TURGOT
LA MONNAIE N'esT POINT AU l'RINCE ; ELLE EST A CEUX QUI I.'OBTIENNENT. t 't "t" Nicole ORESME.
La Monnaie. ^> ^ Q
'•OE sont, à ce qu'il semble, les choses que nous ayons le plus constamment sous les yeux qui devraient nous être le mieux connues. Ce sont souvent, au contraire, celles que nous connaissons le moins bien. A force de vivre enlace d'elles, a remarqué Rousseau, elles nous deviennent indifférentes, et nous finissons en quelque sorte par ne plus les voir, ou nous les voyons imparfaitement, sous certains aspects, qui ne nous en donnent qu'une idée imcomplète et, partant, fausse.
Il en est ainsi, entre autres, de la monnaie, dont tout le monde, peu ou beaucoup, se sert, que tout le monde, par conséquent,'^'croit connaître, et dont bien peu, en réalité, comprennent bien la nature et le fonctionnement. « Il faudrait », écrivait un jour un spirituel publiciste, Edmond About, « n'avoir jamais eu deux sous dans sa poche pour ne pas savoir ce que c'est que le billon ». Or il prenait la ^pluine précisément pour l'expliquer, et, a propos du billon, exposait le rôle de la monnaie, dont le billon n'est qu'un accessoire, bien convaincu que la plupart de ses lecteurs n'en avaient guère idée.
Les trois quarts des hommes, y compris les femmes, se figurent que la monnaie est la richesse, et confondent volontiers la richesse individuelle de chacun de nous, et iiareillement la richesse collective d'une nation, avec la quantité de monnaie, c'est-à-dire de métal blanc ou jaune, façonné en pièces d'un certain modèle, que possède cet individu ou cette nation. La plupart aussi s'imaginent que ces pièces de métal, qu'ils appellent de la monnaie, doivent leur valeur à la volonté du souverain, Roi, Empereur ou Chef de République, qui en a décrété la fabrication, et aux empreintes, signes ou dénominations qui y sont
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inscrites. Ce sont là aiitaiil ircrreiirs, ot d'erreurs graves et dangereuses >.
D'abord la iiiomiai»', telle (pie nous la connaissons, n'est (|u'une très faible partie de la ricliessse, c'est-à-dire de l'ensemble des ressources (jui sie trouvent à la disposition de ses possesseurs. Il n'y en a peut-«Hre pas, dans tout l'ensemble du glohe, pour i)lus de cinquante milliards-. A combien de centaines lie milliards peuvent être évaluées les consommations annuelles de l'ensemble des nations ; les produits de l'agriculture, de l'industrie, des arts, les échanges de marchandises de localité à localité, de région à région et de continent à continent; combien de paiements, par suite des déplacements successifs des marchandises et des personnes, sont journellement opérés sans que la monnaie soit matériellement employée pour les elfectuer? On ne les chiffre pas à moins de plusieurs centaines de milliards, dans les bureaux des banques et dans ces établissements que l'on appelle des Bourses de compensation, à Londres, à New-York et ailleurs, sans, pour ainsi dire, qu'une pièce de monnaie intervienne ^.
Ensuite, ce n'est aucunement, en réalité, le pouvoir public, quel qu'il puisse être, qui fait la valeur de la monnaie ; et la forme ou les empreintes qui la font accepter comme valable ne sont autres choses, de la part de ce pouvoir public, que la constatation de la pureté du métal dont elle est composée et de la quantité de ce métal contenu dans chaque pièce-. La monnaie est une marchandise comme une autre, acceptée, à raison de certaines qualités qui la rendent particulièrement propre à cet office, comme marchandise universelle et comme évaluateur commun des autres marchandises. Car toute marchandise est monnaie, comme l'a dit Turgot, puisqu'elle sert ou peut ser-
1 . Voir mon Histoire d'une pièce de cinq francs et d'une feuille de papier. (Alcan).
2. Stock monétaire, d'après les chiffres relevés par M. A. Neymarck.
Or 3j!i.4/io.ooo.ooo de Francs
Argent. . . . i6.3oo.ooo.ooo « Ensemble . . 50.7Z10.000.000 »
3. Aux Clearing Houses des Etats-Unis, en 1908, 65o milliards. — En Angleterre 3oo milliards. — En France, la Banque de France a, en 1908, payé et reçu en virements 170 milliards.
