L'ECHANGE
ce qu'il veut ; mais à la idiulilioii de ne tromper ni sur la qualité, ni sur la quanlité. Lu lidulaii^'cr (|ui vous olTre du pain à meilleur marché en vous faisant conuailre les mélanj^es de farines diverses (|ui lui permettent un aiiaissemenl do prix ne vous trompe point. Mais un boulanjior ([ui vous garantit une ([ualilé de farine supérieure à celle «|u'il emploie vous trompe et viole les lois de la concurrence. De môme celui (jue j'ai vu jadis alllcher du chocolat avec 15 »/o de fécule était un honnête homme; celui qui vous yaranlit pur cacao et sucre du chocolat dans le(iuel il a introduit, ne fût-ce (jue 5 °/o, d'autres matières, vous trompe et mérite d'être poursuivi. Réprimer ces ahus, punir, lorsqu'elles sont constatées, les altérations de qualité on les déficits de (juantité. voilà le rôle de l'autorité puhlique.
Il est bien possible qu'elle ne le comprenne pas toujours et qu'elle ne le remplisse pas comme il le faudrait. Mais n'est-ce pas aussi bien souvent de notre faute si la concurrence se fait à nos dépens ? Est-ce tout à fait sans raison que certains marchands, quand on leur adresse des reproches au sujet de l'authenticité prétendue de leurs marchandises, répondent que ce sont leurs clients eux-mêmes qui les y forcent, exigeant qu'on leur délivre, sous le nom de Bordeaux, à des prix impossibles, ce qu'ils savent très bien n'être pas du Bordeaux; qu'on leur fournisse du chocolat à un prix notoirement inférieur à celui du cacao le plus vulgaire, ou de5^ étoffes j^ure soie ou pure laine évidemment mélangées dans des proportions diverses? Nous sommes trompés; mais à qui la faute ?
DONNE-MOI DE QUOI QU't'aS ; J'te "f t DONNERAI DE QUOI QU'j'aI. t t i" t IT
L*Échange.
Do ut des; facio ut facias.
^ 'ÉCHANGE est, avec le travail, le fond même de la vie.
Il Deux hommes ne peuvent, en quelque cii'constance que
J\y) ce soit, se rencontrer ensemble sans qu'aussitôt quelque
échange n'intervienne : échange d'idées, de paroles, de
services, d'aliments, d'armes, de vêtements, d'affections, et
LA VIE ECUMtMIQUK ()2
aussi, liolas ! de mauvais sentiments, d'injures, ou <ie coups. 1/isoIenient absolu est, pour ainsi dire, incompréhensible. Qui dit action, dans l'état de société même le plus rudimenlaire, dit contact et, par conséciuent, influence récipro((ue et échange.
Le phénomène est d'abord local et restreint. Deux voisins, deux membres de la même famille, de la même tribu, troquent entre eux, d'instinct ou après discussion, quelques-uns des objets qui composent leur misérable atoir, des peaux d'animaux, du poisson, des plumes ou des flèches. Ils s'entendent pour pousser les uns vers les autres le gibier qu'ils veulent atteindre; ils unissent leurs efl'orts, c'est-ù-dire qu'ils se rendent mutuellement service, pour traîner un tronc d'arbre, élever une butte, ou s'acheter et se vendre une femme contre un lilet, et réciproquement. Les rencontres et les transactions se multiplient et se diversifient à mesure que se développe, avec le nombre des individus, la variété et l'importance de leurs ressources et de leurs désirs ; ce n'est plus sur place seulement et entre membres du même groupe, c'est de groupe à groupe, puis de région à région que des relations s'établissent, et, par tiers interposées, par commissionnaires, voj'ageurs, commerçants, que les échanges s'accomplissent. Ils deviennent, enlin, l'objet d'un trafic régulier, embrassant successivement des espaces de plus en plus étendus, franchissant les coursd'eau, les fleuves et les mers, se frayant un passage à travers ou par-dessus les montagnes, mêlant les races, les idiomes, modifiant les coutumes et les lois, et peu à peu, en dépit des antagonismes primitifs, tendent à unifier, dans ses traits principaux au moins le caractère de l'espèce humaine.
