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CHAPITRE VI

Le chant utile auxiliaire de la Réforme. Que chanter dans le nouveau culte, des Chansons spirituelles où les Psaumes ? Calvin se décide pour les ‘Psaumes. Ils sont in-

troduits à Montbéliard. Premières luttes entre les Psaumes et les cantiques. Les cantiques de Thourelot et de S. Cucuel. Les Psaumes restent seuls en usage dans nos Églises. Le supplément de 1724 introduit la Révision des Psaumes. Vœux d'une partie du clergé en faveur des cantiques. Le recueil de 1732. Il n'est pas adopté dans nos Églises. Bonsen reprend la polémique contre les Psaumes. Il s’efforce de doter les Églises luthériennes de langue française de l'Hymnaire qui leur manque.

Le chant a été au xvi® siècle un puissant auxiliaire de la Réforme religieuse (‘). Non pas seulement le chant de l’église, mais les chants de l'atelier, de la maison, de la place publique. « Depuis le commencement de la Réformation, dit Bonsen dans un Essai d’Hymniade françoise dont nous aurons à parler plus tard, on eut en France une prodigieuse quantité de petites pièces de poésie qui se répandaient de toutes parts dans le public, et auquelles, parce qu’elles avaient été faites pour être chantées et qu’elles roulaient sur des matières pieuses, on donna le nom de Chansons spirituelles. I y en avait quelques-unes qui exposaient les mystères de la religion : qui étalaient les dogmes de la foi et qui insistaient sur la

(2) Les Psaumes ne sont pas aussi désagréables à entendre que les voyelles d’une grand’messe. Rien ne m'impatiente comme cette éternelle épélation de aaaa, ecce, iiii, 0000... Je sais bon gré au docteur Luther d’en avoir composé de jolis, et je suis persuadée que c’est ce qui a donné à beaucoup de gens l’envie de se faire luthériens, car ces chants ont quelque chose de gai». Lettres de la princesse ‘Palatine, édition Hetzel, page 192.

pratique de la morale évangélique. Mais à dire vrai, le grand nombre de ces Chansons spirituelles, pleines de feu et d'esprit, avaient pour sujet les abus qui s'étaient glissés dans l'Église chrétienne ; et le but principal de ces pièces tendait à faire concevoir aux chrétiens une juste horreur de tout ce qui sentait le culte déraisonnable et superstitieux et idolâtre auquel l'ignorance des peuples avait alors donné lieu ».

Ce ne furent pas ces Chansons spirituelles qui furent introduites dans le culte des Églises réformées de langue française.

Parmi les nombreuses questions que la Réforme avait à résoudre, il y avait en effet celle-ci : quelle place faire au chant dans le culte, et que chanter ? Il y a pendant quelques années une certaine incertitude dans les réponses. On s’essaya d’abord à composer et à chanter des noëls nouveaux, mais des noëls corrigés, eux aussi. On les chantait sur des airs connus. Dans certaines Églises, à Strasbourg par exemple, on chanta de bonne heure les psaumes de Marot, de Calvin, de de Bèze, utilisés en manuscrits avant d’être imprimés. On y mettait l'air qu’on pouvait. Souvent, c'était celui de quelque vaudeville. Aïlleurs, à Grandson, on chantait jusqu’en 1549 l'Oraison dominicale avant le sermon, et les dix commandements après. Il y a quelque incertitude. C’est Calvin qui fit pencher la balance en faveur des psaumes. Dès 1543, il publia cinquante psaumes, avec une préface souvent réimprimée, où il montre que le culte doit être célébré dans une langue entendue du peuple. Il fait voir que le chant est fort propre à enflammer la dévotion. À l’égard du choix des cantiques que l’on doit introduire dans le culte, il se détermine en faveur de ceux que Dieu lui-même a dictés, c’est-à-dire pour les Psaumes de David. Mais il veut qu’on les chante d’une manière grave. C’est lui qui fait cesser l’arbitraire et la fantaisie dans le choix des airs. Les Psaumes furent rapidement

adoptés par les Églises issues de la Réforme française. Toussain les introduisit à Montbéliard.

Dès la fin du xvi” siècle on se trouva donc à Montbéliard en face de cette anomalie : des Églises luthériennes chantant dans leur culte des Psaumes réformés. Cette anomalie devait être vivement sentie par nos ministres qui, au retour de Tubingue, parlant les deux langues, regrettaient les beaux cantiques allemands sortis de l’âme de Luther ou empruntés à la tradition chrétienne. De là à esssayer de doter nos Églises de cantiques français, il n’y avait qu’un pas. Le premier effort dans ce sens vint du ministre Mathieu Barthol, qui publia, en 1596, à Francfort sur le Mein, une édition de cantiques français traduits de l’allemand. Une autre édition de cantiques parut, en 1612, à Francfort, chez Erasme Kempffer. En 1618, Jacques Foillet publia, à Montbéliard, deux volumes qui renfermaient 226 compositions dont 150 étaient des Psaumes et les 76 autres des Hymnes évangéliques. Cette collection d’hymnes et de Psaumes comprenait des traductions dues au médecin philosophe Nicolas Thourelot et au ministre Samuel Cucuel. |

