EGALITE
affaires, augmente son usine ou agrandit ses magasins et se charge d'un loyer plus lourd. Le père meurt; il faut rapporter à la succession ; mais ou est à une époque de crise (c'était. dans le cas aucjuol je pense, au lendemain de la Révolution (le 1S4S). Le malheureux est exproprié, et le beau-père, pour avoir voulu Caire faire à sa fille un mariage avantageux, se trouve l'avoir ruinée. Telles sont, hélas! les répercussions imprévues des événements, et les désastres que, par leurs contrecoups, peuvent entraîner des charges jugées à tort insigniliantes ou légères.
La société, en somme, n'est pas, comme le prétendait le Roi au nom de ce qu'il appelait son <( domaine émineut » ou son H droit régalien », propriétaire ou copropriétaire de la fortune des citoyens. Elle n'a à prétendre sur cette fortune qu'au remboursement de ses frais de protection des personnes et des biens. Elle peut, (juand cela est nécessaire, lever sur les revenus des taxes calculées au plus bas prix et perçues avec le moins de gènes possibles. Elle n'a aucun titre à s'attribuer, sur ce fruit des activités individuelles, une part, qui serait bientôt, par un trop facile entraînement, la part du lion, et qui. eu décourageant le travail et en entamant le capital, tarirait, avec la prospérité publique, la source de ses revenus. Qu'elle se souvienne de la poule aux œufs d'or !
l'inégalité égalise; la cherté gratifie et la propriété commuxalise. ± ^ 'v
Égalité.
r'^^X^OUS les hommes sont égaux, tous sont faits de la même
a pâte et bâtis de la même façon ; tous devraient être traités de même et avoir même part aux biens de ce monde, même fortune, même logement, même cuisine et le reste.
Egaux? Où avez-vous vu cela, s'il vous plait? Je suis grand, mon voisin est petit ; je suis fort et adroit, il est maladroit et faible. Vn autre a, comme on dit, bon pied bon œil, son voisin est sourd, ou myope, aveugle même, et un troisième est boiteux, pied-bot ou bossu. Tel a bon estomac, et tel autre souffre
perpéluelltMiicnl de crampes ou de co!i<nics. De luéme au point de vue moral : celui-ci garde ses vieux i)arents jusque dans l'extrême vieillesse et voit ses enfants élever les leurs sans maladies et sans désordres ; celui-là passe sa vie dans le deuil et dans les larmes, perdant tour à tour tout ce qu'il aime ou, malgré ses soins, trompé dans ce qu'il attendait de sa famille et de ses amis. Partout l'inégalité nous entourant du dehors, et l'inégalité venant de nous-mêmes. Ici, le zèle, l'activité, l'attention scrupuleuse sur ses devoirs et ses intérêts ; là, la négligence, l'insouciance, le gaspillage, la paresse et l'inconduite. Comment, avec l'inégalité ainsi partout, en nous et autour de nous, prétendre à un sort" égal et à une même part des biens et des maux de ce monde ?
Il n'y a et il ne peut y avoir qu'une seule sorte d'égalité; c'est l'égalité de droit. Nous sommes, soit par le fait des circonstances, soit par notre fait, dans des conditions différentes, et nous ne pouvons, en conséquence, prétendre à être traités de même ; mais, dans ces conditions diflereutes, nous devons être également respectés, et nul, ni par la force, ni par la ruse, encore moins par la loi, n'est fondé à nous dépouiller, à nous opprimer, à nous gêner à son profit. Tels nous sommes ou tels nous nous sommes faits, tels la société est tenue de nous respecter et de nous faire respecter. Et si, par une naissance plus heureuse, par une éducation meilleure, par un meilleur emploi de notre temps et de nos forces, nous sommes arrivés à devenir plus torts, plus heureux, plus riches, et que, sans nuire à personne, nous nous soyons fait une place plus grande ici-bas, loin de nous envier et de nous traiter de vampires et de privilégiés, ceux qui nous entourent et qui se trouvent moins bien partagés doivent nous savoir gré, au contraire, d'avoir réussi dans nos entreprises ; car c'est du produit du travail de chacun que se forme la richesse commune, des découvertes des savants que se fait peu à peu l'instruction générale, par les succès des agi-iculteurs et des industriels que s'accroit le fonds commun des subsistances et des marchandises. Et ce sont, en toutes choses, dans la marche pacifique du progrès matériel et moral, comme dans la marche douloureuse des expéditions guerrières, les chefs de file qui entraînent la colonne. Si tous étaient traités de même, s'il n'y avait aucun avantage à mieux voir, à mieux travailler, à mieux épargner et à mieux utiliser ses épargnes, nul ne se donnerait la peine de chercher à surpasser son voisin, et tout croupirait dans l'imuîobilité et l'inertie.
