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d’apparat, si je puis dire. Il procédait à la dédicace des temples, examinait et consacrait les candidats au Saint-Ministère. Il installait les ministres dans leurs nouvelles paroisses.
Il avait, en outre, la surveillance des pasteurs et des paroisses et devait pour cela faire une visite annuelle dans chacune des paroïisses de sa juridiction. Montbéliard, séjour habituel du Surintendant, n’était visité que tous les trois ans. À chaque pasteur, le Surintendant demandait une notice individuelle, semblable à celle que l’Université de France exige aujourd’hui de ses fonctionnaires. Le pasteur devait dire son Âge, raconter ses études, sa vie antérieure au ministère, ses lectures actuelles, puis, il devait donner son état civil, ses charges de famille. Ces demandes répétées tous les ans impatientaient parfois les ministres qui renvoyaient quelquefois tout simplement aux renseignements qu’ils avaient fournis antérieurement.
À chaque visite dans une paroisse le Surintendant prenait des informations détaillées sur le ministre, sa conduite privée, la manière dont il s’acquittait des charges de son ministère. Il accueillait les plaintes et les transmettait au Conseil ecclésiastique. Le ministre devait aussi catéchiser et prècher devant le Surintendant qui lui adressait ses compliments ou ses conseils. Le ministre devait aussi rendre compte de sa doctrine. Les Surintendants exacts comme Bonsen entraient dans tous les détails (1). D’autres allaient plus vite en besogne.
Tous les fonctionnaires de l’Église, anciens, maîtres d’école, sacristains même, étaient surveillés dans leur doctrine et leur conduite.
Le peuple chrétien lui-même, enfants et adultes, devait être examiné sur les points principaux de sa foi.
(1) Cet examen du clergé était général en Allemagne. Voyez, par exemple, l’article intitulé : Gewissensprüfung der protestantischen Geistlichkeit, Neues Journal für Prediger, Halle, 1790.
L'inspection terminée, le Surintendant rédigeait un rapport détaillé sur l’état de chaque paroisse dans lequel il donnait le nombre des paroissiens, célibataires, mariés, veufs et veuves, le nombre des communiants, le nombre des enfants suivant les écoles, celui des jeunes enfants, celui même des individus originaires de la paroisse résidant ailleurs. Le nombre des actes de culte était soigneusement noté. Un article concernait le pasteur, un autre l'instruction publique, l’exercice de la discipline ecclésiastique, l’état de la caisse des pauvres, un dernier enfin « la conservation de tout ce qui appartient à l’Église ». Un grand nombre de ces rapports existent encore et constituent une source de renseignements de premier ordre.
Ces rapports nous font pénétrer en quelque sorte dans la vie quotidienne de nos pères du xvir® siècle. Voici, par exemple, le récit. d’une visite du Surintendant Bonsen dans la paroisse d’Audincourt. Le maire Louys et le pasteur Laude vivaient en mauvaise intelligence, et le vicaire Parrot n’avait pas une vie très édifiante.
Le maire avait dit en présence du Surintendant qu’il désirait beaucoup une réconciliation avec son ministre : « Et vous, M. le pasteur, dit Bonsen, qu'est-ce que le cœur vous dit dans ce moment de crise ? — Je prends Dieu à témoin, répondit aussitôt celui-ci, qu’il y a longtemps que j'aurais souhaité que mon compère le Maire eût été dans les dispositions d'esprit où je le vois aujourd’hui! — Sat cito, lui dis-je, raconte Bonsen, si sat bene. Donnez-vous réciproquement les mains en marque et signe extérieur de votre entière et sincère réconciliation. C’est aussi ce qu’ils firent avec une allégresse édifiante en présence de trois pasteurs et d’autres assistants. Moi, de mon côté, je mis ma main droite sur les leurs, et je dis : « Que le Dieu de paix soit et demeure éternellement avec vous ! Vivez en paix. Procurez et cultivez
la paix dans l’Église du Dieu de paix. Amen ». Puis, ce fut le tour du vicaire. Le Surintendant l’avertit une dernière fois au nom du Conseil, au sujet de sa vie peu édifiante, paraît-il. Il chercha aussi à obtenir de l’un des maires de la paroisse, quelques renseignements sur Parrot, mais notre homme, spirituel et prudent comme nos paysans, répondit : « Il va se faire tard, nous vous mettrions à la nuit si nous devions vous faire un récit circonstancié de tout ce que nous aurions à vous dire » (1).
