LA BARONNE D'OBERKIRCH
MERS Herve
avait pris ce qu'ils avaient de meilleur tout en leur laissant les formes étranges ou enfantines que revêtait parfois leur piété.
D'ailleurs, peu à peu, les idées ont changé. Si les ministres restent fidèles à l'Évangile, au christianisme positif, ils se soucient beaucoup moins que la génération précédente de la fidélité aux Livres symboliques. On en jugera déjà par ce fait. Bonsen avait proposé aux études de ses collègues réunis en Conférence ecclésiastique les différents articles de la Formule de Concorde, Duvernoy, devenu Surintendant, propose à ses collègues l’examen .de douze propositions théologiques qui reflètent très ouvertement les idées de Zinzendorf.
On sait que Zinzendorf voulait que les prières des chrétiens fussent toujours adressées à Jésus-Christ. Duvernoy demande à ses collègues — et de manière à ce qu’on ne se méprenne pas sur sa propre pensée — s’il est permis d’adresser ses prières à l’une des personnes de la Trinité comme si l'entière essence divine des trois personnes était expressément nommée. :
De même, théorisant les idées qui au début de son ministère lui avaient fait ouvrir sa maison aux pieux Conventicules, il expose ses vues sur « la petite Église», l’ecclesiola in ecclesia qui est l’Église véritable. Toujours désireux de réagir contre l’orthodoxie morte qui souscrit à tous les symboles en gardant dans son cœur linterdit du péché, il s’efforce de montrer à quels signes un pasteur reconnaîtra les vrais chrétiens. Duvernoy ne voit pas que c’est ici un de ces points où la logique se heurte à la réalité. II a beau citer la glose de Bengel sur Mathieu VII, 1 : Ne jugez pas : « Nolite judicare ; scilicet sine scientia, amore, necessitate ; Tamen canis pro cane, et porcus pro porco est habendus ». Ne jugez pas sans savoir, sans aimer, sans utilité — mais il faut tenir le chien
pour un chien et le porc pour un porc. Cela est incontes-. table mais ne prouve rien, parce que l’homme est souvent un chien où un porc qui se déguise. Le drapeau du converti peut cacher les plus abominables souillures ; il y a des vies consacrées que l’homme ne soupçonne pas. Qui jugera ? Celui seul qui sonde les cœurs et les reins. C’est encore aujourd’hui la faiblesse de beaucoup de cercles pieux de cher-. cher des critères extérieurs et de juger d’après eux. Le vrai chrétien sera celui qui écrira : cher frére, et l’indifférent celui qui dit : cher monsieur.
Sur ce point d’ailleurs, la Conférence se sépara du Surintendant. À la question : An non detur Ecclesiola in ecclesia ? elle répondit négativement par la considération que les infidèles ne sont pas de vrais membres de l’Église.
Duvernoy, dont la piété était si réelle, souffrait de voir le ministre de l'Évangile devenu un fonctionnaire préchant, baptisant, distribuant la Cène aussi à des malades qui ne la demandaient point, qui n’y avaient pas songé, et il s’appuie pour protester contre cet abus sur la parole de Jean Gerhard : QQuemadmodum prius est nasci quam pasci, ita spiritualiter renasci quam ad vitam æternam ali ».
De même, par crainte de l’intellectualisme, il critique dans une autre thèse les trois degrés classiques dont se forme d’après l’orthodoxie luthérienne, la foi qui sauve : notitia, fiducia, assensus, la connaissance, la confiance, adhésion. Il objecte que l’on pourrait arriver à cette foi par les seules forces naturelles et déclare préférer la définition de l’épitre aux Hébreux : « La foi est une vive représentation des choses qu’on espère et une démonstration de celles qu’on ne voit point. (Xe):
() Six volumes, Bâle, 1761. En collaboration avec Jean-Frédéric Masson, N. Nardin, beau-frère de Duvernoy, mort en Russie, et Léopold-Emmanuel Berdot.
(2) Montbéliard, Deckher, 1767, 26 pages.
Les charges de la Surintendance n’arrachèrent pas Duvernoy à sa vie laborieuse. Parmi les pasteurs de notre pays, il est un de ceux qui ont le plus écrit. Nous avons déjà parlé de la vie de Nardin qui forme la préface du Prédicateur évangélique et de sa traduction de quelques écrits polémiques du chancelier Pfaf. En 1761, il avait publié une traduction de la Géographie universelle de Jean Hubner (1). En 1767, malgré Bonsen qui n’était pas encore Surintendant, il avait fait ajouter à la Liturgie une Histoire des souffrances et de la mort de N. S. Jésus-Christ, selon la concorde des quatre évangélistes. En 1769, il avait traduit un volume de Rüssler intitulé : La saine doctrine tirée des écrits des plus célèbres docteurs de l Église réformée (2). Ce volume était imbu d’un syncrétisme qui aurait paru bien dangereux à Bonsen puisqu'il ouvrait aux âmes pieuses des Églises luthériennes de langue française les sources de la piété réformée. Chose plus grave, le volume se terminait par une AHarmonie de la doctrine de la Confession d’Augsbourg avec celle de la Confession des Églises réformées de France, et de la Confession des Églises wallonnes (pages 421 à 461 de la 2° édition) (1).