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L'iiiéjjralitt', on réalité, l'inégalité de fait, conséqncnce et consécration de l'égalité de droit, est l'agent indispensable, le moteur et le régulateur du progrès, et, par le progrès, qui dispense à tous, à mesure qu'il s'accentue, une part plus grande des résultats obtenus, elle tend à se diminuer. L'inégalité égalise, la rareté multiplie, ou, comme dit le proverbe, clierté foisonne, et la propriété couununalise.
U.\ GOUVER.NEME.NÏ FAIT ASSEZ UE BIEN QUAND IL NE FAIT PAS DE ilAL ET SE 1* -J- BORNE A E.MPÊCIIEU d'EN FAIRE. "{- "i' i"
Si j'étais le Gouvernement.
cQ E PHILOSOPHE. — Si j'étais le Gouvernement, je ferais, 1 1 je ferais.... Je crois que je ferais comme tous les Gouver-
fc-*^ nemeuts passés, présents et futurs et comme tous ceux qui voudraient être à leur place pour faire autrement et mieux qu'eux.... Je ferais des bêtises. Car enfin j'aurais la prétention d'eu savoir, sur les besoins et les intérêts des gouvernés, plus qu'eux-mêmes et de leur prescrire, par de beaux règlements et de sages ordonnances, ce qu'ils devraient faire et ne pas faire, comment il leur conviendrait de se loger, vêtir et nourrir, de quelle façon exécuter leurs travaux, combien d'heures consacrer au sommeil, combien au repos. J'instituerais à leur intention des commissions d'hygiène, des écoles des beaux-arts, de musique et de danse, où ou leur enseignerait à avoir du génie, de la grâce et du goût ; et je leur démontrerais, en leur prenant leur argent pour leur faire admirer des jockej's et des danseuses, que le suprême mérite d'un peuple est d'avoir des chevaux qui ne sont bons qu'à courir quelques minutes jusqu'à extinction de souffle, et des danseuses dont les pirouettes apprennent aux banquiers à lever le pied. Mais par-dessus tout j'aurais soin de préserver mes administrés du danger de payer trop peu leur pain, leur viande, leurs étoffes et leurs outils en laissant entrer chez eux, en retour des produits de l'industrie nationale, les produits empoisonnés de l'industrie étrangère et d'une aginculture rivale.
M. Rond-de-cuir. — Vous voilà bien, monsieur le philosophe
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LA VIE ECONOMIQUE llti
avec vos beaux systèmes de liberté et de concurrence ! Mais l'Adiiunistration pourtant, en tout pays, en sait plus long que les administrés, et si on laissait les gens se conduire à leur fantaisie, Dit'ii sait comment ils se conduiraient!
/.(' l'hilosoplii'. — S'ils faisaient des fautes, ce seraient eux du moins qui en j)ât irAieaL et non leurs voisins, qui n'y seraient pour rien, et, à leurs dépens, peut-être apprendraient-ils à n'en plus tant faire ou à ne pas refaire toujours les mêmes. Tandis que vous, messieurs de l'Administration et du Gouvernement, vous les faites, et c'est nous ([ui les payons.. Yops édictez des mesures dites d'intérêt général qui l)less ejï.t tous les intérêts particuliers. Vous mettez les estomacs, dans leur variété, à la ration commune ; vous vous faites les arbitres des goûts et des couleurs; vous imaginez un homme-type qui ne répond en rien à la diversité infinie d^s hommes réels, et vous nous fabriquez un monde de fantaisie. Lisez un peu. je vous prie, le Second Voyage autour de ma Chambre, de Xavier de Maistre, et tâchez d'en faire votre profit !
