‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 36 sur 45 · LA VII': ECONOMIQUE · texte numérisé non relu

LA VII': ECONOMIQUE

de nouvelles voies seront, tût ou tard, forcément ouvertes, dans telle direction ; que de nouveaux centres industriels ou commerciaux se créeront et que des terrains aujourd'hui sans valeur, comme ceux que j'ai connus déserts de l'ancienne plaine Monceau, seront recherchés. Il y engage ses capitaux, et, en vue de la plus-value qu'il escompte, les y laisse pendant dix ou vingt ans dormir oisifs. La hausse prévue se réalise, et ses capitaux sont triplés. A-t-il nui à personne? Et n'est-il pas juste qu'il soit récompensé d'avoir hien calculé et d'avoir su attendre?

L'n exemple entre mille que l'on pourrait citer. L'n groii[)e de Saint-Simoniens, les Pereire et les ingénieurs Flachat et Clapeyron, avaient, au milieu des moqueries des gens sérieux, construit ce chemin de fer de Saint-Gex-main, ou plus exactement du Pecq, (puisqu'il ne gravissait pas encore la côte), dont M. Thiers disait que ce ne serait jamais qu'un joujou bon à amuser les Parisiens qui allaient se promener le dimanche. Ils s'en étaient réservé à eux-mêmes, dans leur confiance, le plus d'actions possible ; mais ils n'avaient pu faire seuls tous les frais, et ils en avaient fait souscrire dans leur entourage. Parmi ces souscripteurs (je cite ceux-ci parce que le fait est à ma connaissance personnelle) se trouvaient MM. Davilliers, banquiers à Paris, qui se plaignaient de ne pas voir leurs actions monter aussi vite qu'ils l'avaient espéré. « Vos actions vaudront un jour six mille francs », leur dit Emile Pereire ; c et ce jourlà je serai preneur. »

Un an ou deux se passent, et, un matin, le secrétaire de Pereii-e arrive chez les Davilliers. « M. Pereire, » dit-il « a écrit, tel jour, sur son carnet, que les actions de Saint-Germain vaudraient six mille francs, et que ce jour-là il serait prêt à les racheter. Elles ont fait six mille francs, hier, à la Bourse. Je viens voir si vous en avez à vendre. » Ces messieurs, malheureusement, n'en avaient plus.

Etait-ce un hasard, un coup d'audace plus heureux qu'il ne le méritait ? Non. C'était la juste récompense d'une prévision intelligente. Les créateurs de cette première ligne, en la construisant, avaient eu foi dans l'avenir de ce moyen nouveau de transport, qu'ils étaient presque seuls à prendre au sérieux, et, pendant qu'un autre Saint-Simonien, Michel Chevalier, traçait par avance la carte du grand réseau français, tel qu'il a fallu le faire dans la suite, ils avaient compi'is que cette gare Saint- Lazare, alors sans importance, et ce tronçon dont on se moquait seraient la tête de ligne nécessaire de tous les chemins de l'ouest et du nord-ouest. La chose n'était pas sans mérite si l'on

I(i;i SPECULATION

songe iiiif. plusieurs années plus tard, quand on construisit le chemin de l'or d'Orléans, le rapporteur, M. DuTaurc, sollicité de reeomrnandtir un prolont^euient vers Nantes, pour le transport des bteuls sur Paris, répondit en riant : « Oh ! des Ijoeuls en chemin de ter? Vous ne me ferez pas avaler celle-là ! »

.le liens le mot d'un ingénieur, membre de la Commission à laquelle il i'ul répondu. Et M. Dnlaiire est l'homme qui a le plus contribué aux premiers développements de notre réseau!

.Te donne ces exeuiples, encore une fois, parce qu'ils sont de nature à frapper l'attention. Mais ils n'ont rien, au fond, d'exceptionnel, et c'est, en petit ou en grand, la pratique quotidienne et universelle. Le cultivateur qui ensemence de telle ou telle fa(;ou, parce qu'il suppose qu'il répondra mieux aux besoins du public ; le marchand des quatre saisons qui refuse à la halle certains fruits ou légumes et en préfère certains autres ; le fabricant d'articles de Paris qui prépare une nouveauté sur laquelle il compte pour le jour de l'an, sont tous logés à la même enseigne : ils prévoient ou essayent de prévoir; ils spéculent. Ce ([ui est juste, utile et bienfaisant de leur part peut-il être condamnable et malfaisant de la part d'un autre';* Et n'est-il pas d'intérêt général que chacun soit libre, à la condition de ne tromper personne, de comprendre comme il peut son intérêt personnel; récompensé quand il a bien jugé, puni dans le cas contraire?

