‹ La Vie Ecclesiastique et ReligieuseChapitre 29 sur 55 · GEORGES-FRÉDÉRIC FALLOT · texte numérisé non relu

GEORGES-FRÉDÉRIC FALLOT

auraient mérité notre admiration. Nous sommes d'autant plus heureux de citer ceux qui nous sont connus et qui honorent notre Église.

Beaucoup de pasteurs, malgré les menaces des terroristes, n’hésitèrent pas à recueillir à leur foyer des prètres réfractaires qu'on n'avait pas l’idée d’aller chercher chez eux. C’est ainsi que Georges-Frédéric Méquillet, d'Héricourt, qui avait eu la faiblesse de renoncer à ses fonctions pour devenir « précepteur de morale », accueillit dans son presbytère des prètres insermentés qui venaient visiter en secret leurs coreligionnaires. Le pasteur Larcher, d’Étobon, eut le même courage. Jacques-Frédéric Tuefferd, de Montbéliard, aida à passer en Suisse plusieurs prêtres réfractaires qui s'étaient confiés à lui.

Le pasteur de Blamont, Georges-Louis Kilg, le défenseur éloquent et passionné des droits des Protestants opprimés dans les quatre Seigneuries, donna des preuves réitérées de la hauteur de son esprit comme de sa large charité. Dès 1790, il avait quitté son ministère à Blamont pour se consacrer à la défense de ses coreligionnaires. Choisi pour leur mandataire, il fit en cette qualité un long séjour à Paris et obtint, grâce à ses persévérantes démarches, le décret de la Constituante qui rendait aux Protestants des Seigneuries les églises, presbytères, maisons d’école dont ils avaient été dépouillés par les Majestés Très-chrétiennes qui s'étaient succédé sur le trône de France. Rentré dans son pays, il s’appliqua à faire exécuter ce décret malgré les résistances intéressées. Nommé d’abord juge de paix à Blamont, puis membre du Directoire et du Conseil général du Département, il fit partout apprécier son intelligence et son caractère. « Son nom, dit un historien, ne saurait être trop honoré par les

catholiques qui trouvèrent toujours en lui le plus dévoué protecteur » (1).

Accusé de favoriser les royalistes qui avaient projeté de livrer les places fortes de l'Est à l’armée de Condé, il passa vingt trois jours au secret après lesquels il put confondre ses lâches dénonciateurs anonymes (?).

Nous avons constaté, au commencement de ce chapitre, que la majorité de nos pasteurs, à l’époque de la Révolution, étaient restés fidèles en gros à l’orthodoxie confessionnelle. Mais, lorsque le vieux boulevard de Tubingue fut à son tour atteint par l'esprit philosophique du temps, la célèbre Université nous envoya aussi de jeunes candidats imbus d’idées nouvelles. Déjà le vieux Surintendant Duvernoy s'était affligé de cette invasion de l'esprit philosophique : « Il conviendrait, dit-il dans son rapport de 1787, d’engager le consistoire de Stutgard à ne pas allibérer nos stipendiaires, pour aller en condition avant d’être informé si l’on a besoin de leurs services dans leur patrie ; comme aussi à obliger nos stipendiaires à faire, selon l’ancienne et louable coutume, un cours de cinq ans, savoir deux en philosophie et trois en théologie. En suivant ce bon ordre, on n’émanciperait pas au bout de trois ans des néophytes qui n’ont fait qu’un an de théologie et qui, retournant fort jeunes de l’Université, tout occupés d'idées de philosophie, et trop peu versés dans la science ecclésiastique, débitent des raisons et des moralités philosophiques, au lieu de prècher la doctrine et la morale évangélique

(1) Sauzay, La persécution révolutionnaire dans l'Est, tome III, page 583.

(2) Voyez sur Kilg : A. Chenot, Les Églises des Seigneuries sous la Révolution. À. Lods, Les Églises protestantes de l'ancienne Principauté de Montbéliard pendant la Révolution. Ch. Roy, articles sur Kilg dans la Wie nouvelle des 1$ janvier, 15 février, 1$ mars, 1$ mai 1889.

et de fournir par [à aux âmes la pâture spirituelle et salutaire dont elles ont besoin {1} ».

Dans sa visite à Saint-Julien, Duvernoy avait rencontré un de ces candidats philosophes. Le pasteur de Saint-Julien était Ch.-F. Goguel (?). « Il a pour fils, dit le Surintendant, un candidat en théologie qui vicarie de temps en temps pour lui et qui, étant doué de talents, les employerait mieux s’il s'appliquait plus à la science ecclésiastique qu’à la philosophie et aux mathématiques. Mais cela est, hélas, la maladie de tous nos jeunes étudiants ».