M. Rond-de-cuir. — Bah ! un roman !
Le Philosophe. — Oui, un roman, mais un roman qui en dit plus long en quelques pages, et en pages pleines d'esprit autant que de sens, que tous vos règlements et toutes vos cii'culaires.
M. Rond-de-cuir. — Je serais curieux de voir cela.
Le Philosophe. — Eh bien, lisez, ou écoutez. L'auteur est chez lui. un soir d'été, dans sa modeste chambre, qui, je crois bien, est une mansarde. Il ouvre sa fenêtre pour respirer, et, levant les yeux vers le ciel étinc^lant de ses mille feux, il reste ébloui. « Quel spectacle ! s'écrie-t-il, et comment les hommes, qui pourraient si aisément en jouir, et gratis, y restentils indifférents ? Si j'étais Gouvernement, je mettrais bon ordre à ce dédain irrévérencieux des merveilles de la création. « — « Et que feriez-vous? », murmure à son oreille une petite voix, dans laquelle il reconnaît sa conseillère intime, pas toujours assez écoutée, la Raison. — « Je rendrais immédiatement une ordonnance par laquelle il serait prescrit à tous mes sujets en âge d'être del)out à neuf heures du soir d'ouvrir leurs fenêtres ou leurs portes, de se mettre au balcon, s'ils en ont, ou de se promener dans les espaces découverts pour contempler un spectacle plus beau mille fois que tous ceux après lesquels ils courent sottement tous les jours. » — « Pardon », reprend doucement la Raison. « Les intentions de Votre Majesté sont admirables ; mais ne ferait-Elle pas une exception pour les gens malades? » — « Naturellement. Cela va de soi. » — « Et
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les soirs do pluie, do brouillard ou aulros où la voûte étoilée sera absolument eachoe aux regards? » — « C'est juste! Mes astronomes seront cbargés do déterminer cliaque jour si l'état de l'atmospliore permet à mes sujets de percevoir les rayons lumineux des mondes lointains. » — « Je n'attendais pas moins de votre sagesse, » continue la voix; « mais il y a des nuits splendides par lesquelles il lait bien froid. Vos sujets serontils obligés de s'expaser aux rliumcs et aux lluxions de poitrine?... » — « Je ne suis pas barbare. Mon académie de médecine appréciera si la température est assez basse ou le vent assez aigre pour motiver une abstention générale : et mes crieurs avertiront à temps la population. » — « Et les amoureux, sire ; et les étudiants qui ont un examen à préparer ; elles aveugles, qui sont plus qu'ils no voudraient ijidiÛ'érents à toutes les beautés de la nature ? » — « Assez ! assez ! » finitil par conclure. Je vois qu'il y a tant d'exceptions que le mieux est de supprimer la règle, et de laisser les gens jouir quand et comme ils l'eutendi'ont du plaisir que je voulais leur assurer, et dont je risquerais défaire pour eux un supplice. Décidément si j'étais^'Gouvernemeut, ce que j'aurais de mieux à faire ce serait de ne rien faire, heureux si je pouvais tout au moins assurera mes administrés la liberté et la sécurité. »
Voilà, mon cher monsieur Roud-de-Cuir, l'aimable et importante leçon que se hasardait à risquer le frère du terrible Joseph de Maistre. Cette politique bon enfant vaut bien, croyezle, la politique impérieuse de l'apologiste du bourreau et du glorificateur de l'homicide collectif.
QUALITÉ PASSE QUANTITÉ, "t" 1" t 1' i"
Le Nombre.
Yl L ne faut pas faire fi du nombre. Le nombre par lui-même Il est une force. Cent hommes peuvent, évidemment, ce que ne V' peuvent pas cinquante ; ils peuvent même souvent plus du double, parce qu'il y a des œuvres pour lesquelles un certain degré de force ou une certaine diversité de travaux sont indispensables. Mais il n'y a pas que le nombre, il y a la valeur des unités. La quantité n'est pas tout ; la qualité est davantage. Donc,