‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 29 sur 45 · MACAULAY · texte numérisé non relu

MACAULAY

La Misère.

Yj L faut supprimer la misère! répètent partout, depuis que le

Il monde est monde, et chaque jour davantage à mesure qu'il

V s'enrichit, la foule des guérisseurs sociaux, ayant tous, pour

nous débarrasser de nos douleurs et de nos dénuements, des

procédés infaillibles. Ce ne sont que des variantes de celui qui

consiste à supprimer le malade pour supiirimer le mal.

Vous ne pouvez rien contre la misère, répliquent les autres. Elle est fatale, c'est la rançon du progi'ès ; et le Christ lui-même, dans son amour pour les hommes a bien pu mourir pour eux ; il n'a pu leur donner même l'espérance du bonheur terrestre. Vous aurez toujours des pauvres parmi vous, a-t-il dit à ses disciples; et nous en aurons toujours.

Des pauvres, oui, si l'on entend par pauvres des hommes moins bien pourvus que les autres, obligés, pour vivre et faire vivre leur famille, de travailler et de se priver, soumis à la loi. parfois dure, de l'effort, de la prévoyance et de l'économie. Des misérables, non, si l'on entend par là des êtres voués, de génération en génération, au dénuement sans espoir, déchet humain et ferment de désordre, de corruption et de haine. La pauvreté, qui est un état relatif, existera toujours, alors même que les moins bien partagés, par le progrès général, dont ils

Voir La suppression de la misère, lecture à l'Académie des sciences morales (Compte-rendu de l'Académie, octobre 1907). A paru dans La Revue (ancienne Revue des Revues) n'> du i5 août 1907.

LA VIE kCOXOMIQUE HO

auront eu leur i»art, seront devenus plus riches (jue les riches •l'aujourd'hui. La misère, état ahsolu de déchéance ou de dégradation, peut et doit disparaître, mais par l'amélioration laborieuse et intelligente de ses victimes, non par aucun des procédés empiriques qui la nourrissent en la berçant d'espérances illusoires, Elle est, en elîet, le résultat de causes morales, de vices et d'erreurs qui altèrent la direction de nos actes, et il suffira de nous en corriger pour nous soulager de leurs conséquences. Supprimez la paresse, qui tarit la source du travail, l'ignorance, qui eu compromet la fécondité, l'imprévoyance, qui maintient jîarmi nous l'insécurité, l'ivrognerie et la débauche, qui empoisonnent le corps et l'âme, l'envie, la jalousie, la haine et les querelles qu'elles engendrent d'homme à homme ou de peuple à peuple : désordres, troubles civils, guerres sociales et guerres étrangères, avec leur cortège de ruine, de souffrance et de meurtre. Faites régner partout, dans les relations humaines, la bienveillance et la sympathie, l'aide mutuelle et la bonté compatissante : que restera-t-il de causes de misère, de cette misère incurable, morale plus que matérielle, à charge à ceux qui en sont les victimes directes, et redoutables pour le reste de la société ?

— Et que faites-vous, me dira-t-on, de la maladie, des accidents et de la mort?

— Vous avez raison; c'est la part fatale de l'infirmité humaine, et celle-là nous ne pouvons nous flatter de la faire disparaître, îsous pouvons tout au moins la réduire ou en réduire, dans une proportion considérable, les effets. La maladie, les accidents, la mort elle-même ne sont-ils pas bien souvent la suite de notre ignorance et de nos fautes? L'économie, la frugalité, l'hygiène, tant privée que publique, pourraient, dans une mesure considérable, diminuer les fléaux publics et les sinistres particuliers. Si peu observées qu'elles soient encore, combien ne sommes-nous pas déjà loin de ces épidémies des siècles passés qui fauchaient parfois jusqu'au quart et au tiers, disent les chroniqueurs, de la population! La prévoyance, sous la forme des sociétés mutuelles de secours ou de retraite et l'assurance ne peuvent-elles pas, ainsi que je l'ai indiqué ailleurs, fournir les moyens de combattre et de supporter la maladie, l'infirmité et la vieillesse? Et contre la mort elle-même, ou du moins contre ses conséquences, ne fournissent-elles point des garanties, insuffisantes sans doute, mais réelles pourtant et de nature à fermer, quand le deuil frappe à une porte, l'entrée à la misère qui marche derrière elle?

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