FRANKLIN
Le Marteau.
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JE me promenais l'autre jour dans le village. A une fenêtre je voyais le vitrier en train de poser un carreau <|ui, avec un petit, tout petit marteau, fixait autour du verre (juelques fines pointes pour le maintenir, avant de garnir ses bords de mastic. A côté, dans son atelier, le menuisier, un marteau plus fort et à long manche à la main, assemblait avec de gros clous les pièces d'une lourde caisse. Et plus loin, taudis que le casseur de pierres, armé de sa masse, réduisait en fragments, pour la garniture de la route, les blocs de meulière ou de silex, le forgeron battait sur l'enclume une barre de fer rouge, et le marteau-pilon, nouvellement installé dans la fonderie voisine, broyait sans relâche les vieilles fontes destinées à de nouveaux moulages. Et je me demandais, en admirant toutes les formes diverses de l'emploi d'un seul et même procédé, la chute d'un corps pesant et dur sur d'autres corps, qui avait bien pu être le premier inventeur de ce merveilleux outil, le marteau, et quelle en avait été la première forme.
— Bon papa, me dit tout à coup l'enfant qui m'accompagnait et auquel je venais de communiquer ma question, je le sais bien, moi ; c'est un singe.
— Un singe?
— Oui ; et c'est toi qui nous l'as dit; le singe qui a pris une pierre pour casser la noix dont il voulait manger l'amande.
— Tu as raison ; et tous les autres marteaux dont nous nous servons n'ont été que des perfectionnements ou des variantes de celui-là. Mais est-ce bien réellement le premier? Et l'homme, ou le singe, avant d'armer sa main d'un corps dur, n'avait-il pas déjà à sa disposition une arme, iin outil ou un organe, au moyen duquel il pouvait agir sur les corps étrangers?
— Ah ! oui, son poing, avec lequel, plus d'une fois peut-être, il avait frappé un animal dont il voulait s'emparer.
— Ou, hélas ! un de ses semblables, à qui il disputait sa proie. Et ce marteau-là avait un manche comme celui du menuisier ou du forgeron ; c'était son bras, dont le manche des autres n'a été que l'allongement.
Voir Causeries du Grand-père.
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TOUT CE y II SEHT A 1,'HOMMK POUU f t TRAVAILLKH, EN PLUS DE SES DENTS ET DE SES ONGLES, EST MACHINE, "f t t t t
Un ouvrier anglais.
.lE VIENS DE VOIR L'iNTELLIGENCE HUMAINE DANS SA PLUS MERVEILLEUSE SPLENDEUR.
ABD-EL-KADER, en sortant de l'Exposition de 1856.
Les Machines.
ON crie tous les joiir< accuse d'asservir et < assujettissant à la foi
l's contre les machines. On les de dégrader les ouvriers, en les ijettissant à la force mécanique qui les anime, en faisant d'eux les esclaves et non plus les maîtres de la matière, et en même temps on leur reproche de les réduire à l'oisiveté et à la misère, en leur enlevant le travail et, par suite, le salaire et le pain. Qu'y a-t-il de fondé dans ces reproches ? Et d'abord qu'est-ce qu'une machine ?
Nous l'avons vu déjà quand nous nous sommes demandé qui a été le premier inventeur du marteau. C'est un organe, faible d'abord et imparfait, plus puissant et plus savant ensuite, que les hommes, par imitation de ceux dont sont doués diverses sortes d'animaux, se sont donné successivement à eux-mêmes. L'homme est un animal qui se fait des outils, aurait dit Franklin. (( Est machine tout ce qui, eu plus des dents et des ongles, sert à l'homme pour travailler. » répondait, dans une enquête anglaise, au xix* siècle, un ouvrier compromis dans un soulèvement contre des métiers nouveaux, et que les conséquences de cette révolte avaient fait réfléchir.