C’est dire que J.-J. Duvernoy avait l’âme plus tournée vers ce qui unit les héritiers de la Réforme que vers ce qui les divise (2). La traduction de Duvernoy très largement répandue dans tous les pays de langue française, nous montre que beaucoup d’âmes étaient restées attachées au christianisme positif dans la période qui va de la fin du xvirr”e siè-
@) Bâle, 1769. Nouvelle édition augmentée, Neuchâtel, 1804.
(2) J -J. Duvernoy, en véritable élève de Pfaff, recueille dans toutes les Églises ce qui lui paraît bon. Il n’a plus l’odium theologicum envers l'Église catholique. On a de lui encore cette traduction : Glaubens“Bekenntniss eines Kartheusers, welches bey Abbrechung einer Zelle in dem Waisen-Hause zu ‘Basel, auf Pergament in lateinischer Sprache, mit gothischen “Buchstaben geschrieben, in einer bœlxernen Kapsel, unter einem Balcken eingemauert, den 21** Christmonat A° 1776 gefunden worden. Sans autre indication. (Bibliothèque de la ville de Montbéliard).
cle à l’époque du Réveil. La chaîne des croyants n'est pas rompue comme le feraient penser les historiens qui relèvent surtout les pauvretés d’un temps qu’ils ne connaissent pas à fond.
En 1772, Duvernoy avait publié à Strasbourg un opuscule qu’il avait traduit de l’anglais Wilcock.
Quelques années plus tard, après avoir reçu la traduction que le ministre J.-J. Paur avait faite d’un abrégé de l’Histoire de la Réforme du baron de Seckendorf, Duvernoy eut l'idée d’écrire comme une sorte d'introduction à ce livre, un abrégé de l’histoire des Églises esclavonnes et vaudoises, depuis les premiers siècles du christianisme jusqu’à la Réformation (5). C'était un acte de piété envers les vieux et fidèles croyants qu’il considérait comme les ancêtres de ses amis moraves et comme des types du vrai christianisme. L'ouvrage parut à la suite de la traduction de J.-J. Paur.
A la fin du volume, le pieux Surintendant prend énergiquement la défense de Zinzendorf, « homme non seulement pieux et très éclairé, mais encore très zélé pour l’avancement du règne de Jésus-Christ et ami de tous ceux qui cherchaient leur salut en lui ». Sans doute, dit-il, il y a eu de la singularité dans la conduite de Zinzendorf, mais quel est l’homme d'un génie supérieur qui n'ait eu quelque singularité ? D'ailleurs, il n’en faut pas croire les écrits de ses diffamateurs. « Ÿ eut-il jamais un homme distingué par une piété peu commune qui n'ait été en butte aux traits de la médisance, à la haine des faux dévots, à la critique des théologiens hérétificateurs et aux sarcasmes des philosophistes et des hommes irréligieux ? ». C’est l’histoire, dit-il, de ces restau-
(3) Abrégé de l’histoire des Églises esclavonnes, depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'à celui de la Réformation. Bâle, 1785.
LE PRINCE FRÉDÉRIC-EUGÈNE vo D
rateurs du vrai christianisme qui se sont appelés Tauler, Kempis, Fénelon, Bunian, Comenius, Arndt, Spener (1).
Duvernoy a laissé en manuscrit quelques autres ouvrages historiques empreints du même esprit mais que des considérations de librairie l’'empêchèrent de publier (°).
