‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 37 sur 45 · BASTIAT · texte numérisé non relu

BASTIAT

Socialisme.

<Ç\ E mot est nouveau ; il ne date guère, comme usage cou- 1 1 l'ant au moins, que du second tiers du xix'= siècle, et c'est

c^aJ à Louis Reybaud, auteur d'études sur les Réformateurs sociaux, que l'on en attribue, en général, la paternité. La chose est vieille comme le monde. Platon, dans ses deux ouvrages La République, et Les Lois, n'a pas laissé grand'chose à ajouter à ses successeurs en fait de pétrissage de la pâte humaine. L'on n'a jamais exposé en plus belle langue les avantages de la communauté des biens et des femmes, et plus savamment réduit le bonheur de l'espèce humaine à celui d'un troupeau, sous la houlette de fer d'un maître, nourri, logé, marié, comme on marie l'étalon et la jument ; conduit au travail, à retable et au pâturage, par des bergers infaillibles, dispensé même, par une prévoyance touchante, du souci de la famille, et ne gardant, de la naturelle distinction des sexes, que ce qui est indispensable pour assurer, sous l'œil vigilant de l'Etat, la continuation de l'espèce.

Les Chrétiens, au début, dominés par la préoccupation et l'attente de la prochaine fin du monde, auraient été, selon beaucoup, une société étrangère aux lois et aux distinctions ordinaires, ne reconnaissant ni pi-opriété personnelle, ni différences de rangs et d'autorité ; et toute une succession de prophètes civils, ou religieux, les Campanella, les Thomas Morus, les Anabaptistes, les Babeuf et les Buonarotti, sans parler des Marat et des Saint-Just, ont précédé les Saint-Simon, les Fourier, les Cabet et les Proudhon. Rêveurs étranges, tantôt violents et tantôt doux, mêlant aux intentions les plus généreuses et aux plus justes révoltes contre de réelles iniquités, de monstrueuses

Voir ma brochure Communauté et Communisme ; et ma conférence: L'Ecole de la Liberté.

ignorances et d'inexcusables colères contre les lois fondamentales de la société ; et compromettant, par l'exagération, ce qu'il y avait de plausible dans leurs critiques et leurs aspirations.

Mais c'est vers le milieu du xix'^ siècle, après la Révolution de 1848, que les prédications dites sociales ont pris une ioiportance qui n'a pas cessé de s'accroître depuis, et se sont imposées à l'attention des penseurs et des Gouvernements. A cette époque, malgré la diversité des écoles, elles avaient un .sens général bien apparent et un caractère commun, sous des formes diverses. Avec des pi'Ogrammes qui se prétendaient souvent contradictoires et hostiles, elles tendaient toutes plus ou moins à renverser l'ordre établi. Quand on parlait de la liépublique sociale, ou de la Sociale, on entendait bien renouveler de fond en comble, par une révolution violente, l'état de la société.

Aujourd'hui, il y a encore, assurément, des partisans de la violence, peut-être y en a-t-il davantage ou de plus déterminés ; mais le mot de socialisme, en servant de réclame à un plus grand nombre de politiciens, a perdu tout sens exact et précis ; et se qualifient indistinctement de socialistes tous ceux qui, à un titre quelconque, ont la prétention de s'occuper d'amélioi'ations sociales. Le trait commun qui les réunit, c'est la foi à l'intervention de l'Etat, dans le domaine des intérêts privés, et l'incessant appel à des règlements et à des mesures administratives pour imposer aux citoyens, bon gré mal gré, un modèle officiel de pensée, de croyance ou d'incroyance, de travail et de vie. C'est la superstition de l'infaillibilité de l'Etat, confisquant à son profit, et pour leur prétendu bonheur, l'initiative des individus. Mais l'Etat, comme je l'ai dit, un peu irrévérencieusement quelquefois, c'est un monsieur, ministre ou chef de bureau, qui sera remplacé, demain ou après-demain, par un autre monsieur voyant les choses tout autrement, mais pareillement convaincu de sa supériorité. .Je me serais bien mal expliqué, dans les différents chapitres de ce volume, si l'on n'avait depuis longtemps compris que ce que je considère avant tout comme erroné, dangereux, et. pour dire le mot, antisocial, c'est précisément cette commune confiance dans le rôle providentiel de l'Etat. C'est cette substitution d'une direction extérieure, et supposée supérieure, à l'initiative individuelle et à la responsabilité personnelle. C'est la foi à l' Etal-Providence, supprimant, affaiblissant du moins, et déviant souvent, la foi à la liberté et à l'expérience, chargée tout ensemble de nous éclairer et de nous stimuler. La liberté, c'est le tout de l'homme ;