Oui. tout est machine, de ce qui arme tour à tour les mains, les yeux, les oreilles et les sens de l'homme ; et c'est par cette faculté de se doter de moyens d'action supplémentaires qu'il se distingue des autres animaux et qu'il peut modifier son existence. Machines la corne de buflle ou le bâton pointu avec lesquels un nègre, au fond de l'Afrique, gratte la surface de la terre pour y semer son mil, aussi bien que la bêche ou la pioche qui nous sert à la retourner, ou la charrue primitive de Trip-
Voir mou volume Les Machines et leur influence sur le progrès social. Hachette. L'Industrie. Conférence à l'Asile de Vincenncs. Hachette.
tolème et lu Jaboureuse ou Ju semeuse à vapeur de Mac Cornick. Macliine à navette du premier tisserand, tout connne le métier à bras de nos aïeux et celui de Jacquarl, hrûlé sur la place Bellecour, à Lyon, avant d'être adopté et célébré partout comme un bienfait par le tisserand soulagé. Machine la liache de silex de l'homme des cavernes et des cités lacîistrés, comme la hache et la scie de nos bûcherons et la sciéfTiTméîîanique qui débite silencieusement le bois ou la pierre, ou les grandes cisailles, filles des ciseaux de nos mères, qui mordent la fonte et l'acier. Machines encore, hélas I (puisque de tout, sjlon notre volonté bien ou mal inspirée, nous pouvons tirer également l'ordre ou le désordre, le bien-être ou la souffrance, la vie ou la mort) ; machines^la massue ou l'arc avec lesquels le sauvage atteint tantôt le gibie^' et tantôt son semblable, l'explosif qui ouvre la miné ou déblaie la route, et celui qui renverse les édifices et ensevelit les morts sous les ruines. Machines tous les appareils et toutes les forces, bien ou mal employées, selon que nous somni'S sages ou fous, grâce auxquelles nous pouvons faire ce que nous ne pourrions pas sans elles ; éléments et agents de progrès, en somme, malgré les inconvénients passagers qu'entraîne leur adoption, et mesure, en quelque sorte, de la puissance intellectuelle et matérielle de l'homme.
Puissance, sans doute, répète-t-on, mais écrasement! Les machines sont fécondes; mais cette fécondité même les rend redoutables en substituant leur action à celle des faibles qu'elles remplacent. Causes de chômage, dès lors de souffrance et de misère.
« Supposez, » disait, en 1819, dans un livre qui n'était qu'un long réquisitoire contre les machines ou plutôt contre l'industrie moderne, l'historien Sismondi, « supposez que demain l'on invente une manivelle qu'il sufiise au Régent d'Angleterre de tourner pour produire, sans l'intervention d'aucune autre main, tout ce que produit actuellement le travail des ouvriers anglais ; que deviendraient les ouvriers et de quoi vivraient-ils? »
Ils vivraient, a-t-on répondu, et ai-je répondu moi-même, il y a longtemps, dans mon livre sur Les machines, de ce dont ils vivent aujourd'hui, avec cette seule différence que ce serait le Régent qui serait chargé de le leur fournir. Ce serait le pays de Cocagne, le pain à discrétion, et le reste, sans sueur à verser pour l'obtenir. Ce' qui seraTt peut-être il est vrai, un régime fâcheux ; car sans la peine de le mériter, le pain n'a plus son goût, et l'oisiveté universelle serait bien vite l'universelle déchéance. Mais il n'en serait pas même ainsi ; car, tous les
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4o LES MACHINES
besoins actuels satisfaits, d'autres se présenteraient aussitôt qui ne tarderaient pas à stimuler de nouveaux efforts. Et c'est en réalité, eoiiuue je l'ai indi(iué ailleurs, ce ([ui arrive, non pas sulùlemeut, et en uu tour de main, mais j^raduellcment et par étapes. Chaiiue suppression de l'une des formes du travail actuel est un appel ft un travail nouveau, pour lequel il faut î\ la fois des ressources et des mains, des capitaux et des hommes. Où aurait-on trouvé les centaines de mille ouvriers et employés îles chemins de fer, si la simplification des professions qui les occupaient n'était pas venue les rendre disponibles, et avec eux, ou, à leur exemple, ceux des industries électriques, du télégraphe, du phonographe, de la photographie et du reste? Et cependant dans beaucoup de cas, comme dans la filature, le tissage, l'imprimerie, etc., c'est dans la branche même où s'est produite la simplification que la main-d'œuvre, par suite de l'augmentatiou de consommation rendue possible, a été, non pas seulement maintenue, mais dix fois, vingt fois, cent fois multipliée, et que le salaire, pour un travail devenu plus facile eL^eu à peu moins loug, a ctr accru.