Notre laborieux ministre publia encore, en 1799, un Abrégé historique des livres de l'Ancien Testament de Jér. Risler ($). Cet excellent ouvrage a beaucoup contribué à entretenir dans nos paroisses, avant la fondation des sociétés bibliques, l’amour et la connaissance de la Bible. En outre, Duvernoy publia -pendant plusieurs années un Recueil de prières et de sentences de l'Écriture sainte à l'usage des frères de l'Unité. Deux ans avant sa mort, Duvernoy donna son dernier ouvrage : Abrévé de la saine morale, fondée sur la religion, Bâle, 1803. Il dit lui-même qu’il a voulu tout simplement mettre la morale en rimes pour aider la mémoire de la jeunesse à qui le livre est destiné. Cette morale est, en fait, un vrai catéchisme, qui n’est point le meilleur des ouvrages de l’homme pieux et zélé qui clôt si dignement la liste de nos Surintendants. Dans tous ces ouvrages, Duvernoy reste fidèle à la position dogmatique et ecclésiastique qui était déjà la sienne lors de la visite des Églises de 1745. « Il cherche et dans la théorie et dans la pratique un juste milieu entre les écarts des nouveaux sectaires et le relâchement si dangereux et pourtant si général qui règne aujourd’hui ». Dans cette lutte de la raison et de la foi qui s'appelle le xvrr"e siècle, Duvernoy a pris et a gardé une position ferme. « La religion de sentiment, dit-il, n’est point de la sphère de la philosophie. La raison et la foi ne peuvent se concilier
(1) Abrégé, page 570.
(2) Cf. France protestante, 1°° et 2° édition, article Duvernoy.
(3) Neuveville, 1799, 2 volumes in-8°, 784 pages.
que par Le sacrifice que l’on fait de l’une ou de l’autre ». La raison a beau triompher dans l'esprit de ses contemporains, pour lui, avec les Moraves, et c’est là leur mérite devant l’histoire, il reste fidèle à cet Évangile qu’il a senti dans son cœur salutaire et vrai.
C’est un honneur pour nos Églises d’avoir eu, dans cette fin du xvire siècle que l’on nous montre partout si pauvre et si sèche, un pasteur comme Duvernoy.
Il n’était pas d’ailleurs le seul ministre qui se soit ouvertement rattaché aux idées de Zinzendorf, Pelletier, Jacquin, Fries, Scharffenstein, Laude, l'avaient secondé dans ses efforts pour maintenir ou pour réveiller la vie religieuse dans nos paroisses. Nous avons maintenant un nouveau nom à ajouter à cette liste, celui du ministre J.-J. Paur.
J.-J. Paur fut, lui aussi, un homme zélé, pieux, instruit. Il était né à Montbéliard, le 12 mars 1737 (1). Il fit avec succès ses études au gymnase de cette ville. Il passa de là à l'Université de Tubingue (du 2$ septembre 1755 au 10 avril 1759), dont il fut un élève distingué.
Il passe ensuite trois années comme professeur de langue française au couvent de Bergen près de Magdebourg, d’où il passe au Pædagogium royal de Halle. En 1769, il revint à Montbéliard auprès de son père malade. Il aurait de nouveau quitté son pays, après la mort de son père, sans les instances de sa mère. Resté près d’elle, il employa son temps à donner des leçons particulières et à prêcher pour les pasteurs empèêchés. Frédéric-Eugène lui demanda quelques leçons pour ses enfants. Il eut ainsi à instruire la future impératrice de Russie. Quoique pauvre, il ne voulut point recevoir d’argent pour ces leçons. Il vécut ainsi jusqu’au jour où il fut appelé à Etobon (17 décembre 1773) comme vicaire du pasteur
(2) Fils de Frédéric-Nicolas Paur, tonnelier, et d’Anne-Clémence Surleau.
Diény. Diény étant mort l’année suivante, J.-J. Paur, qui s'était fait aimer de tous, fut désigné au choix de l'autorité ecclésiastique par une pétition des paroisses intéressées. Malgré les vœux des habitants d'Etobon, Paur fut appelé à la charge de diacre de l’église du Faubourg à Montbéliard, et P.-C. Morel le remplaça à Etobon. En 1779, P.-C. Morel ayant été nommé à Allanjoie, Paur fut appelé à Etobon, où il exerça jusqu’en 1787 un ministère fructueux et béni (!).
J.-J. Paur était un homme de travail. Il a laissé une bonne traduction en quatre volumes d’un Abrégé de l’histoire de la Réformation du baron de Seckendorf.
Comme J.-J. Duvernoy, Paur eut quelques démêlés avec l'autorité ecclésiastique. En 1775, alors qu’il était diacre au Faubourg, le Conseil ayant appris qu’il fréquentait des réunions religieuses qui se tenaient chez le teinturier Pelletier, lui fit interdire de s’y montrer. Paur se soumit, mais plus tard, à Etobon, il essaya de nouveau de tenir des réunions religieuses dans son presbytère. Il se heurta encore à une nouvelle interdiction.
Toutes ces mesures n’arrêtaient pourtant pas le développement de la vie religieuse dans les cercles pieux. D'ailleurs les réunions religieuses présidées par des laïques n'étaient pas interdites. On y priait, on y chantait, on y lisait librement les livres et les feuilles religieuses des frères Moraves. L'influence de ces cercles s'était étendue à mesure que la piété morave, sous l'influence de Spangenberg, avait revêtu des formes plus simples.