« On peut dire que, sans aucune monnaie, il s'opère des compensations, aux Etats-Unis, en Angleterre, en France et en Allemagne, pour plus de laoo milliards. »
LA VIE ÉCONOMKJUh: îiO
vir à se pronirer d'autres marchandises ou services. Et toute monnaie, a-l-il ajouté, est d'abord et nécessairement marchandise.
Roiiiontons, pour nous en rendre bien compte, à l'origine. «. L'homme, » dit encore Turgot, « fait avec la nature un premier commerce, » c'est-à-dire qu'il paie de sa peine, qui est sa monnaie primitive, les satisfactions qu'il arrache à la nature. Le fruit qu'il va cueillir sur l'arbre, le gibier ou le poisson dont il s'empare sont la mai'chandise (lu'il achète, et son travail est le prix qu'elle lui coûte.
Il fait un second commerce avec ses semblables. Le chasseur ou le pêcheur livre du gibier ou du jmisson au cultivateur, qui lui livre du blé. Le vigneron reçoit de l'huile en échange de son vin, et réciproquement. Ce que chacun donne, ou ce que chacun fait est la monnaie avec laquelle il achète ce que l'autre lui vend ou fait pour lui : donnant, donnant.
Mais ces échanges en nature, ces trocs, comme on les a appelés, ne peuvent suffire, et ne se prêtent pas à toutes les circonstances. Le besoin d'une marchandise commune, pouvant servir à toute heure de paiement, et demeurée entre les mains du vendeur comme objet de compensation actuelle, ou comme gage d'un achat ultérieur, se fait sentir. Et l'on convient instinctivement de reconnaître, comme équivalent des autres marchandises, une marchandise déterminée, d'un usage général et d'une conservation tout au moins relative. Ce sont les fourrures, le sel, le blé, le tabac, les clous, les peaux de bœufs ou les têtes de moutons, monnaies imparfaites, malgré leur utilité, embarrassantes et parfois dispendieuses à conserver, difficiles à apprécier par la différence d'un échantillon à un autre, et qui constituent, par suite, des gages insuffisants.
Il s'est trouvé, heureusement, une autre marchandise, recherchée, à cause de ses qualités propres, par tous les hommes, relativement rare et, par conséquent, relativement chère, d'une conservation en quelque sorte indéfinie, facile à reconnaître à son poids, à sa couleur et à sa sonorité, se prêtant à la fonte, à' la frappe et à la gravure, s'usant peu en passant de mains en mains, peu ou point altérable aux influences extérieures, et constituant, dès lors, un gage exceptionnellement sûr entre les mains de ceux qui l'acceptent. Cette marchandise, toujours semblable à elle-même, divisible ou réunissable sans difficulté et presque sans frais, c'est l'or et, à son défaut, l'argent. Et de même que, pour nous rendre compte de la quantité et, par conséquent, de la valeur proportionnelle au moins des marchan-
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dises diverses (|ui se pèsent ou se mesurent, nous avons imaginé de les vendre ou de les acheter par grammes ou kilogrammes, par litres ou hectolitres, par stères ou autrement, nous avons, dans tous les pays du monde, ta(;onné en pièces il'un poids et d'un titre déterminés les morceaux de métal hlanc ou jaune que nous destinions à nous servir de monnaies habituelles et légales. .Mais ces monnaies, en réalité, nous les échangeons, nous les recevons ou nous les cédons en échange d'autres marchandises, comme celles-ci. à raison de leur valeur intrinsèque, au poids et au titre, et non à raison des signes ou euipreintes dont elles sont revêtues et d'une décision de la puissance souveraine, qui aurait la vertu de leur conférer des mérites qu'elles n'auraient point par elles-mêmes.
Quand la loi déclare que tout morceau d'or ou d'argent qu'elle appelle dollar, shilling ou franc, sera re(;u en paiement pour les acquisitions estimées valoir un certain nombre de dollars, de shillings ou de francs, elle ne fait autre chose que déclarer que les pièces émises par le gouvernement, ou contrôlées par lui, contiennent bien réellement une quantité connue du métal monétaire. Quant à la valeur^ qu'auront ces pièces de monnaie par rapport aux autres marchandises, c'est aux acheteurs et aux vendeurs à la déterminer et à s'en rentre compte. Le souverain, comme le disait, au temps de Charles V. l'un de ses conseillers, l'évêque Nicole Oresme. ne fait pas la valeur de la monnaie: 1(11 ne peut que signer icellemouuoie de l'impression honneste. » Il lui donne en quelque façon son signalement et son passeport.