Dans les périodes de crise, il arrivait que les visites des surintendants fussent négligées et les abus s’introduisaient dans l’Église. Ainsi, sous le règne néfaste de Léopold-Eberhard, elles étaient tombées en désuétude, et chacun faisait un peu ce qu'il voulait. Le duc de Wurtemberg, Eberhard- Louis, ayant obtenu par le traité de Wildbad la possession actuelle des quatre Seigneuries, y établit deux surintendances, l’une à Héricourt, l’autre à Blamont. Jean Ponnier fut Surintendant pour Blamont et Pierre Cucuel pour Héricourt.
Ces surintendances furent supprimées en 1723.
Les pasteurs.
Après avoir achevé leurs études classiques dans l'Ecole latine de Montbéliard, les futurs pasteurs de notre pays se rendaient à Tubingue pour y étudier la théologie. Le cours d’études était de cinq années, de quatre vers la fin du xvirre siècle. Les futurs pasteurs étaient en grande partie stipendiaires, c’est-à-dire boursiers. Ils profitaient d’un legs fait en 1557 par le comte Georges de Montbéliard, qui avait légué au Séminaire de Tubingue 10.000 florins pour l'entretien de six jeunes gens nés dans le comté de Montbéliard, et de
(1) Archives nationales, K. 2176. Visite de 1777. Parrot s'amenda. Les rapports des années suivantes témoignent qu'il n’y a plus aucun reproche à faire sur sa conduite.
quatre nés dans les Seigneuries d'Horbourg et de Riquewihr, qui se consacreraient à l'étude de la théologie. Les Montbéliardais avaient, à Tubingue, quelques priviléges spéciaux. Ils n'étaient pas mélangés aux Allemands et n’entendaient pas que l’on portât atteinte à leurs prérogatives ».
Lorsqu'ils avaient été « libérés » par leurs Maîtres de Tubingue, les candidats subissaient, devant le Conseil ecclésiastique ou ses délégués, un examen qui portait sur les articles de la foi de l'Église. Après cet examen, ils étaient consacrés par le Surintendant en présence d’un commissaire du gouvernement et d’un pasteur de Montbéliard. Quand une place était vacante, ils y étaient nommés par un rescrit du prince sur la présentation du Conseil ecclésiastique qui tenait compte des droits d’ancienneté. Les pétitions faites par les paroissiens arrivaient rarement à modifier l’ordre établi pour les nominations.
Une fois installé par le Surintendant, quelles étaient les fonctions du pasteur ?
Le ministre est tenu d’être en exemple à ses paroissiens, devoir général qu’il ne doit jamais perdre de vue. En outre, il est chargé de célébrer le culte divin tous les dimanches et fêtes en expliquant les textes sacrés prescrits pour ces jours, de catéchiser chaque dimanche, d’expliquer l’histoire de la Passion pendant le Carême, de faire en hiver un sermon ou une catéchisation dans la semaine, de faire toujours un sermon de préparation dans la semaine qui précède un jour de communion, de réciter lui-même à l’Église, chaque matin et chaque soir la prière quotidienne quand il n’est pas absent de la paroisse, de visiter soigneusement les malades et les mourants, de visiter chaque semaine au moins une fois les écoles de la paroisse. :
Les pasteurs étaient payés avec les revenus des biens ecclé-
siastiques, qui provenaient des dimes et des rentes des anciennes possessions sécularisées de l’Église collégiale de Saint- Maimbœuf, de l’abbaye de Belchamp, du prieuré du Vernoy et de celui de Châtenois. Ces: revenus alimentaient les trois Recettes ecclésiastiques de Montbéliard, Héricourt et Blamont, administrées par un receveur laïque dont la gestion était contrôlée par l'autorité civile.
Le traitement du pasteur en titre était de 100 livres en argent et de 144 quartes de blé, et autant d’avoine. (La quarte valait 27 litres, 2 décilitres).