Pfaff, dans la dissertation qu’il a publiée à Tubingue en 1731, sur la matière des hymnes et des cantiques, assure que les cantiques de Mathieu Barthol ont été utilisés à Montbéliard dans le culte public. Nous croyons avec Bonsen que c’est une erreur (!). Nos Églises n’ont jamais chanté que les Psaumes, malgré tous les efforts qui ont été faits du côté luthérien pour introduire des compositions mieux en rapport avec les besoins du culte chrétien. « Il est de toute notoriété, dit Bonsen (*), que le peuple de Montbéliard, accoutumé

@) Cf. A. Chenot, Nofice historique sur l'introduction de la “Réforme dans les Seigneuries, page 104.

(2) Essai d’hymniade françoise, notes.

depuis les commencements de la Réformation au chant des Psaumes, n’a pu être disposé, jusqu’à nos jours à admettre dans son culte l’usage des cantiques évangéliques, quoique les Serénissimes princes, leurs gouverneurs, et conseillers aussi bien que la plus saine partie du clergé ayent fait des efforts pour le désabuser et pour lui faire toucher au doigt et à l'œil que des cantiques chrétiens doivent l’emporter sur des Psaumes judaïques ».

La polémique contre les Psaumes paraît avoir été constante dans notre pays de la part d’une certaine partie du clergé, aussi constante que son insuccès. Le sérieux mouvement de relèvement et de réforme que marque pour notre pays le règne d’Eberhard-Louis, devait naturellement amener un nouvel effort sur ce point.

Depuis longtemps on se plaignait de la traduction des Psaumes en usage dans nos Églises. À mesure que les années passaient, la nécessité se faisait mieux sentir de rajeunir la langue savoureuse, mais vieillie, de Marot et de de Bèze. Il y avait dans l’œuvre ancienne des vers et des idées d’une égale rudesse, des traits que la meilleure volonté du monde ne pouvait spiritualiser. On ne voit pas bien l'édification du fidèle qui chantait ces vers du psaume LX :

Contre Edom peuple glorieux Je jetterai mes souliers vieux.

La fin du psaume XXII ne devait pas toujours être de situation :

Tu oincts mon chef d'huiles et de senteurs bonnes Et jusqu'aux bords pleine tasse me donnes.

Les catholiques qui chantaient le Maonificat sur l'air Margot dans un jardin, se moquaient pourtant. Une révision

était nécessaire. Commencée par Conrart, elle fut terminée par la Bastide. Leur œuvre s'appelle la Révision des Psaumes (1677). L'œuvre de Conrart fut poursuivie à Genève par les pasteurs et les professeurs de la ville, et c’est leur révision que l'Ordonnance de 1724 introduisit dans nos Églises.

Elle ordonnait en outre « que la jeunesse soit exercée à chanter les cantiques les plus édifiants, qui pour ce sujet seront traduits de l’Allemand en langue française et ensuite introduits dans les Églises » (1).

Conformément à ce désir, un volume de Cantiques spirituels, auquel Bonsen apporta son active collaboration, parut, en 1732, à Montbéliard. Il contenait 62 compositions traduites de l'Allemand. La publication de ce volume constituait une sorte de mesure transitoire. On espérait habituer le peuple à ces cantiques et les substituer peu à peu aux psaumes réformés. Mais la tentative fut encore vaine. Les Eglises opposèrent au mouvement leur force d’inertie et les cantiques de 1732 ne servirent qu’à l'édification privée.

Les Psaumes triomphaient encore. Ce n’était pas cependant sans difficultés. Déjà auparavant, au sein même des Églises réformées, on avait élevé des objections sur leur usage exclusif dans le culte chrétien. La dernière révision les avait bien christianisés quelque peu, mais il est sûr qu’ils ne traduisaient pas absolument tous les sentiments que doit éveiller et [nourrir le culte chrétien. Quelques-uns étaient même inintelligibles au peuple. Il fallait les expliquer.

Dans un Abrégé de la théologie et de la morale chrétienne, on

(4) « Sera donné commission aux ministres Vurpillot, Nigrin, Recteur Duvernoy et Véron de traduire des cantiques allemands en français et on s’informera s’il est vrai que la traduction de Ritter ait été corrigée pour en faire venir un exemplaire» Protocole des délibérations du Conseil ecclésiastique. Archives nationales K. 2178. Nouveau vœu en faveur des cantiques en 1729. Archives nationales, K. 2175. Visites de 1729 et 1730.

peut voir comment devaient procéder les hommes sérieux qui voulaient rendre profitable le chant des Psaumes. Le catéchète, après avoir enseigné que le chant fait partie du culte chrétien et qu’il faut chanter de cœur demande :

D. Q'est-ce que chanter de cœur ?

R. C’est entendre le sens du cantique que l’on chante et revêtir les sentiments de dévotion qui y sont exprimés.

D. Entrez dans un plus grand détail et expliquez cette maxime à ceux de nos cantiques à l'égard desquels il paraît le plus difficile de la suivre.

