‹ La vie économique, questions essentiellesChapitre 41 sur 45 · FRANKLIN · texte numérisé non relu

FRANKLIN

Colonies.

Yl L m'est arrivé, plus d'une fois, hélas ! soit comme publiciste,

j I soit comme député, au temps où le suffrage universel m'a-

v) vait donné le droit d'intervenir dans la direction des

affaires publiques, de combattre la politique extérieure du

Gouvernement et notamment sa politique dite coloniale. J'ai

Voir mes discours à la Chambre des députés, à propos du Tonkin et de Madagascar.

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été, à co sujet, doiionco ct)iniiuî un adversaire de l'expansion de rinllueuce et de la puissance ^militaire et commerciale de mon pays. J'ai la prétention d'en être, au contraire, un partisan convaincu, et fout s|)écialement d'avoir mieux travaillé au développement du domaine colonial de la France que les grands avaleurs de territoires iiuligérables que j'ai combattus.

('/est qu'il y a, comme le disait le Médecin malgré lui de Molière, bûcheron de son métier, et capable de s'y connaître, fagots et fagots. Il y a de même (et les Turgot, les J.-B. Say, les Charles Comte, les Basliat, les (^obden et les autres, qui s'y connaissaient, eux aussi, ont eu l'occasion de le dire) colonies et colonies. Il y a les colonies qui rapportent et les colonies qui coûtent; les colonies naturelles et les colonies artificielles, les colonies indépL'udantes et les colonies asservies, les colonies émancipatrices et les colonies oppressives. Ce sont les dernières, malheureusement, dont s'engouent les hommes d'Etat à courte vue, et dont se laisse séduire la foule irréiléchie, parce qu'elles représentent sur la carte une extension de territoire et un apparent agrandissement de puissance matérielle. Ce sout les secondes seules qu'approuvent et conseillent les patriotes éclairés, les philantropes sincères et les politiques avisés.

Qu'e.st-ce, au fond, qu'une colonie, et comment l'idée est-elle venue aux hommes de quitter en plus ou moins grand nombre et d'une façon plus ou moins durable leur pays d'origine?

Tantôt ce sout des voyageurs isolés qui, par une raison ou une autre (curiosité, hasard, entraînement d'une course), vont s'établir dans un pays nouveau, et, s'y trouvant bien ou moins mal, y attirent des parents ou des amis ; tantôt des commerçants, petits ou grands, colporteurs ou navigateurs, qui, en cherchant des marchés de vente ou d'achat, découvrent des terres nouvelles y créent des relations, des comptoirs et finissent par y établir leur séjour ou y installer leurs représentants ; tantôt, si, chez eux, la population se développe au point de rendre la vie difficile, des jeunes gens aventureux, des essaims, quittent, comme les abeilles, la ruche-mère pour aller former au loin une petite patile, qui parfois, comme Carthage, fille de la Phéuicie, ou les exilés d'Angleterre chassés par la persécution religieuse, deviennent de grandes nations, égales à la eouche d'où elles sont sorties ; tantôt enfin des expéditions guerrières et conquérantes, des expéditions de proie et de pillage, comme celles des Certes, des Pizzare, et comme de plus récentes, hélas ! allant, sous prétexte d'agrandir la puissance de la patrie, s'emparer d'espaces lointains, soumettre et oppri-

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mer les indigènes, et, comme Tout fuit les puissances européennes :i l'envi, essayant, par l'impôt, par le travail forcé, et par des lois de douane qui leur constituent des marchés réservés, de pomper à leur profit Jtoute la substance de la terre et de ses. habitants. Tout cela, petit ou grand, ce sont des colonies, mais de caractères différents.

On sait, ou plutôt trop peu de personnes savent ce qu'oiit été les dernières, et quelles déceptions en sont résultées pour les conquérants comme pour les conquis. Système absurde en même temps qu'odieux, a écrit Michelet, ruinant les pays, supprimant les hommes, détruisant, avec la race faite pour le climat et le sol, l'agent naturel de culture et d'industrie ; introduisant, pour remplacer cette race infortunée, la lèpre de l'esclavage des nègres, et, finalement, aboutissant à une série de guerres interminables et à la perte de presque tout le domaine conquis. La France, l'Espagne, l'Angleterre, pendant trois siècles, tandis qu'elles se déshonoraient par la traite des noirs et l'esclavage, n'ont cessé de se déchirer, en se disputant la possession des îles et des parties de continent qui les tentaient. Et Franklin a pu dire, faisant allusion à ces conflits, que si l'on se donnait la peine de réfléchir, on ne pourrait pas regarder sans horreur un morceau de sucre, tant on le verrait imbibé de sang et de larmes.

Pour les métropoles, c'était un métier de dupes, en même temps qu'une politique de violence et de rapine. Les frais de garde et de défense dépassaient à tel point le profit prétendu du commerce, que Charles Comte, Cobden, J.-B. Say et Dunoyer ont pu dire que si l'Angleterre donnait pour rien à ses colonies toutes les marchandises qu'elle leur vendait en renonçant à ce qu'elle faisait pour les garder, elle y trouverait un gros bénéfice.

Quant aux colons, considérés comme des serfs, condamnés à fournir la métropole et à se fournir chez elle, le régime qui leur était imposé était tel, d'après les anciens auteurs, que, dans les colonies américaines, qui ont fini par se révolter contre cette exploitation sans merci, il était interdit, malgré l'abondance des moutons, de porter d'autres étoffes de laine que celles achetées en Angleterre. On ne tondait les troupeaux que pour les rafraîchir. Les meubles et ustensiles de ménage, à côté des forêts qui pourrissaient sur pied, devaient venir d'Europe, et d'Europe aussi jusqu'aux balais de bouleau. Voilà, dans toute sa rigueur et sa naïveté, le système colonial : possession de territoires condamnés, par une législation exceptionnelle, à

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