Les pasteurs avaient en outre quelques avantages spéciaux, du bois de chauffage, fourni par les communes, leur part des glands et fruits sauvages récoltés dans les forêts et sur les terrains communaux, un droit de pâturage pour leurs bestiaux.
Le Consistoire paroissial.
Le Conseil de régence avait établi, dès 1564, des anciens d’Église ou surveillants ecclésiastiques qui devaient être dans chaque paroisse les aides et les soutiens du pasteur (1). Le
(2) Le nombre des anciens a varié. Voici la Formule de serment qu’ils devaient prêter en entrant en charge :
« Articles comprenant les principaux devoirs à l'observation desquels tout ancien de l’Église de Montbéliard s’obligera par serment lors de la Réception.
I. Je m’oblige et je m'engage par le serment que je prête ici, devant Dieu et en présence de cette assemblée chrétienne, que je persévérerai par l’assistance divine, dans la profession de la vérité, et dans la pratique des devoirs de la religion chrétienne, selon la doctrine des Eglises protestantes évangéliques de la Confession d’Augsbourg.
II. Je promets de garder une fidélité inviolable à mon légitime souverain, d’avancer, autant qu’il sera en mon pouvoir, ses Dignités et Intérêts et d’écarter ce qui pourrait y être contraire.
III. Je fais vœu de m’employer, autant qu’il me sera possible, à maintenir la religion Évangélique et le bon ordre dans l’Église.
IV. Pour cet effet je veillerai et m'emploierai soigneusement à ce que la Piété, la paix et les bonnes mœurs soient cultivées dans mon quartier en général et dans chaque famille en particulier.
V. Je déclarerai aussi au ministère de l’Église, autant que j'en aurai des indices certains, sans partialité ni égards pour personne, tous ceux qui méneront une vie
pasteur, le maire, les trois anciens formaient dans chaque paroisse le consistoire local qui correspondait à peu près au Conseil presbytéral de notre législation actuelle. Ce corps, dit M. Chenot (!), était chargé de maintenir l’ordre et la discipline dans la paroisse, et de faire exécuter les réglements ecclésiastiques. Il faisait comparaître, au siège de ses séances, généralement dans le temple à l'issue du service divin, quelquefois au presbytère, tous les pécheurs scandaleux, les ivrognes, les débauchés, les joueurs de cartes, les jureurs et blasphémateurs, les transgresseurs du repos dominical, les contempteurs de la Parole de Dieu, des prédications et des catéchisations, comme aussi tous les individus, hommes et femmes, qui avaient entre eux des contestations pouvant dégénérer en procès ou en voies de fait. Il s’efforçait de réconcilier ceux-ci, réprimandait et censurait les autres, les excomuniait au besoin et leur infligeait des amendes plus ou moins fortes au profit de la caisse d’aumônes paroissiale. En cas de refus de comparaître ou en cas de récidive, il les déférait à l’autorité civile qui leur infligeait la peine encourue… c'était tout à la fois un tribunal de mœurs (?) et une justice de paix.
ou feront quelque action scandaleuse : notamment ceux qui marqueront du mépris soit pour les assemblées religieuses, soit pour les Saints sacrements, et qui négligeront l'éducation de leur famille.
VI. Je garderai inviolablement le silence sur les choses proposées ou résolues dans les Assemblées ecclésiastiques, qui étant divulguées, pourraient nuire à la réputation de quelqu'un et occasionner quelque aigreur ou malveillance.
Tels étant les devoirs de ma charge, ma sincère intention est de m'y conformer exactement, moyennant le secours de la grâce divine, lequel j’implore pour cet effet, À moi Dieu m'assiste et me soit en aide.
Vu et approuvé en Conseil pour être exécuté suivant sa forme et teneur. Le 1°*
novembre 1752.
Signé : R. DE GEMMINGEN.
Montbéliard, de l'imprimerie de Jaqg.-Michel Becker ». (1) De l’organisation, administration de l'Église luthérienne, page 13.
(2) Cf. Étobon au XVIT"® siècle. Étude de mœurs locales, par John Viénot. Montbéliard, V. Barbier, 1887.