R. Le psaume LX est de ce nombre : cependant il faut le chanter de cœur comme tous les autres.

D. Comment appliquerez-vous à ce cantique la maxime que vous avez posée ?

R. Avant de le chanter je ferai des recherches pour en entendre le sens.

D. Quelles recherches ferez-vous pour cela ?

R. Premièrement je lirai ce Psaume dans la prose et je l’examinerai ainsi dégagé des difficultés qu’une poésie étrangère au siècle du prophète doit nécessairement y avoir mêlées ».

Suit l'explication du Psaume.

Cette nécessité de « faire des recherches » sur les psaumes qu'il fallait chanter, l’obscurité de quelques-uns, le caractère décidément peu chrétien de quelques autres, tout cela devait nécessairement faire naître des objections contre l’usage unique des psaumes dans le culte.

D'ailleurs la tendance de de Bèze à introduire des cantiques parmi les chants sacrés de l’Église ne manqua jamais de représentants (1). Calvin lui-même tenait pour les Psaumes plus par opportunité que par principe. À Genève, on ne se

: à Pret Ÿ ; (1) Doumergue, Essai sur l’histoire du culte réformé, page so.

contenta ni des Psaumes ni des cantiques de de Bèze. On éprouva spécialement le besoin d’avoir des cantiques pour les fêtes chrétiennes et B. Pictet fut chargé de les composer. Son œuvre parut en 1708. Mais le mouvement ne s'arrêta pas là. L’adjonction aux Psaumes des cantiques de Pictet ne pouvait satisfaire ceux qui avaient des objections plus fondamentales à faire à l’usage des Psaumes. Je ne sais si la question de principe a été soulevée avant, mais je sais qu’elle le fut dans le Journal helvétique de juillet 1753.

En 1745, un article de Baulacre avait paru dans la Bibliothèque raisonnée sur Les imprécations de quelques Psaumes. La mème année, le même auteur publiait, dans le Journal helvétique, une série d'articles plutôt littéraires sur les Psaumes de Marot et de de Béze qu'on chante dans l'Église de Genève. Le numéro du mois d'août du Journal helvétique contient encore un article sur la musique des Psaumes. Ces articles, très intéressants et instructifs, ne touchent cependant pas au fond de la question qui nous occupe.

Tout autre est l’article d’un anonyme paru dans le même Journal, en 1753 (1). L'auteur anonyme pose nettement la question de savoir « si l’Église, sous la nouvelle œconomie, ne devroit pas faire retentir au milieu d’Elle des cantiques nouveaux, c’est-à-dire des cantiques tout autrement instructifs, édifians et consolans que ne sont ceux dont l’Église Judaïque faisoit usage ».

Comme on pouvait s’y attendre, les Psaumes furent vivement défendus dans le même journal par deux auteurs anonymes (2). Bonsen prit alors la défense du premier dans une

(1) Journal belvétique, juillet 1753.

(2) Journal helvétique, septembre 1753. L'un des défenseurs des Psaumes signe Philographe. Bonsen apprit plus tard qu’il s'appelait M. de Givrins, mort en 1766. Cf, Nouvelliste suisse, novembre 1766, page 320.

dissertation qui est restée dans ses papiers. La réponse est si vive, si soignée, que je soupçonne fort Bonsen de se défendre lui-même en défendant l’anonyme.

Le défenseur des Psaumes disait : « Quelque défectueux que nos Psaumes en vers puissent être aux yeux des personnes éclairées et judicieuses ; on doit cependant avoir pour eux des sentiments de respect et d’attachement parce qu'ils font partie de la Parole de Dieu, ou de l’Écriture divinement inspirée ».

Ne dirait-on pas, répond Bonsen, qu’en novateur insupportable « il va jusqu’à révoquer en doute la divinité de ce livre sacré qui a été considéré de tout temps comme un espèce d’abrégé des Livres de l’Ancien Testament et comme une des principales parties de l’Écriture sainte ? » (#) Non. Seulement les Psaumes appartiennent «à l’ancienne œconomie » et « l’éclairé et zélé anonyme » souhaite qu'aux vieux Psaumes «on substitue des cantiques nouveaux tirés de la clarté de l'Évangile ».

Mais ses adversaires trouvent qu’il va trop loin. Ils voudraient « qu’il se borne à faire sentir à l’Église Réformée le besoin que l’on a d’une version plus conforme à l'original et aux règles de la poésie ».

Et comment pourra-t-on y arriver d’après eux ? En rejetant absolument « toute la ponctuation qu’il y a dans nos Psaumes Hébreux » et en se tenant « religieusement aux caractères authentiques c’est-à-dire aux lettres consonnes que l’on suppose être seules originales ».

L'idée de faire disparaître des Psaumes tout ce qui peut choquer un chrétien, en ne tenant aucun compte des points voyelles, est assez curieuse et valait la peine d’être signalée.

(3) Réflexions de Philaléthe sur la matière du chant qui a été traitée dans les journaux helvétiques des mois de juillet et seplembre 1753. Collection Marti,

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Nous sommes fixés aujourd’hui sur la valeur, toute relative, des points voyelles, mais il faut avouer que la liberté des critiques vis-à-vis d’un texte qui a besoin d’être corrigé n’a pu transformer encore les vieux chantres d'Israël en poètes chrétiens.