Bientôt la tempête révolutionnaire passera sur ces maisons pieuses, elle n’arrachera pas la foi des cœurs et l'Eglise, que
(1) En 1786, Frédéric-Eugène, étant à Etobon, alla voir le pasteur et se souvenant des leçons données à ses propres enfants, il lui dit : « M. le pasteur, j'aurai
soin de vos enfants ». J.-J. Paur est le grand-père du vénérable pasteur Paur de Montécheroux.
les Moraves n’eurent point l’imprudence d’aflaiblir en se séparant d’elle (!) retrouvera leur fidèle concours à l'heure de la réorganisation des cultes. A Montbéliard même, en dehors du Surintendant, l'influence Morave s’exerçait par un modeste maître d’école, nommé Jean Monnier (?). Monnier a publié un petit volume de Méditations chrétiennes (©) qui n’est qu’un
(i) L'influence morave se fit sentir d’une manière heureuse dans nos Églises jusqu’à la fin du siècle. On peut en juger par cette relation d’un frère morave qui visita nos Églises en 1780 : «Le 25, frère Curie partit pour faire une visite à Montécheroux et à Montbéliard et en revint le 11 octobre ; il en donne la relation suivante: Je remarquai pendant le séjour que je fis à Montécheroux que les âmes, en général, avaient prospéré pour le Sauveur. Une de nos plus anciennes sœurs de cet endroit qui a un zèle et un ardent désir pour le salut de tout le monde s’est attachée huit personnes presque toutes des vieilles mères qui, peu à peu, en sont venués au point qu’elles ont formé entre elles une société, en s’assemblant toutes les semaines chez ladite sœur, ou elles s’édifient ensemble et s’encouragent mutuellement à l’amour pour Jésus notre Sauveur. Je visitai une fois cette société avec beaucoup de satisfaction. J’eus aussi un entretien béni avec une vieille mère de 76 ans qui, malgré sa situation étroite quant à l'extérieur, et les chagrins qu’elle éprouve de la part des siens, reste cependant enfantinement attachée au Sauveur. Quant aux hommes, je leur souhaiterois plus de vie dans le cœur ; mais hélas! pour le présent le penchant pour les choses de la vie domine encore trop chez eux. À Montbéliard, il n’y est rien survenu de remarquable depuis ma dernière visite. Je vis les personnes qui nous sont liées soit en société ou en particulier. On remarque plus de vie dans les personnes de la campagne qu’en celles de la ville. Les premiers se rendirent le Dimanche presque tous en ville et, à la Réquisition du pasteur Duvernoy, je leur tins un discours dans sa maison. Le 2 octobre, jour de foire, j’eus occasion de voir plusieurs frères de la campagne, et entr'autres, un pasteur avec qui j'eus un entretien de cœur et me trouvai très à mon aise avec lui. Il annonce l'Évangile avec zèle et courage. Le 4, je visitai nos connaissances de Nommay et d’Allenjoie lesquelles pour cause de maladies ou de vieillesse n’avaient pas pu se rendre en ville. Au dernier endroit, j’eus occasion d'annoncer Jésus-Christ et sa miséricorde infinie à une personne âgée et malade qui, après avoir reçu grâce de la part du Sauveur, était retombée dans l’incrédulité et dans l’incertitude touchant son salut.
J'eus à Montbéliard un plaisir singulier de voir que la traduction de l’exposition succincte de la Constitution et de l’État actuel de l’unité des frères était finie. Le cher Pasteur Duvernoy remercia le Sauveur avec nous de ce qu’à l’âge où il est il lui a donné les forces nécessaires pour achever cet ouvrage. Le Sauveur veuille mettre sa bénédiction sur ce livre afin qu’il soit une occasion à bien des milliers d’entre la nation française de trouver grâce et l'affranchissement de leurs péchés dans le sang de Jésus ». (Archives de Montmirail).
(2) « Joseph-Frédéric Monnier tient école rue Sur l’eau pour garçons et filles. Il est tissier de son état et bourgeois de Montbéliard ». Visite de 1781. Archives nationales, K. 2176. En 1781, Monnier avait 32 ans.
(3) Méditations chrétiennes, en forme de cantiques, pour chaque jour de l’année, traduites de l’allemand. A Montbéliard, Deckher fils. 1803. Sans nom d'auteur.
livre de textes des Frères Moraves. Il renferme pour chaque jour de l’année un texte biblique suivi d’un verset de prose rimée. Voici, par exemple, le texte et le verset du $ janvier :
«5 janvier. — Dieu a ordonné de tout temps Jésus-Christ pour propictatoire par la foi en son sang, afin de montrer sa justice par la rémission des péchés. Rom., III, 24.