécessaire de nous le demander que depuis le règne néfaste de Léopold-Eberhard il n’y avait pas eu de cour princière à Montbéliard. Eberhard-Louis, Charles- Alexandre, Charles-Eugène, ne firent jamais que passer dans notre pays. Frédéric-Eugène, au contraire, résida longtemps à Montbéliard. Il y vint d’abord en particulier dès 1769. En 1786, son frère Charles-Eugène, duc régnant de Wurtemberg, le nomma Stathouder à vie dans la principauté de Montbéliard et, dès ce moment, Frédéric-Eugène prit, chez nous, la direction des affaires. Il vivait entre Montbéliard et Étupes, où il s'était bâti, en 1770, une résidence d’été.
En 1786, Frédéric-Eugène était, en Europe, une manière de personnage. Il avait épousé lui-même une nièce de Fré-
déric II qui s’intéressait activement à sa nièce et à ses petitsneveux. Sa fille, Dorothée, avait épousé le grand duc Paul de Russie, héritier de l’empire des Tsars ; sa fille, Elisabeth, avait épousé le grand duc François, depuis empereur d’Autriche. Le château de Montbéliard, celui d'Étupes, virent souvent paraître les personnages les plus considérables de l’époque, l’empereur Joseph II, le prince Henri de Prusse, frère de Frédéric IT, l’archiduc Maximilien d'Autriche. La princesse de Bourbon venait y conter ses malheurs à une aimable confidente, la baronne d’Oberkirch. La Harpe, Raynal, Florian, Saint-Martin, Lavater, Tronchin, de Genève, y furent reçus tour à tour.
Quel était l'esprit de cette cour sur laquelle naturellement tout le pays avait les yeux ? Très différent de ce que l’on pourrait croire. Le prince Frédéric-Eugène, fils de Charles- Alexandre, était catholique de nom, voltairien de fait. Il avait été un peu volage. Mais rien dans sa vie ne rappela jamais la liberté d’Eberhard-Louis ou de Charles-Eugène. Sa femme, Charlotte-Dorothée de Brandebourg, était protestante et non pas seulement de nom. Elle était cultivée, charitable, bonne. Elle avait mis la cour sur un pied fort respectable. On jouait parfois à Étupes, mais quand un membre du cercle avait perdu dix livres, le prince disait que le jeu était « exaspéré ». Il y avait un théâtre à Étupes, qui ne vit jamais les spectacles galants de la cour de Louis XVI.
Les enfants du prince étaient protestants; ainsi l’avait voulu Frédéric IT. Leur gouverneur était un homme de bien, le baron de Maucler. Leur sous-gouverneur avait été jusqu’en 1784, Holland, l'adversaire philosophique de d'Holbach (1).
(1) Holland (Georges-Jonathan, baron de), philosophe d’une réelle portée, né à Rosenfeld, dans le duché de Wurtemberg, le 6 août 1742. Étudiant aux cloîtres de
Blaubeuren et de Bebenhausen, et ensuite au Séminaire de Tubingue en 1761. Maitre ès arts en 1763, et deux ans après, ayant terminé ses études en théologie,
Un candidat en théologie de notre pays, P.-F. Bernard, s’occupait des plus jeunes princes. Bernard n’épargnait pas d’ailleurs ses représentations morales aux aînés, à ceux que l’âge avait émancipés (1).
J.-Jacques Duvernoy, le distingué ministre de l'Église allemande, avait été chargé de l'instruction religieuse des jeunes princesses. Est-ce à ses leçons qu’il faut attribuer la réelle piété de l’impératrice Marie-Fédérovna, la mère du Tsar Alexandre ?