Le chaugement, il est vrai, tout prui^rés (|u'il soit, ne s'opère pas toujours sans trouble et sans souffrance. Ce sont, comme me le disait, il y a un demi-siècle, le grand industriel qui a ^ . fait la prospérité du Creusot, M. Schneider, les déménagements- <wf a^ de l'industrie ; et les déménagements, Franklin l'a remarqué, coûtent cher. Mais l'on ne déménage que dans l'espoir d'être moins mal logé j>et si l'on nous proposait de revenir aux cabanes et aux huttes de nos arrière-grands-pères, les paysans dont parle La Bruyère, « ces animaux mâles et femelles, noirs, livides et tout brûlés du soleil », qui goûtaient quelquefois au pain qu'ils avaient semé, nous trouverions la perspective peu engageante. Il n'y a pas pourtant, dans toute la série des InvenTTons, des procédés et des outils que nous considérons comme indispensables, un seul chaçgement qui n'ait été, à son époque, une nouveauté et n'ait inquiété ou dérangé quelqu'un, y-
Donc, quand on essaiera non de nous apitoyer sur des souf- ^ **^ frances encore trop réelles, mais de nous faire maudire le pro- ■«- ^ «-^L«».jjgrès de l'outillage humain comme une cause de misère et de dégradation : quand on nous vantera, comme uu âge d'or, ces époques où la châtelaine, dans son manoir, filait le chanvre et la laine, et la paysanne, dans sa chaumièi-e, tissait et taillait elle-même le pauvre bourgeron ou la misérable blouse de son homme ; quand on nous montrera comme une conséquence de l'asservissement de l'ouvrier à la -machine le développement
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du fléau, soi-disant nouveau, du paupôiisiue ; (|uun(l ou nous répétera sur tous les tons ce cri douloureux de Michelet : « L'ouvrière, mot nouveau, mot impie, qu'aucun .-ige ne connut jamais avant le nôtre ! <' rap])elons-nous, sans méconnaitre et sans cesser de coniltattro les imperfections de notre temps, cette déclaration catégori(jue d'un autre historien, l'illustre Macaulay : « Plus on exaniine avec attention l'histoire du passé, plus on voit combien se tronipent ceu.r qui sinuujinent que notre époque a enfanté de nouvelles misères sociales . La vérité est
QUE CES MISÈRES SONT ANCIENNES. (Ie QUI EST NOUVEAU, c'eST l'iNTELLKJENCE qui LE^ DÉCOUVHE et l'hu.MANITÉ qui les SOU- LAGE. »
Et les machines, instrument et expression de notre empire, toujours imparfait, mais croissant, sur la nature, sont notre arme dans cette lutte incessamment renouvelée contre le primitif dénûment. « Je viens de voir l'intelligence humaine dans sa plus merveilleuse splendeur! » disait, en sortant de l'une de nos Expositions, celle de 1856, je crois, notre grand ennemi Ab-El-Kader.
SOCIÉTÉ, c'est ÉC HANGE. t t l" -f t BASTIAT.
Le Commerce.
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JE vais étonner, et peut-être scandaliser bien des gens en leur demandant quel est leur commerce. « Nous ne sommes pas des commerçants, » vont-ils crier à l'eiivi, et non sans humeur; « nous sommes des bourgeois, des rentiers, vivant de nos revenus, des fonctionnaires qui touchons nos appointements, des médecins auxquels on offre, avec des remerciements, des honoraires, ou des avocats à qui il est interdit de faire payer leur parole, mais qui n'acceptent de se charger d'un dossier qu'après avoir vérifié si la première pièce placée sous la couverture est suffisamment sérieuse. »
Ils se trompent. Tous sont commerçants, puisque tous, sans exception, vendent et achètent, et ne vendent que pour acheter, de même qu'ils ne travaillent que pour vendre. Et n'est-ce pas là, n'en déplaise à M. Jourdain, ce qui s'appelle faire du commerce? .Je fais des livres dont je tâche de tirer parti; je