« Dès que, disent les défenseurs des Psaumes, on aura lavé ces divins originaux de la sale poussière des points, ils paraitront à nos yeux dans leur beauté primitive et dans toute leur magnificence originale ». Espoir naïf, qui ne trouve pas grâce devant Bonsen. Il tient, lui, pour les Buxtorf contre Cappel, et il voit dans la suggestion des anonymes une hérésie « qui dans le fond, ne tend pas à moins qu’à faire des écrits sacrés de l’Ancien Testament un véritable nez de cire que l’on pourra tourner à sa fantaisie ».

À notre sens, la critique que Bonsen fait du Psautier comme livre de cantiques porte juste. Calvin a été sage de les introduire dans son culte, mais la sagesse pour ses successeurs eût été, à mesure que la piété produisait des chants chrétiens vraiment édifiants, de substituer peu à peu ces chants aux psaumes les moins heureux. Qu'est-ce en effet que le Psautier ? Un recueil qui contient des morceaux de valeur très diverse, depuis ce qu’il y a de plus sublime jusqu'aux litanies les plus prosaïques. Le Psautier est souvent beau comme l'Évangile, mais le Psautier n’est pas l'Évangile.

C’est ce que pensait Bonsen, et à notre sens, il était dans le vrai.

On sait que notre Surintendant était tenace. Cette question des cantiques et des Psaumes l’a préoccupé toute sa vie. Il était déjà sur la fin de sa carrière lorsqu'il rédigea une sorte de traité liturgique intitulé : Quelques pensées et réflexions ascétiques sur la matière de la prière et du chant (1), dans lequel

(1) Collection Marti.

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il donne un résumé très clair de ses idées propres. Comme ces idées sont celles d’une bonne partie du clergé montbéliardais d’alors, nous croyons utile de les résumer ici.

On remarquera d’abord que Bonsen, avec son sens juste des choses religieuses, ne sépare pas la prière du chant, car le chant est aussi une prière. Saint Jacques (V, 13) a dit : « Un de vous est-il dans la peine ? qu’il prie. Un de vous est-il dans la joie ? qu’il chante des Psaumes », et cela est psychologiquement vrai : la joie est la mère du chant et la nécessité nous enseigne à prier.

Mais il y a aussi des chants que la douleur inspire :

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux Et j'en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.

D'autre part il y a des prières joyeuses, des effusions de l’âme reconnaissante. La séparation de la prière et du chant ne doit donc pas être absolue.

Le traité de Bonsen sur « La matière de la prière et du chant » se divise en 31 courts paragraphes dont les derniers développent dans le détail les thèses générales plus haut posées.

Après avoir mis au rang des choses de première importance tout ce qui touche au culte et à l’adoration, et montré la spiritualité de Dieu d’où découle la nécessité du culte en esprit et en vérité, Bonsen constate l’universalité de la prière et du chant. « Dans les vues miséricordieuses de Dieu la prière et le chant ont dû être deux sources salutaires que sa sagesse infinie a ouvertes au genre humain, afin que dans toutes les occurences, chacun püût y puiser les secours et les grâces dont il a besoin ». La Réforme a rouvert cette source d’édification que l’Église romaine avait tarie « dans les siècles ténébreux de l’Église », en faisant entendre au peuple des prières et des chants qu’il ne comprenait pas. On s’acquitte

pourtant avec trop de nonchalance et de froideur du devoir de la prière et du chant. « Il importe donc extrêmement que chaque chrétien s'applique de bonne heure et avec beaucoup de soin à se procurer de la prière et du chant les idées les plus justes, les plus solides et les plus complètes tirées du seul principe infaillible de toutes les vérités mystérieuses, célestes et profitables à salut ; afin de se garantir d’un côté de la séduction de son propre cœur, qui ne consultant très souvent que son amour propre, forme les raisonnements les plus téméraires et les plus faux ; et d’un autre côté afin de ne pas devenir si facilement la dupe des adorateurs hypocrites et des fauts dévots, qui contrefont les gens de bien en aflectant toutes sortes de beaux dehors et en prenant l’apparence la plus imposante de la piété, pour être considérés des hommes, à qui ils cherchent d’en imposer ».

C’est dans cet intérêt pratique et ecclésiastique que Bonsen va s’efforcer de déterminer quelle devra être l'essence même du culte.

Le vrai culte rendu à un Dieu qui est Esprit et Vie « doit être spirituel et ayant son siège principal dans le cœur d’où il faut qu'il rejaillisse comme un heureux effet de la vie intérieure et unie à Dieu après qu’elle a été opérée et produite par le saint Esprit dans l’âme du fidèle (1) ». Il faut donc préparer son cœur au culte, à la prière et au chant. Idée juste qu’il est utile de rappeler aujourd’hui.

On ne le fait pas assez dit Bonsen, et il rappelle à ce propos le distique ingénieux attribué à saint Augustin.