Et c'est là la distinction que l'on ne fait pas et qu'il faut faire.

Il y a des spéculateurs honnêtes et des spéculateurs malhonnêtes. Il y a des gens qui, pour entreprendre une opération dont ils espèrent profit, n'engagent que leurs ressources ou les ressources qui leur sont confiées, en pleine connaissance de cause, par des prêteurs ou des associés décidés à courir les risques en vue du partage éventuel des profits. Et il y en a qui, par des assertions mensongères, par des prospectus de fantaisie, habiles, et fort habiles parfois, par des rapports frauduleux d'experts ou de chimistes, par la présentation de prétendus échantillons de mines d'or, de cuivre ou de diamant, subtilisent plus ou moins largement l'argent de leurs dupes, comme cet effronté à qui l'on demandait l'analyse du minerai qu'il avait envoyé comme spécimen, et qui répondait : « Retournez-moi l'échantillon. Il n'y en a pas d'autre. » Ceux là sont des spéculateurs si l'on veut; mais ce sont aussi des voleurs et des faussaires. lisseraient moins nombreux si la justice, sans doute, les poursuivait plus sévèrement et si les « gogos »,

LA yJIC KCO.XOMKJUK KMJ

comme on les appelle, ne se montraient pas, en dépit de toutes leurs mésaventures, toujours prêts à les écouter.

Et la Bourse? dit-on. Et toutes les fortunes scandaleuses ou les ruines déplorables qui s'y réalisent?

La Bourse est un nuirché dans lequel on trouve à vendre et à acheter des valeurs de toutes natures : de la rente sur l'Etat ou sur les Etats étrangers, des titres d'eiuprunts municipaux, des actions de chemins de fer, de sociétés industrielles ou lijiancières, comme sur d'autres marchés on achète du café, du sucre, du cacao et du caoutchouc ; vente ou achat libre, au risque et péril des vendeurs et des acheteurs. En elles-mêmes, ces opérations n'ont rien de répréhensibles. Chacun cherche tout simplement à placer le moins mal possible l'argent dont il dispose. Bon, répliquerez-vous, pour les achats au comptant ; mais les achats à terme, le jeu?

Le jeu, c'est une imprudence, la plupart du temps, sinon toujours, quand on s'y livre avec ses capitaux. On la paie, le plus souvent, très cher, surtout quand on a eu le malheur d'y réussir. « Si j'avais un ennemi mortel, » disait le banquier Jacques Laffitte, « ce que je pourrais lui souhaiter de i)is, ce serait de gagner à la Bourse, car il continuerait à jouer et, fatalement, il viendrait un jour où il serait ruiné. » C'est la sanction naturelle et presque inévitable de la spéculation imprudente et malhonnête. C'est plus qu'une imprudence, c'est un acte coupable quand on s'expose à y dépasser la limite de ses ressources ; la ruine ou le déshonneur en sont la sanction naturelle. Et cette sanction naturelle le législateur a eu le plus grand toi-t d'en affaiblir le frein en admettant ce qu'on appelle « l'exception de jeu ou de pari ». L'honnête homme, quand il a perdu, considère son honneur comme engagé et s'exécute. Le malhonnête homme allègue que c'était du jeu ou du pari, ne paie pas et recommence.

Concluons. Chacun, ici-bas, cherche son intérêt et tâche de mettre de son côté les meilleures chances. S'il ne compte, pour y réussir, que sur son intelligence, sur sa connaissance des affaires et sur sa bonne réputation, non seulement il n'est point répréhensible, mais il est utile et digne d'estime. S'il poursuit la chance aveuglement et en s'abandonnant au hasard; s'il recourt, comme celui qui se sert de cartes biseautées, de dés pipés ou de faux renseignements, au mensonge,, au dol, au crime quelquefois, il mérite toutes les sévérités de l'opinion et toutes les répressions de la loi. Partout, toujours, le verdict est le même : liberté pleine et entière pour l'activité intelligente et honnête ; condamnation sans pitié de la fraude et de la violence

M7 SOCJAfJSMK

IL KAITT niFN HECONNAITHF. QUE LA VÉRI- TAItl.K SOLUTION, TANT CHKUCHKE, DU "f l'IlOlM.KMi: SOCIAL EST RENFERMEE DANS CES SIMPLES MOTS : « LA LOI, C'EST LA JUSTICE ORGANISÉE ». I" t t t t t

Page 1