TURGOT
L'Emploi de Tlmpôt.
JACQUES BONHOiMME. — Boa! voilà encore votre avertissement. M. le Percepteur, et il n'a pas diminué. Deux cents francs, sous des noms divers, dont le meilleur ne vaut rien, pour un pauvre diable de petit cultivateur comme moi! Deux cents francs ! Mais je ne viens pas à bout, à la fin de mon année, d'en mettre autant à la caisse d'épargne ou en rente sur l'Etat. On me dit que c'est pour mon bien, pourtant, qu'on me prend comme cela les trois quarts de mon pauvre gain. Je serais curieux de voir en quoi cela me profite.
Le percepteur. — C'est bien facile, et si vous voulez nous allons essayer de nous en rendre compte.
Jacques Bonhomme. — Voyons, je vous écoute.
Le percepteur. — D'abord vous n'avez pas envie d'être volé, ni assassiné, ni incendié?
Jacques. — Assurément.
Le percepteur. — Eh ! bien, il y a une police et une magistrature qui n'ont pas d'autre destination que de vous en préserver, des gendarmes qui parcourent la campagne, des gax-deschampêtres qui veillent sur vos récoltes, des pompiers qui combattent les incendies et des juges qui font respecter vos droits.
Jacques. — Pas gratis, ce me semble! J'ai eu un petit procès l'an dernier, avec Jean-Pierre, qui avait déplacé une borne et voulait me manger un ou deux sillons. Il a été condamné, c'est vrai, et j'ai gardé mes sillons; mais Dieu sait ce que cela m'a coûté en courses, en audiences, en papier timbré, en avocat et en avoué ! Enfln passe pour cela, quoiqu'il me semble que la justice pourrait être à meilleur marché.
Le percepteur. — Vous avez besoin de routes, pour faire vos
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courses et porter vos denrées au marché. Il laut des ingénieurs, des agents-voyers, des cantonniers, des ouvriers pour extraire les pierres, des terrassiers, etc. Tous ces gens-là vous servent ; ji'est-il pas juste que vous et tous ceux qui, ainsi que vous, profitent des voies de communication, vous contribuiez à les payer ?
Jacques. — Sans doute ; aussi je ne chicane pas sur ce chapitre et je suis prêt à payer ma part des services que l'on me rend. Mais je trouve un peu bien dur, je vous l'avoue, de payer encore pour des choses dont je ne jouis pas : pour les théâtres de la ville, par exemple, ou pour les courses de chevaux, auxquelles on va s'écraser et perdre son argent.
Le percepteur. — Mais, mon cher Jacques, il faut bien que l'Etat encourage les arts et qu'il perfectionne la race chevaline. Cela coûte très cher les arts ; les musiciens et les danseurs sont hors de prix, les danseuses surtout, et les décors et les costunies et le reste ! Si l'Etat ne subventionnait pas l'Opéra, le Théâtre-Français et d'autres, vous ne pourriez plus avoir ces représentations admirables qui attirent le monde élégant du reste de l'Europe et font de Paris et de nos grandes villes des foyers de lumière et de goût. Et les chevaux, mon cher Jacques, voyez donc avec quel entrain on va les voir courir, quelle foule, quelle animation ! Et quel enthousiasme quand nous battons les Anglais ! Cela rend fier de son pays !
Jacques. — Ma foi, monsieur le percepteur, soyez fier de la victoire d'un jockey et du jarret d'un cheval tant que vous voudrez, je n'y vois pas de mal ; mais permettez-moi de penser, moi qui ne vais pas aux courses et n'ai que faire de vos pursangs, que mes francs ou mes sous — qui y vont et n'en reviennent pas — seraient mieux employés à acheter des outils ou de l'engrais pour améliorer ma culture et à procurer un peu plus de pain, et à meilleur prix, à mes compatriotes qui en manquent ou le trouvent trop cher. Que votre beau monde, qui se montre à vos représentations artistiques, musicales, hippiques ou chorégraphiques, aille y étaler ses toilettes et son ennui ; mais qu'on ne vienne pas me prendre, à moi qui ne me soucie pas de tout cela, mon pauvre argent, dont j'ai besoin. Et là, franchement, croyez-vous vraiment que ce soit bien utile toutes vos courses et toutes vos fêtes ? Vous mettez en l'air toute la population. Des ouvriers qui auraient besoin de gagner leur journée, des boutiquiers qui devraient être à leurs affaires et attendre le client pour le servir, prennent l'habitude de courir et de perdre leur temps ; ils s'exposent au froid, au chaud.
