‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 21 sur 45 · Voir Le Petit Poucet du XIX siècle. Hachelte et Cie · texte numérisé non relu

Voir Le Petit Poucet du XIX siècle. Hachelte et Cie

fA VIE KCnNOMlQVE 'M\

exécuter, il faiil dos somiues considérables, l'ciiiploi et lu rétrilmlioii, pendant de longs mois, d'une multitude d'ouvriers, de contre-maîtres et d'in.ifénieurs. Qu'à cela ne tienne, dit-on. Vous ne pouvez pas, ou vous n'osez pas demander aux contribuables les centaines de millions qui les écraseraient. Demandez-les sous forme d'emprunt, au lieu de les demander sous forme d'impôts ; et sur le produit des services nouveaux ({ue vous allez leur rendre, vous les rembourserez dans dix, vingt ou trente ans.

C'est à merveille, si, en effet, les travaux sont nécessaires, ou simplement utiles et rémunérateurs, et s'ils doivent, comme vous l'affirmez, rembourser un jour tout ce qu'ils auront coûté. Ce n'est pas là, malheureusement, ce à quoi, particulier, municipalité ou Etat, l'on a la sagesse de se borner. On emprunte pour se dispenser de faire aujourd'hui la dépense, et parce que de cette façon l'on n'est pas arrêté par l'impossibilité de solder la note. On s'engage à la légère dans la voie des dettes et des déficits ; on se leurre de l'espérance des bonnes années qui couvriront tout; et ce sont les mauvaises années qui surviennent. On se dit, si l'on est conseil municipal, ou parlement, que l'on évite d'augmenter imprudemment les impôts; et l'on ne s'aperçoit pas que, comme le disait Turgot, dans son admirable lettre à Louis XVI, tout emprunt conduit fatalement à l'impôt, ue fût-ce que pour en payer l'intérêt, ou à la banqueroute. Les 140 ou 150 milliards de dettes dont sont grevées les finances des nations européennes et les 30 à 40 ou 50 o/" de leurs impôts qu'elles doivent supporter chaque année pour solder les intérêts de ces dettes, disent assez où l'on va quand on demande au crédit autre chose que de permettre, en les subventionnant, des dépenses productives, augmentant la richesse commune au lieu de la diminuer. Cette habitude de rejeter, à ce que l'on croit, ses charges sur les épaules des générations futures, disait le grand ministre Gladstone, à propos des emprunts contractés par l'Angleterre pour la guerre de Crimée, cette habitude n'est ni honnête ni sage. Avec elle, on ne sait jamais où l'on va.

Et ce ne sont pas seulement les gouvernements qui sont dupes de cette fantasmagorie du crédit; ce ne sont pas seulement les particuliers qui, en se laissant aller, sur la foi d'espérances chimériques, à des dépenses douteuses, se créent les plus graves embarras. Ce sont les sociétés dans leur ensemble, les foules sur lesquelles pèse le poids du jour et qui croient s'en décharger. Ce sont les rêveurs et les faux prophètes de

:u LE cm: DIT

toutes sortes qui nous crient à toute lieure. et tio|» souvent nous i)ersuatleut, «[u'ils ont trouvé un moyen d'aplanir pour tous et sans peine la route du progrès ; et que la pierre piiilosophale des anciens alcliiniistes n'était pas une cliinière. Il n'est pas dilliciie, répètent-ils à l'envi, de développer la richesse et d'éteindre la misère. Il n'y a (lu'à l'aire appel au crédit. C'est un magicien à ({ui rien n'est imi)Ossible. Les ressources vous manquent? Demandez-les à l'avenir; faites appel au crédit; puisez dans l'inépuisable réservoir des futures moissons et de fécondité infinie du développement du génie humain, faites mieux. Débarrassez le travail de la ditTiculté de se procurer les ressources (jui lui manquent. Décrétez le crédit universel et gratuit. Que chacun, selon ses besoins, trouve à emprunter ce qui lui est nécessaire ; et la multiplication des activités de toutes sortes aura bientôt répandu partout l'abondance et le bieu-ètre.

Crédit universel, malheureux! Mais le crédit, c'est-à-dire la mise à la disposition des emprunteurs des choses dont ils voudraient être pourvus, est nécessairement limitée, à toute époque, par la quantité de ces choses qui existent. S'il n'y a dans un pays qu'une quantité déterminée de capitaux, d'outils, de charrues, de machines, n'est-il pas évident qu'il ne pourra en être prêté et, par conséquent, emprunté, un seul exemplaire de plus? Vous pouvez, par un bon emploi de ce qui existe, en augmenter, p,)ur demain ou après demain, la quantité ; pour aujoui-d'hui, il faut, bon gré mal gré, vous contenter du stock existant. Là où il n'y a plus rien, l'emprunt, comme le roi, perd ses droits.

Crédit gratuit! Crédit aveugle, en d'autres termes. Le premier venu, à sa fantaisie, allant emprunter, qui l'argent, qui l'outil, qui la maison, qui le sac de blé ; mais ce serait la fortune publique au pillage ! Et combien de temps faudrait-il, si la dure leçon de la misère ne contraignait bientôt à un amer repentir, pour anéantir absolument tout le fruit du travail passé?

Non, pas de crédit gratuit, pas de crédit universel, dans l'intérêt même de ceux qui en auraient le plus besoin ; mais, s'il est possible, im crédit intelligent et clairvoyant, un crédit honnête, un crédit au concours, c'est-à-dire réservé à ceux qui, en présentant le plus de garanties, et en le payant ce qu'il mérite d'être payé, se montrent les plus capables d'en faire un bon emploi, et de le faire fructifier, pour leur bien et pour le bien de leur entourage. Crédit : croyance, confiance. Croire tout le monde, se confier à tout le monde, c'est sottise, c'est duperie.

LA VIE ÉCONOMIQUE :is

c'est, sons une fausse apparence de bienveillance et de bonté, la plus sûre manière de trahir les intérêts de ses semblables et de les engager sur la penle tatale ((ui condiiit au désordre et à la ruine.

Page 1