(1) Ceci rappelle Calvin. « Dire que nous puissions avoir dévotion soit à prières, soit à cérémonies sans y rien entendre, c'est une grande moquerie. Ce n’est pas une chose morte, ni brutive que bonne affection envers Dieu : mais un mouvement vif procédant du Saint-Esprit, quand le cœur est droitement touché et l’entendement illuminé ». Cité par M. Doumergue, Essai sur l’histoire du culte réformé,

Non vox, sed votum, non cordula musica, sed cor : Non clamor, sed amor cantat in aure Der.

Distique dont Bonsen donne une traduction moins heu-

reuse et moins pleine que l'original :

A chanter en Esprit, il faut que l’on s'applique Dieu prend plus garde au cœur qu’aux sons de la musique.

Donc il faut chanter, dit Bonsen, et il fonde ce devoir du chrétien sur l’Écriture. (Ps. LVIL 8. 1 Cor. XIV, 15. Ephes. V, 18, 19. Paul joignait l'exemple au précepte. Actes 16).

Mais que faut-il chanter ? Ici encore il emprunte sa réponse à l’Écriture et à saint Paul : « Du reste pour connoitre quel doit être le caractère et la nature des ouvrages de dévotion dont les chrétiens doivent se servir en les chantant, il n’y a qu'à considérer attentivement la dénomination que le docteur des gentils leur donne dans les endroits que je viens de citer. Il réduit et range en trois classes différentes toute la matière du chant qui doit occuper la dévotion et la piété des chrétiens puisqu'il fait expressément mention : 1° de Psaumes ; 2° d'Hymnes ; 3° de Cantiques spirituels. Chacun de ces genres mérite des éclaircissements particuliers. Je vais donc m’appliquer à tracer ici ceux que je regarde comme les plus utiles et les plus nécessaires ».

Il faut chanter les Psaumes. Puisque saint Paul le dit, Bonsen s’y résigne. Mais il ne faut pas oublier que saint Paul parle aussi d’Hymnes et de Cantiques spirituels. Les Psaumes seuls sont insuffisants à nourrir la piété chrétienne. Bonsen en donne quatre raisons.

I. « Les Psaumes ont été conçus et exprimés en des termes qui répondaient aux circonstances particulières dans lesquelles David se trouvoit tantôt en qualité de simple Israëlite et en homme privé, qui vivoit sous une œconomie extrèmement chargée et couverte de voiles épais, tantôt en sa qua-

lité de prophète, souvent chargé de dénoncer les sévères jugements de Dieu contre les ennemis de l’Église : tantôt enfin en sa qualité de souverain et de roi souvent occupé à livrer des batailles et à remporter des victoires. Il est sûr que ce qui se trouve à ces trois égards dans la plupart des Psaumes n'est point du tout applicable à la situation, à l’état et aux circonstances dans lesquelles la plupart des chrétiens se trouvent.

IT. Dans les Psaumes on ne voit que de loin et à force d’une réflexion soutenue, la grâce après laquelle on soupire, sans que l’on trouve les vrais motifs à alléguer pour obtenir ce que l’on a à demander.

III. Dans les Psaumes traduits soit en prose soit en vers, dans les diverses langues européennes, on ne trouve ni les mystères et les vérités que les chrétiens ont à croire, ni les devoirs qu’ils ont à remplir, ni les espérances qu’ils ont à concevoir après cette vie assez clairement et assez distinctement proposées et développées pour y avoir besoin et pour y trouver de quoi se soutenir et se consoler dans les disgrâces et les épreuves à quoi l’on peut être exposé dans ce Monde.

IV. Dans plusieurs endroits des Psaumes, on trouve non seulement des expressions, mais encore des propositions entières où lon semble que l’on découvre de l’irritation, de l’aigreur et même des espèces d’épanchements de bile qui ne peuvent guère compatir avec l'esprit de support, de patience, de charité et de douceur qui doit caractériser le vrai disciple de celui qui veut que l’on apprenne de lui à être débonnaire et humble de cœur. Mathieu, IT, 29 ».

« Toutes ces raisons, ajoute notre auteur, prouvent que c’est avec justice que l’apôtre veut qu'aux Psaumes de David les chrétiens associent et joignent des hymnes pour les chanter à la gloire du Seigneur ».

Quelle différence y a-t-il pour Bonsen entre les hymnes et les cantiques spirituels ?

« Tous les hommes, répond-il, versés dans les antiquités du Paganisme savent que les Grecs idolâtres avaient anciennement un grand nombre de petites pièces de poésie auxquelles ils donnaient le nom d'Hymnes parce qu’elles avaient été composées pour perpétuer le souvenir de certains événements et faits mémorables. On les chantait à l'honneur de leurs prétendus dieux et à la louange des Héros qui s'étaient distingués et rendus célèbres par des exploits extraordinaires et par des actions qui tenaient du prodige. Je dirai donc que ce fut à l’imitation de ce qu’avaient fait les anciens poètes grecs que les premiers docteurs chrétiens composèrent des hymnes de louange à l’honneur du seul vrai Dieu. Dans ces hymnes sacrés les Fidèles exaltaient les grandeurs de l’Etre suprême, ils admiraient ses œuvres merveilleuses, ils adoraient ses perfections incompréhensibles et ils se répandaient en louanges et en actions de grâces sur les bienfaits de la Rédemption du genre humain ou sur les grâces inestimables à la participation desquelles ils étaient appelés par la prédication de l'Évangile qui leur était annoncé ».