Echange d'idées et de connaissances, échange de produits, échange d'instruments et d'outils, échange de services, en d'autres termes, échange de moyens d'existence, de ressources et de raisons de s'apprécier et de s'aimer, motifs de respect mutuel et de bienveillance, que tout invite à renforcer en ouvrant de plus en plus largement les voies aux déplacements et aux transports des hommes et des choses. Ce n'est pas, hélas ! dans la plupart des pays, ce qu'ont su comprendre les Gouvernements et ce qu'ils ont essayé de faire comprendre aux peuples. Au lieu de se féliciter d'être, comme le leur disaient un saint Jean Chrysostôme et un Sully, tributaires, c'est-à-dire serviteurs et bienfaiteurs, les uns des autres ; au lieu de voir, dans ce besoin mutuel de s'assister, des raisons de vivre en paix et de se compléter, ils n'y ont voulu voir que des raisons de se jalouser et de chercher à se ravir, par la ruse ou la
O.t L'ECU AS CE
forco. Cl' (|u'il Ut' tenait «lu'à eux (l'ulilciiii- à litre de iniitiifls services.
Deux erreurs surtout uiit contribué à maintenir cette iléploraltle el ruineuse i)oliti<|ue : la contusion île la ricliesso avec la monnaie. (|ui la représente, et cette fausse doctrine de la Hdliincf du omiiiern', que je réfute dans uii autre iliapitre ; puis cette autre illusion (|ui fait confondre le travail, source de la richesse, mais elVort et mérite au [)rix du(iuel elle s'achète, avec son produit, repoussant la satisfaction et l'abondance, pour se réserver la peine. L'Espagne, pour s'être crue à jamais riche par la possession des mines d'or et d'argent d'Amérique, et dispensée dès lors de produire, s'est vouée elle-même à la ruine, et, dans l'espace de trois quarts de siècle, de première Puissance qu'elle était. « est tombée de tout à rien"^ ». La même Espagne, le Portugal, la France, la Hollande et l'Angleterre, pour s'être disputé au lieu de se les partager, les colonies et leurs produits, pour s'être acharnées à se nuire au lieu de s'aider en travaillant les unes pour les autres, se sont déchirées pendant trois siècles et ont semé la terre et les mers de cadavres et de ruines. Spectacle ridicule et lamentable! pareil, aurait-on pu dire, à celui de ces animaux qui. lorsqu'on leur apporte leur pâtée, au lieu de prendre chacun leur part, renversent les écuelles et se dévorent pour se priver. Les neuf dixièmes des guerres, a dit un homme qui avait, par ses fonctions au mininistère des att'aires étrangères de France, été spécialement bien placé pour s'en rendre compte, ont été des guerres de commerce, c'est-à-dire des guerres contre le commerce, et c'est au prix de la vie des hommes que l'on a, de pai't et d'autre, acheté la pauvreté et l'insécurité.
Combien diliereut eût pu être le sort de l'humanité si, content de travailler en paix et heureux de prendre sa part de la prospérité des autres, chaque peuple avait su, par de libres et fructueux échanges '. entrer en partage de l'ensemble des l'essources répandues sur la surface du globe, et faire du séjour commun cette table de famille dont jjarle le grand saint Jean Chrysostôme !
« Mesdames et messieurs, » répétait plus près de nous im homme qui a su faire comprendre à son pays au moins cet
I. Voir mon Histoire d'une pièce de cinq francs el d'une feuille de papier, (Alcan).
3. Voir tes discussions de la Cliambre des députés, à propos du tarif des Douanes.
LA VIE KCOXOMlQUh: G'i
J'vaiiLrilo <lc liln'rto, «le bienveillance mutuelle et de paix, l'Annlais l{iclianl Cobden, prié de prononcer quelques paroles à la lin d'un repas de noces, « cette table autour de lafjuclle nous sommes unis dans la joie et l'espérance, c'est l'emblème de ce qu'est, de ce que devrait être plutôt, l'humanité. Si chacun de nous, dans la crainte de manquer, avait voulu garder pour lui ce qui se trouvait à portée de sa main, tel aurait eu du potage et n'aurait eu que du potage, tel du rôti et tel des légumes, ou des fruits et des friandises, et nous aurions tous, à des degrés divers, fait un triste dîner. Nous nous sommes passé de bonne grâce les plats à tour de rôle, et nous avons eu à la, fois l'avantage d'être servis selon nos désirs et nos goûts et la satisfaction de nous devoir, en nous en félicitant, une mutuelle reconnaissance. »
Ou ne saurait mieux montrer ce qu'est, en réalité, ce libre échange, « liberté des dix doigts de la main », disait Lamartine ; « liberté des estomacs », a-t-on dit ailleurs, qui serait, s'il était généralement et sincèrement reconnu et pratiqué, la plus sûre et la plus prompte garantie de bien-être et de paix :