Plusieurs de ces jeunes gens que l’apport annuel de Tubingue amenait à Montbéliard, accueillirent avec transport la Révolution française, ce triomphe dans les faits de la Raison qui avait triomphé déjà dans leur esprit.

Un des représentants les plus distingués de cette tendance fut le pasteur Charles-Louis Berger, qui « devait le jour », d’après une note de Ch. Duvernoy, « à un honnête artisan qui avait acquis de l’aisance dans l’exercice de son art ». Né à Montbéliard le 20 septembre 1756, enfant de parents pieux, Charles-Louis Berger montra de bonne heure de bonnes dispositions qui décidèrent son père à le vouer à l'étude de la théologie. Il suivit avec succès les classes du gymnase de Montbéliard et se rendit à Tubingue dans l’automne de 1774. Quatre ans après, il était de retour à Montbéliard. Mais, trop jeune pour aspirer aux fonctions du ministère, il repartit pour la Livonie où il fit pendant plusieurs années l’instruction de jeunes gentilshommes. De retour dans sa patrie, il fut pourvu de la cure d'Étobon le 19 juillet 1787, après

() Visite de 1787. Archives nationales, K. 2176.

(2) Pasteur à Désandans de 1760 à 1780 ; deuxième pasteur à Saint-Martin de Montbéliard de 1780 à 1782 ; pasteur à Saint-Julien de 1782 à 1811, époque de sa mort.

avoir subi l’examen public dans l’église du château et reçu l'imposition des mains. Il fut installé dans sa nouvelle paroisse le 30 septembre 1787 par le Surintendant J.-J. Duvernoy. Il avait trente et un ans.

Berger était instruit, d’une conduite morale au-dessus de tout reproche, mais il était du nombre de nos jeunes ministres sur la tête desquels avait frappé le coup de soleil du romantisme allemand, et ses opinions avancées détonnaient quelque peu à Étobon. Il quitta cette paroisse le 19 avril 1789, après un ministère de dix-huit mois, pour devenir pasteur à Valentigney.

Berger était encore à Valentigney lors de l’annexion de Montbéliard à la France. Il accueillit avec joie le nouveau régime, ce qui provoqua dans sa paroisse un vif mouvement de mécontentement contre lui. Quelques semaines après l'annexion, il dut quitter Valentigney pour venir se fixer à Montbéliard, où il fut nommé membre du Directoire. Bientôt, avec l’avocat Rossel, il fut chargé d’une mission à Paris qui avait pour but de solliciter de la Convention le rattachement définitif de Montbéliard à la France et le retrait des mesures prises par Bernard de Saintes contre les absents. Admis à la barre de la Convention (!), il y prononça, dit Duvernoy, «un discours empreint des exagérations de l’époque ».

La mission n’obtint qu’un succès relatif. Berger, rentré dans son pays, fut pendant quelque temps commissaire du Directoire exécutif du canton d’Audincourt. Puis, il demeura sans emploi « consacrant ses loisirs au culte des muses qui

(1) De là le ndm de Berger-Convention sous lequel Charles-Louis Berger est surtout connu dans son pays.

l’ont inspiré quelquefois assez heureusement (1) ». Sous le Consulat, il reprit ses fonctions ecclésiastiques et fut nommé à Vandoncourt, où il mourut en 1827.

Berger ne fut pas le seul de nos ministres qui accueillit avec joie le régime révolutionnaire. Citons encore P.-C. Morel fils, « ministre-pasteur » de Bethoncourt, nommé par Bernard de Saintes, l’un des administrateurs du directoire du district, Larcher, qui fut obligé de quitter sa paroisse d’Étobon à cause de ses opinions révolutionnaires et de ses discours surchauffés, J.-E. Lambercier, dont, au reste, on peut douter qu’il ait eu l'esprit en équilibre, Georges-Frédéric Diény, de Roches-les-Blamont, qui accepta de se coiffer du bonnet rouge, Fallot, de Seloncourt.

Cette chaleureuse adhésion à la Révolution n'indique pas que ces hommes aient renoncé en aucune manière à leur foi chrétienne. Ils prétendaient, eux aussi, être révolutionnaires et chrétiens. L’attitude du conventionnel Bernard luimême pouvait parfois les tromper. Le serment civique était prononcé « devant l’Être suprême ». Le jour de la prestation de ce serment, ils purent entendre Bernard prononcer cette phrase : « Bénissons l'Éternel qui nous a réunis pour nous rendre réciproquement heureux (*) ».