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à la pluie: ils dépenst'iil. ils parioiil, ils se ilOiiioralisciil et ils se ruinent, quand ils ne font pas pis. .le ne sais si l'on a réellement, depuis (|u'on s'occupe tant des bêtes et si jieu des hommes, amélioré la race chevaline ; mais je crois qu'on a sinjiulièrement détérioré la race humaine et vidé sa bourse. Cela ne fait pas compensation.
Le perceptetir. — Vous êtes de mauvaise humeur, mon ami. C'est beau cependant, je vous assure, de voir passer comme le vent ces cavaliers qui se disputent le prix, ou d'assister à l'une de ces magnifiques soirées de notre grande Académie nationalç de musique. Vous ne résisteriez pas à l'enthousiasme si vous y étiez.
Jacques. — Possible, monsieur le percepteur; mais je n'y suis pas ; encore une fois, il n'y a que ma bourse qui y est, et ce n'est pas la même chose.
Le percepteur — Oh! c'est si peu ce que cela vous coûte! Ce n'est pas là ce qui grossit sensiblement votre cote.
Jacques — Et quoi donc alors?
Le percepteur, — Mais lu défense nationale, l'entretien de notre armée et de nos flottes, la fabrication de nos canons et de nos sous-marins, l'extension et la garde de noti'e doiBaine colonial, le plus vaste du monde apx*ès celui de nos amis les Anglais.
Jacques. — Ah ! oui, en effet, cela nous coûte gros, à ce qu'il paraît, et j'en supporte ma part, sans compter que cela m'a déjà coûté un fils, qui est mort de la lièvre en Afrique, et que j'en ai un autre qui vient de partir pour le Maroc, et qui me manque fort pour faire les semailles.
Le percepteur. — Sans doute, sans doute; mais la gloire, Jacques, la gloire, l'honneur du drapeau, le prestige du nom Français !
Jacques. — Je suis patriote, monsieur le percepteur. J'ai fait mon devoir quand la patrie a été attaquée, et mes blessures ne me permettent pas de l'oublier. Mais, à parler franc, si j'ai trouvé mauvais qu'on vint nous attaquer, et si je considère comme le premier des devoirs de défendre sa terre natale, je ne vois pas bien ce qu'il peut y avoir de beau à aller disputer aux autres le sol qu'ils habitent, et réduire en servitude des hommes qui ne demanderaient qu'à vivre tranquilles chez eux et à commercer librement avec nous, c'est-à-dire à travailler pour nous, à la condition que nous voulions bien travailler aussi pour eux. Nous avons envie ou besoin du thé, du café, du cacao, du coton, des fruits, du cuivre ou de l'or des peuples
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ôlrangers, cl ces peuples ont besoin des proiluits de notre sol ou de notre industrie, de nos arts, de nos étoiles, do nos meubles. Est ce que nous ne pourrions pas, une bonne l'ois, nous entendre les uns avec les autres pour cesser de nous faire du mal et garder nos enfants et notre argent?
Le percepteur. — Jacques Bonhomme, mon ami, vous -m'inquiétez, .le vous croyais un homme pratique, et voilà que vous donnez dans les idées de ces fous qui veulent nous persuader de laisser les autres tranquilles pour (ju'ils nous laissent tranquilles. Nos gouvernements sont plus sages que vous, heul'eusement. Ils continueront à vous prendre votre argent pour fabriquer des canons et des navires de guerre avec le fer que vous auriez la sotte fantaisie de changer en charrues et en moissonneuses, et ils vous prendront vos fils pour les envoyer à la gloire.
Jacques Bonhomme. — A la gloire, monsieur le percepteur, ou à la mort ; et, finalement, nous tous à la misère et au désespoir.
IL n'y a u'àmoutissement réel que t t lorsqu'il y a diminution effective du PASSIF, f -^ 'ir -^ -ir -f -i- -ir t -t ir Sadi CARNOT.