Les anciens du Consistoire avaient aussi sous leur autorité les bancs de l’église. C'était une affaire très importante dans un temps où trois absences consécutives du culte public exposaient à une « calange » ou mème à une amende. « Seront encore sous la disposition dudit Consistoire, dit la nouvelle ordonnance, les bancs de l’église pour les distribuer le plus équitablement, et pour lever lès différents qui pourront naître à cet égard. Et lorsqu'il y aura quelque banc de famille vacant il en sera fait un prix aux personnes qui le demanderont » (1).
Ces lignes nous prouvent qu’à Montbéliard certaines familles avaient leur banc particulier pour lequel elles payaient une redevance. Et, en effet, Le livre de la Recette des troncs de l’église Saint-Martin mentionne, en 1732, des sommes perçues pour la location des places. Nous croyons que cet usage est resté particulier à Montbéliard. Les paroissiens de nos campagnes étaient trop pauvres pour avoir jamais pu louer des bancs à l’église.
La paroisse.
Quel rôle restait à la paroisse dans l’organisation que nous venons d’esquisser ?
Elle faisait entendre sa voix par les anciens qu’elle fournissait, qui n'étaient pas nommés par elle mais qui, sortis de la paroisse, en connaissaient les besoins et les vœux. Nos Églises ne se soumirent jamais à certaines des cérémonies qui avaient été maintenues en Wurtemberg et qu’on essaya, à diverses reprises, d'introduire chez nous. Le culte garda ses formes simples, parce que notre peuple protestant l’entendit ainsi.
La paroisse avait le droit de pétition au Conseil et elle y
(1) Supplément de 1724, page 33.
recourait quand il s'agissait de modifier un réglement en cours. En voici un exemple. Le service du dimanche aprèsmidi se faisait à Montbéliard à une heure et demie. L'heure était gènante pour les bourgeois. Une pétition, datée du 26 avril 1764, exposa à « Nosseigneurs » du Conseil que «sitôt qu’une heure a sonné, la cloche appelle déjà au dernier sermon, si bien qu’on est obligé de s’y rendre à une heure et demie, dans le Tems que la trituration ou la concoction des alimens que l’on a pris commence à se faire, et que la plupart des auditeurs sont aux premiers moments d’une digestion essentielle à la santé, contraints de demeurer assis fort souvent durant une heure ou une heure et demie à prêter l’oreille au prédicateur » (1). C'était trop juste, l’heure fut retardée. Quand une paroisse avait apprécié les services d’un vicaire, il arrivait souvent qu’elle demandait à le conserver comme pasteur titulaire. La demande était quelquefois accordée.
La Conférence ecclésiastique.
Un dernier rouage à signaler parce qu’il avait sa grande influence sur la marche de l’Église, c'était la Conférence ecclésiastique. L'institution était ancienne. Toussain déjà l'avait établie. Mais elle était tombée en désuétude et ce fut le supplément de 1724 qui en rétablit le cours régulier. « Nous voulons, dit l'ordonnance, qu’il y ait pendant chaque mois de l’été une assemblée de tous les Ministres de l’Évangile, dans lesquelles les Pasteurs suivant leur rang, feront une proposition édifiante sur quelqu'un des principaux articles de la Foi, des Controverses de la Religion, ou sur l’état présent de l’Église, sur les devoirs du Ministère Évangélique et sur d’autres matières de pareille nature » (?).
(1) Archives de l'Inspection.
(2) Supplément, page 26.
Ces Conférences furent, en effet, tenues sous la présidence du Surintendant, sous la surveillance d’un conseiller commissaire du gouvernement. Elles étaient purement consultatives en théorie ; en fait, elles eurent la plus grande influence sur la marche de l'Église. C’est de là que partait l’impulsion pour demander une réglementation nouvelle, une répression plus sévère de certaines fautes, pour obtenir l’abrogation d’un réglement vieilli. Le plus souvent le Conseil ne faisait que revêtir de la sanction légale les vœux de la Conférence.
Telle était dans ses grandes lignes la constitution de notre Église sous l’ancien régime.
On peut en rêver une meilleure. Il nous suffit ici de constater que celle-ci n’a pas arrêté le développement de notre Église, et qu’elle l'a souvent très efficacement servi. Il n’y a pas lieu de crier au césaro-papisme. La réalité en tous cas valait mieux que la théorie.