Pour Bonsen, les hymnes « ne comprennent proprement que des doxologies et des formules d’actions de grâces, les cantiques spirituels au contraire s'étendent sur toutes sortes de sujets et de matières qui ont du rapport à la vie spirituelle du chrétien et qui sont d’un grand secours pour animer sa piété, pour enflammer sa dévotion et son zèle, pour purifier son amour, pour affermir sa patience et pour soutenir ses espérances pendant tout le temps que doit durer son pélerinage sur la terre ».

Bonsen voudrait, en conséquence, que chaque État, chaque province, chaque diocèse, ait sa collection de cantiques

chrétiens. Voici, au reste, le plan du livre de cantiques, de « l’hymnaire » qu’il rêve. Il diviserait les matières en trois classes : « La première de ces classes offrirait aux enfants de l'Église des méditations et des prières annuelles tirées du sein de la clarté de l'Évangile sur les mystères du christianisme et sur les solennités et les fêtes que l’Église célèbre pendant le cours de chaque année.

La deuxième présenterait, pour l’affermissement de la foi, les principales vérités dogmatiques que l'Évangile nous révèle non plus sous des ombres, des types, des figures, ou d’une manière couverte de voiles comme elles étaient anciennement proposées dans les oracles des prophètes et dans les Psaumes de David, mais d’une manière clairement développée afin que le peuple chrétien pusse faire retentir les merveilles de l’Évangile qui annonce à toute la coupable et criminelle postérité d’Adam sa réconciliation avec Dieu par le sang précieux du Médiateur de la Nouvelle Alliance.

La troisième renfermerait des occupations saintes et instructives sur les devoirs les plus importants que la sublime morale de l'Évangile prescrit et impose à tous ceux qui se rangent avec docilité et obéissance de foi sous la domination et l’Empire du glorieux Rédempteur du genre humain, et qui s'engagent à publier et à chanter ses louanges immortelles pendant la courte durée de leur vie dans ce monde, en attendant que, réunis dans la Jérusalem d’en haut à l’innombrable multitude des anges et des saints qui sont arrivés à la perfection ils aillent entonner avec eux des Alleluya éternels devant le Trône de l’Agneau. Apoc., V, 9, XIX, 4.

Enfin la quatrième classe des cantiques chrétiens pourrait être réservée à fournir à la dévotion privée et particulière des fidèles différentes espèces de poésies faites pour être chantées. On leur donnerait le nom de cantiques casuels parce que les

chrétiens de tous les ordres pourraient en faire un usage très avantageux, non seulement le matin et le soir de chaque journée mais encore dans les différents cas extraordinaires où ils peuvent se rencontrer par des accidents fâcheux qui les menacent ou qui les pressent et que la divine Providence juge à propos de dispenser à leur égard, pour mettre leur foi à l'épreuve, pour exercer leur patience, pour purifier et sanctifier leurs désirs et pour ranimer leur piété, leur ferveur et leur zèle ».

Ces cantiques doivent être bibliques (1), «tirés, dit Bonsen, de la vive et vraie source de toutes les vérités salutaires ».

Telles sont les idées de Bonsen sur «la matière de la prière et du chant ». Nous les avons exposées avec quelque détail non seulement parce qu’elles sont intéressantes en elles-mêmes, mais aussi parce quelles appartiennent à un chapitre plus général, celui de l’usage liturgique du Psautier dans les Églises issues de la Réforme.

Bonsen, on le voit, avait des idées nettes et précises « sur la matière » du chant. Et, avec ces idées, il devait souffrir de voir nos Églises montbéliardaises s’obstiner à ne vouloir chanter que les Psaumes des Réformés.

Sans se laisser arrêter par l’insuccès des tentatives antérieures, il résolut de se mettre à l’œuvre et de doter son Église de l'Hymnaire français de ses rêves. Dans sa pensée, ce livre devait être utile non seulement aux Églises de notre pays, mais à cellès du Ban-de-la-Roche et, en général, à toutes les Églises luthériennes de langue française, celles de Strasbourg, de Francfort, de Stuttgart, etc.

Ces Églises, en effet, à l’avis du moins de Bonsen, avaient

(1) Joignant l'exemple au précepte, Bonsen fait suivre son petit traité d’Une traduction libre et considérablement augmentée du cantique allemand : Wenn ich in

Angst und Noth, tiré du Psaume 121 et d’un grand nombre d’autres endroits du divin Psautier de David.

alors des livres de cantiques presque aussi défectueux que le Psautier montbéliardais.

Commençons par Francfort.