L'AmorHssemenh
^ Ci ^)
'•^ORRUPTIO OPTIMI PESSIMA. Rien de pire que l'abus des bonnes choses. Cette maxime convient tout particu- 'lièrement à l'amortissement, pratique excellente et précaution salutaire ou dangereuse illusion et ruineux expédient, selon la façon dont on le comprend et l'usage qu'on en fait.
Le capital, ai-je dit, ne se conserve pas naturellement comme on le croit trop souvent. 11 se renouvelle, et, si l'on n'a pas soin de le renouveler, il périt. Une maison se détériore par le temps, même et surtout si elle ne sert pas ; un navire se fatigue et n'est plus, au bout d'un certain nombre d'années, qu'une vieille carcasse bonne à démolir. Les machines, les outils, sont mangés par le travail et^encore plus par la rouille, ou, s'ils se
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conservent niatériollenient, dépérissent nioralcnicnt par la diminution de valeur que leur l'ont subir les appareils nouveaux et les procédés perfectionnés, 11 est donc sage, si l'on ne veut pas voir Tondre entre ses mains les ressources que l'onpossède, de les reconstituer, à mesure de leur dépérissement, par des prélèvements opérés sur le produit que l'on en tire ; et, dans toute entreprise bien conduite, une somme annuelle est déduite des recettes, pour compenser cet inévitable dépérissement : c'est l'amortissement, plus ou moins considérable selon les cas, faute duquel on va à la ruine.
Les corps publics, les villes, les provinces, les Etats (lorsque, par de grands travaux engloutissant des sommes considérables, grâce à des emprunts souvent, ils se font entrepreneurs et industriels) sont soumis à la même loi, et, s'ils veulent gérer leurs affaires en bons pères de famille, ils sont tenus démettre chaque année, dans leur budget, unj article pour l'amortissement de leurs dettes et de leurs capitaux investis. Mais cet amortissement, par suite d'une illusion dont l'origine remonte à un savant Anglais, le docteur Price, reste le plus souvent fictif, et les déficits causés par les emprunts et par les excédents de dépenses, qui les rendent nécessaires, loin de diminuer du fait de cet artifice de compabilité, ne font que s'accroître en quelque sorte automatiquement.
Le docteur Price. mathématicien habile, (il n'était pas nécessaire d'être un Newton ou un Pascal pour trouver cela), avait constaté que si, eu faisant une dépense ou en contractant un emprunt, on plaçait à intérêt compo«é une fraction, même peu considérable, de la somme engagée, cette somme, par le jeu naturel de ses intérêts, se trouvait, au bout d'un nombre proportionnel d'années, naturellement reconstituée. En sorte, concluait-il, que l'on peut trouver, dans l'emploi de la somme empruntée lui-même, la garantie de son remboursement et la sécurité de son avenir.
Assurément, mais à une condition : c'est que le jeu naturel de cet amortissement prévoyant ne soit pas contrarié par de nouvelles dépenses qui l'annulent, ou creusent un nouvean déficit ; et que, pour maintenir à son budget un article amortissèment, on n'y inscrive pas des dettes ou des dépenses égales ou supérieures. Or c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver, dans les budgets publics surtout. Les ministres, pour aligner leurs comptes, ou pour faire accepter des ouvertures de crédits plus ou moins avouables, se disaient à eux-mêmes et disaient aux députés et aux contribuables : « Soyez sans crainte, nons avons
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pris nos précautions. L'amortissement est notre assurance, et nous ne manquerons pas de payer la prime tous les ans. » lis ne la payaient pas toujours. Elle a été bien des fois suspendue, et, quand ils la payaient, c'était au prix d'un emprunt de plus, dont l'amortissement s'obtenait par le même procédé et dont le poids s'ajoutait à la dette. C'est ce que l'on appelle,- trop justement, découvrir saint Paul pour couvrir saint Pierre, ou boucher un trou en en luisant un autre.
« Il n'y a» comme Ta proclamé un jour rhounéte Sadi Carnot, « d'amortissement réel ({uc lorsqu'il y a diminution etfective du passif». Particuliers ou Etats, la loi est la même pour tous. Et pour arriver à ce résultat, il faut ou réduire les dépenses ou augmenter les recettes.
