‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 22 sur 45 · CONTRE-AMIRAL RÉVEILLÈRE · texte numérisé non relu

CONTRE-AMIRAL RÉVEILLÈRE

La Concurrence.

^\ ^^AUDITE concurrence, concurrence impitoyable, cause ^l'Nrrr principale de nos maux ! répètent en choeur les trois 1/ \J quarts de ceux qui ne sont point satisfaits de la marche de leurs affaires. Et d'autres, ne se doutant peut-être pas qu'ils disent la même chose, et qu'ils disent une énormité, mettent le Gouvernement en demeure de supprimer « l'odieuse loi de l'offre et de la demande ».

Pourquoi pas la loi de la gravitation ou de la pesanteur, ce qui reviendrait au même, tout simplement? Car il ne manque pas de cas où elle cause des accidents, la loi de la pesanteur. C'est elle qui nous fait tomber des tuiles ou des cheminées sur la tête, entraîne, dans les vallées, les masses de neige qui constituent les avalanches, fait glisser sur les pentes des pans de montagnes qui engloutissent en un instant des villages entiers, et nous fait nous-mêmes, (juand nous posons le pied à faux ou nous penchons imprudemment au bord d"uu abîme, nous casser la jambe ou disparaître daiLs le vide. Oui, la loi de la pesanteur est dure pour ceux qui s'exposent à ses coups ; mais elle est bienfaisante pour ceux qui savent se servir d'elle, et il n'est au pouvoir de personne d'en modifier l'action : il n'est permis que de l'étudier, pour s'en servir et se garantir, si possible, de ses menaces.

De même de la loi de l'olfre et de la demande, qui n'est autre chose que la manifestation, dans l'ordre économique, de cette loi de la gravitation. C'est la loi de l'équilibre des prix. Deux poids sont en opposition dans les deux plateaux d'une balance ; infailliblement, quelles qu'en puissent être les conséquences, le plus lourd l'emportera. Deux hommes, deux chevaux ou deux forces quelconques tirent en sens inverse sur la même corde ;

:m la concuhhence

la plus faible sera eiiliaiiiée. Deux deiiiaiideurs désirent le même objet ; celui ([ui eu oiVre le prix le plus élevé (si c'est à prix d'argent qu'il peut s'obtenir) celui (|ui est le plus sympatlii(|ue (si c'est une faveur ou une obligeance), celui qui inspire le plus de couliauce (si c'est une avance, un prêt ou un engagement à prendre), sera préféré : déception pour l'autre ou les autres, naturellement, épreuve cruelle parfois. Mais comment, autrement, les préférences ou les refus pourraient-ils être justifiés, et quel mobile serait capable de pousser les hommes à se rendre les uns aux autres, sous les mille formes que comportent l'emploi de leur temps ou l'abandon de leurs possessions, les services réciproques dont ils ont besoin'?

Concurrence, c'est concours, ou. si vous voulez, mise aux enchères et adjudication au plus offrant.

Oui. répond-on ; mais que d'abus dans cette enchère, que de fraudes, que de violences, (juc de pièges tendus à la bonne foi des acheteurs, et (jue d'atteintes portées à la fortune, à la réputation ou à l'honneur des concurrents! Voyez ces réclames eifrontées, ces insinuations perfides contre des rivaux, ces recommandations obtenues à prix d'argent, et au péril de la santé publique souvent, pour des appareils de chauffage, des aliments, des médicaments-; et ces fortunes scandaleuses faites en un tour de main avec des produits sans plus de valeur vénale que de valeur hygiénique ou médicinale ! La concurrence, c'est l'écrasement du faible par le fort, le dépouillement de l'honnête par le malhonnête, le mensonge et la spoliation en permanence !

Et quand ce serait vrai ; quand les abus que vous réprouvez à trop juste titre ne seraient pas précisément le contraire de la véritable concurrence, du concours loyal et libre que la loi a pour but et pour devoir de faire respecter, croyez-vous par hasard que l'intervention de la puissance publique, pour déterminer le véritable prix ou la réelle qualité des services et des produits, peut être une garantie sérieuse contre les erreurs et les fraudes'? X"a-t-on pas vu, toutes les fois que l'administration même la mieux intentionnée s'est mêlée d'assurer ou de régler l'approvisionnement des marchés, de fixer par des maximums ou des minimums ce qu'elle croyait le prix normal des choses, ou de recommander, ou de proscrire tels travaux, tels aliments ou telles boissons, les plus ridicules et les plus malfaisantes déceptions, démontrer la fatale impuissance et l'inévitable malfaisance de cette ingérence de l'autorité dans le domaine de la liberté? Les médecins ont proscrit le quinquina et l'émé-

LA VIE ECONOMIQUE m

ti(|ii('; et l'un des plus illustres ])iu-nii eux, le si)liituel et lualveillaut Guy Patin, s'est moqué do « la prétendue fireulution du sang ». liBs boulangers se sont vu interdire la fabrication du pain de gruau, et la pomme de terre a été déclarée malsaine. I,e l'arlement de Bourgogne, qui n'aimait que le bon vin, a interdit, en le qualifiant d' « infâme », la culture du (jamay, qui fournissait au peuple une boisson d'un prix abordable. Le Conseil du roi Louis XIV a aggravé les conséciuences de la terrible famine de 1709 en interdisant aux cultivateurs de réensemencer leurs cbamps, stérilisés par l'effroyable gelée du 6 janvier et des jours suivants. J']t il a, une autre année, fait labourer, comme ne pouvant produire, des terres dans les(juelles la moisson ne demandait qu'à lever. Toutes les interventions officielles pour maintenir ou pour contenir les prix, pour combattre les crises, pour approvisionner administrativement les marchés, ont abouti àdes déceptions ou à un redoublement de souffrances. Et, d'une façon générale, toutes les nouveautés, toutes les inventions, tous les progrès troublant et gênant nécessairement des habitudes et des intérêts, se heurtant à l'incrédulité et aux défiances du public et des savants eux-mêmes, ont eu à lutter contre des préventions qui les auraient presque toujours, et qui les ont plus d'une fois, fait condamner, si les contradicteurs avaient été écoutés, comme irréalisables ou dangereuses. Il n'y a pas, hélas ! d'autre critérium, pour décider tant bien que mal du mérite ou du démérite des procédés et des produits, obvier le moins imparfaitement possible aux encombrements et aux déficits, aux hausses et aux baisses de prix, que le nivellement naturel de l'offre et de la demande, l'appel de la cherté, qui foisonne, comme le dit le proverbe, et le contre-appel de la mévente. L'Ltat. encore une fois, ne peut rien pour suppléer la liberté; il ne peut et ne doit que la faire respecter.

Mais la liberté et la concurrence, qui en est l'exercice, n'est point le désordre, l'anarchie et la fraude comme on se l'imagine. C'est un concours, ai-je dit. Un concours doit être loyal. Un candidat à un grade ou à un poste a le droit, le devoir même de montrer, pour se faire agréer ou préférer, tout ce qu'il sait et tout ce qu'il vaut ; il n'a pas le droit de se servir de fausses pièces, de faire subir par un autre, sous un faux nom, les épreuves qui lui sont demandées, et de voler à des concurrents , plus honnêtes la jjlace dont il est indigne. Un marchand n'a pas davantage, sous prétexte de concurrence, le droit de falsifier les produits qu'il offre au public, de donner à son vin, à son huile, à son café une dénomination mensongère. Il peut vendre

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