\m SOCIALISME

l'autorilé ((jii'oii lui oppose souveni, cl au nom de laquelle les uns préteiulcnl rannuicr, et les autres, croyant la servir, vont jusqu'à nier toute rèyle et toute puissance publique) l'autorité, dis-je, c'est la garantie de la liberté, le bouclier du droit, la force commune chargée de réprimer les atteintes à l'exercice des libertés individuelles.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que je ne me proclame pas socialiste, ni dans le stns de 1S48, ni dans le sens, vague et indélini, mais interventionniste, d'aujourd'hui. Je tiens à dire toutefois ([ue si, dans les colères déchaînées par ceux qui se croient par excellence des conservateurs de l'ordre social (comme s'il pouvait y avoir conservation sans vie, c'est-à-dire sans mouvement), aussi bien que dans les fureurs de ceux ([ui veulent tout changer et même détruire, il y a une grande part d'erreur, d'exagération et d'injustice ; on ne saurait nier, quand on est de bonne foi. que, parmi les reproches adressés à l'état actuel de nos sociétés, de nos habitudes, de nos préventions et de nos préjugés, il n'y ait une part de vérité; on ne saurait nier que, sous ces attaques souvent injustes, et derrière fces programmes irréalisables et dangereux, il n'y ait un fond d'aspirations sincères, bien que mal définies, vers un idéal de justice, de paix et de fraternité. Au lieu de répondre à la colère par la colère, à la haine par la haine, aux prétentions excessives et injustes par la condamnation en bloc de toute réclamation et de toute ambition, on ferait mieux de chercher, dans une discussion loyale, à dégager la vériié de l'erreur, les sentiments avouables des emportements inavouables, et à faire, en même temps que la critique conscencieuse des doctrines des autres, la révision de ses propres erreurs et de ses propres préjugés. Peut-êti'e arriverait-on ainsi à constater, de part et d'autre, que l'on se méconnaît, et à travailler ensemble pour le bien commun, au lieu de travailler les uns contre les autres, pour le mal de tous.

Un apologue, que j'ai quelque lieu de croire véritable, et que je titns d'un des meilleurs amis et serviteurs de l'humanité que j'aie connus, en dira plus sur ce sujet que tous les raisonnements du monde. Le voici :

C'était en novembre, dans un pays de montagnes, où l'on conserve le souvenir de prétendus géants qui auraient autrefois infesté la contrée. Le brouillard du matin obscurcissait l'atmosphère, et le soleil ne l'avait pas encore percée. Un brave campagnard, désireux d'aller voir son frère à quelque distance de chez lui, s'était mis en route, armé, pour plus de sûreté, d'un solide bâton. A un détour, au miheu de la brume, il aperçoit

LA VIE ECONOMIQUE i\(i

tout à coup ikvanl lui un être étrange, de grande taille et d'apparence menaçante. Il n'y avait pas à reculer. Il se met en défensa et niarclie résoluiniMit vers li» monstre, kMjuel. de son côté, sonibL' prêt à ratta(iue. (^(spiîiulaut, à mesure (jiie notre paysan s'en approclie, l'ennemi lui paraît moins elt'rayant. « On dirait presque que c'est un homme, môme un homme du pays ». Et voici qu'un coup de vont ayant déchiré le brouillard, et le soleil se montrant, il reconnût que c'est son frère, sou propre frère, qui, poussé du même dessein, s'était mis en route, lui aussi, pour le voir.

Je n'ajoute rien.

Page 1