On peut juger des dispositions générales de la cour de Montbéliard par les Mémoires de l’amie intime de la maison, la baronne d’Oberkirch. Ce n’était point la première venue. C'était un esprit ferme et sain, de cette fermeté gracieuse qui évoque l’idée de la santé morale. Elle était en correspondance avec Gœthe et Wieland, et n’en gardait pas moins ses idées à elle. Elle restait pieuse et pure, tout en frôlant sans cesse dans sa vie mondaine lathéisme et l'intrigue. Elle n’aime pas beaucoup Voltaire « friand d’honneurs, avide d’étiquette ». Raynal l’assomme de ses dissertations et de son accent de Pézénas. Elle maltraite encore plus La Harpe : « Je n'ai jamais pu souffrir cet homme haineux et bilieux, qui avait
sous-gouverneur des trois fils aînés du duc Frédéric-Eugène. Il a séjourné plusieurs années tant à Montbéliard qu'à Lausanne où ces princes terminèrent leur éducation. C’est dans cette ville qu’il a conçu et rédigé l'excellente réfutation du Sysième de la nature, qui fut ensuite imprimée à Berne en 1772, sous le titre de Réflexions philosophiques sur le système de la nature, et qui reparut l'année suivante dans une seconde édition corrigée et augmentée. Paris, chez Valade, 1773. (Traduit en allemand par Jean-Louis Wetzel et imprimé également à Berne en 1772, in-8°, 2 vol.). Cet ouvrage d’une logique serrée, d’une diction pure a sufli pour assurer à son auteur, un rang distingué parmi les philosophes de son siècle. On a encore de lui d’autres ouvrages sur les hautes mathématiques. Nommé professeur de philosophie
- à l’Université de Tubingue, Holland mourut l’année suivante le 11 avril. Il ne remplit pas son poste. Appelé à Saint-Pétersbourg par l’impératrice Catherine, il avait reçu d’elle le titre de baron. Il était aussi très apprécié du grand Frédéric, qui estimait ses profondes connaissances dans la tactique.
@) Cf. Lettres de quelques princes de Montbéliard à P.-F, ‘Bernard, publiées par M. John Viénot. Mémoires de la Société d'Emulation de Montbéliard, 188$.
152 LE PRINCE FRÉDÉRIC-EUGÈNE toujours l'air d’un serpent à deux têtes, l’une prête à mordre, l’autre pleine de venin » (1).
Rousseau lui-même n’est guère mieux traité. Le fils d’un ancien homme d’aflaires du prince avait été élevé par son père d’après les principes de l'Évmile. La cour d’Étupes put jugér des résultats car le jeune homme y avait fait un séjour. « Ce fils, dit la vive baronne, devint un paltoquet et un
imbécile, nous parlant de la nature à chaque instant et se servant de termes à faire rougir, sous prétexte de ne rien dissimuler. On le mit au pas là-dessus, mais on ne le corrigea pas de ses bévues et de ses maladresses » (?).
La baronne est de son temps, certes. Mais, touchée par le courant, elle y résiste et garde assez de fermeté d’esprit pour juger son époque : « La fin de ce siècle si incrédule est marquée de ce caractère incroyable d'amour du merveilleux, je dirai de superstition si je n’en étais moi-même imbue, quoique malgré moi, ce qui dénote assurément une société en décadence. Il est certain que jamais les rose-croix, les adeptes, les prophètes et tout ce qui s’y apporte, ne furent aussi nombreux, aussi écoutés » (*).
L'Église de notre pays n’eut pas à se plaindre du duc Frédéric-Eugène. Il la laissa paisiblement vivre sa vie. En 1785, sur la demande de Bonsen lui-même, J.-J. Duvernoy était devenu Surintendant-adjoint. L'ancien accusé devenait le chef des ministres. Ce fait seul est significatif. Il montre que Duvernoy avait forcé le respect de tous et aussi que tout en restant fidèle aux idées moraves, il n’avait jamais froissé le sentiment public du clergé de son temps. Aux Moraves il
(1) Mémoires, tome IT, page s.
(2) Mémoires, tome II, page 186.
(3) Mémoires, tome IT, page 4or.