Il faut se souvenir que la Révolution était déiste et « vertueuse » pour comprendre la participation de quelques ministres aux premières cérémonies républicaines qui eurent

(1) Berger avait commencé de bonne heure À faire des vers. Étant encore précepteur en Russie, il écrivait à l’un de ses oncles pour lui promettre d’écrire dorénavant à sa mère « tous les trois mois », et il termine sa lettre par des vers à l’adresse de son frère pour le détourner de le rejoindre à l'étranger. Il a laissé manuscrites un certain nombre de pièces de vers. Il a publié cependant sur la fin de sa vie quelques pièces d’occasion.

(2) Le roué Conventionnel sentait bien quel langage il fallait parler à Montbéliard. Il fut tout autre à Dijon.

lieu à Montbéliard. Les contemporains n’en furent point trop étonnés. « La première décade, dit le ministre Belorce, célébrée à Montbéliard le ro décembre 1793, des discours furent faits par le curé, nommé Cordienne, par Morel ci-devant candidat, par Diény, ministre à Roches, par Fallot, candidat dans ce temps-là, résidant à Villars-sous-Blamont... » (1).

Mais la suite des événements vint bientôt détromper le naïf enthousiasme de nos ministres, et beaucoup de ceux qui avaient salué avec le plus d’espoir l'aurore révolutionnaire, passèrent au rang des modérés et des suspects. Charles-Louis Berger, par exemple, pendant le séjour qu'il faisait à Paris pour demander à la Convention l'annexion définitive de Montbéliard à la France, fut dénoncé par un rapport de police pour avoir soutenu dans un groupe la nécessité pour un peuple d’avoir une religion.

« La fière et chrétienne attitude du pasteur Berger, dit M. Armand Lods, nous est révélée par un rapport de police dont nous détachons le passage suivant :

« Le ministre protestant appelé Berger, député vers la Convention par la société populaire et la commune de Montbéliard, disait ce matin, à lhôtel de Toulouse, rue des vieux Augustins, à d’autres citoyens : « Que diable ! il n’est pas possible que nous restions comme cela, on a beau faire, il faut une religion au peuple ». Grand débat avec ceux à qui il tenait ce langage. Ce ministre était l'ami du citoyen Lachaux, député de la Convention, lequel n’a pas été plutôt

(1) Georges-Frédéric Fallot, père de l'Inspecteur ecclésiastique Georges Fallot, fit de bonnes études à Tubingue de 1788 à 1792. Il fut, dès son retour, chargé du poste de Villars-les-Blamont. « Forcé de donner sa démission pendant la Terreur, comme tous ses collègues, il obtint du représentant du peuple de porter encore des consolations à ses paroissiens et aux protestants d’alentour, de leur administrer les sacrements ». Après la Révolution, il se fixa à Glay tout en desservant encore Villars. En 1818, il fut nommé à Audincourt où il mourut en 1839. Il avait été

un des agents les plus actifs de la reconstitution de notre Eglise. Cf. Nofice sur Georges-Frédéric Fallot, par G. Goguel, Montbéliard, Deckher, 1839.

sorti de la chambre des citoyens avec lesquels il avait soutenu son opinion, qu'on a dit que les protestants étaient plus fanatiques que les catholiques (?).

On a pu voir par les faits que nous avons cités que l’unité de vues entre les pasteurs, plus apparente que réelle dans les dernières années de l’ancien régime, est maintenant tout à fait rompue. Nous sommes heureux de constater que, malgré les divergences d'opinion, nos pasteurs restèrent fidèles à leur foi et à leur ministère. Quant au petit nombre de ceux qui chancelèrent un instant à cette époque où l’âme de tous était si profondément troublée, que ceux-là leur jettent la première pierre qui, au milieu d’une génération hostile à leur foi ou à leurs idées, n’ont jamais connu la morsure du doute ou la tentation du découragement. M. de Vogüé l’a dit : « Elle est vraie dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, la loi de l’extinction des forces par les résistances ambiantes, par le frottement (1) ».

Cela est vrai des forces humaines. Mais non de la force divine que l'esprit de Dieu met dans les cœurs. Nos Églises sortirent vivantes de la terrible tempête. Le souflle révolutionnaire, pour employer une image courante, ne jeta par terre que les idées et les institutions qui étaient déjà des ruines. Quand, à la fin de mars 1795, la Convention nationale proclama la liberté des cultes, quand les temples furent rouverts, nos compatriotes s’y portèrent en foule. Le concours des fidèles fut immense. Mais c’est précisément à cette date que nous avons limité nos recherches et nos études.

() Souvenir du centenaire de la réunion de Montbéliard à la France, par MM. Armand Lods, Ebersolt et John Viénot, Montbéliard, 1893, page 15.

(1) Regards historiques el littéraires, Paris, À. Colin, page 116.

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