Il n'en est pas davantage, par privilège, propriétaire suzerain, au détriment des particuliers. « La'monnoie n'est pas au Prince, » disait encore xN'icole Oresme; « elle est à ceux qui l'obtiennent. » « Si aucun, par travail et sueur de son corps, qu'il était libre de faire et donner ou de s'en abstenir, a acquis icelle nwnnoie, elle est à lui, comme à lui étaient travail et sueur de son corps. »
A quoi il faut ajouter, comme je le dis ailleurs, que cette
- monnaie métallique, en quantité relativement faible par rap-
\ port à l'ensemble des produits et des services qui s'échangent
'entre les hommes, ne suffirait pas à son office si elle devait
toujours réellement et matériellement intervenir dans ces
échanges. En fait, elle est suppléée, dans le plus grand nombre
des cas, par des représentants, sans valeur par eux-mêmes
(promesses, effets de commerce, billets de banque) qui ne sont
acceptés que parce qu'ils sont garantis par elle, c'est-à-dire
par la certitude ou la très grande probabilité tout au moins d'être
convertissables à volonté en espèces sonnantes.
LA VIE ECOXOMIQUE 'iâ
Et c'est poiir(}uoi, quand le crédit d'un purliciilier, ou iiiénie le crédit d'un lllat ]»araissent n'être pas absolument solides, leur papier, (luoi qu'ils fassent pour le faire accepter au ])air. subit nécessairement une dépréciation qui peut aller, dans les cas extrêmes, jusqu'à la nullité complète. C'est ce qui a eu lieu, notanunent, en 1720, pour les billets de la fameuse banque de Law, et, pendant la Révolution Française, pour les assignats.
Il convient d'ajouter comme moj^en de se passer du paiement effetif en espèces les procédés de comptabilité, comme les compensations, par lesquelles, en annulant, de part et d'autre, les sommes que l'on peut se devoir réciproquement, les paiements, parfois les plus considérables, peuvent n'être plus qu'une question d'écritures.
Mais quels que soient les procédés ainsi employés, et de quelque utilité qu'ils puissent être, il faut bien se garder de les considérer comme permettant de supprimer la monnaie métallique et delà remplacer par des billets d'Etat, auxquels il serait donné cours forcé. Il faut toujours, pour que ces billets, quelle qu'en soit la forme, aient cours et soient acceptés, qu'ils aient une valeur et soient garantis par une marchandise valant par elle-même, qui est non seulement leur gage, mais leur mesure.
Que siguifieraieut des billets de cent, cinq cents ou mille francs, s'il n'y avait quelque part des réalités qui s'appellent des francs?
UN PEUPLE RICHE EST UN PEUPLE QUI EMPLOIE BIEN SON TEMPS. + + t t i'
Time is Money.
^ E temps, c'est de l'argent, disent les Anglais, et ils ont bien ! I raison. Mais l'argent, à son tour, c'est du temps; car pour
fc-*-^ s'en procurer, soit sous sa forme matérielle, en lingots ou en parcelles, extraits des roches ou des composés argentifères, soit en monnaie, salaires du travail ou en objets de consommation, il a fallu commencer par employer ses jours ou ses heures en efforts destinés à obtenir ce métal ou à gagner la rétri-
oH LE CREDIT
lnitioii ilu ti-a\ ail i[iii !<■ t'oiiniit. Si la joiiiiit'c île travail iiiDyonnc, dans un pavs et à une épixiuo, vaut trois fVaiics, cela .sifi,niHe que juiur oittenir trois lianes d'argent, il faut, eu nioyeiine, dépenser une journée île travail. La monnaie première, ou dernière, c'est le temps, ou la vie. puis((ue nous n'avons, en fin de compte, que cela vraiment à nous, et que tout se résout eu emploi de la vie et du temps. « Un peuple riche est un peuple qui emploie bien son temps. » L'n peuple pauvre est un peuple ([ui perd le sien ou le dissiple en bagatelles et en niaiseries. Et, comme un peuple se compose d'individus, cela revient à dire que la première des richesses, pour chacun de nous, c'est le bon emploi du temps.
Ne perdons pas le temps, car le temps c'est la vie Qui, sans retour ravie.
Vide ou d'œuvrcs remplie, S'écoule à tout moment.
porxT d'emprunts, parce que tout