À Francfort-sur-le-Mein on donna le nom d’'Hymnes de Ritter (!) à tous les cantiques français qui ont été imprimés dans cette ville de 1663 à 1702. Jean Balthazar Ritter, d’abord aumônier de l'ambassade de Suède à Paris, puis pasteur français à Francfort de 1641 à 1683, avait fait un triage des Hymnes et des Psaumes français dont on avait fait usage depuis le commencement du siècle. Il publia, en 1662, un volume intitulé : « Psaumes, Hymnes et Cantiques, usités en PÉglise de Francfort sur le Meyn par ci-devant mis en rime Françoise, accomodée aux mélodies allemandes.

Cette collection comprenait 124 Hymnes, Psaumes et Cantiques tirés des volumes publiés, en 1618, à Montbéliard, par Foillet. Son fils, Jean Balthazar Ritter, fit réimprimer ces

(1) Nous devons rectifier ici une erreur de M. H. Lutteroth dans son Histoire du cantique, publiée, en 1837, dans le Semeur : « Avant même, dit-il, que Bénédict Pictet ne composât des cantiques pour Genève et pour la France, les colonies de réfugiés, répandues en Allemagne, voulurent s’approprier, par des traductions, les plus beaux cantiques des allemands, entre autres ceux de Luther, en leur conservant les airs admirables sur lesquels on les chante. Ritter, pasteur de l’Église française de Francfort, en recueillit près de 150 dans ses Heures chrétiennes publiées en 1679...» Ce mouvement d’appropriation des plus beaux cantiques allemands est né bien avant l’époque dont parle M. Lutteroth sur le terrain des Églises luthériennes françaises du pays de Montbéliard. De plus, Ritter n’a pas été pasteur des réfugiés français de Francfort. A Francfort, comme à Strasbourg, comme à Stockholm, l’intolérance du temps n’avait point accordé l’absolue liberté religieuse aux Réfugiés. Quand on leur permettait d’avoir des prédications spéciales, ils n’en devaient pas moins recourir, pour les actes du culte, pour les baptêmes en particulier, aux ministres officiels du lieu où ils se trouvaient. De plus encore, pour les attirer, on inStitua à Strasbourg, à Francfort aussi, des prédications ‘françaises faites par des pasteurs luthériens ayant séjourné en France. Ritter était un de ceux-là. De même pour le ministre Claudi dont il sera question plus bas. C’est donc à tort que M. Daniel Courtois, suivant M. Lutteroth, fait entrer les cantiques de Ritter et de Claudi dans son étude sur la Musique sacrée dans l'Église réformée (page 72). La liturgie de l’Église protestante qui se trouve à la fin des cantiques de Claudi est celle des luthériens de langue française. Voyez d’autre part la liste des pasteurs de la colonie réfugiée à Francfort dans une brochure qui porte le titre de : Troisième Jubilé Séculaire de la Fondation de l'Église réformée française de Francfort-s/M., Francfort, 1854.

302 LE CHANT SACRÈ

cantiques jusqu’à cinq fois consécutives, toujours avec des corrections et augmentations considérables, comme il le déclare lui-même dans la Préface de l'édition de 1702. Cette édition contenait 187 hymnes et cantiques dont 63 étaient de Ritter lui-même.

L'Église de Francfort se servit des cantiques de Ritter jusqu’au moment où il plut à M. Claudi, alors -ministre français de cette ville, « de régaler ses paroissiens » d’une nouvelle édition de cantiques (!) pour laquelle Bonsen, dans ses notes, se montre très sévère. L'auteur de l'édition annonce qu’elle est augmentée de 200 cantiques nouvellement traduits de l’allemand. « Mais quoi ? s’écrie Bonsen (*), dans toutes ces nouvelles traductions on n’entend et ne comprend rien. On n’y trouve ni langage, ni poésie, ni justesse, ni précision, ni rime, ni raison. Tout y est à peu près également brouillé, obscur, irrégulier, rude, désagréable, plat, choquant et barbare » (°).

Un autre livre, imprimé à Halle, en Saxe, dans cette même année 1740 ne vaut pas mieux (*), d’après Bonsen.

À Strasbourg, l’Église française se servait, depuis 1780, d’un recueil de 79 cantiques que Luc-Balthazar Ritter, pas-

() Heures chrétiennes. chez Philippe-Henri Hutter, libraire à Francfort-sur-le- Meyn, 1740.

@) Essai d'hymniade françoise, note 4.

(8) I1 y avait dans le recueil de Claudi quelques cantiques venant de Montbéliard. « Tous les cantiques, dit Bonsen, qui sont entrés dans l’ample et volumineuse collection de M. Claudi wétaient pas de son cru. Je sais de bonne part que l’on a insisté auprès de ce M. le Pasteur pour faire entrer dans son Recueil de cantiques français beaucoup de chétives traductions qui venaient de Montbéliard et dont les auteurs mélancoliques n'étaient ni Théologiens, ni Poëtes. Tels sont entre autres

les cantiques compris sous les n° 352, 354, 357, 360, 368 de l'Edition Claudienne de 1740 ».

(4) Cantiques spirituels, sur différentes matières édifiantes et chrétiennes, pour l’Edification des âmes qui cherchent la réalité du Christianisme solide et intérieur, à Halle, chez Jean-Juste Gebauer, 1740. C’est le cantique de Nardin.

teur de cette Église, avait extraits des Hymnaïres français de Francfort (1). En 1723, on avait fait réimprimer cette petite collection en l’augmentant de 23 traductions de cantiques et du Psaume 138 tiré du Psautier de Genève.