On a posé parfois la question inverse. Que doit-on faire quand on est en face d'un excédent de recette? Je dis d'un excédent réel. Le cas est si rare que l'on peut se demander s'il est bien utile de le prévoir. Mais, puisque la question a été posée, essayons d'y répondre.
Quand on a un excédent de recette, et que l'on ne veut pas se presser d'en profiter pour se permettre des dépenses inutiles, il n'y a, ce semble, que deux partis à prendre : ou diminuer les impôts — ce qui soulagera le contribuable et encouragera son activité — ou rembourser une partie de ses dettes (ce qui amènera comme conséquence une diminution moindre, mais réelle, des dépenses, en réduisant le chiffre des intérêts à payer). Il parait difficile de dire à l'avance, et pour tous les cas, lequel des deux partis doit être préféré.
Si, parmi les impôts existants, il en est de plus onéreux que d'autres, gênants et par eux-mêmes et par les formalités compliquées et vexatoires qu'ils entraînent, fatalement inégaux par l'impossibilité de les proportionner aux différents degrés d'aisance ou de pénurie des contribuables, ce sont ces impôts, évidemment, qu'il faut réduire, supprimer quand on le peut, en faisant de ces dégrèvements qui augmentent, comme le disait Gladstone, la puissance productive du contribuable. Si, parmi les emprunts contractés, il en est qui aient été émis à des conditions désavcintageuses, à 8 ou 9 ^'/o par exemple, comme ceux du début de la Restauration, et que, par suite de l'amélioration du crédit, l'intérêt soit tombé à un taux moins élevé, à 5, à 4, à 3, il n'est pas moins évident qu'il est désirable de rembourser ces emprunts ; ce qui aboutira encore à permettre de diminuer les impôts.
Il est vrai, malheureusement, que le choix peut être difficile à
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faire, car il est rare, a la faroii tloiit les événements politiques nous ont traités, dans tous les pays dits civilisés, et dont nos linunces ont été gérées, nue nous n'ayons pas ;\ lu fois à supporter des impôts mal établis et des dettes plus lourdes que de raison, (l'est un pioldème de circonstance, à résoudre, s'il est possible, avec un sentiment sincère delà justice et de l'intérêt réel du contribuable.
0\ peut manquer de tout, se priver de tout; on ne peut ni manquer, ni se priver de pain. et il ne suffit pas
qu'il y EN AIT ASSEZ, IL FAUT ENCORE
qu'il ne soit PAS TROP CHER, t 1" "l" +
MELINE.
(Discours faisant connaître ofliciellement « les raisons très sérieuses qui ont amené le gouvernement à écarter les droits sur les blés »).
Le Prix du Pain.
JACQUES BONHOMME. — Voilà le pain qui augmente ; il était déjà bien cher. Le Gouvernement ne devrait pas tolérer cela ! Pourquoi ne fait-il pas une bonne loi pour empêcher les cultivateurs, les meuniers et les boulangers de spéculer sur la misère du pauvre peuple ? Si nous sommes obligés de regarder à ce que nous mangeons, comment veut-on que nous travaillons ? Quand l'estomac est creux, les bras ne sont pas solides.
— Vous avez i-aison, mou ami, c'est très malheureux que le pain soit si cher ; mais le Gouvernement n'y peut peut-être pas autant que vous le crojez, et, s'il y peut quelque chose, ce n'est pas de la façon que vous pensez. Quand la récolte n'est pas bonne, il faut bien que nous fassions attention à ne pas gaspiller le pain, car si nous en mangions ou en gâchions autant que lorsqu'il est abondant, il arriverait que nous n'en aurions pas assez pour aller jusqu'à la récolte prochaine. Or il n'y a qu'une chose qui puisse nous avertir et nous rendre économe, c'est le
Voir mes discours à la Chambre des députés sur la Question Douanes, i885 et 1886: La liberté du Commerce et les Traités de Commoi>.o, conférence (Alcan). V. également mes discours en commémoration de Cobden et de Bastiat, à la Société d'économie politique.
merce,