Ni les cantiques des Ritter, vieillis malgré leurs rajeunissements successifs, ni le recueil informe de Claudi, ni le Psautier réformé ne pouvaient satisfaire Bonsen. On a vu combien il était sévère pour le recueil de Claudi et pour les Psaumes. Les Moraves, sur ce terrain du chant sacré, devaient être encore pour lui une nouvelle source d’amertumes. Leurs émissaires dans notre pays ne se contentèrent pas de monter dans quelques chaires et de tenir des assemblées particulières, ils apportaient avec eux et distribuaient des livres des Frères et, en particulier, un Livre de cantiques qui venait, de paraître à Bâle, en 1743. « Le Livre dont il est ici question dit Bonsen, a, depuis dix à douze ans, fait beaucoup de bruit dans la Suisse française et dans le Païs de Montbéliard, où quelques Emissaires de M' le Comte de Zinzendorf l’ont introduit avec autant de témérité que de subtilité et d'artifice dans le dessein formé de détourner petit à petit les Protestants de la Doctrine reçue dans l’Église dont chacun faisoit partie et de les attacher à une secte nouvelle, qui au moyen des principes relâchés et accommodans par où elle avait débuté, se proposoit d’engloutir le Protestantisme entier et de s'établir sur les ruines de ceux à qui elle faisoit mille accueils, et qu’elle vouloit mettre sous son joug en ne leur parlant que de liberté et en les fomentant même dans le Libertinage.

(1) Sur Luc Ritter, voir Rod. Reuss, Nofes pour servir à l’histoire de l’Église française de Strasbourg, Strasbourg, 1880, pages 77 et suivantes. Les renseignements que nous donnons ici complètent ceux que M. Rod. Reuss fournit (page 94) sur les cantiques en usage dans l’Église française de Strasbourg. « Il nous est impossible, dit-il, de dire quand le recueil en question fut introduit à Strasbourg. Ce fut avant 1747, en tous cas...» Nos renseignements nous permettent d'établir qu'avant le Recueil de 1747 il y en a eu deux autres ; celui de 1680 et celui de 1723.

Ce livre de dévotion à la nouvelle mode, dans lequel les mystères de la foi, les vérités et les devoirs que la Religion chrétienne enseigne et propose à ses sectateurs ne sont point exposés dans un ordre juste, légitime et relatif à l’ordre du Salut qui nous est montré dans les Saintes Écritures : Ce Livre, dis-je, a été imprimé à réitérées fois, sous le nom de Recueil de Cantiques traduits de l’allemand. Beaucoup de personnes se sont laissé imposer à la faveur du titre du livre qui sembloit leur marquer que les Cantiques qui y étoient contenus étoient les mêmes que ceux dont les Églises Protestantes Evangéliques se servent dans les Etats d'Allemagne qui ont embrassé et qui professent la Confession d’Augsbourg. Ainsi on faisoit usage de ces cantiques sans s’en faire le moindre scrupule. Il est vrai que des hommes éclairés tàchèrent de parer la surprise en faisant connaître que les nouveaux Cantiques auxquels on voulait donner cours étaient les productions d’une secte dangereuse qui commençait à s’établir sous le nom d’Eglise des Frères Moraves, selon que le livre même en fournissait une preuve bien sensible, puisqu’à la fin de la première partie on trouvait, depuis la page 147 jusqu’à la 157%, une pièce intitulée : Litanie des Églises des Frères. Tout ce que l’on put dire fut sans effet. Les cantiques schismatiques faisaient les délices de ceux à qui on les avait recommandés. Il n’y eut pas moyen de désabuser ceux qui s'étaient laissé séduire. Le mal était fait. Les hommes ne reviennent pas aisément des fausses opinions, des erreurs et des préjugés auxquels ils se sont une fois laissé aller, surtout lorsqu'ils y trouvent leur compte et qu’ils voyent que quelcune de leurs passions favorites est favorisée et flattée : Quoi qu'il en soit ce recueil de cantiques est divisé en deux parties dont la première qui parut en 1743 renferme 7$ cantiques parmi lesquels il n’y a que le 26° que l’on puisse regarder

comme une bonne pièce de Poésie chrétienne, à laquelle il n’y ait rien à redire. La raison en est que ce cantique n’est point sorti de la plume de quelque Frére Morave mais que c’est une production de feu M" François Térond (!) dont on sait que les Poésies ont été admirées même par l’Académie française, juge incontestablement compétent dans tout ce qui regarde la Langue et la Poésie française » (?).

Quoi qu'il en soit, l’apparition des Cantiques Moraves acheva de convaincre Bonsen de la nécessité de doter les Églises luthériennes de langue française du livre de cantiques, évangélique et orthodoxe, qui leur manquait.

(1) Sur les Cantiques du ministre François Térond, voir le Semeur, année 1837, page 245.

(2) Essai d'Hymnaire françois, note 17.

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